* rétablissement de la typo Infini

* ajout de la nouvelle (antidatée) La Queue
de poisson
* mise en couleur des titres dans les résumés
* mise à jour de la page d'accueil
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title: La Queue de poisson
date: 2024-08-22
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- raysday
author: Yves Picard
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> Ce corridor secret où, sans acharnement mais sans compromission, guette la démence. (Juan José Saer, « Les Nuages »)
Le vendredi je mange du poisson parce que je travaille. La cantine respecte cet axiome sacré du monde ancien que le poisson se met au menu le vendredi. On me livre dans ma « cabine » un plateau à quatorze heures, après le service au réfectoire. Car quand je travaille, je ne dois pas quitter mon poste, même pour manger. Je dois renseigner les visiteurs, les guider vers l'un des musées du Naturéum (archéologie, monnaie, beaux-arts, botanique, géologie, zoologie) et, de manière plus générale, veiller sur l'immense hall du palais de Rumine. Celui-là même à Lausanne place Riponne, sa lourde porte en bois et ferroneries, ses toits en tuiles, son fronton VNIVERSITE · MVSEES · BIBLIOTHEQVES et ses colonnes au lion de saint Marc.
Malgré son presque siècle (il date de 1909), le Palais reste la fierté de la ville et le Naturéum celle de l'Université. On vient y voir la collection de papillons de Nabokov ou l'herbier de Rosalie de Constant. Dans le hall où je travaille, la thalassosphère, réplique du prototype du bathyscaphe, est suspendue et elle invite tous les visiteurs au voyage et à la Science. Le Palais est aussi le rendez-vous des étudiants amoureux, la destination bruyante des sorties de classe et, grâce à sa fraicheur, la halte préférée des voyageurs de commerce. Depuis un an cependant, ce n'est plus pareil, le musée est moins fréquenté le vendredi. Phénomène curieux, ce jour-là les visiteurs entrent dans le hall mais soudain ils hésitent, ils font les cent pas et ils repartent. Pourquoi précisément le vendredi ? On ne sait pas. La direction déclare prendre au sérieux ce problème. Les collègues syndiqués disent qu'il s'agit plutôt du caprice d'une clientèle qui change, qui devient riche et hautaine. Bientôt prédisent-ils, tous les jours de la semaine seront des vendredis au Naturéum. Je ne sais pas trop.
Mais de ce fait, depuis un an, le vendredi est tranquille pour moi. Alors j'ai ma routine : j'ouvre mon cahier à une nouvelle page et écrit en tête : « Le défi RB » suivi du numéro de la semaine en cours. Aujourd'hui, j'ai écrit en toutes lettres *Le défi Ray Bradbury, numéro 52*. J'avoue être un peu impressionné, ressentir de l'inquiétude mais être délicieusement aiguillonné par l'enjeu : si le Grand Maître a dit vrai qu'il est impossible d'écrire 52 nouvelles de mauvaise qualité en 52 semaines , je vais écrire aujourd'hui la meilleure nouvelle que j'ai jamais écrite, tant les 51 précédentes sont déplorables. Il suffit pour se convaincre de cela de feuilleter mon cahier et, sans aller plus loin, lister les titres désolants de mes tentatives d'écriture : *La Maison sans fantôme* (du sous-Hitchcock), *Le Rire du mort*, *Passerelle interdite*, *Un casque sans oreille*, *L'Épée fabuleuse de Môn Hilgrif* (une de mes premières nouvelles héroïques), *Les sagas ont aussi un début* (essai de comique terrypratchetien dans les brouillards de l'Islande), *Ne te souviens de rien et surtout pas de ça* (inspiré de Wietzel), etc. Ou encore : *Meurtres en neuf lettres* où je démontre les cinq développements possibles d'une énigme policière, *Désolante Madeleine*, ma trilogie de space opéra *À bord de l'Épouvante* et ses épisodes *Les Sept Lunes de la planète 1 000*, *Le Noblon, croiseur interstellaire*, *Lorsque je surfais sur l'aube*. Ma toute première nouvelle s'intitulait *Nucléaire mon ami*, elle racontait l'histoire d'une Casio F-91W qui gagne des pouvoirs au poignet de son héroïne et l'entraine à sauver Tokyo d'un tremblement de terre. Et enfin vendredi dernier *Mema le Maléfique et ses cinq frères démons*.
Je précise qu'évidemment, *je n'ai pas fait exprès* de mal écrire mes bonnes idées au mieux ou d'écrire correctement mes mauvais scénarios cas les plus fréquents.
Et attention, m'avertis-je : la règle du Maître ne dit pas que cette nouvelle sera un succès, qu'elle sera publiée et qu'elle plaira. Non, la prédiction est que cette nouvelle-ci sera de bonne qualité. C'est déjà beaucoup et je me sens ce matin comme le héro d'un destin d'avance victorieux mais dont les épreuves n'en restent pas moins réelles et encore à accomplir. Par superstition, je saute la ligne sur laquelle j'écrirai plus tard le titre, lorsque la chute de mon histoire sera certaine. Je progresse, je prends confiance : et si j'allais donner raison à Mr Big Ray ?
J'en étais là de mes réflexions lorsqu'on frappa à la porte. J'en fus surpris : dissimulée en dessous de la thalassosphère à l'aide de faux écrous et d'une grossière serrure à clapet, cette porte n'était qu'une porte de service pour le nettoyage de nuit. Seul un judas permettait de trahir la présence de quelqu'un. Qu'on frappât à *cette porte-là* n'avait donc aucun sens. Comme je n'y voyais rien de la cabine, je décidai de ne pas y accorder plus d'attention qu'un bref appel à l'agent de sécurité. Tout en décrivant brièvement la question à Vincent, mon regard errait sur les rondeurs de la thalassosphère, cette machine propre à toutes les aventures des fonds inconnus. Il me semblait que la sphère marine n'avait pas tout raconté de ses prodigieuses visions du monde inacessible, visions dont cet œilleton minable ne pourrait jamais témoigner !
Je continuai : D'immenses hippocampes passaient devant mon hublot, indifférents à mon exploit. Là, des dizaines de requins lamniformes tournaient en rond. Plus loin, ou plus bas je ne sais plus, de souples raies glissaient sur les courants chauds. Je devinais à leur comportement que c'étaient elles les véritables gardiennes des profondeurs. Je les suivi promptement et, avec vitesse, nous rejoignimes le lagon de l'immense volcan du Nord. Les pieds dans une eau pure d'un bleu sans égal, le manteau de ce Vésuve des glaces était recouvert de neiges différentes tissant un manteau jusqu'à sa royale tête fumante. Crâne hautain d'où parfois une braise vive s'échappait en sifflant, bientôt domptée en une lueur rougeâtre.
Je m'exclamai : Dieu ! J'avais reconnu un des fils de Mema, Fura le Volcanoïde ! Regarde-moi !
Il gronda une réponse formidable, le sol trembla. De la lave orange bavait du sommet alors que du cratère jaillit une flamme purpurine. Vincent et un autre membre de l'équipage crièrent d'effroi mais déjà mon attention était attirée ailleurs. C'était au ciel que la prochaine bataille serait livrée ! Une nuée de ptérodactyles, aquilins et noueux, se mit à tournoyer dans les espaces laissés libres par les hampes de vapeur brûlante jaillissant dans l'atmosphère. Ils poussaient des cris horribles, l'un choissisait une direction, l'autre choisissait l'opposée alors que des plus fous parmi eux brouillaient toute logique et brisaient toute tentative d'organisation de la part de leurs congénères sains. C'était la danse des démons. Il nous fallait pourtant, à nous l'épopée humaine, trouver un chemin vers ces étoiles qui déjà scintillaient au delà de ce bal d'apocalypse. Je décidai de ne m'interesser qu'aux deux plus féroces de ces dinosaures volants. Ils étaient chacun comme un œil de l'immense monstre Volcanoïde et pourtant ils formaient ensemble un regard fou qui menaçait notre pauvre vaisseau. Je criai à l'équipage de se disperser en hâte de long des bras de l'atoll. Puis je fis passer le mot de concentrer sur ces ptérodactyles tout ce qui pouvait reflèter la lumière. Je couru à la thalassosphère et manœuvrai les miroirs et les spots destinés aux profondeurs vers ces abymes du ciel noircis des courses de ces oiseaux styxiens.
Ils partirent enfin et les autres eurent tôt fait de les suivre en hurlant. Nous respirames.
Alors que la nuit reprenait son empire immémorial sur la Terre et nos vies, j'ordonnai un tour de veille et me retirai dans ma cellule. Loin du bruit, du brouhaha et des interpellations sans importance, je songeai à notre avenir immédiat. Face à un hublot taillé d'une énorme pièce, j'étais le capitaine Némo contemplant les abysses mais c'étaient les galaxies que je tutoyais alors, y devinant entr'elles notre destinée proche. La Prescience, la Sagesse et la Prudence étaient mes guides hiératiques, j'étais sûr de moi. L'on tenta de me distraire mais je tenu bon. La réalité importune se dispersa peu à peu alors que l'aube approchait. J'avais pris un rapide repas, sans plaisir tant mes pensées assaillaient sans cesse. Mais mon corps était nourri, je délaissai le reste.
Il était temps de retrouver les légendes et se mesurer à elles ! Seul face désormais à ce que j'appelai, faute de vocabulaire savant, les Confins du Sodium vivant, ou bien l'Entrée dans le Réel Valable, peut-être celui-là même connu dans des temps anciens sous le nom de Contrées de la Lointaine Royauté, je pacifiai l'espace. Les astres et les lignes du temps rejoignirent leur place de toujours et les pauvres êtres terrestres qui m'accompagnaient encore se tinrent cois et pour dit.
Il y eut un long et éternel moment de calme céleste. Enfin les Soleils s'alignèrent lentement ! Ils étaient résignés. Alors je parus en une magnificence impériale.
Mon visage pâlit légèrement cependant car il me sembla tout de même que la lumière de tous ces corps flamboyants était d'une force inattendue, incroyable et sans limite connue. Je m'écriai encore : Dieu ! Que me veut-on donc ? Qui est cet ultime adversaire, commandeur des galaxies, maitre de Mema et ses fils démoniaques ?
J'étais découragé. Le désabusement me saisit soudain et je craignis à ce moment de ne pas pouvoir malgré toutes mes forces aller à la bonne destination du point final de ma Quête. Je me rabrouai alors de ma torpeur : Allons !, qu'est-elle cette quête sans y bander toutes tes forces ? N'es-tu point au bout de l'ultime effort alors que l'heure passe vite pendant ce temps dans le monde commun ? Je me jetai dans les vieux grimoires et je ne tardai pas à identifier mon adversaire : c'était Zema One, le Maître des ondes, accompagnés de ses terribles Vénoménons.
Mon corps peu à peu se mit à ressentir les vibrations telluriques des systèmes solaires embarquées dans une étrange synchronisation. C'était incroyable. En même temps, un vent cosmique se fit entendre et lui aussi ondulait. Peu à peu, alors que je voyais bien les soleils se désaligner sans en pouvoir mais, je me laissais submergé par ces sensations. J'étais soudainement sensible aux pulsations et aux débits célestes. Mon cerveau baignait dans ce flux bienfaisant à la fois sonore et vibratoire et je réalisai alors qu'il se passait quelque chose quand bien même le reste de mon corps refusait de bouger. J'étais hypnotisé par les oreilles. Tous les signaux et toutes les ondes rejoignaient inéluctablement mon cerveau et le vrillaient en une jouissance infernale. J'étais heureux, immobile, terrassé. J'étais prisonnier de Zema One et de son Éther !
Les soleils explosèrent lentement en une myriade de flamèches pourpres et les Vénoménons apparurent. L'alignement sidéral cédait la place à un fil de matière sombre tendu comme un rayon laser. L'explosion finale était proche. Mes yeux étaient remplis de lueurs psychadéliques, elles mouvaient et me fascinaient. Cependant, je distinguai un coin d'insatisfaction dans mon bonheur factice et je me concentrai de toutes mes forces vers ce trou salvateur.
Nous ne sommes pas seuls au monde, il y a le Fluide vivace !, m'écriai-je. Cette seule pensée fit vaciller Zema One qui concentrait son énergie à entretenir le spectacle de fumée dans mon regard crédule.
Oui !, lui criai-je : il existe des êtres emplis de foi et de volonté qui maintiennent notre Vallée de Larmes au-dessus du flot de la désespérance générale. Humains des légendes, âmes oubliées et humbles forces de l'Histoire, ils sont là pour qui les appelle avec sincérité. Une foule de ces Êtres, concentrant une masse considérable de Fluide est de nature à lutter contre Zema One. Êtres, je vous convoque à ce moment, aidez-moi !
Et ces Êtres se sont levés, et ces Êtres ont crié, ces Êtres ont levé les bras et comme une force souveraine ils ont émis un torrent impétueux de Fluide et ont exigé d'un seul geste ma libération ! Les Vénoménons, ces forces maléfiques déguisées en soleils, s'éteignaient un à un. Ils jetaient encore des éclairs orange qui sitôt émis se figeaient en une gelée grise et flasque. Les masques solaires tombaient, dévoilant des dents carriées, des œils borgnes et des barbes tordues : les suppôts de Zema One quittaient la lutte. J'étais libre.
Je suis libre !
La dernière course fut mémorable. Nous poursuivions Zema One et je dois dire que la fierté de voir ces gens héroïques était grande. Cela redoubla mon ardeur et, passant devant l'équipage de la thalassosphère au complet, je me ruai plein d'espérance vers l'immense porte cosmique par laquelle s'échappai Zema One. Némo, je devais à ces braves de me surpasser. Je bondis, effrayant et formidable. Zema One partit dans un cri, repoussant en un vain effort de me ralentir un vantail colossal dont je me saisi. Je clenchai la serrure vigoureusement derrière lui ! (Comment disposais-je de la magie nécessaire à la condamnation éternelle de ce Portique de l'enfer ? Qu'importe, jamais il ne reviendrait, jamais plus il n'offenserait la quiétude du monde !) L'immense sonnerie de la Victoire retentit pour moi à l'heure dite, alors que des clameurs envahissaient le champs de bataille.
Hourra ! Je me retournai face aux Êtres humains rassemblés derrière moi.
Vincent me regarde, je ne comprends pas ce qu'il dit. Madame la conservatrice est béate. Le directeur technique compulse sa montre à quartz. Il est dix-huit heures recta et j'ai fermé le musée.
J'apprends alors le début d'incendie, l'intervention des pompiers, la prise d'otage et l'assaut militaire et enfin l'évacuation du musée à laquelle j'ai contribué de façon, affirme-t-on, décisive. On me félicite, on évoque la médaille : je réponds que je ne sais pas trop. On se serre les mains, on s'embrasse, quel vendredi ! Le directeur parle de champagne et de prime générale.
Je reviens prendre mes affaires dans ma cabane, mes habits, mes passes et mon badge. Je n'ai pas lâché mon cahier, il est froissé dans ma main crispée. J'enfile tout de même ma veste. Comme d'habitude, je remporte mon plateau-repas à la cantine. Je tremble, je pose dessus mon cahier pour affermir ma prise. Le cahier est encore ouvert à la page d'aujourd'hui. Je remarque que je n'ai terminé ni ma nouvelle à laquelle il manque sa morale ni mon poisson auquel il subsiste la queue.
Je ne sais donc pas si monsieur Bradbury avait raison... Il faut que je relise mon cahier.