From 704188e4e8153ae80dab7d3b08dd31ccb8972258 Mon Sep 17 00:00:00 2001 From: yv_pic Date: Sun, 13 Jun 2021 23:14:38 +0200 Subject: [PATCH] =?UTF-8?q?=C3=B4ter=20les=20=3D=20de=20l'ancien=20pr?= =?UTF-8?q?=C3=A9balisage=20TEI?= MIME-Version: 1.0 Content-Type: text/plain; charset=UTF-8 Content-Transfer-Encoding: 8bit --- .../Les Terre-pleins/15_Maghlout_rencontre_Guillaume.md | 6 +++--- content/Récits/Les Terre-pleins/17_rocade.md | 4 ++-- content/Récits/Les Terre-pleins/1_Maghlout.md | 4 ++-- content/Récits/Les Terre-pleins/20_hotel.md | 2 +- content/Récits/Les Terre-pleins/22_monde_flottant.md | 4 ++-- content/Récits/Les Terre-pleins/24_surveillance.md | 2 +- .../Récits/Les Terre-pleins/27_histoire_Fracasse.md | 6 +++--- .../Les Terre-pleins/29_Martin_apprend_encore.md | 2 +- content/Récits/Les Terre-pleins/30_paix_reelle.md | 2 +- content/Récits/Les Terre-pleins/31_tihouit.md | 4 ++-- .../Les Terre-pleins/32_histoire_nom_Maghlout.md | 2 +- .../Les Terre-pleins/35_Le_lotissement_de_la_Terre.md | 4 ++-- content/Récits/Les Terre-pleins/37_La Touche_Dogon.md | 10 +++++----- .../Récits/Les Terre-pleins/6_rencontre_avec_martin.md | 2 +- 14 files changed, 27 insertions(+), 27 deletions(-) diff --git a/content/Récits/Les Terre-pleins/15_Maghlout_rencontre_Guillaume.md b/content/Récits/Les Terre-pleins/15_Maghlout_rencontre_Guillaume.md index 926e664..80558a3 100644 --- a/content/Récits/Les Terre-pleins/15_Maghlout_rencontre_Guillaume.md +++ b/content/Récits/Les Terre-pleins/15_Maghlout_rencontre_Guillaume.md @@ -31,11 +31,11 @@ Et il m'a pris à l'écart : Et je suis parti en lui clouant le bec comme ça. Je n'ai même pas cherché à me faire payer. Mais le comptable m'a rattrapé après et il m'a donné mon salaire. « Tu sais, ça change. » Quand ça arrange, vous savez faire, j'ai conclu, et l'autre, là ? – Bah , que veux-tu... « La solidarité n'existe plus » m'a dit un jour un ami, Jacques, qu'est costaud sur ces questions. C'est vrai. C'est presque plus facile de penser aux Chinois qu'à son voisin de travail. Tant mieux en un sens, tu vois Maghlout ?, on est libre aujourd'hui de choisir ses amis au moins. Voilà, maintenant je vis comme ça. Ma maison est blanche. Un camping-car parmi des caravanes, tous garés sur ce terrain au bord de la rocade. Le soir, lorsque je reviens chez moi, la bretelle de l'autoroute surplombe le camp un bref moment. Je vois ces cubes blanc cru sous le petit ciel orange des lampadaires. Des jouets qui ne seront jamais peints et qu'une main d'enfant aurait disposé là en cercle, en rangées, en colonne. Un enfant préfère construire le jeu et souvent le délaisse ensuite. C'est dans la tête qu'un enfant joue et moi je vis dans la tête d'un enfant qui joue. -Les villages anciens avec leurs toits gris, groupés autour de l'église, des deux écoles, du monument, du jeu de boules, du cimetière et des trois ou quatre bars, tout est oublié. Rien de tout cela chez nous. Une forme changeante, coulante, un flux. *Here today, gone tomorrow=*. Alors je range mon camion parmi les mobiles et les caravanes des femmes tatouées, des barbus et parmi ceux que les gens appellent les manouches – par manque de mots. Ils collent ce mot-là sur tous ceux qui voyagent, qui parasitent, les sans-attache, les traitres, les aboule-fric, les hors-sens, les demeurant-partout. +Les villages anciens avec leurs toits gris, groupés autour de l'église, des deux écoles, du monument, du jeu de boules, du cimetière et des trois ou quatre bars, tout est oublié. Rien de tout cela chez nous. Une forme changeante, coulante, un flux. *Here today, gone tomorrow*. Alors je range mon camion parmi les mobiles et les caravanes des femmes tatouées, des barbus et parmi ceux que les gens appellent les manouches – par manque de mots. Ils collent ce mot-là sur tous ceux qui voyagent, qui parasitent, les sans-attache, les traitres, les aboule-fric, les hors-sens, les demeurant-partout. Qu'importe si j'en suis pour les gens : ils ne sont pas les gens. Moi je suis un prédateur. Je suis redevenu un prédateur après la fermeture de Promenade. Je suis redevenu celui qu'étaient les gens avant. Je suis la vie, je m'en nourris, je ne la lâche pas. Quand le travail est là, je le suce. Quand il s'enfuit, je le piste vaguement, il n'est qu'une nourriture et je peux rester sans manger longtemps ! Je suis maintenant redevenu un nomade. Je n'ai plus de notion de lieu ni de fidélité. Comme la grande majorité du monde entier, nous ne vivrons pas l'avenir de nos pères ! Eux nos pères et nos mères, leur bonne et leur mauvaise foi se sont conjuguées pour nous préparer un monde mauvais. Nous y vivrons, oui ! Mais rien de ce qui les passionnaient ou de ce qui les divisaient n'a plus aucune prise sur nous. Nous sommes maintenant bien lisses aux idées. L'origine, l'histoire, la famille, le figé, tout cela n'a plus aucune réalité. Tant pis pour eux. Tout ça s'est effondré, tout ça s'évapore. Maintenant, on est des toujours-partis. -Alors autour des villes construites en dur pour durer alors que tout change et que rien ne perdure, nous habiterons sur les trottoirs, les terre-pleins, les zébras, les rond-points, les parkings et les bretelles, sur toute la terre qu'ils ont bien involontairement laissée libre. C'est de là qu'on peut repartir plus vite vers les autres zones franches. Étrange vocabulaire, n'est-ce pas Maghlout l'immigré ? Je serai celui qui brûlera le dernier litre de pétrole pour aller ailleurs, dans un nouveau monde, à l'abri, *an air-conditionned gypsy=*... -=sep= +Alors autour des villes construites en dur pour durer alors que tout change et que rien ne perdure, nous habiterons sur les trottoirs, les terre-pleins, les zébras, les rond-points, les parkings et les bretelles, sur toute la terre qu'ils ont bien involontairement laissée libre. C'est de là qu'on peut repartir plus vite vers les autres zones franches. Étrange vocabulaire, n'est-ce pas Maghlout l'immigré ? Je serai celui qui brûlera le dernier litre de pétrole pour aller ailleurs, dans un nouveau monde, à l'abri, *an air-conditionned gypsy*... +sep – OK, philosophe. Parle-moi de Tina maintenant. – Quand je suis rentré ce matin, elle avait grimpé sur le toit de mon camion. Elle m'a dit coucou !, elle avait bien dormi dans mon nid. Elle a repris les jumelles. Qu'a-t-elle vu ? La voie d'accès à Villejean, peut-être le ruisseau du Pont-Lagot, sans doute le lycée agricole de la Lande du Breil. Viens voir, là. Puis elle est repartie. Elle a promis de me revoir, elle a pris mon numéro et que si elle avait besoin d'un taxi, a-t-elle dit... Je ne sais pas si je vais rester là, lui ai-je répondu. Justement elle a dit. On verra... Et ton Davis, Maghlout, il va m'en vouloir de l'avoir laissée partir ? Il n'a qu'à se déplacer lui-même ! diff --git a/content/Récits/Les Terre-pleins/17_rocade.md b/content/Récits/Les Terre-pleins/17_rocade.md index 6cac2d7..f75f9d9 100644 --- a/content/Récits/Les Terre-pleins/17_rocade.md +++ b/content/Récits/Les Terre-pleins/17_rocade.md @@ -4,10 +4,10 @@ date: 2021-01-27 --- Il y a une lenteur inattendue et surprenante dans le paysage. Ralentie, la rocade soudainement bloque d'un côté. Deux longues files de voitures et de camions et de cars s'y trainent en un cortège incongru. Ce qui était voué à la vitesse et le temps calculé au plus juste se trouve pris dans le sablier de l'embouteillage. Du côté intérieur, tout est libre. Du côté extérieur, d'autres véhicules tombent encore dans le piège par les bretelles cachées par des arbres. Il s'en rajoute à chaque seconde. À quoi penser ? Le rire et les pleurs des masques du théâtre, une nasse, une rivière en crue, un tricot, un engorgement électrique, un ralentissement de la matière ? Aucune idée et les gens s'échangent des regards tantôt navrés, tantôt agacés, tous perdus. Puis l'indifférence car ils s'absorbent dans ce qui ce dit ou se chante à l'autoradio, pour une fois c'est passionnant. L'air indifférent car ils sont tous bien sûr au-dessus de ce contre-temps. Indifférents car ils le sont effectivement, la route n'est qu'un lieu de passage obligé, un péage où on paye avec du temps. Désœuvrés soudain, ils accueilleraient presque avec intérêt la main tendue du mendiant, ils prendraient par politesse et d'une main négligée à travers la vitre le faire-part du décès de l'accidenté deux kilomètres plus loin, pour peu qu'on le distribue. Ils forment déjà le cortège funèbre de l'accident mais ça ne les concerne pas. Peut-être certains seraient même excités de cette ignorance même : comment ?, l'ambulance, les pompiers et la police et nous ne sommes pas encore au courant ? -À moins que ce ne soit encore ces maudits travaux ! Toujours à modifier la route, qui naguère était si *cool=* ! Les travaux, il y en a tout le temps. C'est un phénomène qui se déplace, imprévisible. Un symptôme constant de bonne santé, mais aussi inévitable qu'un rhume pour les pauvres automobilistes. Comme la météo, les cours boursiers et les flashs info. La route n'a jamais l'air finie, comme si on vivait dans un endroit angoissant qu'il faut toujours bouger. C'est peut-être pour cette raison que pendant les congés on s'en va vers la montagne, la mer, la campagne ? Des paysages stables, protégés, résistants aux travaux. +À moins que ce ne soit encore ces maudits travaux ! Toujours à modifier la route, qui naguère était si *cool* ! Les travaux, il y en a tout le temps. C'est un phénomène qui se déplace, imprévisible. Un symptôme constant de bonne santé, mais aussi inévitable qu'un rhume pour les pauvres automobilistes. Comme la météo, les cours boursiers et les flashs info. La route n'a jamais l'air finie, comme si on vivait dans un endroit angoissant qu'il faut toujours bouger. C'est peut-être pour cette raison que pendant les congés on s'en va vers la montagne, la mer, la campagne ? Des paysages stables, protégés, résistants aux travaux. Ainsi ruminent des conducteurs dans la file. Certains remarquent l'hélicoptère et imaginent une chasse à l'homme, comme dans les films et les romans, dont ils seraient les témoins de l'action finale. Mais qui a l'honneur d'être ainsi pourchassé aujourd'hui ? M. Marc pense à sa fille – et à ce qui lui a bien pris de prendre la rocade à cette heure-ci, lui qui connait toutes les statistiques de circulation ? Il compose un numéro de téléphone, comme d'ailleurs une centaine d'autres aventureux de la route autour de lui. Dix kilomètres fois deux voies, au moins cinq cents voitures, au moins mille récits au téléphone perdus pour la littérature. Trop lents, les livres, trop lents ! Martin, lui, s'est rapidement garé sur la bande d'arrêt d'urgence, dès que ça a coincé. Il a coupé la radio et il profite du spectacle. Après tout, un pare-brise et des rétroviseurs, voilà qui remplace bien la télé ! Devant lui passe lentement un camion-citerne, il distingue aussi un mouvement brusque. Une jolie femme n'a pas que ça à faire, elle se faufile ! Martin se recale au fond de son siège. Il se sent si étranger à cette foule. Et pourtant, il est dedans en un sens. Un figurant. Qui prend le temps de regarder. Et parfois ainsi le regard s'étonne : que nous propose-t-on comme idéal ? M. Marc, pas loin de Martin dans l'embouteillage, comprend que l'illusion masque bien souvent la vision : l'intention, la destinée de la route, c'est de rouler. Or la rocade ne roule pas. La netteté et la clarté de l'ensemble, des embranchements, les bornes, les noms bien écrits sur les panneaux, la pureté des courbes des échangeurs, tout cela perd soudain de son utilité. : on ne voit plus l'intelligence qui y a présidé. M. Marc se verrait mal d'ailleurs d'expliquer cette intelligence à chacun des gens bloqués ici... Il se souvient pourtant qu'il a manipulé des tonnes de chiffres, des monceaux de rapports et des prospectives. Il se souvient que tout est parti d'un seul trait sur une carte au 1/100 000e, grossier, tracé comme ça à main levée... et la route a existé. Une idée nette : permettre, sinon le voyage les déplacements, sinon un itinéraire, les flux, sinon l'évitement de la ville ses nouvelles frontières. De nouvelles normes, de nouvelles façons de faire, de nouvelles permissions et de nouvelles restrictions. Bref, le couple vertueux du progrès. -Alors oui bien sûr, sous le trait du crayon, la terre mobilisée, les expropriations, les ponts, les sous-ponts, la gigantesque tranchée et des routes secondaires soit rendues aériennes soit tout simplement coupées. Une gigantesque écriture sur la page verte de la campagne et qu'on a nommée « Rocade », comme si Rennes était en guerre. Rocade, c'est un mot de 14-18 !, avait-il plaidé. En arrière du front à l'époque, elle « permettait la circulation des troupes et l'accès au combat grâce à des pénétrantes ». Et ses collègues qui persistaient à vouloir justement des *pénétrantes=* dans Rennes, en plein cœur des prairies Saint-Martin ! Où est-donc la guerre, de quel côté, criait-il ? M. Marc se souvient qu'il a milité et insisté à l'époque pour que toute cette boucle soit nommée sobrement *périphérique=*, comme dans toutes les grandes villes. +Alors oui bien sûr, sous le trait du crayon, la terre mobilisée, les expropriations, les ponts, les sous-ponts, la gigantesque tranchée et des routes secondaires soit rendues aériennes soit tout simplement coupées. Une gigantesque écriture sur la page verte de la campagne et qu'on a nommée « Rocade », comme si Rennes était en guerre. Rocade, c'est un mot de 14-18 !, avait-il plaidé. En arrière du front à l'époque, elle « permettait la circulation des troupes et l'accès au combat grâce à des pénétrantes ». Et ses collègues qui persistaient à vouloir justement des *pénétrantes* dans Rennes, en plein cœur des prairies Saint-Martin ! Où est-donc la guerre, de quel côté, criait-il ? M. Marc se souvient qu'il a milité et insisté à l'époque pour que toute cette boucle soit nommée sobrement *périphérique*, comme dans toutes les grandes villes. « Ça fait péripatéticienne », lui répondit-on. diff --git a/content/Récits/Les Terre-pleins/1_Maghlout.md b/content/Récits/Les Terre-pleins/1_Maghlout.md index 7a88901..34fdf5b 100644 --- a/content/Récits/Les Terre-pleins/1_Maghlout.md +++ b/content/Récits/Les Terre-pleins/1_Maghlout.md @@ -46,11 +46,11 @@ Maghlout regarde ce nouveau compagnon avec désolation. Encore un de fini, se di – Vas-y, je t'écoute. -– Je n'ai pas le temps aujourd'hui. Et puis, il faut d'abord que je réussisse, mon histoire aura son sens alors. Ça va tourner pour moi. Je suis différent des autres hommes : j'ai perdu mes lunettes à filles, celles qui *dzzit, dzzit=* déshabillent dans la rue. Moi maintenant *tac-tac-tac=*, j'ai un radar à travail : je le vois, je le perce à nu, je visualise toutes les opportunités. Ce n'est même plus l'argent qui m'intéresse tu vois ? Je suis au-delà. Il s'agit d'un combat personnel maintenant. Je veux être. +– Je n'ai pas le temps aujourd'hui. Et puis, il faut d'abord que je réussisse, mon histoire aura son sens alors. Ça va tourner pour moi. Je suis différent des autres hommes : j'ai perdu mes lunettes à filles, celles qui *dzzit, dzzit* déshabillent dans la rue. Moi maintenant *tac-tac-tac*, j'ai un radar à travail : je le vois, je le perce à nu, je visualise toutes les opportunités. Ce n'est même plus l'argent qui m'intéresse tu vois ? Je suis au-delà. Il s'agit d'un combat personnel maintenant. Je veux être. – Dis-moi au moins ton nom, challenger, futur Nabab de ces lieux ! Je t'en saluerai quand ta renommée sera fameuse ! -– Un nom n'est rien, j'en changerai sûrement ! Mais, *Nabab=*, cela sonne bien, merci, je le prends. Et toi, comment t'appelles-tu ? +– Un nom n'est rien, j'en changerai sûrement ! Mais, *Nabab*, cela sonne bien, merci, je le prends. Et toi, comment t'appelles-tu ? – Je suis Maghlout M'sammi-Bi. diff --git a/content/Récits/Les Terre-pleins/20_hotel.md b/content/Récits/Les Terre-pleins/20_hotel.md index 7bff429..e1515f6 100644 --- a/content/Récits/Les Terre-pleins/20_hotel.md +++ b/content/Récits/Les Terre-pleins/20_hotel.md @@ -20,7 +20,7 @@ Maghlout fait remarquer à Martin que, ait-il changé ou non, cela ne modifie pa – Mais comment se comporter comme Lui et oublier les siens ? Mes souvenirs, je les réanime, je les revis, je n'arrête pas d'en modifier le sens. Ajouts, suppressions, déraillements, autres futurs possibles ! J'en suis malade. Ces ruminations ne sont pas des regrets, elles sont bel et bien des interrogations sur le présent, sur ce que moi je deviens. C'est un fait, une question réelle... Excuse-moi. Martin est au bord des larmes. Maghlout se lève par pudeur et va tester une nouvelle fois le bar, avant fermeture, le sésame Michel-Ange. Ça marche. Il revient avec de nouveaux verres et dit à Martin : – Tu n'as plus qu'une seule chose à faire : les aimer ces adieux. Pour t'aimer toi. -– Sans doute... Mais il reste que pour mon comportement, aucune excuse n'est possible. Aucune excuse intérieure, juste des *circonstances=*. +– Sans doute... Mais il reste que pour mon comportement, aucune excuse n'est possible. Aucune excuse intérieure, juste des *circonstances*. – Exactement. Alors dis-moi : une fois l'histoire racontée, qu'est-ce qui se passe ? Est-on avec quelque chose en plus ou quelque chose en moins ? – Je ne sais pas, avec une histoire où il y a une histoire racontée dedans... Dans son lit un peu plus tard, Martin continue de penser aux paroles du vieil homme. Oui, celui qui part emporte tous les torts avec lui, il n'a plus de filiation. Mais être un fils prodigue ? Jamais ! La pluie a repris, battante, avec le vent, sur la fenêtre. Martin s'endort dans ce bruit d'eau et la vision d'un cuirassier perdu au milieu de l'océan, touché, chassé par ses ennemis, oublié des amis. Un Bismark *heureux*. diff --git a/content/Récits/Les Terre-pleins/22_monde_flottant.md b/content/Récits/Les Terre-pleins/22_monde_flottant.md index 5f4da9d..43bd5a2 100644 --- a/content/Récits/Les Terre-pleins/22_monde_flottant.md +++ b/content/Récits/Les Terre-pleins/22_monde_flottant.md @@ -7,8 +7,8 @@ Martin est perché sur une des premières poutres métalliques lancées en l'air En fait, tant que l'usine n'est pas debout, Mr Foreman n'en est pas encore formellement le directeur. Il n'est pour l'instant que responsable. Les ouvriers ne chipotent pas et l'appellent M. le directeur. – Mr Adrian, je vous en prie, corrige-t-il avec l'inimitable politesse anglaise. C'est la direction générale qui chipote sur les titres pour une question de salaire. Mr Foreman est bien de formation un directeur et il n'a aucun savoir d'un chef de chantier. Mais les gars comme Martin sont là justement, ils connaissent leur boulot. Mr Foreman ne gère donc que l'alimentation du chantier – d'où son annonce péremptoire sur le camion qui arrive avec les boulons –, pas le chantier lui-même. -Son truc, son métier, ce sur quoi il doit se concentrer, l'objet vrai de son travail, ce sont les flux. Le mouvement des choses et des hommes, tout doit être *in time=*. Et c'est très éphémère le juste-à-temps ! C'est pour ça que c'est un métier – lui-même d'ailleurs souvent volatile. Stock, immobilisation, parc – pouah !, voilà des mots anciens. Trop comptables. *Direct, fluency, dead line=*,... voilà les notions qui fleurent bon le changement, l'opportunisme, l'en-avant et pour tout dire, une philosophie de vie qui ferait presque penser à l'*ukiyo-e=* des si charmantes peintures d'Hokusai. Car étant sur un monde flottant, après tout, flottons. +Son truc, son métier, ce sur quoi il doit se concentrer, l'objet vrai de son travail, ce sont les flux. Le mouvement des choses et des hommes, tout doit être *in time*. Et c'est très éphémère le juste-à-temps ! C'est pour ça que c'est un métier – lui-même d'ailleurs souvent volatile. Stock, immobilisation, parc – pouah !, voilà des mots anciens. Trop comptables. *Direct, fluency, dead line*,... voilà les notions qui fleurent bon le changement, l'opportunisme, l'en-avant et pour tout dire, une philosophie de vie qui ferait presque penser à l'*ukiyo-e* des si charmantes peintures d'Hokusai. Car étant sur un monde flottant, après tout, flottons. Tous ensemble. Nous sommes tous les prolétaires de quelque chose. Des hobos d'idéologies. Tous égaux donc, même si nous roulons en superbes voitures, d'hôtels chics en restaurants hors de prix. Mais Adrian Foreman, comme d'ailleurs la quasi unanimité des gens, n'irait tout de même pas jusque là. L'ukiyo-e, « la réalité d'un monde dont la seule certitude est l'impermanence » n'est justement pas, pour Mr Foreman, toute la réalité. Le mouvement, le changement et être dans le rythme ne valent que pour le travail et l'argent, dans cette espèce de salle de jeu où quelques personnes gagnent ce que la plupart perdent à tout coup. Mais au salon, à la cuisine, dans la chambre nuptiale ou au temple, la permanence, le bon goût, la politesse, la religion et la virilité prévalent encore – et Dieu merci beaucoup. Mr Foreman fait partie de ces gens pour qui professer la liberté veut simplement dire accroitre leur domination. Suprématie que leur ont léguée papa ou maman, on ne peut pas tous être pareils. -Et le plus drôle se dit Martin – tout en pensant qu'il consacre cette pause à des pensées bien étranges et futiles –, c'est qu'Adrian, en basculant tout son être dans cette modernité mouvante, il a sans doute emporté dans cet élan toutes ses chères valeurs éternelles. La crise, d'économique, ne peut que gagner la morale. L'esprit de mission a lui-même ses limites ! Martin ne donne pas chères de leurs peaux aux fées qui ont été appelées au-dessus du berceau du charmant Adrian. En grandissant dans cette ambiance si spéciale, ce petit a dû labourer son sillon, travailler ses tripes comme un culturiste et ôter de son cerveau toute idée malsaine. Pour ne garder par exemple que le cynisme, la blague facile, des publicités pour voiture, l'impunité, la supériorité, le racisme et l'insensibilité au meurtre. Comme beaucoup d'autres ! Hélas. Et voilà que cette addiction au travail ne laisse à ce malheureux Foreman que peu de jours dans l'année pour incarner ses vraies croyances intimes. Savoir sa femme et ses enfants sagement installés dans la maison du Buckinghamshire ne doit être que l'unique reste de son idéal, tandis qu'il gère ici des camions de vis. Martin est prêt à parier les yeux fermés son camion que Miss Foreman ne s'ennuie plus seule depuis longtemps dans le *cottage=* – sans même parler des enfants et de leurs croûtes sur les avant-bras. *Heroin eyes, Old England is dying=*. +Et le plus drôle se dit Martin – tout en pensant qu'il consacre cette pause à des pensées bien étranges et futiles –, c'est qu'Adrian, en basculant tout son être dans cette modernité mouvante, il a sans doute emporté dans cet élan toutes ses chères valeurs éternelles. La crise, d'économique, ne peut que gagner la morale. L'esprit de mission a lui-même ses limites ! Martin ne donne pas chères de leurs peaux aux fées qui ont été appelées au-dessus du berceau du charmant Adrian. En grandissant dans cette ambiance si spéciale, ce petit a dû labourer son sillon, travailler ses tripes comme un culturiste et ôter de son cerveau toute idée malsaine. Pour ne garder par exemple que le cynisme, la blague facile, des publicités pour voiture, l'impunité, la supériorité, le racisme et l'insensibilité au meurtre. Comme beaucoup d'autres ! Hélas. Et voilà que cette addiction au travail ne laisse à ce malheureux Foreman que peu de jours dans l'année pour incarner ses vraies croyances intimes. Savoir sa femme et ses enfants sagement installés dans la maison du Buckinghamshire ne doit être que l'unique reste de son idéal, tandis qu'il gère ici des camions de vis. Martin est prêt à parier les yeux fermés son camion que Miss Foreman ne s'ennuie plus seule depuis longtemps dans le *cottage* – sans même parler des enfants et de leurs croûtes sur les avant-bras. *Heroin eyes, Old England is dying*. Facile, n'est-ce pas ? Et toi, Martin l'avait provoqué l'autre jour Guillaume et puis Maghlout hier. Oui, à l'évidence, tout ce que je n'aime pas, finalement je le fais moi aussi... Mais on siffle et le camion arrive. Il faut laisser les pensées et mettre son quota de verrous. diff --git a/content/Récits/Les Terre-pleins/24_surveillance.md b/content/Récits/Les Terre-pleins/24_surveillance.md index 6e7b5be..96cb37f 100644 --- a/content/Récits/Les Terre-pleins/24_surveillance.md +++ b/content/Récits/Les Terre-pleins/24_surveillance.md @@ -10,5 +10,5 @@ Non. Et il dit brusquement au policier : M. Marc s'en va furieux à travers les couloirs sombres. Il pousse violemment la porte de sortie et se retrouve dans la foule, sur le trottoir, au pied du Colombier, parmi les gens. Sous les caméras. – Mais qu'ai-je fait ? *** -Tête baissée, sans faire attention à sa ville chérie, M. Marc a rejoint son appartement. Mécaniquement, il ouvre la porte, sans même réaliser qu'il pourrait y retrouver Tina. Son cœur s'accélère lorsqu'il constate les traces d'un passage très récent. Des habits sales, des propres emportés. La douche encore humide. Quelques chèques qui manquent. Un mot *Je vais bien, j'ai pris l'appareil photo. Prochaine étape, château Tihouït=*. Mais le trousseau de clés laissé bien en évidence. La table de chevet et le tiroir à secrets vidé. Et c'est quoi *Tihouït=*, c'est où dans le monde Tihouït ? M. Marc a son téléphone comme un mauvais réflexe dans ses mains. Il appelle D'Horteuil. Il n'a qu'une seule envie, serrer sa fille dans ses bras, mais supporte mal d'être seul subitement. Il se sert un whisky et interroge : Ô mes amis, où êtes-vous ? Qu'êtes-vous devenus ? Pourquoi n'êtes-vous pas là aujourd'hui, au-delà d'un numéro de téléphone ? J'ai dû me tromper, sûrement je n'ai pas vu, je me suis enfermé... Pourquoi ne me l'avez-vous pas dit ? +Tête baissée, sans faire attention à sa ville chérie, M. Marc a rejoint son appartement. Mécaniquement, il ouvre la porte, sans même réaliser qu'il pourrait y retrouver Tina. Son cœur s'accélère lorsqu'il constate les traces d'un passage très récent. Des habits sales, des propres emportés. La douche encore humide. Quelques chèques qui manquent. Un mot *Je vais bien, j'ai pris l'appareil photo. Prochaine étape, château Tihouït*. Mais le trousseau de clés laissé bien en évidence. La table de chevet et le tiroir à secrets vidé. Et c'est quoi *Tihouït*, c'est où dans le monde Tihouït ? M. Marc a son téléphone comme un mauvais réflexe dans ses mains. Il appelle D'Horteuil. Il n'a qu'une seule envie, serrer sa fille dans ses bras, mais supporte mal d'être seul subitement. Il se sert un whisky et interroge : Ô mes amis, où êtes-vous ? Qu'êtes-vous devenus ? Pourquoi n'êtes-vous pas là aujourd'hui, au-delà d'un numéro de téléphone ? J'ai dû me tromper, sûrement je n'ai pas vu, je me suis enfermé... Pourquoi ne me l'avez-vous pas dit ? M. Marc se rapproche de sa fenêtre, du haut des Horizons, il laisse planer ces pensées mauvaises. Elles ne dureront pas. Il regarde Rennes, l'œuvre de lui et de ses amis, de Chantal et de ses maîtres, de ses enseignants, des idées vingtième siècle, de la paix et des guerres passées... On a laissé plein de choses se faire, il est sans doute temps de réinvestir, pense Gwenaël Marc, d'ailleurs Tina le fait-elle peut-être à sa façon ? L'amertume de l'édile plane un moment et elle retombe, doucement, sur les gens réels. Les gens qui vivent sans plan ni prospective, subissant la ville mais qui n'en veulent pas du tout à cet homme qui doute, seul à sa fenêtre. diff --git a/content/Récits/Les Terre-pleins/27_histoire_Fracasse.md b/content/Récits/Les Terre-pleins/27_histoire_Fracasse.md index 7153f3a..0f95064 100644 --- a/content/Récits/Les Terre-pleins/27_histoire_Fracasse.md +++ b/content/Récits/Les Terre-pleins/27_histoire_Fracasse.md @@ -2,9 +2,9 @@ title: Histoire de la Fracasse date: 2021-01-18 --- -Hector Renaud mon père doit son surnom à ces dernières années malheureuses passées à Nantes. C'est là-bas qu'il s'est taillé une triste réputation d'alcoolique, de noceur, de *looser=* et de pitoyable pantin. À force de s'enflammer et de s'embarquer dans des affaires de branques, de parler fort à tout le monde au long des tournées de bars – et il y en a, à Nantes ! Une apogée de pitreries et de bravades, une sacré rapide déchéance. J'y ai assisté de loin et ça me faisait mal. On se jouait de lui, on le moquait, personne ne lui a jamais tendu la main. Sinon pour le faire tomber quand il titubait déjà – car lorsqu'il se retrouvait le cul par terre, il était le premier de tous à en rire. Il riait du ridicule en général. -Il s'est marié jeune et lorsque je suis né c'était différent. Il était même très sérieux. Ma mère était un peu plus âgée que lui. Elle était fantasque et fantasmatique si je puis dire. Il avait une folle admiration pour elle. Avec l'argent d'un oncle, il a acheté ce terrain, pour y bâtir une maison. Mais ma mère l'a tôt quitté et n'a presque jamais rien fait pour me garder avec elle. Ce n'était pas les enfants qu'elle aimait. Elle, elle admirait les yeux des hommes quand ils la *relookaient=*. Et le regard de mon père n'y suffit plus, très vite. Alors en plus, un fils dans la photo ! Est-ce qu'on voit dans les magazines des mannequins avec des enfants dans leurs jambes ? Elle l'a quitté. -Mon père a quand même bâti une cabane et a continué à appeler ce terrain son « château » – la dérision a peut-être commencé là. Il a aussi acheté une caravane avec sa prime de licenciement et il a trouvé à suivre des cirques, pendant le chômage. Il travaillait par saison à soigner les animaux sauvages que les enfants applaudissent. Il m'emmenait avec lui bien sûr. Il travaillait dur mais les soirées étaient la fête. Il ne buvait jamais la journée. Tout le monde l'appelait de son nom, M. Renaud, sérieux, gentil, courageux et honnête homme avec son fils, moi qui grandissait bien. Mais voilà, j'avais dix-sept ans quand j'ai trouvé ma femme. Au lieu de se fâcher comme je l'ai cru, il s'est exclamé : *voilà qui est parfait !=*, avec ce trait grimaçant de la bouche et pour la première fois je crois, cette mine mauvaise. Mon bonheur a été sa libération fatale. Tout ce à quoi il s'accrochait encore était libre. Ça a eu raison de son abnégation, ça a donné raison aux animaux sauvages dont il s'occupait et au costume à épaulettes qu'il portait pour la plus grande joie des enfants. Le Capitaine. Depuis il a ce rire effrayant. Depuis il a pu devenir lui. +Hector Renaud mon père doit son surnom à ces dernières années malheureuses passées à Nantes. C'est là-bas qu'il s'est taillé une triste réputation d'alcoolique, de noceur, de *looser* et de pitoyable pantin. À force de s'enflammer et de s'embarquer dans des affaires de branques, de parler fort à tout le monde au long des tournées de bars – et il y en a, à Nantes ! Une apogée de pitreries et de bravades, une sacré rapide déchéance. J'y ai assisté de loin et ça me faisait mal. On se jouait de lui, on le moquait, personne ne lui a jamais tendu la main. Sinon pour le faire tomber quand il titubait déjà – car lorsqu'il se retrouvait le cul par terre, il était le premier de tous à en rire. Il riait du ridicule en général. +Il s'est marié jeune et lorsque je suis né c'était différent. Il était même très sérieux. Ma mère était un peu plus âgée que lui. Elle était fantasque et fantasmatique si je puis dire. Il avait une folle admiration pour elle. Avec l'argent d'un oncle, il a acheté ce terrain, pour y bâtir une maison. Mais ma mère l'a tôt quitté et n'a presque jamais rien fait pour me garder avec elle. Ce n'était pas les enfants qu'elle aimait. Elle, elle admirait les yeux des hommes quand ils la *relookaient*. Et le regard de mon père n'y suffit plus, très vite. Alors en plus, un fils dans la photo ! Est-ce qu'on voit dans les magazines des mannequins avec des enfants dans leurs jambes ? Elle l'a quitté. +Mon père a quand même bâti une cabane et a continué à appeler ce terrain son « château » – la dérision a peut-être commencé là. Il a aussi acheté une caravane avec sa prime de licenciement et il a trouvé à suivre des cirques, pendant le chômage. Il travaillait par saison à soigner les animaux sauvages que les enfants applaudissent. Il m'emmenait avec lui bien sûr. Il travaillait dur mais les soirées étaient la fête. Il ne buvait jamais la journée. Tout le monde l'appelait de son nom, M. Renaud, sérieux, gentil, courageux et honnête homme avec son fils, moi qui grandissait bien. Mais voilà, j'avais dix-sept ans quand j'ai trouvé ma femme. Au lieu de se fâcher comme je l'ai cru, il s'est exclamé : *voilà qui est parfait !*, avec ce trait grimaçant de la bouche et pour la première fois je crois, cette mine mauvaise. Mon bonheur a été sa libération fatale. Tout ce à quoi il s'accrochait encore était libre. Ça a eu raison de son abnégation, ça a donné raison aux animaux sauvages dont il s'occupait et au costume à épaulettes qu'il portait pour la plus grande joie des enfants. Le Capitaine. Depuis il a ce rire effrayant. Depuis il a pu devenir lui. Il a comme pris la mouche d'être seul et, parce que la fortune ne venait pas à lui..., il s'est découvert un tempérament de bretteur. Il s'est mis à chercher le duel en permanence, contre la vie, l'espoir et la chance à ses côtés. Mais de fil en fil, il a mal tricoté car la vraie vie est un leurre pour qui ne veut pas être seul. Les opportunités qu'il gagnait se sont transformées en coups foireux. Voulant alors se refaire, il repartait toujours, persuadé qu'il suffisait de suivre les lumières du spectacle, d'amis en amis qui n'en étaient pas. D'escrocs en ivrognes, il n'a plus joué les bons duels. Matamore, il a chuté et s'est mis cette fois à boire durement. Non sans doute pour s'exalter mais pour se mettre au niveau de la pauvre bande qui riait avec lui, l'appelant ici et là aux quatre coins de la Bretagne sud. Le Capitaine connaissait tous les perdus, des vasouillards de la Trinité aux fonds-de-port d'Olonnes. Et tous les pirates de la côte nord venant faire des affaires au soleil du Golfe. Et puis bien sûr, Nantes. Nantes qui muait à n'en plus finir. Maintenant, c'est autre chose ! Mais il y a une quinzaine d'années, Nantes allait vite. Elle fleurissait de fleurs de nuit, c'était New York. Les chantiers, il y en avait partout et on se promenait du centre ancien propre et riche jusqu'aux boîtes nouvelles au pied des immeubles neufs, en passant par les rues en pentes et les quais pour finir dans les bars des débardeurs, sous les grues antiques devenues musée. Ce n'était pas encore l'époque des Machines mais déjà tout se mêlait. L'ancien, le nouveau, l'avenir. La nuit, le fond de l'Erdre remontait malsain, minant à nouveau les maisons des marchands d'esclaves et noyant les fondations de la tour Bretagne. La vieille source sourdait encore dans les quartiers en contre-bas des banques et des joailleries. Entre les Cinquante-Otages et Stalingrad, là où l'eau avait déjà stagné un jour, les anciens exhibaient leurs tatouages et leurs mœurs sexuelles, jouaient les autochtones. Des apaches délicieux pour tous les petits papillons que Nantes attirait, pas vraiment pour ses Petits Beurres. Comme mon père. diff --git a/content/Récits/Les Terre-pleins/29_Martin_apprend_encore.md b/content/Récits/Les Terre-pleins/29_Martin_apprend_encore.md index 2d273b7..3d461cb 100644 --- a/content/Récits/Les Terre-pleins/29_Martin_apprend_encore.md +++ b/content/Récits/Les Terre-pleins/29_Martin_apprend_encore.md @@ -7,6 +7,6 @@ ouvrir les yeux, éveiller l'esprit, avancer la connaissance. -- Cioran. Nous cherchons tous devant nous le sentier lumineux, on jette de la poudre ou du sable pour le révéler et savoir où mettre les pieds. Derrière, les ampoules du spectacle éclatent une à une avec une régularité angoissante. Les lampions des joies prennent feu et elles aussi s'éteignent vite. Elles n'ont éclairé le chemin qu'un peu devant car nous faisons tant d'ombre avec notre corps immense !, notre être présent. Les maigres coups de briquet lancés comme ça à l'aveugle nous servent de phare. Mais encore est-ce quelque chose car, des fois, tout devient subitement noir – Mr Foreman a abaissé un gros interrupteur. Martin enfile la clé de contact. Il est viré du chantier et remonte dans son camping-car. Il ne sait pas où il va. Devant lui une caravane accueille un client, elle bouge ensuite rapidement sur ses vieux pneus. Il y a à peine dix minutes, tout passe, Martin allait sur les poutres, rivetant et négociant avec les plans bâclés de l'usine en montage. Commandant d'autres boulons. Soudant les gestes des gars de l'équipe. Huilant le montage. -– Du surplus d'huile, on a pas besoin de chef d'équipe a dit Mr Foreman. Vous êtes *fired=*. +– Du surplus d'huile, on a pas besoin de chef d'équipe a dit Mr Foreman. Vous êtes *fired*. Mais tant que Martin a son Promenade, ça va se dit-il. Il démarre. L'exil n'a pas de limite et ceux qui ont fui peuvent fuir encore. Car ce qui les éclaire est par définition devant eux. N'empêche que c'est dur, Martin se l'avoue. Il allume ses phares en plein jour. Sa fuite l'éclaire. diff --git a/content/Récits/Les Terre-pleins/30_paix_reelle.md b/content/Récits/Les Terre-pleins/30_paix_reelle.md index 5aedeed..9d86e46 100644 --- a/content/Récits/Les Terre-pleins/30_paix_reelle.md +++ b/content/Récits/Les Terre-pleins/30_paix_reelle.md @@ -2,7 +2,7 @@ title: La paix réelle date: 2021-01-15 --- -C'est une bien longue route du Blosne à Betton. Plus d'un demi-tour de rocade et, pour qui n'aime pas l'autoroute, un calvaire. La 205 d'Hector Renaud avance donc à son rythme. Les 33 tonnes braquent soudain derrière elle pour doubler l'épave. Ils s'imposent sur la file de gauche entre les voitures qui freinent de mauvaise grâce. Hector va à une allure de nationale pourtant, estime-t-il : à fond ! Il faut terminer ces trois jours de route depuis Nantes – avec certes quelques pauses et visites chez des « amis », dont celui qui lui a fait ce coquard à l'œil. Mais bientôt toutes les routes s'ouvriront devant le Capitaine Fracasse ! Car il a renoué avec l'avenir et, au volant, il psalmodie. Il récite mais est déjà dans la peau de l'acteur sur la piste aux étoiles, tout comme était M. Adam, son ancien patron du *Réal Circo=*. M. Adam avait ce discours mécanique et enjoué qui faisait la joie des petits et des grands. L'émerveillement tenait dans le subtil alliage de la conviction et de la répétition, dans la manière d'emmener ce spectacle particulier d'un soir dans le grand pays magique du cirque éternel auquel alors il appartiendrait à tout jamais. Un véritable tour de passe-passe dont il fallait, pour qu'il fonctionne, en laisser entrevoir la mécanique. +C'est une bien longue route du Blosne à Betton. Plus d'un demi-tour de rocade et, pour qui n'aime pas l'autoroute, un calvaire. La 205 d'Hector Renaud avance donc à son rythme. Les 33 tonnes braquent soudain derrière elle pour doubler l'épave. Ils s'imposent sur la file de gauche entre les voitures qui freinent de mauvaise grâce. Hector va à une allure de nationale pourtant, estime-t-il : à fond ! Il faut terminer ces trois jours de route depuis Nantes – avec certes quelques pauses et visites chez des « amis », dont celui qui lui a fait ce coquard à l'œil. Mais bientôt toutes les routes s'ouvriront devant le Capitaine Fracasse ! Car il a renoué avec l'avenir et, au volant, il psalmodie. Il récite mais est déjà dans la peau de l'acteur sur la piste aux étoiles, tout comme était M. Adam, son ancien patron du *Réal Circo*. M. Adam avait ce discours mécanique et enjoué qui faisait la joie des petits et des grands. L'émerveillement tenait dans le subtil alliage de la conviction et de la répétition, dans la manière d'emmener ce spectacle particulier d'un soir dans le grand pays magique du cirque éternel auquel alors il appartiendrait à tout jamais. Un véritable tour de passe-passe dont il fallait, pour qu'il fonctionne, en laisser entrevoir la mécanique. « Bonsoir mesdames, bonsoir messieurs et bien sûr en premier bonsoir à tous les enfants ! Ce soir ! Ce soir à nouveau sous le chapiteau du Réal Circo, le spectacle !, le ciel étoilé et le rond magique de la piste ! Dans votre ville le cirque s'installe, dans votre ville il atterrit ce soir après un long voyage dans toute l'Europe et au-delà... » Ce soir est-il le soir ? Du fond du lecteur cassette, Neil Young surnage à peine des bruits de la vieille Peugeot. Le cirque recommencera demain comme il a fini hier, ça se sent dans le ton fait et refait de M. Adam – exactement ce que le Docteur Fracassus veut reproduire. « Mesdames, messieurs et bien sûr les enfants !, car à tout seigneur tout honneur. J'ai le plaisir d'introduire sur la piste... Les sœurs Goddivine ! Les Simoni Brothers ! Et voici les puces, le clown, les lions ! » Bien sûr qu'il n'y aura ni frères ni sœurs, ni lions dans le réel. Sans doute un clown, oui ! Mais de la caravane magique de Fracassus sortiront tout de même le merveilleux et l'exploit chaque soir refaits, parmi les cartons peints ors et rouge et les bricolages voyants. Toute la ménagerie tiendra dans la voiture. Klaxons, klaxons ! Oui, le cirque est sur le départ, applaudissements ! Il ne manque plus que la caravane mais elle est à Tihouït et il va la peindre comme il se doit et – oui, bien sûr, comment n'y ai-je pas pensé encore – embarquer avec moi cette fille, Tina, elle qui veut voyager. Tina Goddivine, un joli nom d'artiste ! N'a-t-elle pas toutes les qualités qu'il faut ? N'a-t-elle pas à l'évidence l'intelligence pour ça, pour peu que je lui présente le projet franchement et raisonnablement ? diff --git a/content/Récits/Les Terre-pleins/31_tihouit.md b/content/Récits/Les Terre-pleins/31_tihouit.md index b6ea576..8b6fbfd 100644 --- a/content/Récits/Les Terre-pleins/31_tihouit.md +++ b/content/Récits/Les Terre-pleins/31_tihouit.md @@ -4,9 +4,9 @@ date: 2021-01-14 --- Une averse passe sur les champs, elle arrose la petite route, remplit le ruisseau et le bassin de récupération de l'eau du carrefour. Maghlout M'sammi-Bi est debout. Sa galabieh fouette la terre quand le vent soudain durcit la petite pluie. Immobile, il regarde les gendarmes avancer prudemment. Ils suivent une piste. Un peu en arrière d'eux, un homme en veste de chasse absorbe par les yeux le paysage et le superpose mentalement à la carte d'état-major qu'il a étudiée avant de venir. Vite il cherche à comprendre où va l'animal. Il murmure dans sa radio : passez au large de l'épouvantail, sur sa gauche ! Les gendarmes s'exécutent et ils salissent leurs chaussures. Un peu plus loin, des maisons. Où va-t-elle la proie se demandent-ils ? Il cherchent à se repérer eux aussi : mais où est donc l'épouvantail qui flottait au vent il y a un instant ? Leur talkie hurle soudain là ! À gauche sur la route, la fille qui court ! Rabattez-la, maintenez-la contre la route ! -Les deux pandores s'élancent, ils dévalent la pente du pré, sautent le ruisseau et crottent cette fois leur pantalon. L'un glisse et trébuche sur les mains. Il a cinquante-deux ans, deux filles au lycée, trois maquettes de planeurs dans son garage et un beau-frère qui le charrie, lui qui est dans le commerce. Merde ! C'est plus mon boulot que courir après une gamine ! Et puis ça le fait rire parce que lui vient aux lèvres la chanson *une petite fille en pleurs, sous la pluie, etc.=* Inutile de dire que la fille a couru plus vite et qu'elle est hors de vue. Les deux gendarmes s'arrêtent. +Les deux pandores s'élancent, ils dévalent la pente du pré, sautent le ruisseau et crottent cette fois leur pantalon. L'un glisse et trébuche sur les mains. Il a cinquante-deux ans, deux filles au lycée, trois maquettes de planeurs dans son garage et un beau-frère qui le charrie, lui qui est dans le commerce. Merde ! C'est plus mon boulot que courir après une gamine ! Et puis ça le fait rire parce que lui vient aux lèvres la chanson *une petite fille en pleurs, sous la pluie, etc.* Inutile de dire que la fille a couru plus vite et qu'elle est hors de vue. Les deux gendarmes s'arrêtent. – Y'a des gamins qu'on expulse et y'a des gamins qu'on doit ramener à la maison, c'est comme ça. -Ils reprennent leur souffle et se regardent l'un l'autre. Oh *putaing !=* : on a le bicorne, la moustache, le bâton et les pommettes roses ! +Ils reprennent leur souffle et se regardent l'un l'autre. Oh *putaing !* : on a le bicorne, la moustache, le bâton et les pommettes roses ! – Guignol ! Et ils éclatent de rire. D'Horteuil les rejoint, furieux d'avoir failli. – Couillons ! diff --git a/content/Récits/Les Terre-pleins/32_histoire_nom_Maghlout.md b/content/Récits/Les Terre-pleins/32_histoire_nom_Maghlout.md index 1275c1a..a9abac6 100644 --- a/content/Récits/Les Terre-pleins/32_histoire_nom_Maghlout.md +++ b/content/Récits/Les Terre-pleins/32_histoire_nom_Maghlout.md @@ -7,6 +7,6 @@ J'arrive ainsi sur les quais d'un port gris et vaste. Des hauturiers verts, du b – Faut pas rester là, monsieur. On va nettoyer. Les rues étaient en effet jonchées de papiers, d'objets brisés, de bois et de vêtements perdus. Des tables étaient renversées, une vitrine était à terre. Mais ils n'entendaient pas ce nettoyage-là : j'entendis une clameur et je vis un groupe agité reculer dans une des rues que j'apercevais derrière. Il y avait bagarre. – Mais vous êtes en sang ! -En effet, je m'étais cogné la tête contre une palette en sautant une grille. Un évènement sans importance dans la journée d'un fuyard ! Mais je tombais dans ce contexte-là et je dus m'expliquer. Alors je me contentais de répondre aux idées des policiers au pied de leur camion : une victime des violences du jour, voilà qui ils avaient envie que je sois. Je leur décrivis mon agresseur, dressant le portrait le plus fidèle possible de Roger Piantoni à partir du poster qui avait bleui dans la chambre de mes frères. Ça attribuait une redoutable humanité à cette palette ! Ils inscrivirent tout cela soigneusement et voulurent prendre sous ma dictée mon nom. Décidé à rire jusqu'au bout, j'inventai mon nouveau nom sur place dans un marocain dialectal aussi sûr qu'un code secret : *celui qui maintenant prétend s'appeler ainsi qu'il le dit.=* +En effet, je m'étais cogné la tête contre une palette en sautant une grille. Un évènement sans importance dans la journée d'un fuyard ! Mais je tombais dans ce contexte-là et je dus m'expliquer. Alors je me contentais de répondre aux idées des policiers au pied de leur camion : une victime des violences du jour, voilà qui ils avaient envie que je sois. Je leur décrivis mon agresseur, dressant le portrait le plus fidèle possible de Roger Piantoni à partir du poster qui avait bleui dans la chambre de mes frères. Ça attribuait une redoutable humanité à cette palette ! Ils inscrivirent tout cela soigneusement et voulurent prendre sous ma dictée mon nom. Décidé à rire jusqu'au bout, j'inventai mon nouveau nom sur place dans un marocain dialectal aussi sûr qu'un code secret : *celui qui maintenant prétend s'appeler ainsi qu'il le dit.* J'obtins le carbone de ma déposition. Je me fis soigner à l'hôpital sous mon nouveau nom. Et c'est comme cela que j'entrai pour la deuxième fois dans les archives de la France : je devenais celui que je prétendais être. Mon vrai nom est resté au Maroc, inutilisé. Ou alors peut-être par mes frères quand ils ont besoin d'un prête-nom pour leurs trafics. diff --git a/content/Récits/Les Terre-pleins/35_Le_lotissement_de_la_Terre.md b/content/Récits/Les Terre-pleins/35_Le_lotissement_de_la_Terre.md index 2378ab6..6d181a2 100644 --- a/content/Récits/Les Terre-pleins/35_Le_lotissement_de_la_Terre.md +++ b/content/Récits/Les Terre-pleins/35_Le_lotissement_de_la_Terre.md @@ -10,7 +10,7 @@ Nabab regarde autour de lui et réalise soudain qu'il est au centre d'un vaste s – Il y a aussi cette môme qui voulait que je l'emmène... – Et moi ma femme. Et le Pont-Lagot ? – C'est terminé pour moi. Ils vont passer au très gros truc maintenant. Je laisse ça aux spécialistes. -On a mis des petits bâtons de bois dans le sol et une marque de peinture orange dessus. Suivant les courbes et les pentes calculées pour absorber l'énergie, comme on ferait pour un circuit de course, ici sans tribune mais avec des zones de nature à conserver. Sur la carte, Rennes aura ainsi une forme plus aérodynamique entre Paris et Brest. Un premier bulldozer va régler soigneusement son azimut et zou, ce sera parti pour le Grand 8. Juste derrière lui, il y aura les arracheurs d'arbres. Ce sera rapide, ils n'ont pas eu le temps de prendre beaucoup racines. Cette couche d'humus sera vite évacuée et avec elle partiront des plastiques, des cartons et du papier journal, des couvertures mitées, des fringues oubliées, des livres, des capotes, des canettes vides, des lacets de chaussure et plein de choses encore dont personne ne prendra soin de faire la liste. Ensuite, on « bougera la végétale » pour l'amener là où la nature devra pousser. Puis ce sera le tour des *scraps=* et des *rouleaux=*. Alors l'ensemble du site deviendra lisse et prendra la teinte orange de la terre en chantier. Ce sera un vaste trou dégageant l'horizon, béant vers la tranchée déjà prête à travers les champs, vers l'ouest, par dessus le ruisseau. Une immense plage à modeler aussi facilement que du sable, un rêve de gosse. Collines à percer, vallons à combler, montagnes à construire et tout pourra encore se refaire autrement demain. +On a mis des petits bâtons de bois dans le sol et une marque de peinture orange dessus. Suivant les courbes et les pentes calculées pour absorber l'énergie, comme on ferait pour un circuit de course, ici sans tribune mais avec des zones de nature à conserver. Sur la carte, Rennes aura ainsi une forme plus aérodynamique entre Paris et Brest. Un premier bulldozer va régler soigneusement son azimut et zou, ce sera parti pour le Grand 8. Juste derrière lui, il y aura les arracheurs d'arbres. Ce sera rapide, ils n'ont pas eu le temps de prendre beaucoup racines. Cette couche d'humus sera vite évacuée et avec elle partiront des plastiques, des cartons et du papier journal, des couvertures mitées, des fringues oubliées, des livres, des capotes, des canettes vides, des lacets de chaussure et plein de choses encore dont personne ne prendra soin de faire la liste. Ensuite, on « bougera la végétale » pour l'amener là où la nature devra pousser. Puis ce sera le tour des *scraps* et des *rouleaux*. Alors l'ensemble du site deviendra lisse et prendra la teinte orange de la terre en chantier. Ce sera un vaste trou dégageant l'horizon, béant vers la tranchée déjà prête à travers les champs, vers l'ouest, par dessus le ruisseau. Une immense plage à modeler aussi facilement que du sable, un rêve de gosse. Collines à percer, vallons à combler, montagnes à construire et tout pourra encore se refaire autrement demain. – C'est fantastique ! Quand je repasserai ici, un jour, conclut Guillaume, je ne reconnaitrai plus rien. Je ne saurai même pas me souvenir de l'endroit où j'ai vécu ces derniers jours. – Ça te met en joie ! T'es quand même curieux..., dit Martin. On n'est pas d'accord, hein ? – Pas souvent, non. @@ -35,6 +35,6 @@ Nabab est venu voir. Il cherche des gars d'expérience pour sa colonne, des gars – Ça y est, j'ai ma brigade et j'ai pensé que... – Internationale ?... – Hein ? -– Une brigade internationale ? Il ne sait pas (*rires=*.). Laisse tomber, Nabab. +– Une brigade internationale ? Il ne sait pas (*rires*.). Laisse tomber, Nabab. – Ah oui, ça, internationale elle l'est : des Indochinois, des Yougoslaves, des pieds-noirs, des... – Laisse on t'a dit. Tiens, prends un verre de vin et instruis-toi. diff --git a/content/Récits/Les Terre-pleins/37_La Touche_Dogon.md b/content/Récits/Les Terre-pleins/37_La Touche_Dogon.md index 8c4ee04..6846b19 100644 --- a/content/Récits/Les Terre-pleins/37_La Touche_Dogon.md +++ b/content/Récits/Les Terre-pleins/37_La Touche_Dogon.md @@ -3,24 +3,24 @@ title: La Touche Dogon date: 2021-01-07 --- -M. Marc comprend qu'il est parvenu à l'arrière d'un terre-plein. Intrigué, il suit les grilles quelques dizaines de mètres. À quoi servent-elles, aux sangliers ou aux hommes ? Qui des sangliers ou des hommes respectent mieux les grilles ? La barrière s'arrête dans un virage, contre un pont qui enjambe une quatre-voies. M. Marc s'engage à pied. En face, c'est un petit bois et la campagne derrière. Le bruit et la vue sont inédites, M. Marc est subitement sur le pont, attiré vers la rambarde. Sous lui s'étalent la route, ses voies et les trajectoires des véhicules. Il voit enfin le ruban que lui a décrit le vendeur de sa 500, les yeux pétillants, imaginant des *runs=* infinis. +M. Marc comprend qu'il est parvenu à l'arrière d'un terre-plein. Intrigué, il suit les grilles quelques dizaines de mètres. À quoi servent-elles, aux sangliers ou aux hommes ? Qui des sangliers ou des hommes respectent mieux les grilles ? La barrière s'arrête dans un virage, contre un pont qui enjambe une quatre-voies. M. Marc s'engage à pied. En face, c'est un petit bois et la campagne derrière. Le bruit et la vue sont inédites, M. Marc est subitement sur le pont, attiré vers la rambarde. Sous lui s'étalent la route, ses voies et les trajectoires des véhicules. Il voit enfin le ruban que lui a décrit le vendeur de sa 500, les yeux pétillants, imaginant des *runs* infinis. – Il ne faut jurer de rien, n'est-ce-pas monsieur ?, s'était-il amusé. La rambarde du pont est blanche, éclairée par le soleil, de grands panneaux de signalisation y sont accrochés. On n'en voit que l'arrière et on ignore les directions qu'ils indiquent à ceux qui roulent sur l'autoroute. D'ailleurs, est-on au-dessus de la rocade, de l'autoroute des Estuaires ou l'une de ses nombreuses bretelles ? Sur la gauche, un immense pylône bourdonne régulièrement. Gwenaël Marc descend sur un chemin à demi tracé à flanc du terre-plein, vers une antenne-relais. Des camions passent sans cesse quelques mètres sous lui. Il se retourne et voit qu'il pourrait passer en dessous du pont – et parvenir ainsi derrière le portail soigneusement clenché, celui qui semblait protéger un site sensible ! De drôles de pensées traversent alors la tête de M. Marc, par exemple l'ironie de la situation, l'idée d'un gâchis historique ou peut-être encore cette idée que Tina a vu ces choses que, lui, il rendait invisibles. Il remonte sur le pont, suivant des yeux la courbe des fils électriques, les traits des glissières de sécurité qui plongent dans le sol une fois leur rôle accompli et tous ces bosquets d'arbres dont on ne sait pas sur quoi ils poussent, où ils plongent leurs racines. Vers le nord, pas moins de 8 voies s'écartent deux par deux. Inlassablement s'y séparent des voyages : qui revient de Paris l'à-valoir en poche pour un space-opéra, qui va au Mont-Saint-Michel s'émerveiller encore, qui est en vacances dans une voiture de location. Qui rêve de capsule Soyouz, qui part en repérage pour un documentaire, qui monte là-haut vers Cherbourg ou qui roule tout simplement parce qu'elle est irritée, soupe-au-lait et que rouler est son dérivatif. Au centre, entre deux grandes lignes de barrière, le terre-plein central immense fait perspective, brisée à l'horizon par les flancs gazonnés d'une colline, l'incroyable intérieur de la boucle d'une des bretelles. Ainsi les voilà ces kilomètres carrés préemptés pour l'A84 ! Et ce pont qui en fait partie, lui qui devait l'emmener vers Tihouït. M. Marc se retourne vers l'ouest. Et il voit Tina. Elle s'avance seule sur le pont. La scène est aussi surréaliste qu'un échange d'espions à Check-Point Charlie – Gwenaël Marc pense encore en termes de frontière. Sa fille, elle, vient simplement vers son père. Elle a quitté les bras d'un claudiquant à lunettes qui la regarde partir d'un œil attentif. M. Marc réalise enfin le moment qu'il vit et il dégrippe et il dézappe son blouson, court et jette ses bras fous au cou de sa fille. En refermant l'embrassade, il pense à un livre qu'on claque, une feuille de papier qu'on déplie pour comprendre un origami ou bien aux samares, ces curieux fruits des frênes qu'on lance en l'air et qui retombent en volant comme des hélicoptères – et puis il pense également que serrer dans ses bras un être aimé, qu'y a-t-il de plus simple et de plus compliqué ? Tina rigole, bouscule son père et prend l'initiative. Elle pointe du doigt dans ce paysage les étapes de son voyage, cite des lieux que son père ignore, semble voir Rennes dans un espace réel. Elle raconte un peu, par bribes, ce qu'elle a fait et qui elle a rencontré. Mais pas trop, elle promet de tout écrire. Après, l'essentiel, dit-elle, est là maintenant : – Devant toi ! Regarde-moi. -– Et maintenant ?, demande M. Marc, inquiet. Il sort le bout de papier où Tina avait inscrit *Tihouït=*. J'ai eu déjà du mal te trouver ici ! +– Et maintenant ?, demande M. Marc, inquiet. Il sort le bout de papier où Tina avait inscrit *Tihouït*. J'ai eu déjà du mal te trouver ici ! – Tu m'offres un grand café ? – Ma moto est juste là derrière. Il y a un bar ouvert à Thorigné, j'y suis passé tout à l'heure. – Allons-y ! -Tina se retourne. Elle fait un signe du bras à Davis. Un signe qui peut vouloir dire tout à la fois je vais bien, c'est OK, au-revoir, à bientôt, j'y vais, etc. *Merci=*. +Tina se retourne. Elle fait un signe du bras à Davis. Un signe qui peut vouloir dire tout à la fois je vais bien, c'est OK, au-revoir, à bientôt, j'y vais, etc. *Merci*. *** De l'autre côté du pont, la voiture des Mane surgit et descend lentement sans bruit. Mayol en sort seul et vient prendre la main de son frère, enfin : – Viens Davis, tu n'as plus rien à attendre. Tu as eu ce que tu voulais, partons. – J'ai appelé Momo. Pas la peine. – Je sais, nous l'avons vu. Il ne viendra pas... Je suis là maintenant, Davis. -Mais le regard du frère est braqué sur lui, l'intrus. Mayol baisse les yeux, a-t-il le droit d'être là, ce fraîchement débarqué ? Il repense à son si long trajet. Depuis l'utérus de sa mère jusqu'à ce pont désolé d'une autoroute, sur un continent nouveau , auprès d'un frère que ni sa mère, ni son père ni rien n'a choisi pour lui, sinon une suite incompréhensible de circonstances. Une longue ligne de naissances métis et des années et des années de saisons difficiles à cause de Niño et de Niña au flanc de la *sierra=* de l'Arequipa. Trop difficile pour une veuve, alors la maladie et l'orphelinat. Et cet humanitaire international des Mane qui, surplombant tous les pays et leurs enfants possibles, a tombé sur lui. Oui, Mayol Melgar Roca-Mane, enfant d'un nom prestigieux, est lui aussi une goutte infime du brouillard de l'existence, tombée là aux hasards des condensations romanesque d'une voûte noire de suie. +Mais le regard du frère est braqué sur lui, l'intrus. Mayol baisse les yeux, a-t-il le droit d'être là, ce fraîchement débarqué ? Il repense à son si long trajet. Depuis l'utérus de sa mère jusqu'à ce pont désolé d'une autoroute, sur un continent nouveau , auprès d'un frère que ni sa mère, ni son père ni rien n'a choisi pour lui, sinon une suite incompréhensible de circonstances. Une longue ligne de naissances métis et des années et des années de saisons difficiles à cause de Niño et de Niña au flanc de la *sierra* de l'Arequipa. Trop difficile pour une veuve, alors la maladie et l'orphelinat. Et cet humanitaire international des Mane qui, surplombant tous les pays et leurs enfants possibles, a tombé sur lui. Oui, Mayol Melgar Roca-Mane, enfant d'un nom prestigieux, est lui aussi une goutte infime du brouillard de l'existence, tombée là aux hasards des condensations romanesque d'une voûte noire de suie. – Combien de miracles te faut-il donc, à toi Davis mon frère ? *** Guillaume a raccroché. Il revient et apostrophe Nabab. @@ -37,5 +37,5 @@ Ils se disent au-revoir en chargeant leur Promenade. Cette fois ça a l'air déf – Au tribunal, peut-être ! – Il n'y a pas de tribunal pour ça. *** -Martin démarre son *running-home=*, y insère un disque que Guillaume lui a offert un jour de désœuvrement à la caisse d'une station-service, *Liberty's just another word for nothin' left to lose...=* +Martin démarre son *running-home*, y insère un disque que Guillaume lui a offert un jour de désœuvrement à la caisse d'une station-service, *Liberty's just another word for nothin' left to lose...* À peine une heure plus tard, au niveau de la porte de Maurepas côté extérieur, au long d'une belle plantation de bouleaux au flanc du terre-plein, M. Marc en moto passe tranquillement sur la file de gauche, laissant s'engager sur la rocade deux camping-cars blanc identiques, Martin devant, Guillaume derrière. Collée au dos de son père, Tina reconnaît Guillaume et lui fait signe de la main. Il lui répond par un appel de phares. Sans savoir, il n'a bien sûr pas reconnu son rendez-vous sur une petite 500 derrière un mec en blouson de cuir. Mais Tina soulève son casque et un peu de ses cheveux roux flottent au vent. Guillaume comprend alors et klaxonne joyeusement. Á tout à l'heure, à l'embarcadère ! Devant lui Martin, pensant que Guillaume l'interpelle une dernière fois, lui fait signe aussi. Salut ! diff --git a/content/Récits/Les Terre-pleins/6_rencontre_avec_martin.md b/content/Récits/Les Terre-pleins/6_rencontre_avec_martin.md index c2ca813..5f85f54 100644 --- a/content/Récits/Les Terre-pleins/6_rencontre_avec_martin.md +++ b/content/Récits/Les Terre-pleins/6_rencontre_avec_martin.md @@ -2,7 +2,7 @@ title: Rencontre avec Martin date: 2021-02-07 --- -– Je suis Martin, un des gars de Promenade qui a pris la route. *Promenade-Späziergang=*, c'est une marque, elle est écrite là sur mon camion, ça te dit peut-être quelque chose ? +– Je suis Martin, un des gars de Promenade qui a pris la route. *Promenade-Späziergang*, c'est une marque, elle est écrite là sur mon camion, ça te dit peut-être quelque chose ? – Peut-être, oui... Je cherche une fille qu'un gars comme toi aurait pris en stop hier.