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title: Janis Trouvé
date: 2025-11-21
keywords:
- Nanowrimo
- Janis
- relu
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« Braderie à Saint-Anne-la-Forêt, 2004 », une photo prise par Julie Trouvé de son petit ami d'alors, qui prend un peu la pose, déhanché, une main au creux des reins, une jambe en avant comme dans une fente de patinage artistique. Derrière un étal, avec une chemise à rayures et à pattes, ses cheveux envahissant le front et un jean sans style, se tient Janis, alors un garçon de dix ans. Il a des cheveux raides et mi longs. Le soleil lui fait plisser les yeux mais il est évident également qu'il regarde la fille, celle qui est au premier plan de la photo : elle a la jambe lancée en avantvpour désigner de la tennis un objet posé par terre devant elle, une manière d'en demander le prix. Tandis qu'elle fait cela, son bras droit reste le long de corps, son poing refermé sur une cigarette en-dessous d'un fin bracelet. Ses bras sont nus, son chemisier est serré à l'arrière par deux cordons qui pendent à l'air libre jusqu'au niveau des genoux. On ne voit pas son visage caché par ses cheveux qui tombent en avant -- Janis voit ce visage, lui. Et il est happé par la désinvolture de la jeune fille.
Janis m'indique que cette nana était Valérie, une copine de Julie dont il était amoureux. Il m'a montré la photo car il la garde encore avec lui dans sa chambre d'étudiant. Nous sommes à Blois, Janis étudie en licence de droit mais Janis reste attaché à son enfance à Sainte-Anne-la-Forêt près de Vendôme. C'est le Perche, la Beauce, la Gâtine tourangelle. Un village de 1 000 habitants qui touche Villerable et Crucheray, son bar-concert-alimentation, les Deux Pintes. L'une des pintes est en argent et l'autre en cuivre, on expliquait autrefois que les riches et les pauvres peuvent boire et manger aux Deux Pintes, mais pas les très pauvres. L'idée de richesse a disparu mais pas l'estime de soi et l'attachement au sol.
Il y a tout de même aujourd'hui quelques fermes proprettes. Et même des *lieux* où viennent des néo-ruraux de toutes parts, français et étrangers, italiens et espagnols notamment, puis iraniens et kosovars. Quand Janis y est né, en 1994, Sainte-Anne-la-Forêt nétait déjà plus un décor historique, sauf la place du village sur laquelle sépanouissait un magnifique prunier. Magnifique tilleul qu'on vu grandir Louis-Marie d'Aunis et sa femme Mercedes lorsqu'il sont arrivés, eux, en 1965. Ils se sont mariés à la petite mairie, il n'y avait pas foule car ils étaient des étrangers, alors. Les parents de Janis, Nathalie et Pierre Trouvé, tous deux natifs de Sainte-Anne ont hérité de la maison, l'ancienne poste.
Je suis passé à Saint-Anne pour mon enquête et j'ai bien sûr vu les lieux et cette belle maison des Postes, à colombages. Je devine combien Janis y a pu trouver un endroit heureux pour sa jeunesse. Il me la raconte, et l'histoire de ses parents, et de ses grands-parents. Je ne reprends pas ces propos ici bien évidemment : vous connaissez mieux que personne, madame Mercedes, ces temps et ces lieux.
Janis sest décidé tôt cependant à mener une vie citadine et internationale. Il compte plus tard mettre ses études juridiques au service de causes autochtones. Il a appris sérieusement l'espagnol, il envisage Séville ou l'Amérique latine. L'*Histoire des deux Indes* et toutes ses polémiques, par exemple, l'a beaucoup marqué. Il s'est donc intéressé aux royautés de Charles III et Ferdinand II. Janis collectionne aussi les lectures sur la Guerre civile. Il sait qu'une vague grande tante était espagnole et adolescente en 1936, mais on ne lui a pas dit beaucoup plus. (*J'étais le missionnaire de cette « vague grande tante », sa propre grand-mère !* )
Janis n'a pas d'amoureuse, me dit-il. « Je suis du genre transi. », comme dans « transi d'amour » précise-t-il, c'est qu'il n'est du tout entreprenant sur cet aspect. Il dit qu'il a le temps, ce n'est pas une obsession chez lui. Son but est d'abord de redonner à des communautés ce qu'il a reçu au village en termes de vie sociale et à l'université en termes de savoir.
Mais je n'oublie pas la bibliothèque municipale là-dedans, conclut-il.

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title: Portrait de la famille Noël
date: 2025-11-20
keywords:
- Nanowrimo
- Solange
- Guillaume
- Julien
- Roman
- relu
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Un mercredi après-midi de juillet, je rencontre Solange Noël chez elle, à Saint-Malo. Elle habite en lotissement non loin de la Briantais, en amont du barrage sur la Rance. Elle m'offre le café et se tient prête à répondre à mes questions. Sa nièce Julie Besnard lui a expliqué les choses, ça facilite le contact. Deux de ses enfants, Julien, 17 ans et Roman, 13 ans, sont mineurs et il n'est bien sûr pas question pour moi de les aborder sans l'accord et la supervision des parents. J'essaye de la mettre en confiance en lui parlant de moi, de l'intérêt que j'ai pour la sociologie et l'histoire des familles. Il se trouve que Solange est la première enfant de madame Perón Fernandez que je rencontre, je n'ai pas eu à le faire jusqu'ici, les petits-enfants ayant retenu toute mon attention, mes efforts et mon temps. J'entame :
Vous semblez particulièrement suivre de près la scolarité de vos enfants, votre famille semble très unie et soudée, vous, votre mari et vos trois fils ?
Oui, je n'aurais pas été vexée si vous aviez dit que nous étions une famille normale. Je pense que nous sommes, oui, la moyenne des familles moyennes ! Enfin, économiquement, nous sommes peut-être un peu plus à l'aise que d'autres mais pour le reste, nous sommes désespérément normaux. Est-ce que c'est bien ou mal pour votre enquête ?
-- Ni bien ni mal, je suis un tout petit peu étonné de vous entendre, comment dire, presque revendiquer cette normalité ?
-- Attention, normalité oui, banalité, c'est autre chose. Et puis, est-ce que l'époque n'est pas un peu comme ça ? Est-ce qu'on nous demande pas chaque jour d'être comme tout le monde ?
-- Vous pensez que ça a changé, disons par rapport à ce qu'on vécu vos parents ?
-- Oh, mes parents... Oui, bien sûr. Eux n'étaient pas « normaux ». Mon père Louis-Marie nous a élevées seul ma sœur et moi. Car ma mère a disparu j'avais sept ans.
-- Ah, je suis désolé...
-- C'est l'histoire, que voulez-vous !, on ne peut pas la changer. Ma mère est d'origine espagnole mais, pendant et après la guerre, elle a beaucoup voyagé. Elle a eu une vie... riche on va dire, mouvementée à ce que j'en sais. Elle nous a eu sur le tard, c'était un second mariage. Et elle partie. Alors, le côté normal des choses, c'est en fait... une *vraie nouveauté* dans ma famille. Et mon mari, c'est un enfant de l'Assistance publique, vous savez ? Être normal, vu comme ça, c'est un achèvement pour nous.
-- Et cette histoire de famille, vous en avez parlé à vos fils ? Est-ce qu'ils ressentent ces... coupures dans votre histoire ?
-- Non, je n'en parle pas. C'est ma vie et celle de mon mari, pas la leur.
-- Mais vous prenez soin de ne pas faire comme votre mère, vous êtes très présente. Est-ce qu'il faut penser que vous lui en voulez ou que vous avez souffert gravement de son absence ?
-- Je...
Elle hésite, se lève, se rassoit. Je l'encourage doucement à parler.
-- Ma mère nous a aimé, j'en suis sûre. Mais j'ai le souvenir d'une personne distante, toujours en recul, en observation. Je vois encore son visage lorsque je lui racontais ma journée à l'école, avec ce sourire en coin, cette façon de dire « Amuse-moi ». Parfois elle était simple et parfois elle jouait la hautaine. Dans ces moments-là par exemple, elle ne touchait plus à rien dans la maison et c'était à Nathalie et à moi de ranger, faire la cuisine, faire la vaisselle, tout ça. Je ne l'aimais beaucoup dans ces moments-là. Elle nous disait souvent « Il faut que vous appreniez à vous débrouiller. » Elle nous aimait mais je ne suis pas sûre qu'elle nous estimait. J'ai toujours manqué de confiance en moi, après son départ.
Solange Perrin est documentaliste en collège mais je devine qu'elle aurait rêvé d'autre chose. Son mari travaille sur le port, et parfois aussi il embarque à la pêche. Solange Noël s'inquiète du jour où physiquement il ne pourra plus suivre. Leur normalité ressemble tout de même à une acceptation du juste-possible.
L'ainé des fils, Guillaume, a vingt ans. Il est étudiant en Staps à Rennes. Il revient tous les weekends :! machine à linge, courses, fête rituelle du samedi soir, grasse matinée, repas dominical et retour en covoiturage. Depuis qu'il est à Rennes, Solange Perrin et son mari partent moins en balade ou voir des amis la fin de semaine, pour accueillir ce fils.
Julien, 17 ans, rêve de partir lui aussi de la maison. Non que ça s'y passe mal mais c'est normal, c'est l'âge, le moment où l'attirance d'une vie autonome et libre devient très forte car on s'en croit capable. Reste le problème, le passage obligé du baccalauréat : impossible de brusquer les choses, il faut prendre patience, subir la peine, prouver à tous qu'on est comme les autres, qu'on a nous aussi réussi, qu'on a *passé la ligne*. L'année prochaine, Julien compte s'inscrire en IUT. Il passe son temps sur son ordinateur, la famille Perrin a un beau site Internet auto-hébergé, des adresses méls en *famillenoël.fr* et un réseau social privé *Diaspora (ce dernier servant surtout à Julien pour communiquer avec sa copine du moment, Rosa).
Roman le benjamin a treize ans. Il est en quatrième au collège Charcot. Passionné de métal (la musique, pas la matière), il s'escrime chaque soir (et le matin s'il le peut) sur sa guitare noire à reproduire tous les succès mais aussi les titres plus confidentiels de Métallica, Voïvod, Napalm Death, Venom ou Morkelviz. Pas d'avenir pour lui sinon en faire sa vie. L'école, il aime en ce qu'elle lui apporte méthode et rigueur : Ronan se prétend rationnel et à déjà planifié son apprentissage technique. Cela fait longtemps que le rock'n'roll est affaire d'intellos, m'expliquera-t-il, et que les mauvais garçons le délaissent.
Les deux garçons sont sortis ce début d'après-midi, l'un à son entraînement de handball, l'autre au Fablab. Ils vont rentrer tout à l'heure et je pourrai leur parler un moment. Solange Perrin s'excuse, elle doit aider quelques minutes sa voisine. Je me lève et fais le tour du salon. Les porte-fenêtres donnent sur l'arrière mais la vue, passée quelques arbustes, butte sur une haute haie de sapin. La cheminée est propre, elle a été nettoyée pour le prochain hiver. Les photos clament les étapes franchies par la famille comme autant de succès et elles s'attachent à montrer les sourires. Juste à côté de l'un des cadres, posé sur un guéridon, un portrait de Mercedes Perón Fernandez. Image Polaroïd à la tonalité jaune, image qui saisit le portrait et l'expression calme et distante, légèrement souriante, de la maman, de l'épouse pas forcément de la femme. Ce guéridon détonne je m'en rends compte parmi les meubles plutôt de style moderne. Celui-ci est une pièce d'antiquaire. Une trouvaille ou une pièce de famille ?
Il y a aussi la photo d'un groupe de garçons : les premiers en bas assis sur un banc et une chaise, les trois derrière eux debout, puis deux grands juchés sur une planche portant un troisième, accroupis sur leurs bras formant une chaise-à-porteur. Une photo de classe construite comme une pyramide de cirque. L'un d'entre eux est certainement le mari de Solange Noël.
« Noël », c'est un nom de l'Assistance ça, vous savez ?
En regardant chaque visage de ces enfants, je me dis qu'autant d'enquêtes n'attendent que d'être faites -- mais comment penser que chacun d'entre nous pourrait faire l'objet d'un portrait réalisé par quelqu'un ?
Et puis cette photo prise à Rennes, « murs des Colombiers » de ce graffiti « c'est pas drole toute l'année a force d'avoir des enfants !!!! », à côté du dessin d'une femme à bigoudis et enceinte au point que sa robe tombe droit de son ventre aux pieds (on sent une influence Brétécher). Rajoutée à droite, "Avortemenet et contraception libres et gratuites". Devant, une femme les mains dans les poches, lit le mur.
Solange Perrin revient et nous discutons à nouveau en attendant les garçons. Pourquoi cette photo ?
Elle me parle… Je n'ai pas vécu à Rennes mais je pense que c'est une belle ville, je veux dire une ville droite, qui agit. Et voilà, d'un côté le normal de la vie que je mène, faire des enfants ; de l'autre la revendication de *savoir se débrouiller* comme disait ma mère.
Elle hésite. Puis :
J'ai vécu dans un village près de Vendôme. Les esprits n'étaient pas ouverts, même mes parents ont mis du temps à être acceptés. Mes fils, ils vivent une époque et un monde très différents du mien : ils ont des téléphones et Internet. C'est assez fabuleux comme il savent tout un tas de choses qu'il n'ont pas appris à l'école par exemple. Ils en savent dix fois plus que moi à leur âge, c'est bien ! Je ne suis pas nostalgique. *Casimir, Bonne Nuit les petits* ou *Goldorak* : dire qu' il y a des gens de mon âge qui collectionnent les objets, qui savent chanter les génériques par cœur ! Hé bien moi, ça me rend malade, ça me renvoie au temps où on n'avait qu'une chaine de télé, et la télé dans le salon. Il n'y avait aucune diversité, on nous amusait le mercredi après-midi comme des marionnettes ! C'est normal que les gens ont l'impression que c'est leur culture : nous n'avions que ça. Les jeunes, mes fils, ils ont aujourd'hui plusieurs cultures qui se superposent, ils peuvent choisir -- enfin, un peu plus que nous. J'aimerais bien avoir leur âge maintenant, ne plus se poser de question inutile, toujours être connectée, avancer avec ça dans l'immédiateté. Ils sont heureux je crois. Mon mari et moi les admirons.
Ça y est les voilà : le grand derrière, le petit devant ils entrent dans le salon. En baskets tous les deux, casquettes sur la tête, blouson ou veste, c'est au choix. Ils se ressemblent si on s'attarde cinq minutes sur leurs bouilles, boutonneuse pour le grand. Les présentations sont faites, ils étaient prévenus et nous commençons une fois que Roman a pris sa douche. La famille a choisi de répondre à mes questions ensemble, d'entendre et de réagir en commun.
Ce qui les motive ? L'avenir, disent-ils. Ils apprenent la capacité d'influer sur l'avenir, sur la réalité, ils veulent construire, ils veulent prendre leur rôle. Leurs peurs sont l'extrémisme, les famines, le manque d'eau dans le monde et les cataclysmes causés par le réchauffement climatique. Je les trouve particulièrement avertis de toutes ces nouvelles tendances de pensée. Leurs drogues ? La musique, l'herbe et les réseaux sociaux, là où ça se passe. Comment vous voyez vos parents ? -- Tous les jours ! Ils rient et blaguent volontiers.
-- Et la dame, là, dans la photo, c'est qui ?
-- C'est grand-mère. On l'a jamais vu. On connaît mieux l'histoire de papa et ses familles d'accueil.
Ils sont tout de même à l'âge où les réponses à des questions sérieuses comme les miennes ne sont pas très étayées ou même pensées. Roman et Julien sont sur-informés mais pas assez structurés pour ne faire de leur savoir qu'un sujet de phrase, pas un sujet d'opinion. Je n'en apprendrai finalement pas tellement plus sur eux une fois passée la liste de leurs activités extra-scolaires.
Je leur dit que j'ai convenu demain d'un rendez-vous avec leur frère Guillaume, à Rennes. Ils le citent et ils en parlent souvent, leur grand frère compte beaucoup pour eux.

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title: Guillaume Noël
date: 2025-11-19
keywords:
- Nanowrimo
- Guillaume
- relu
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 Le trait dominant de la sensibilité individualiste est en effet celui-ci : le sentiment de la "différence" humaine, de l'unicité des personnes. [...] L'individualisme est essentiellement un pessimisme social. » (*La Sensibilité individualiste*, Georges Palante, paru sous le titre original *Anarchisme et individualisme. Étude de psychologie sociale*, Revue philosophique, 1907 ; reéd. Folle Avoine, 1990.)
Ma volonté, c'est de partir un peu plus loin encore. Je fais ces études Staps (sciences et techniques des activités physiques et sportives) et ensuite, je m'engage. Sous-officier, d'abord, ou aspirant je verrai bien. Pour l'action et le terrain en tout cas, les opés extérieures. À Saint-Malo, j'ai pas mal de copains marins ou qui veulent le devenir. Mais pour moi, ce ne sera pas la Marine ou les pompiers : ça c'est côté eau, moi je suis côté feu. L'armée de terre, l'artillerie, voilà. Mais je ne vais pas me précipiter. Je veux préparer mon entrée au niveau que je veux. L'armée, il leur faut des diplômés aussi.
Je n'en ai pas encore parlé aux parents. Ils pensent que je vais devenir prof, éducateur ou un métier comme ça. Ces rôles ne m'intéressent pas. L'annonce risque de ne pas être facile pour eux : me savoir parti n'importe où, dans des endroits dangereux. Ils sont plutôt casaniers et pas vraiment militaristes. Pour mes frères, je ne sais pas trop. Ils sont jeunes et trop dans leur monde, je crois. Leur monde un peu douillet, leurs mondes d'ailleurs : l'ordinateur pour l'un, une musique en forme de secte baba cool pour l'autre. Il y en a un qui *like* et l'autre qui dessine des croix à l'envers : je ne suis pas sûr que ça va nous sauver le monde.
Oui, bien sûr qu'il va falloir se défendre avec des armes et des obus, qu'est-ce que vous croyez ? Que tout le reste de la planète va devenir gentil avec nous, comme ça, du jour au lendemain ? Moi, ça m'étonnerait. Il va falloir aller régler des problèmes, là-bas, si on ne veut plus de problème chez nous. Sans compter que tout va s'aggraver avec l'écologie, vous savez.
Je vis seul. J'ai quelques aventures comme ça mais je ne veux pas m'engager dans ce sens-là. Les mecs que je rencontre, ils comprennent. C'est courant dans notre milieu. Je suis homosexuel, ce ne sera pas forcément simple pour moi dans l'armée. Mais je suis confiant et je veux que les choses changent, avancent vers plus de respect. Mais ça fera une deuxième annonce difficile pour les parents.
Voilà, j'espère que vous avez tout bien noté parce que, pour votre reportage là, dans quelques mois, je ne sais pas où je serai. En même temps, vous pouvez me rayer de la liste aussi, ça ne me dérange pas. Oui, ça me dérange pas d'être rayé ! Il en faut ! À chaque époque il en faut des gars qui soient juste des listes. Le jour J, voilà, pan, des rangs entiers de jeunes soldats, en 14, des lignes entières, en Algérie, une génération... Alors voilà, c'est mon tour, je suis d'accord. Je suis volontaire. Que Ronan gribouille ses symboles sataniques, qu'il dessine au Bic des lettres gothiques illisibles, qu'il sentraîne au chant guttural, qu'il se maquille et pousse à fond sa gratte ! Que l'autre caresse des chatons virtuels et balance des *lol* et des *pdr* à toutes ses phrases, qu'il signe toutes les pétitions inutiles qui circulent pour toutes les causes possibles, qu'il bidouille l'électronique pour réguler le chauffage à la maison, tout ça. Et que les parents soient tranquilles et heureux.
Oui !, c'est ma prière, comme vous dites. Je serai le Gardien, solitaire. Non, je ne me sens pas exclu. C'est une question d'héritage, on naît ici et pas ailleurs.

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title: Une journée particulière
date: 2025-11-18
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- Nanowrimo
- comment
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Le 13 novembre 2015 UN JOUR COMME LES AUTRES
>... oui, mais le soleil va plus vite."
>*Les États-Désunis*, Vladimir Pozner.
*Madame, vous devriez recevoir ce dossier le 12 novembre. Je me suis permis, afin de rendre en quelque sorte visible votre diaspora européenne, d'emprunter à Vladimir Pozner son procédé qui consiste à suivre le soleil éclairer une journée sur un territoire. Lui a décrit ainsi le 21 septembre 1936 au dessus des USA, j'ai choisi ce 13 novembre, pensant qu'ainsi vous pourriez suivre* en simultané *la vie vos petit-enfants.*
6:35, quelque part à la surface au-dessus la noyade de Stéfano Perón, le soleil dessine l'ombre d'une falaise mais fait danser déjà au large le dos des remous de la Méditerranée. Laissant dans l'ombre cette tombe maritime, le soleil jaillit sur l'Adriatique quelques minutes plus tard et colore Bari en Italie à 6:37. Comme Achille Matei habite au 5e étage, il le voit largement avant sa logeuse qui est au rez-de-chaussée. Ses yeux sont ouverts, il ne pense à rien d'extraordinaire et attend d'être tout à fait réveillé pour se lever quelques minutes plus tard.
Il est 6:44, Achille se lève alors que le soleil éveille Split et Trieste. Son frère Mentor Mattei, lui homme de la nuit, accompagne ses derniers clients.
À 7:09 GMT, le soleil enjambe la Botte et parvient à Pise, caressant la Tour et l'Arno et bientôt la *casa* d'Alessandro. Sept minutes plus tard, soit à 7:16, il commence à éclairer l'eau et les bateaux du port de Gênes. Alessandro respire à plein au bout du ponton, il termine sa gymnastique et s'apprête à aller boire son *cafè* sacramentel.
À 7:25, l'astre s'empare de la rade de Toulon et du gris pâle des navires de combat. Il vient frapper aux volets de Carla qui resteront fermés un bon moment encore, jusqu'à ce qu'elle se réveille. Sa fille se lève et se verse le café préparé hier soir dans du lait froid.
Aux mêmes heures s'éclairent la vallée de la Roya, Saorge et Breil. Ruth s'est levé avec son mari il y a déjà deux heures, le lait coule dans les cuves en inox. Yves-Marie dort encore dans sa chambre décorée de posters et d'affiches.
Sur l'autoroute vers Paris, passé Lyon, Michel Ponti voit le soleil apparaître. Il est parti en avance du camion de déménagement. Il est 7:37. Voilà 6 minutes qu'à Grenoble le soleil a envahi la terrasse une dernière fois -- et la famille se réveille.
Janis, à Blois, a fini son thé matinal. Il endosse son ciré et s'apprête à partir en vélo à la fac. Il a lu tard hier soir le dernier rapport sur les manifestations de Gênes il y a 15 ans.
C'est à 7:55 que le soleil est sur Paris en ce 13 novembre. Je ne sais pas si Aurore dort encore. Je suis réveillé et je songe.
Il est 8:01 et la baie de Bermeo prend la lumière. Peut-être lisez-vous ces mots mêmes, c'est troublant.
Il est bientôt 8:09 et Rennes, sa forêt, ses Horizons, son Colombier et son Alma voient le jour. Julie Besnard a déjà commencé sa journée en sabots blancs. Guillaume court sur le canal, le long des Prairies Saint-Martin.
8:12 à Saint-Malo, Roman dort, Julien passe en vélomoteur en haut du virage de la Briantais pour aller en classe. Il domine l'estuaire de la Rance. Un ferry s'éloigne dans la baie.
Ainsi vivent leur matin, sous un empan de soleil d'une heure et vingt-huit minutes, vos petits-enfants, madame Perón-Fernandez.
Quand il est presque midi à Paris, Mentor se lève rue Dante, Trieste. Julie Besnard a déjà réalisé une dizaine de clichés "Curie", des radiographies du poignet, du genou, des poumons, du bras ou du bassin, ainsi que l'échographie du ventre d'une vieille femme, à l'heure où un accident sur la rocade sud faisait trois blessés et occasionnait d'importants bouchons durant plusieurs heures. À 11 h 45, elle est passée par la salle de pause du cabinet et s'est versé une tasse de café, tirée d'une bouteille isotherme.
Il est midi et elle laisse le café refroidir et entr'ouvre la porte. Elle fume sa cigarette. Elle a bien dormi cette nuit, enfin, cela faisait longtemps. Son mari s'est juste levé très tôt ce matin pour le bébé. Ce sera un peu plus tranquille maintenant, régulier -- elle se trompe peut-être.
Mais déjà il faut reprendre car on vient la chercher. Une des radios est à refaire, on veut vérifier sous un autre angle comme l'os se présente dans l'articulation. Et l'après-midi commence vite ainsi, de patient en patiente.
J'ai écrit cela car Julie Besnard est la plus proche de vos horaires, à Bermeo. Guillaume a lui rejoint le site de La Harpe pour quelques cours, suivis d'entraînements de rugby et d'athlétisme. Il est treize heures et Guillaume parvient enfin dans la salle du restaurant universitaire, après une longue queue.
Moi, je travaille, j'écris. J'archive mes fiches et j'emballe dans des cartons tous les papiers de mon enquête. Aurore a-t-elle mangé ? Son frère s'est-il arrêté à Paris, est-il monté la voir ? Sait-il seulement que sa sœur aînée est à l'hôpital ?
Je ne sais pas. Tout va si vite finalement.
À Toulon, Carla sort de l'ascenseur et part au cinéma. Ce midi, elle a mangé avec Juliet. Puis, elle a fait quelques courriers administratifs, dont une lettre de demande d'inscription à l'émigration au Québec.
Au fond de la mer Ligérienne, Alessandro s'extrait de la cale d'un yacht qu'il vient de faire visiter, sous la pluie, à un couple de retraités anglais. Il propose d'en voir un autre, amarré celui-ci trois pontons plus loin.
Achille a fini la classe et monte l'escalier vers les fiches des figures culturelles yougoslaves ou pas sous Tito qu'il veut finir de rédiger ce soir. Sa femme est partie quelques jours dans sa famille, avant qu'elle soit limitée dans ses déplacements. Il se cuisine vite les restes et se met à travailler, à consulter, à rédiger et à classer. Ce n'est pas encore le temps de *distinguer*, il faudra pour cela élaborer soigneusement des critères. Il s'agit pour lui, comme d'habitude, de suspendre son jugement pour le moment, et de formuler le plus tard possible -- jamais serait l'idéal qu'il craint ne pas atteindre.
Il est 17:49, le soleil vient de se coucher à Bermeo.
Michel arrive en Bretagne. Au Palace à Toulon, Carla feuillette assise sur une chaise haute. Les séances sont toutes en cours.
Ruth mange tôt pour être à l'heure au conseil municipal. Elle va descendre la petite rue avec ses marches à la lumière de la sa lampe de poche. Yves-Marie conclut un cours de sonorisation avec des ados. Il va ensuite en réunion.
À 20 h, Julie Besnard et son mari s'assoient sur leur canapé. Louna est dans son landau et la *Lettre à Élise* s'égrenne mécaniquement dans le silence de la chambre. Son mari prend Julie dans ses bras, elle s'y blottit et bientôt laisse trainer ses mains. Ils ont une petite fenêtre de temps, peut-être. Sous peu, il soupire. Bientôt ils s'allongent.
De retour vers Pise, Alessandro pense qu'il ira dans un de ses lieux, une *trattoria* qui sert l'*osso buco* avec son magnifique parmesan. Il ira seul avec un copain. Ils joueront deux ou trois coups de poker. Son cousin Mentor Mattei avale son premier *white russian* de la nuit en topant-là avec un fournisseur de spectacle monténégrin.
La journée de ce 13 novembre sera passée : ainsi est-ce comme cela que vos petits-enfants vivent, madame Pérón Fernandez.

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title: Dernière visite à Aurore
date: 2025-11-17
keywords:
- Nanowrimo
- Aurore
- relu
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Je retourne à l'hôpital Lariboisière. Aurore a changé de chambre et m'en a averti. Celle-ci est beaucoup plus médicalisée : il y a au-dessus du lit toutes les arrivées d'air ou d'autre chose, tout un meuble de *monitoring* est garé à droite du lit. L'air semble plus chaud, moins naturel que dans la première chambre. Par la fenêtre, on ne voit plus que le ciel, sauf à se hisser au-dessus de la partie autocollantée d'un blanc neigeux. L'infirmière a dit d'attendre Aurore, elle va revenir d'examens dans quelques minutes. Au-dessus de la petite table de bois, on a accroché quelques photos au mur. Beaucoup d'amis, peu de famille. Peut-être ces deux-là : une demi-douzaine de jeunes en groupe, autour d'une Renault 14 verte ; Aurore je crois, avec dans les bras sans doute Ruth et Yves-Marie. Il faudra que je lui demande les dates et les occasions, les circonstances de ces photographies. Sur la table traîne des journaux : je crois que notre première discussion a remis Aurore d'attaque sur le monde. Je souris.
Sur le lit, il y a sa tablette Android. Aucune petite diode ne trahit la mise en veille. Régulièrement du couloir parviennent des bruits de pas ou de lit roulé, des conversations. À chaque fois je me retourne vers la porte, composant une attitude et un visage : je m'attends à un corps encore plus fatigué qu'il y a quinze jours. Aurore tarde à arriver et je me demande s'il ne faudrait pas que j'ôte mon manteau, que je m'assois et que je feuillette un de ces journaux. Je m'installe. Je pose le manteau sur le dossier d'une chaise, m'assois et sort mon ordinateur portable sur les genoux, face à la porte.
Qui s'ouvre. Un interne entre, est surpris de me voir et bafouille :
-- Elle n'est pas là madame Ponti ?
-- Non, je l'attends. Elle m'a dit de venir, c'était urgent.
-- Ah ?, mais où est-elle donc ? Elle devrait....
Je ne l'entends pas finir sa phrase. Le fait qu'il ait fermé la porte en sortant me gène : je la préférerais entrouverte. Je ne suis pas enfermé ici et je ne suis pas non plus un squatteur ! J'imagine qu'ils vont revenir d'une minute à l'autre, je laisse comme ça. Je lis sans penser à quelque chose de précis, les titres d'article ou les trucs en gras, je surprends mon esprit à tourner dans un coin de mon cerveau en mode journaliste : qui je pourrai interviewer là-dessus, quels angles trouver, comment l'illustrer ? On ne se refait pas.
La porte s'ouvre à nouveau et cette fois c'est un plateau-repas qui pénètre en premier dans la pièce, porté par une infirmière.
-- Ah, ben, elle s'est absentée ? Alors écoutez, je lui pose le plateau là, vous lui direz. Je repasse pour les médicaments dans quelques minutes.
-- Mais c'est-à-dire que...
-- Dans le hall, monsieur ! Il y a des distributeurs...
Je me dis qu'il y a eu vraiment un contretemps. Je pose l'ordinateur, je me lève et sors dans le couloir, à la recherche de l'infirmière ou de l'interne. Mais soudain une sonnerie retentit dans la chambre, je rentre à nouveau, cherchant le combiné. En fait, c'est la tablette qui bippe, une alarme a été programmée. Elle réclame qu'on l'éteigne. Un peu fébrilement, je prend l'appareil en main et balaye l'écran de mes doigts, comme j'ai vu faire les autres -- j'aime mieux les boutons moi, et si possible assez gros. Cette action déverrouille l'engin et je peux demander l'arrêt de la sonnerie.
-- "Souhaitez-vous répéter l'alarme demain ?", me demande-t-on.
Qu'en sais-je, moi ? Je ne sais quel signal donnait l'alarme aujourd'hui, il m'est difficile d'imaginer pour demain, ce que fera Aurore. Je répond oui, à tout hasard. Il sera toujours temps de la prévenir tout à l'heure. L'application s'éteint gentiment, sans demander plus, laissant la place aux documents ouverts en dessous :
>"Ce jour-là, j'ai vu l'océan Atlantique pour la première fois. D'abord en petit, dans les bassins du port des Sables où étaient garés des bateaux gigantesques. Ensuite sur la grande plage : c'était fantastique comme spectacle car, en plus des photos déjà vues, il y avait le vent, l'odeur, la possibilité de tourner la tête sans quitter le panorama, les drapeaux qui claquaient et cette mer : incroyablement grande et solide, tellement en mouvement sur le sable, infatigable. Partout il y avait des bateaux et on pressait notre petit groupe pour rejoindre l'embarquement.
>À la sortie du port, près du phare, nous attendait le vieux gréement de l'association. Dans le train la veille nous imaginions, excitées, ce que ça pouvait être : cette fois nous descendions l'échelle vers le pont du bateau. Les animateurs et les éducateurs étaient aussi inexpérimentés que nous pour certains d'entre eux. Mais on ne les charriait pas et eux non plus, ils nous lâchaient la grappe à nous, les jeunes camés en cure des squats de Paris. Et le bateau partit !
>Il roulait et tanguait -- on m'a appris que ce n'est pas la même chose, « en rock'n'roll non plus, j'ai dit. Vaut mieux rouler ». Le moteur puait le pétrole âcre qui donne le malaise au ventre et faisait un sacré boucan. La voile, ce serait pour plus tard, parmi les autres bateaux suiveurs du départ de la course.
>Et putain quelle course ! Le tour du monde, rien que ça. Plusieurs mois, seul, « sur la mer jolie » comme disait en te regardant avec ses yeux bleus, Yves, un ancien pompier de Paris. Ce jour-là, je me sentais forte pour décrocher -- je croyais même que ça allait être facile. Je découvrais à nouveau qu'il existait de l'espace et des aventures à vivre, autres que des *galères* et trois rues autour la salle de concert où se poste le dealeur. J'avais 22 ans.
Je repose la tablette. Du temps a passé, l'infirmière n'est toujours pas repassée pour les médicaments. Elle a peut-être oublié. On m'a oublié aussi, j'ai aussi oublié d'aller à la recherche d'Aurore. Est-ce qu'il se passe quelque chose et tout le monde est parti sauf moi ? Question bête, il y a toujours du passage dans le couloir. Il me semble que les voix baissent d'intensité lorsqu'on passe devant ma porte fermée. On tient à moi, on ne veut pas me fatiguer... Pourtant, j'allais plutôt bien quand je suis rentré dans cet hôpital. Certes, j'avais ce fauteuil roulant qui m'accompagnait et ce surmenage, ce surmenage... *Un peu de fatigue, on va voir cela. Entrez dans cette piscine !*
Brr ! Je sursaute, je me suis assoupi brièvement. La nuit tombe, le ciel est noir en haut des fenêtres. Il y a un bruit différent maintenant dans l'aile. Je frissonne, il faut que je bouge et vraiment je n'ai pas un bon pressentiment : où donc est Aurore ?
J'attrape mon manteau et sort de la chambre en faisant peut-être un peu de bruit, volontairement.
-- Chut, me fait-on !
Jacquiesce et je m'excuse. J'avance vers le bureau des infirmières qui semble vide. Soudain, la porte battante du couloir s'ouvre et un lit médicalisé est poussée doucement. Mon idée se confirme bientôt, c'est Aurore qu'on amène comme ça, un masque à oxygène sur la figure. Je laisse faire, veut récupérer mes affaires sur la table.
-- Vous êtes de la famille ?
-- Non, docteur. J'attendais madame Ponti mais...
-- Restez un moment, me dit l'infirmère. Elle est encore un peu consciente. Après elle va dormir.
-- Et après ?
-- Ça, je ne peux pas le dire… Pas plus pour elle que pour moi ou que pour vous ! C'est pas moi qui décide, hein ?, conclut-elle avec un sourire fatigué, en levant ses yeux vers le Ciel.
Je ne suis pas sûr qu'elle aurait tenté sa blague avec quelqu'un de la famille. Je m'approche du lit. Je ne sais pas trop où me mettre. Un infirmier m'installe la chaise afin d'être au niveau du visage d'Aurore. Les draps sont d'un blanc presque brillant et très lisses : ça me donne l'impression qu'elle a beaucoup maigri. L'impression, j'ai dit. L'épreuve a creusé les deux commissures. Elle tourne la tête et me voit. Tire son masque au-dessus afin de libérer la bouche.
Et, dans le chuintement de l'oxygène filant du casque, elle me parle. Sa voix est rauque, en arrière, elle ne sort que difficilement de la gorge :
-- Ça va mal. Je crois que c'est la fin bientôt ! Et toi ?
Je la rassure. Je ne pense plus ni aux photos ni à la tablette. J'ai l'impression de la veiller déjà depuis des heures. Elle, elle y pense :
-- Je te... Je t'enverrai tout ça, avec un mot, affirme-t-elle.
-- Je vous en prie ! Dites-moi si je peux, voulez-vous que j'appelle quelqu'un, que je prévienne ?
Elle sourit.
-- Une amie est passée ce matin, c'est bien. J'ai écrit un mot à ... à un ami. Et mon frère vient cette semaine, il fera une halte à Paris.
Elle remet un moment le masque et respire. Elle ferme les yeux. J'attends.
Elle me dit encore :
-- Écoutez : si vous croisez quelqu'un de ma famille... Dites que ça a été pour moi… Pour vous, j'ai mis des photos et des docs sur la tablette. Vous pourrez la prendre. Vous en ferez ce que vous voulez... Revenez demain, si vous voulez, je crois que je m'endors.
Je l'embrasse sans réfléchir, sur la joue, avant qu'elle ne remette le masque. Ses yeux me remercient. Je la regarde et elle aussi tandis que je recule dans la pièce. J'y mets tout ce que je peux de sympathie humaine, je ne vois pas quoi faire de plus utile.
*Je sors. J'ai l'impression étrange d'avoir joué auprès d'Aurore un rôle de remplacement, d'émissaire en quelque sorte de sa famille. D'une famille avec qui elle a eu des liens compliqués.*
*Je me demande si ça rentre vraiment dans le cadre de mon rapport. Mais il est trop tard pour du repentir, je clos l'enveloppe et vous l'envoie, Madame.*
*Paris, le mardi 10 novembre 2015.*

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title: Fermeture du dossier MPF
date: 2025-10-17
keywords:
- dossier
- Mercedes
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Paris, 11 novembre 2015,
De retour de la Poste où j'ai envoyé à l'adresse convenue mon rapport d'enquête. Une grosse enveloppe kraft mais pas si épaisse que cela, au final. Je rassemble mon dossier de travail pour archive. Lui est beaucoup plus volumineux. J'achève ma mission avec l'impression qu'il y aurait encore à dire. Parmi les papiers, trois notes retiennent mon attention, je les relis. Elles font état de mes recherches sur madame Perón Fernandez et sa biographie, ainsi que mes recherches sur Stéfano et Josef. Des à-côtés nécessaires à mon enquête inutiles évidemment de les porter à la connaissance de ma commanditaire.

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title: Notes sur Mercedes Perón Fernandez
date: 2025-10-16
keywords:
- dossier
- Mercedes
- Charlotte
- Luigi
- relu
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## Bermeo, janvier 2015
Je n'ai rencontré qu'une seule fois Mercedes Perón Fernandez, en janvier 2015. Le rendez-vous était prévu un mercredi à Bermeo, au nord de Guernica dans le pays basque espagnol. Je fis le trajet en train et arrivai ainsi la veille. Je m'installai à l'hôtel dans le centre, sur la place Sabino Arana Goir, en face de la maison consistoriale. Tous mes frais me seraient remboursés.
Je fis le tour de la vieille ville, par la côte et retour sur l'ancien port, je ne croisai quasiment personne. Dans la soirée est arrivé à l'hôtel un groupe de différents pays européens. D'après ce que j'ai compris, ils se rassemblaient là à Bermeo autour de la reconstruction du baleinier *Aita Guria*. Eux et moi devions être les seuls de passage ce soir-là. Je feuilletai quelques magazines, naviguais sur Wikipédia et quelques autres sites pour mieux connaître le coin. J'écoutais quelques vieilles chansons, comme par exemple *I'm still in love with you* que je remis au moins trois fois.
Le matin, je trouvai rapidement ma commanditaire. Elle m'attendait au pied de l'immeuble Art moderne, un beau bâtiment en acier et fenêtres s'avançant dans la rue à l'aide de son angle arrondi de trente-trois degrés.
-- *Pasé una parte de mi infancia aquí...*
-- Je ne comprends pas l'espagnol, l'interrompis-je. Et si vous me parlez basque, je comprendrai encore moins vos propos, vous le savez bien, poursuivai-je en souriant. Pourquoi nous voir ici ?
-- J'ai passé une partie de mon enfance ici, me dit-elle enfin en un français parfait. Cet immeuble n'était pas construit bien sûr. Je ne l'ai pas vu se faire, je le découvre presque avec vos yeux, comme tout ce quartier. Tout a changé. Je n'étais jamais revenue ici.
Elle se tut. Je crus devoir faire la conversation.
-- Vous savez, hier, une vieille femme m'a parlé ici. Je photographiai ce panneau scolaire et elle m'a fait comprendre qu'elle avait été dans cette école. Sûrement élève, peut-être maîtresse.
-- Je ne la connais pas, coupa-t-elle. Toutes mes condisciples des années que j'ai passé ici sont mortes, je suis la plus vieille. Votre interlocutrice, c'est une jeunette... Venez.
La centenaire m'emmena devant le musée, un ancien fort qui domine le port. À quelques mètres de là, face à la mer se dressent un groupe de statues à taille réelle : un homme pointant son bras vers le large, juste derrière une jeune enfant. À côté, une vieille femme assise sur un banc et, légèrement en arrière, une jeune maman avec un bébé dans ses bras. Ce groupe s'appelle *Le Retour* (ou *Ils rentrent*) et il suggère bien un pan de l'histoire du port et de ses gens.
-- Je les ai connu, ceux-là.
Elle me regarda. Sauta les yeux de côté et les remit dans les miens : elle cherchait quelque chose. Elle cherchait à savoir si je faisais l'affaire. Je n'eus pas le temps de composer une quelconque émotion.
-- Mais je n'étais pas avec eux, conclut-elle.
Nous regardâmes ensemble le large.
-- Je ne suis pas Basque, précisa-t-elle avec un sourire forcé. Nous étions des réfugiés, et pas de la bonne cause.
Je continue à regarder la mer, interrogatif. Je suis ignorant de l'Espagne du début vingtième, avant 36.
-- Bref, on se cachait ici.
Cette fois je la regarde. Elle est sérieuse, je dois être attentif.
-- Je suis venue encore ici me cacher pour notre rencontre, rigole-t-elle soudain. J'appelle ça l'effet Picasso.
-- Ou l'effet Goya ?
J'ai osé lui répondre. Je respire. Je la regarde.
-- Oui, bien sûr, c'est l'autre point de vue... Vous aimez la peinture ?
-- Comme tout le monde, je lui réponds.
Une ombre de déception traverse son visage. Pourtant elle me prend le bras et nous descendons vers le port. Je m'aperçois alors que tous les lourds habits traditionnels noirs dont elle a pris soin de se vêtir sont une illusion : elle pèse une plume. Elle est fragile. De fait, elle s'accroche à moi alors que nous allons, je suis ému. La pensée me traverse qu'il se pourrait que madame Perón ne soit plus là pour lire mon enquête lorsqu'elle sera finie. Serait-ce elle qui veut se faire connaître -- ou reconnaître ? Je m'applique à être présent.
Nous avons mangé dans un des rares restaurants encore ouvert l'hiver sur le port. Le menu comportait essentiellement des sardines.
-- Qu'attendez-vous de moi, précisément ?
-- Le meilleur, évidemment, monsieur Tuillier. Mais, si je vous paye pour enquêter sur mes petit-enfants, c'est bien parce qu'ils me sont inconnus, n'est-ce pas ? Alors, comment puis-je vous imposer une forme ou une autre ? Ce sera à vous de voir. L'important, c'est que je les découvre : qui ils sont, comment vivent-ils, quels sont leurs rêves, à quoi ils croient.
Elle fit une pause.
-- Faites m'en des portraits réalistes.
-- Mais dans quel but ? Pourquoi cette démarche mystérieuse ?
-- Ça, je ne vous le dirai que plus tard, peut-être. Il ne faut pas que ce que je veux brouille votre regard. Soyez neuf. J'emploie votre talent de journaliste.
-- Oh, vous savez... Ne me surestimez pas.
-- Soyez rassuré sur ce point, monsieur, sourit-elle.
Elle me tendit une grosse enveloppe :
-- Nous nous reverrons fin novembre, monsieur Ludovic Tuillier. Vous me remettrez votre rapport courant de ce mois novembre et disons que 15 jours plus tard, nous nous reverrons... Cela vous laisse 9 mois. Une grossesse. Vous ne devriez pas avoir à me contacter d'ici là. Vous avez toute autonomie, c'est mieux ainsi je pense. Enfin, au cas où, il y a une procédure d'urgence indiquée dans le dossier. J'ai également indiqué comment authentifier un message ou un ordre de ma part.
-- C'est très roman d'espionnage tout ça, dites-moi.
-- N'est-ce pas exactement ce que vous allez faire, monsieur Tuillier ? Je vais vous dire quelque chose : j'ai bientôt cent ans. Vous apprendrez sans doute que ma vie m'a conduit dans plusieurs pays, en plusieurs époques agitées... Et bien créditez-moi d'y avoir survécu et d'avoir, à l'occasion, appris quelques *trucs*. Vous comprendrez que je continue à les mettre en pratique.
Sa voix était comme un couteau sorti de son fourreau. Et elle continua :
-- En fait, Ludovic, je vous ai choisi précisément pour les deux seules qualités que vous avez : vous êtes honnête et vous avez besoin d'argent. Le reste de vos talents n'est pas éblouissant, à l'image de votre carrière de journaliste.
J'avalai ma salive.
-- Votre culture est très moyenne, votre vie est terne et vous vous contentez de peu. Bon, vous ne partez pas non plus pour le reportage du siècle. Vous êtes je crois au bon niveau pour aborder votre sujet. À moins que mes petits-enfants soient tous des héros... Ce qui m'étonnerait, précise-t-elle.
Je n'étais vraiment pas à l'aise sous le regard de cette ancêtre impressionnante, qui me traitait en gamin. Je parvins à mettre de côté mon amour-propre, afin de ne pas sombrer. Par réflexe, j'attaquai en lui faisant remarquer qu'elle ne semblait pas avoir une haute opinion de sa famille, enfants et petit-enfants. Après tout, qu'en savait-elle ? Et moi, si j'étais si insignifiant, pourquoi m'embauchait-elle ?
-- Madame Fernandez, vous semblez considérer tout ceci à la fois comme une affaire de la plus haute importance et tout faire pour rendre l'échec probable !
-- Appelez-moi Perón-Fernandez, j'y tiens. Voyez-vous, j'essaie de me couler dans l'époque, Ludovic.
-- Et pourquoi serait-elle décevante notre époque ?
-- Voilà une question intéressante. J'en apprendrai sur ce sujet en vous lisant. N'est-ce pas ?
Elle fit signe à la cuisinière, régla la note, me signifia que notre entrevue allait prendre fin. Nous sortîmes. Je remarquai pour la première fois son aisance à passer d'une langue à l'autre, l'espagnol et le français, sans difficulté.
Je m'accrochai, je voulais ce job. Je gardai l'enveloppe dans ma main. Elle contenait tout ce dont j'avais besoin, m'assura mon employeuse : contrats, contacts, quelques indications sur sa propre vie. Elle y avait mis également quelques photos et un livre édité après-guerre par son fils Sócrates et écrit par son mari, Luigi Ponti, *Guerre con amore*.
-- Quand rentrez-vous en France ?, me demanda-t-elle. À Bilbao se tient actuellement une exposition de Jean-Michel Basquiat... De la peinture, oui. Vous devriez en profiter. D'ailleurs je vous ai prévu le voyage, voici les tickets.
## Bilbao
>*"Journalists are dignified and everyone is civilised*
>*And children stare with heroin eyes, heroin eyes, heroin eyes*
>*Old England is dying!*
>The Waterboys, *Old England*.
>Les journalistes sont honorés et tout le monde est civilisé /
>Mais les enfants regardent avec des yeux d'héroïne, d'héroïne /
>La Vieille Angleterre se meurt
Le lendemain, je pris donc le tortillard en direction de Bilbao. À partir de Guernica, je traversais les montagnes entre les deux vallées. Le train s'arrêtait régulièrement dans les villages et je pus ainsi composer dans mon esprit une photographie du pays. Industrieux, minier, beaucoup de sites en ruines ou à l'abandon. Le train semblait passer par l'arrière des villes, par des voies souterraines ou encaissées, surplombées par des dizaines d'immeubles. Ca et là, de grands potagers étaient entretenus par des vieux. Tout le haut de la montagne était en forêt. En descendant, le long des torrents affluents du Douro, les usines avaient le type manufacturier. De nombreuses voies ferrées témoignaient de l'importance des flux qui ont structuré plus d'un siècle du pays -- hormis quelques villages de la côte, tournés vers la pêche à la baleine, comme Bermeo. Le Douro peu à peu se montrait, il charriait lui aussi une eau de travail, boueuse, chargée. Non rien décidément n'appelait ici au loisir. La route, le fleuve et la voie ferrée joignaient désormais leurs courses vers la grande ville de l'estuaire, Bilbao, traversant d'abord d'immenses cités industrielles et d'immeubles pour finir au pied des vieux quartiers. Il pleuvait.
J'arrivai en milieu de matinée au musée. Son architecture est vraiment impressionnante, sa réputation n'est en rien surfaite, on ne peut pas être déçu.
J'entrai dans le musée, évitai la visite guidée de l'atrium bondé de visiteurs et montai à la première terrasse voir de l'intérieur l'immense salle. Je fus impressionné mais je ne m'attardai pas et allai vers l'exposition Basquiat. Je me demandai en quoi j'allais y trouver une réponse à ma demande sur le style d'écriture que je devais adopter pour écrire le rapport. Voulait-elle une série de graffittis ? Je savais ma réflexion très idiote -- mais on ne contrôle moins ses pensées que sa vie, c'est dire --, préalable à ce que j'espérais être une découverte.
Je ne m'étais pas pour l'instant posé cette question : que pouvait bien admirer une dame presque centenaire chez un jeune peintre des années quatre-vingt (elle avait alors soixante ans), le contexte, la technique, le projet artistique si éloignés *a priori* de l'héritage culturel d'une enfance et d'une jeunesse passée avant la guerre ?
Dans de vastes salles rectangulaires et très blanches de murs, les tableaux étaient sagement accrochés, en fort contraste avec le contenu des tableaux. On avait certes l'espace et la capacité de regarder individuellement chaque tableau mais la grandeur même de ces magnifiques salles sans aspérité diluait en quelque sorte la force de l'accumulation têtue du peintre. Je fis avec application la visite complète, retournant ensuite dans les premières salles où étaient rassemblées, à mon avis, les œuvres les plus fortes. J'étais assez content de découvrir ces peintures, ma connaissance de Jean-Michel Basquiat était très biaisée et parcellaire auparavant. Je pris donc un plaisir réel. À tel point qu'il me fallut encore revenir sur mes pas, alors que je sortais des salles, la consigne de Mercedes Perón Fernandez en tête. Je repérais ou confirmais deux ou trois choses. Puis je sortis rapidement du musée, repris tram et train jusqu'à Guernica et m'enregistrai pour un prochain vol, vers Bordeaux m'informa-t-on. J'avais hâte.
J'avais acheté un livre dans le lequel je m'étais assuré que j'y retrouverai les quelques œuvres ou manières artistiques que je voulais observer.
Cette histoire de motifs et de répétition, déjà. La couronne par exemple, simple icône samplée d'un tableau à l'autre, posée dans des contextes différents : elle permettait une sorte de lecture transversale tout à fait étonnante, un peu comme si des textes étrangers étaient reliés les autres par le hasard d'un *tag*. L'avion, le ruban bleu, la flèche et le serpent pouvaient eux aussi, en tant que motifs récurrents, motiver des lectures dans l'épaisseur de l'œuvre. Une sorte de typographie, des *smileys* avant l'heure.
Les *sentences* -- je joue ici sur le faux ami anglais -- bien sûr apportaient elles aussi une ambiguité. Leur cousinage d'un tableau à l'autre, ou peut-être mieux le texte entier qu'elles semblaient créer faisait énigme, ne serait-ce que pas leur absence d'explication. il était fascinant d'imaginer que l'ensemble aurait pu être créé *d'un coup*, comme une longue poésie surréaliste, par collage et *cut up*. Hors réalité mais inscrite en peinture, graffiti et marques se rajoutant à un fond supposé préexistant -- un graff destine autrement un mur, il le détourne de sa fonction première se soutenir ou de séparer ; réelles et affichées en faux par le graphisme consitutant le tableau...
J'observais également, en tournant les pages du livre, l'accumulation et la diversité de signes ethniques : tipis, derricks, statues grecques, pyramides, pirogues, tatouages et décorations corporelles, objets techniques et formules chimiques... À la fois le rappel de tant de codes, de reconnaissances, de connivences, d'existences inscrites dans des cultures toutes valables, à la fois la célébration d'héritages mixtes et composites, aussi la mise en relation -- la relativisation (ce mot n'est pas terrible) -- des signes de la civilisation occidentale, scientifique et dominante : elle aussi pleine de grigris, de religion, de temple ou d'objets symboliques. Elle comme les autres saturée de codes et de signes de reconnaissances, de distinction.
Dans ces signes et dans cette sorte de *situationisme*, les citations et les noms cités sur les tableaux avaient bien sûr une sacré signification. Je fis le projet un peu fou d'en faire la liste dans un ordre aléatoire, elle alternerait les noms propres de héros ou de salauds, de marques ou de dieux. Et je réalisais que ce projet à la Pérec n'était pas sans rapport avec la commande de madame Perón Fernandez : après tout, ces années soixante-dix et quatre-vingt étaient les décennies de jeunesse de ses petits-enfants, en tout cas de la majorité de ses petits-enfants. Dans l'avion, je commençais pour voir cette liste :
- Technicolor
- Panavision
- Sugar Ray Robinson
- Vénus
- Charlemagne
- Léon III
- Roland
- Pluton
- Allah, Zeus et Bouddha
- Roosevelt
- Babyloniens
- Banque de Jamaïque
- Mississippi
- la statue de la Liberté
- Mason
- Mohawk
- Roi Alphonse
- République italienne
- Haïti
- Paris nazi
- Cro Magnon
- Anubis
- Macao, Chine
- Nicolas Machiavel
- Madison
- Tibère
- Alexandre, Aphrodite, Périclès, Romulus et Rémus, Platon, Homère et Socrate, un soldat grec et un envahisseur barbare
- Brooklyn
- Neptune
- Rivières Hudson, Ohio, la Tamise, Red River
- Zénith
- Egypte
- Jackson
- Horus
- Mark Twain
- Jersey Joe Walcott
- Cherokee
- Charlie Parker
- Miles Davis
- Stanhope Hotel
- Charles Ier
- Royal Salt Inc.
- Aaron
Et puis, ces portraits ou autoportraits omniprésents. Souvent avec des dents comme des cadavres, les traits tirés au crayons, les yeux remplis de couleur ou une simple bille noire entre deux traits gras. On y voit souvent à travers la peau dans ces corps : poumons, instestins et coeur sont très souvent mentionnés, documentés, coloriés au-dessus de sexes en noir et blanc. A force de dessiner les articulations, les os, chaque côte, on a devant soi des mutants, des quasi robots aux bottes à antennes, des cheveux à clous ou à mains mécaniques. De très nombreux détails anatomiques, avec un dessin rappelant plus le dessin technique de pièce usinée que l'observation zoologique. L'homme est évidemment montré comme il n'est pas, où comme il est dans une autre réalité, comme il est selon une autre perspective -- supérieure, mystique ou sans importance (*Nothing to be gained here*).
Une peinture de squelette en somme, extraordinairement vivante. Vivante par tout cela, par une accumulation, une juxtaposition, une simultanéité des faits, des symboles et de la chair. Je conçois, alors que je subis mécaniquement les procédures à l'aéroport de Bordeaux pour récupérer bagages, billets de train, taxis, etc., que madame Perón Fernandez a bien pu, effectivement, ne pas être si désarçonnée par la peinture de Basquiat : tout au long du vingtième siècle ces idées ont été brassées, répétées, tentées. Et l'histoire a, de son côté, multiplié les absurdités, les conflits, les répétitions et les énormes tâches à l'honneur humain : l'histoire est le support d'accroche par excellence, quoi de moins surprenante comme idée chez une centenaire. Une centenaire qui m'apparaît tout sauf *rangée*.
Une histoire culturelle telle qu'a pu l'écrire par exemple Annie Ernaux dans *Les Années*, ce n'est pas le bon projet pour mon enquête. Il n'y a pas de phénomène de groupe, d'identité familiale dans la diaspora Perón Fernandez. De plus, madame Perón Fernandez a elle aussi vécu ces années -- je ne sais pas exactement où et dans quel contexte --, elle n'en a cure. Ce qui l'intéresse, ce sont les personnalités de ses petits-enfants et leurs accroches, pas leur dissolution, dans le siècle. Le deuxième siècle de la grand-mère : c'est un rapport entre l'individu et une époque qu'il faut décrire, jamais l'inverse.
## En Espagne
À partir du livre *Guerre con amore*, je reconstitue le parcours de deux jeunes femmes, Mercedes et Charlotte, l'une allant adopter l'autre. Ce petit livre n'est pas signé mais édité par « Luigi Ponti, imprimeur ».
Charlotte est une fille du siècle, c'est-à-dire née dans un quelque part qui allait littéralement exploser. Une gamine dans des années de guerre qui allait tuer ses parents et la projeter sur les routes et dans les jupes d'une nouvelle mère : Mercedes.
Le lieu est l'Espagne et l'année est 1936, juillet : à Santiago en Galice, les casernes bougent et se déclarent du côté des putchistes nationalistes du Sud, refusant le *Frente Popular* (le front populaire espagnol). Le père de Charlotte, aspirant officier, est compté parmi les sympathisants républicains. Il envoie sa famille sur la route -- sa femme, sa fille et la bonne, Pilar --, vers les montagnes, chez sa propre mère. Lui, attend de voir, il croit que les troubles ne vont durer que trois mois, sans combat. Il se trompe et disparaît dans les évènements -- ou dans une fosse, on ne sait pas.
Sur la route du refuge, la mère naturelle disparait aussi, troublement, comme dans un roman. Passés les contreforts, la toute jeune celtibère se retrouve seule échouée à Chantada, sur la rive ouest de la Miño. C'est la fin de l'été, Charlotte a six ans, l'hiver approche. Le pays est figé, il n'y a pas beaucoup de mouvements de réfugiés -- parce qu'ils seraient suspects. Pilar sa bonne tarde à revenir là où elle a laissé Charlotte et lui a dit : "Ne bouge pas ! Attends-moi..." La jeune bonne cherche un abri dans un environnement hostile et peureux. Elle a récolté à manger mais n'a trouvé ni lit ni moyen de transport. Elle hésite à prendre le car. Elle n'est pas tranquille, son accent portugais n'arrangera rien en cas de problème. Elle se persuade vite, en descendant du village vers le pont, qu'il vaut mieux pour elle-même qu'elle rejoigne son Portugal natal. Mais il y a la petite et la Sierra de Ancares est encore très lointaine et difficilement accessible sans voiture, ou sans âne accompagné d'un gars de la région.
À gauche et à droite, la Miño s'engage dans des méandres serrés. Tous les coteaux sont plantés de vignes, sur des terrasses terrassées de pierres sèches. Les feuilles encore vertes mais le jaune prépare, on le voit, la grande offensive, magnifique, d'automne. La rivière est du gris calme d'une fin de journée de septembre : déjà dans l'ombre, elle se couche et on la voit à peine couler. Sauf au niveau du pont ou, en amont, des roches affleurent et créent des remous et, à la pointe des piles, des branches s'accrochent.
Pilar est restée et elle a finalement convaincu l'hôtelier de Chantada de les héberger, elle et Charlotte. Une semaine, puis deux. Est alors arrivée du pays basque toute une smala princière.
« C'était impressionnant, comme un cirque ancien qui se serait rabattu dans une tournée des petites villes après avoir fait tourner les têtes et s'exclamer aux éclats les capitales européennes. Habillés de smokings serrés, les hommes cachaient mal leur atavisme du port de l'épée au côté. Les femmes se tenaient droites et souffraient que leur prestance et leur élégance aient à se cacher dans ces strictes tailleurs gris. Trois voitures composaient l'équipage, dont l'une, la plus longue, était réservée aux malles, aux valises et aux boites à chapeaux. Il y avait deux couples, dix personnes en tout. Celui qui commandait et à qui tout le monde faisait révérence, un certain Josefo. La plus jeune des personnes était sa nièce, Mercedes, âgée de 17 ans. De taille moyenne mais bien charpentée, elle avait le regard ferme, voire insolent, des gens nobles à qui le monde est dû. »
Ces carlistes sont regardés de loin par les habitants de Chantada : la région est plutôt traditionaliste et catholique, mais ceux-là sortent quand même de palais ou d'opéras aux stucs abimés. Ils sont en route, dit-on, pour le Portugal ou, peut-être, pour La Corogne. Alors que Pilar cherche une solution pour partir elle aussi, pourquoi pas avec ces huluberlus, Mercedes, elle, s'attache à la petite Charlotte -- qui ne la quitte pas d'une semelle. Une relation toute spéciale s'établit entre elles, par dessus ou à cause justement des différences d'origines et de milieux sociaux. Pilar est habile, Mercedes insiste, la petite Charlotte est vive, délicieuse et orpheline : la caravane se remet en route, Pilar avec les deux domestiques et les boites à chapeaux, Charlotte sur les genoux de Mercedes Perón Fernandez.
Dans une curieuse incise, il est mentionné la finalité du voyage : Josefo Fernandez ira finalement jusqu'à La Corogne où il permettra que la famille éclate enfin. Les domestiques sont congédiés. Pilar embarque pour Porto. Les autres frères et sœurs embarquent pour Lisbonne, destination l'Amérique. Josefo achète très cher le passage sur un avion allemand à destination de Rome. Il va conclure, puis superviser, l'achat d'armes et de munitions italiennes à destination des phalanges espagnoles. Il les rapatriera, fier, par la Sicile puis les Baléares. Où il les laissera aller car il mourra d'un coup au cœur porté par un malfrat qui en voulait, à la sortie arrière de l'hôtel, à son portefeuille bien garni. Les armes transiteront ensuite par Malaga, puis Cordoue -- elles suivront les troupes jusqu'à la bataille de l'Ebre où elles finiront dans les mains des Républicains, la plupart abandonnées finalement à cause de nombreuses malfaçons. Et, dans l'avion, Mercedes Perón Fernandez qui a refusé tout net de quitter l'Europe, a renié tout héritage et a lassé son oncle à force d'arguments modernes comme l'homme -- la femme, en l'occurence -- maitre de son destin et participant au renouveau de l'humanité (l'homme, la femme nouvelle) à la force de son caractère. Un discours anti-héritage, féministe et... suffisamment lassant et ennuyeux pour que Josefo accepte *in fine* pour ne plus subir cette logorrhée à laquelle lui, royaliste de la vieille branche, ne croit évidemment pas. Mais il s'est aussi laissé convaincre que, en temps de guerre, il faut laisser les cartes se rebattre : rhétorique toute fasciste de la régénérescence d'un monde pourrissant, portée par une poignée de rebelles en Europe qui commencent à se faire des noms, à la suite de Mussolini chez les sbires de qui il va acheter ses fusils.
« La suite, à Rome, est un enchantement pour Charlotte, comme une idylle pour les deux jeunes filles. Elles nouent une complicité facile, rendue aisée par des mois d'insouciance dans un Rome de spectacle. Un soir, Mercedes, un peu ivre, installe Charlotte sur la base d'une colonne d'un temple en ruine. Elle l'entoure de guirlandes de lierre et allume trois petits feux de sarments de vigne vierge, de glands et d'herbes folles.
-- Attends, attends !
Elle se met à chanter ce qui lui passe par la tête, mélangeant des mélopées espagnoles et une caricature de rythme de jazz noir.
-- Veux-tu être mon enfant, dis ? Veux-tu bien être ma fille ainée, la petite chose que je chérirai toute ma vie ?
-- Oui ! Je veux bien, répond la petite qui se précipite par terre et pousse Mercedes à son tour sur la colonne. Elle cours partout autour en claquant des mains en criant :
-- Et toi, grande sœur, grande sœur adorée, tu veux être ma petite maman ? Ma nouvelle maman ? Parce que ça fait longtemps que petite Charlotte n'a plus eu de famille !
-- Oui !
Elles s'embrassent et roulent ensemble dans l'herbe. Elles rient longtemps avant de revenir vers la ville. »
## En Italie
La seconde partie de *Guerre con amore* se conclut donc sur cette scène quasi pagane au milieu de la nuit romaine et d'un temple des anciens dieux. La troisième et dernière partie du récit, plus sèche et courte, a un air d'épilogue triste. Elle décrit la fin des mois d'insouciance quand Mercedes, voyant l'argent laissé par Josefo -- qu'elle n'a jamais revu -- s'épuiser, loue une chambre sous comble et cherche un travail. Qu'elle trouvera d'abord dans un théatre à distribuer dans la rue les tracts et les programmes de la semaine -- "Films et pièces ! Demandez l'impossible, demandez le rêve, venez à l'Appolon !" Puis dans le bureau et sur le sofa d'un directeur de revue poétique. Chargée de relecture et de contrôle des épreuves, elle aura bientôt assez de confiance et de liberté laissé par son bref amant alcoolique pour diriger cinq semaines de suite les numéros hebdomadaires.
L'imprimeur, Matteo Princi, la recommande alors à un certain Luigi Ponti, illustrateur et chargé des brèves à la *Riflessione*, hebdomadaire contestataire mais prudent, sous-titré *specchio del tempo*, le "miroir du temps", la typo laissant l'ambiguité sur "tempo" ou "Tempo" le grand quotidien, miroir du temps présent ou miroir du Temps. Il y a chez Luigi une franchise évidente, un caractère compact et simple qui trouble Mercedes. Elle rejoint la rédaction de *Riflessione*, nous sommes en janvier 1938. Son premier article à relire est une brève rédigée par Luigi -- évidemment -- sur le premier vol d'un bombardier japonais entièrement en métal. La suivante est sur la création, en France, de la Société nationale des chemins de fer. Aucune trace des décisions de la Gestapo d'interner les opposants politiques en camps.
Mercedes fréquente Luigi Ponti, tout en restant à distance prudente. Elle se dit qu'elle a eu raison lorsqu'elle découvre qu'il travaille également, illégalement, la nuit, pour *Via rossa*, un journal apériodique de rue, communiste. La sûreté de son caractère était dû à la sûreté de son engagement et de ses convictions. Celles de Mercedes sont toujours ancrées dans un individualisme farouche, nourri de la nécessité de sauver le monde par la naissance de femmes nouvelles : coucheuses libres, décideuses rationnelles et emmerdeuses en vrac. Les deux s'observent de loin, se fréquentent en un *good game* où la provocation est toujours en jeu.
Ce jeu s'arrête quelques mois plus tard lorsque Luigi Ponti disparait volontairement. Ses amis le disent en vacances, Mercedes comprend qu'il est rentré dans la clandestinité, qu'elle n'est pas près de le revoir. Dommage, se dit-elle. Les années passent vite, après l'Afrique, les combats gagnent l'Europe continentale. C'est l'affaire de quelques mois tant tout va vite, en mai 1943 l'Afrique revient en Italie par la Sicile, suivie par les Américains, en septembre le pays est coupé en deux et en proie à des batailles acharnées.
Mercedes Perón Fernandez a un entretien sérieux avec le rédacteur en chef de *Riflessione* : on lui a fait crédit d'un doute sur son positionnement politique, raison qu'elle fricotait avec Luigi Ponti et ses amis. Mais maintenant, il faut choisir : de quelle révolution est-elle ? La brune ou la rouge ? Et sa fille, quelle avenir elle souhaite pour elle ? En son for intérieur, la camarade Perón Fernandez les conchie tous mais comprend bien qu'elle se doit de ménager l'avenir. Elle prend simultanément deux décisions : rejoindre Luigi, un temp. Elle partira ensuite.
Pendant ce temps, Charlotte a elle aussi grandi (elle a 13 ans) et elle regrette les premières années à Rome. Elle est d'accord avec sa mère d'adoption pour bouger d'ici, "décarrer", dit-elle -- on ignore où elle a acquis ce vocabulaire argotique.
****
Je résume tout ceci parce que, franchement, le style et l'écriture ont fortement vieilli. Il faudrait cependant faire exception pour les passages qui évoquent la belle relation entre elle et Charlotte : comme si Luigi Ponti, s'il est l'auteur du texte, avait voulu établir lui-même la filiation, la renforcer et l'affirmer au cas où il se trouverait quelqu'un -- de sa famille par exemple -- qui douterait de sa réalité. C'est un cas un peu surprenant, il me semble : un mari comme lui aurait pu tout à fait au contraire rejeter cette belle-sœur adoptée.

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title: Enquête sur Stéfano
date: 2025-10-15
keywords:
- Nanowrimo
- Stéfano
- Mercédès
- Charlotte
- relu
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Que devient Charlotte à la toute fin de la guerre ? Elle a suivi sa mère, peut-être en France puis sûrement vers la Yougoslavie, restant j'imagine dans ses jupes. Enfin, pas si longtemps que cela puisqu'elle est mère de Stéfano, sans que je connaisse le père. Stéfano est parti d'une façon ou d'une autre, seul, de la Yougoslavie à moins que Charlotte ait pu partir elle aussi ?
je relis mes notes de mon voyage à Malte, alors que j'écris mon rapport d'enquête. Il subsiste beaucoup de mystère autour de Stéfano. Mais comme les jésuites professent que le diable lui-même participe au projet de Dieu, ou comme le péché est une façon pour le pêcheur de se rapprocher du Dieu aimant, comme encore le derviche occupe tout un espace en tournant physiquement autour de sa nullité centrale : ce que j'écrirai de Stéfano ne pourra qu'approcher la vérité. Et c'est heureux car sa vie ne fait pas partie de la commande de Madame.
J'y ai cependant passé du temps. Je garde note ici.
## Stefano, sur ses traces à Malte
Le ciel était d'or et bronze à l'horizon lorsque je m'étais décidé pour ce voyage avant d'entamer la rédaction de mon rapport d'enquête. Le destin de Stefano m'interrogeait et je m'inquiétais sur la réaction de ma commanditaire si jamais je n'entreprenais pas ce voyage sur cet à-côté de l'enquête. Elle m'aurait peut-être regardé de travers, après avoir pris connaissance d'un petit début du rapport, un peu déçue -- oui, c'est ça, comme si tout aurait été inutile et si tout ce serait arrêté là : *Et où est mort Stefano, vous ne l'avez pas mentionné...*. Terrible rencontre avec la lectrice, il n'était pas question pour moi de faillir à sa moindre attente.
L'avion a décollé et ce ciel magnifique, plombé de vieil or, a semblé prendre encore de l'épaisseur. Le jour revenait comme sur lui-même grâce à l'envol de l'avion et je regagnais ainsi quelques degrés de contemplation, quelques minutes d'hésitation : il n'est pas si facile que cela de prévoir le passé de quelqu'un et encore moins d'en faire usage. Ma destination était-elle la bonne, dans le sens où la vieille femme redoutait-elle peut-être plutôt qu'elle n'espérait mes réponses ? Qu'est-ce que la vérité des gens -- préférée à la réalité des choses ?
L'avion a rapidement basculé vers l'est, laissant la lumière poursuivre à l'ouest. J'allai donc à La Valette. Stefano y était marin, jusqu'en 1976, à sa mort accidentelle à l'âge de 21 ans. J'ai demandé un whisky au stewart, je me sentais maintenant bien, en l'air, le décollage passé et cette vision dorée offerte à mes yeux. L'escapade, décidée dans la douleur, commençait bien. Sa vie adulte n'avait duré que quelques années. Il avait été trouvé noyé mais les investigations à l'époque n'avaient pas été poussées vraiment plus loin. Le rapport de police estimait que Stefano avait péri dans le naufrage du Kristos III, le bateau de pêche où il embarquait souvent, et seul : il louait la barque au patron les jours où celui-ci chômait -- qui devint d'ailleurs armateur par la suite. Ce soir-là, on avait vu la barque, parmi d'autres, croiser au large de la pointe, lamparo allumé et lance de filet en l'air.
Il ne m'avait pas été très difficile par téléphone daccéder à une version légèrement différente. Si Stefano vivait de pêche, pour une part, il vivait aussi d'autres activités, comme beaucoup d'autres. La Sicile n'est pas loin, les bateaux tunisiens non plus. Il a laissé en tout cas le souvenir vague d'un jeune travaillant peu par rapport à ce qu'il dépensait. Les quelques anciens que j'avais pu interroger, incapables de citer les détails du drame, se contentaient d'en dire que Stefano avait eu un « accident en rapport à son style de vie ».
Et puis il y avait la plongée sous-marine. Pour la beauté du plateau continental, bien sûr, pour gagner en saison un peu d'argent avec les touristes, mais aussi pour des livraisons particulières ou pour aller chercher au fond de l'eau des cargaisons de collègues contrebandiers malchanceux.
Et c'est donc là que se pose la question du lieu de la mort de Stefano : sur l'eau ou *sous* l'eau ? Dans ce dernier cas, aucun doute, les activités de Stefano étaient illicites ce soir-là. C'était un premier point à confirmer. Viendrait ensuite le point 2 : en quoi ce détail était-il, je le pressentais, si important pour madame Perón Fernandez.
J'arrivai tard dans la soirée à l'hôtel, je ne fis rien le soir à part manger un plateau-repas devant les innombrables chaines télé. Je décidai de me coucher vite ensuite, mon rendez-vous était dans la matinée dans les bureaux de la télé nationale. Je devais visionner les reportages diffusés les jours suivant le naufrage du Kristos III. Mais j'avais également fait la demande sur ce que les équipes de la télé nationale avaient pu filmer à l'occasion du tournage sur l'île de quelques scènes du film *Señora Buscar*.
J'avais déjà vu la version anglaise de ce film tourné en 1980 pour la télé espagnole par Jeréa Lisboa. Le scénario de cette fiction s'était inspiré de la vie de Mercedes Perón Fernandez. Elle-même l'avait mentionné dans sa courte biographie, tout en minimisant sa participation (« on m'a juste interrogée », me disait-elle) et en niant une quelconque véracité biographique au scénario. De fait, si quelqu'un de désormais averti (j'allais écrire *affranchi*) peut retrouver des inspirations ici et là, seule la trame générale de la vie mouvementée (j'allais écrire « aventureuse ») d'une Espagnole du vingtième siècle légitime la mention « à partir d'une histoire vraie ».
J'avais bien sûr visionné une première fois ce film au printemps -- en obtenir une copie, en VHS !, n'avait pas été simple. Mais, vers la fin de mon enquête, j'avais estimé qu'un nouveau visionnage, mieux documenté par tout ce que j'avais appris, était pertinent. Et j'avais raison, par exemple pour cette scène, légèrement dramatique où l'amie de l'héroïne disparaît : cette scène avait été, sans raison particulière, tournée à Malte, c'était soigneusement indiqué au générique. Je ne pouvais pas exclure un caprice du réalisateur ou un quelconque montage financier qui impliquait la présence de l'équipe à Malte. Mais franchement, en regardant la scène, il est difficile de croire qu'elle ne pouvait être tournée que là précisément. Elle ne promouvait même pas spécialement le lieu, sans comptet qu'en 1980, ce genre de placement touristique était bien plus voyant qu'aujourd'hui. Non, la scène semblait tout bonnement avoir été tournée *sur place*.
Cette évidence se révéla à moi et je fis alors quelques rapprochements. Les dates peuvent être relativement trompeuses et par exemple laisser penser qu'entre la mort de Stefano (1976) et le film (1980), il s'est déroulé 4 ans. Rien de plus faux : en tenant compte des délais usuels dans la production de ce genre de film pour une télé publique, il est au contraire très vraisemblable que le décès brutal de Stefano soit peu ou prou concomitant avec les premiers entretiens préalables à l'écriture du scénario, en 1975. Ainsi, ce décès, affectant Mercedes vient sans doute donner la touche définitivement dramatique à un projet qui jusque-là était certes intéressant dans une perspective disons franquiste à l'origine (n'oublions pas que la période communiste de la vie de Mercedes Perón Fernandez peut être vue comme un fiasco total -- on peut imaginer que cela a pu motiver l'idée originale du film). Mais le processus démocratique en marche, le destin d'une héroïne touché par le décès d'un proche raccroche à un romantisme que ne renierait pas la *movida* naissante.
Mais soyons clairs, je n'y crois pas. Je ne crois plus à cette première explication : Malte devait faire l'objet d'un deal, disons les choses. Mercedes, alors mariée à Louis-Marie d'Aunis, a vu dans ce projet de film l'occasion d'y impliquer son premier petit-fils. Et sans doute, à nouveau de changer de vie...
Je la vois. Je l'ai vue. Je demande au technicien de reprendre ces deux secondes : je la revois. Elle est là, elle était sur le plateau de *Señora Buscar* ce 15 décembre 1978. Je ne m'étais pas trompé. Mon déplacement était plus que nécessaire, mon enquête redémarre même à cet instant précis ai-je l'impression. Je reste sidéré : incroyable comme l'histoire peut-être exacte parfois.
Elle a un corsage blanc qui tranche soudain sur le fond de l'image occupée par une mer grisâtre et un ciel presque sombre. Ses bras sont nus. Le vent fait voler deux mèches de cheveux noirs mais ses mains cherchent plutôt à retenir, c'est curieux, le haut de sa jupe. Puis elle comprend que la caméra est là, se retourne et s'enfuit vivement en se penchant vers le bas. C'est tout. Je réalise que je peux aujourd'hui, en octobre 2015, voir ces deux secondes, constater cette présence, grâce à un choix d'un réalisateur d'un reportage en film (ou en vidéo peut-être bien) pour des actualités, sur le tournage d'une scène d'un film espagnol sur le port. De façon improbable, presque contestable sur le plan technique, le réalisateur du reportage n'a pas coupé le mouvement de caméra : artistiquement, il a sans doute eu raison, ce mouvement de caméra courant du visage tendu de Jeréa Lisboa vers Anita, l'actrice principale du film n'est pas sans poésie -- même si quelqu'un apparaît furtivement dans le champ, Mercedes. Je ne peux m'empêcher de penser à une scène similaire se déroulant aujourd'hui, parmi tous les téléphones enregistrant tout en images, en son, en localisation : le seul geste authentique serait bien, encore, l'évitement de madame Perón Fernandez.
J'ai une donnée nouvelle, importante : en 1978, encore, madame est restée sur son projet d'imposer le tournage d'une scène à Malte afin d'une part de fuir Louis-Marie et ses enfants, d'autre part de se rapprocher, même par-dessus une mort survenue entre-temps, de Stefano. Madame peut bien dire, oui, que son rôle a été mineur dans la fabrication de *Señora Buscar*, c'est une demie-vérité : elle a bien obtenu ce qu'elle souhaitait. Moi aussi en un sens, j'ai filmé la séquence avec mon téléphone.
En descendant l'escalier à la recherche d'un café et d'un hall pour me dégourdir les jambes, je me dis que j'ai ainsi la confirmation d'une chose : il existe bien un lien très particulier entre les enfants de Charlotte et Mercedes Perón Fernandez. Mais je peux laisser cela de côté, c'est secondaire à l'écriture du rapport.

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title: Questions sur Josef
date: 2025-10-14
keywords:
- Josef
- Tito
- Nanowrimo
- relu
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Une photo fournie par Mentor me pose question. Il s'agit d'un large portrait de groupe, peut-être une grande famille, ou une équipe de sport ou le lendemain d'une fête arrosée et joyeuse devant un bâtiment qui pourrait être un cabaret. Il y a des jeunes garçons, des jeunes femmes, un homme que je distingue des autres par ses habits différents, plutôt paysans. Derrière est tendu entre deux fenêtres le drapeau yougoslave.
Je regarde attentivement cette photo, il y a en elle quelque chose de faux. Je décide de la scanner en haute résolution et de l'ouvrir sous Photoshop il se trouve que j'ai suivi une formation récemment, très *encouragé* par l'agence privée chargée de mon évolution professionnelle suite à l'opportunité qu'on m'a offerte de développer mes talents ailleurs que dans mon entreprise de presse.
J'agrandis la zone, je zoome très fortement et je pense repérer malgré la grossièreté des pixels, oui, c'est cela, comme une fusion entre deux photos. Par contre, il m'est impossible de trancher : ce montage a-t-il été réalisé à l'époque ou peu après ? Est-ce un montage à l'ancienne, à l'argentique à partir des négatifs ou bien une tricherie récente à l'aide justement d'un logiciel de retouche ? La question me parait bien absurde : qui, aujourd'hui, aurait encore intérêt à truander ses contemporains sur une telle photo banale ?
J'envoie mon scan à Achille Mattei, à son adresse électronique de l'université Aldo-Moro.
L'historien n'est pas long à me répondre. Mais sa réponse semble si extravagante que j'en reste coi : cette photo, elle-même fruit d'un trucage, ne serait donc authentique qu'ainsi, « dé-truquée » me dit-il, c'est-à-dire « corrigée historiquement ». Quelle candeur ! Pour qui me prend-il cet Achille ?
Alors : quelle date attribuer à ce document historique, ou à ces empilements de documents, chacun ayant sa valeur historique propre ?
Puis-je faire confiance à Achille Mattei sachant que ce cliché provient des archives de sa propre famille, en tout cas de son frère Mentor avec qui il n'est plus en bonne relation ?
Enfin, parmi les personnages ajoutés ou enlevés à cette photo, qui manque-t-il ou qui est en trop ?
Je tiens pour acquis qu'Elias Mattéi, né en 1955, est ce garçon qu'on voit sur la photo. Aucune autre explication que cette photo existe encore dans les traces de la famille Perón Fernandez. Il a une dizaine d'années, ce qui nous mène vers le milieu des années soixante. Dans ce cas, il faudrait donc se concentrer sur la partie droite de la photo -- c'est-à-dire à gauche de ces personnes rajoutées : ce qui ouvre l'hypothèse d'un remplissage, de parfaits inconnus au hasard dans une photo prise ces jours-là dans le même cadre et rajoutés dans celle-ci pour *masquer* a partie droite du groupe.
Intuitivement, cette piste ne me séduit pas. Il reste que quelqu'un a jugé bon de *remplacer* les gens placés à la droite du groupe principal. Ce groupe principal est constitué d'un homme, Amoro Mattei dit le Nihiliste et d'une femme à ses côtés.
Une autre hypothèse consisterait à prendre comme réalité le fait que le montage ait été réalisé très peu de temps après les deux photos originales. Cette hypothèse entraîne le problème d'une justification *a posteriori*, quasi posthume, de tricher une réalité. Qui, pourquoi ? Pourquoi quelque chose sinon rien ? Un héro de la reconstruction de la Yougoslvavie tel qu'Amoro Mattei était-il un prétexte suffisant pour pourrir une photo qui n'avait, à la base, aucun sens ? Du sens pour son contemporain mais un paquet d'interprétations pour les successeurs, bref.
Je me persuade que dans ce cas la surface des choses est, comme souvent en général, la surface des choses vraies. Ce dont on ne peut douter, c'est que la photo montre quelque chose : soit elle montre ce qui doit être montré, soit ce qu'il y a à cacher. Je ne crois pas en la prescience de gens en capacité prédire le sens et l'utilisation d'un cliché : j'écarte donc cette idée que la photo veut dire *plus* qu'elle ne montre. Je ne retiens comme autre possible que la photo *cache* quelqu'un.
Je sens que toute cette atmosphère me pèse, moi qui suis un être lumineux qui aime l'interview en plein air et le regard critique, jour après jour, des lecteurs et de mes chefs sur mes écrits. Je ne suis pas comme Achille un passionné de ces documents vieux et que je ne sais pas faire parler.
Je retourne la photo : au verso est tout bonnement indiqué (j'ai demandé la traduction à l'Internet) « Le célèbre Amoro Mattei, sa célèbre femme résistante et leur fils Josef en visite dans notre village, 1966. »

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title: 14 novembre 2015
date: 2025-09-18
keywords:
- Nanowrimo
- attentats
- relu
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Désœuvré hier soir, j'ai repris en main l'exemplaire de *Guerre con amore* mais ma lecture a été interrompue. D'abord par une panne électrique sur l'un de mes ordinateurs : j'en ai été très contrarié car j'ai investi de l'argent il y a deux mois à le réparer, argent et temps perdus, donc. Dans un moment de fébrilité, fébrilité dont j'ai oublié la cause, j'ai embroché une fiche jack de casque dans une prise USB. Cela a sans doute créé une surtension et mon ordinateur ne démarre plus. Je n'ai plus qu'un seul ordinateur portable en état de marche chez moi -- c'est-à-dire connecté à l'Internet --, situation quasi invivable. J'espère que c'est réparable. En tout cas, je dois passer du temps les prochains jours à remettre en service un très vieil appareil, que je ne pensais pas ressusciter si vite et auquel je n'envisageais de donner que des tâches subalternes.
Ensuite évidemment, quelques minutes plus tard, après un repas rapide car tardif, cette péripétie domestique est passée au second plan. Comme tout le monde, j'ai été happé par l'annonce et le déroulé des tueries à Paris, et notamment au Bataclan dont je peux me représenter les lieux ayant assisté à un concert l'an dernier dans cette salle. Je me suis couché tard, *groggy*, sans aucun espoir d'un lendemain joyeux. Un sentiment d'indécence, même, à imaginer travailler encore, comme une culpabilité à compter le retard s'accumuler tandis que l'actualité prend le dessus sur tout. C'est cela *l'état d'urgence*.
C'est en ces moments que l'on a envie d'écrire juste. D'employer les mots précis, d'éviter les tournures romantiques et les envolées. La sidération se dit, rester sans mot ne va qu'un moment, plus exactement : les balbutiements doivent trouver enfin à s'ordonner. Rien à voir avec vouloir ou devoir être intelligent. Plutôt prouver que la peur ne fait pas peur et que la terreur n'est qu'un fait, pas un principe. Un crime, pas un mode de vie.
Il reste que recueillir ces premiers mots n'est pas vain non plus. Depuis hier soir, j'ai envoyé des messages et, ce matin, passé des coups de fil. Je voulais savoir quel pouvait être le rapport de mes « sujets d'enquête » -- de mes *enfants du siècle* comme je les appelle parfois (mais jamais dans mon rapport) à une histoire si grave et si immédiate.
Ruth m'a immédiatement répondu, nous avons échangé quelques messages :
> Ce sont d'autres années de plomb, sans même aucun espoir politique derrière. On se rend compte que presque rien ne nous sépare de ces années-là, en temps je veux dire, nous n'avons quasiment connu aucune année de paix. Peut-être juste avant l'an deux mille. C'est la guerre frontale maintenant, mais je ne sais pas bien entre qui et qui. Il n'y a plus de frontière, ni en tant que zone de combat, ni en termes idéologiques ou politiques. C'est-à-dire des lignes distinguant des choix préférables pour la société, pas des choix délétères. Là, on l'impression d'une lutte entre deux suicides, il n'y a pas d'avenir. C'est ça, la terreur masque l'avenir, c'est le noir complet, horrible.
Je la trouve très intello, ses mots ne sont pas des réactions, elle maîtrise. Même si la pensée n'est pas fouillée ou ordonnée. Je le lui dis. Elle répond.
>Vous savez, moi et mon frère, mes cousins aussi, on a tous plus ou moins milité depuis le lycée. Un peu de syndicat étudiant, un peu de PS pour moi au début, plutôt des associations antifa pour mon frère. ATTAC aussi, des campagnes écolo bien sûr, tout un tas de trucs. Tout et rien peut-être, ce n'est pas à moi de juger -- enfin, quand je vois tous ceux qui ne font rien *du tout* sauf écouter France Inter ! Alors, les mots, les phrases, les oppositions, on les connaît, on sait les manier. Du moins les oppositions un peu classiques. Là, comme je le disais avant, ce n'est plus pareil. Mais il faudra trouver, il faudra bien trouver.
Et Ruth poursuit :
>On hérite toujours de pleins de choses, de faits comme d'idées, de croyances j'ai envie de dire : celle apprise au lycée, par exemple, qu'il n'y a plus de guerre depuis la seconde, que le monde connait une période de paix relative. Oui, à part la Corée, le Vietnam, l'Algérie, le Rwanda, la Palestine, l'Afghanistan, etc. Et on s'étonne ensuite ? En fait, peut-on parler de paix quand il y a des vagues d'attentats tous les dix ans ? La guerre a commencé je crois quand on a commencé à nous apprendre à l'école et dans les médias toutes ces conneries, que nous étions *préservés* et que les attentats étaient des *exceptions*.
Je lui ai répondu en lui demandant si elle pouvait imaginer sa jeunesse si, par exemple depuis Pasqua, la France avait réellement intégrer dans sa vie politique et son organisation démocratique ce fait terroriste ?
Sans l'avoir relancée, elle me répond légèrement de biais dans ce message ce matin :
>Qu'est-ce qu'on a loupé ! On s'est laissé en tant que citoyens embarquer dans des débats à la con. On s'est laissé diminuer, on s'est laissé devenir insignifiants par le monde politique depuis quinze ans. Par la construction européenne, qui s'est enlisée dans des règlements de petite boutique, sans que rien d'important ne soit jamais discuté. Tout ce qui est important a été écarté et on a cru que c'était pas grave, qu'on avait le temps : l'écologie, la finance, les conflits au Moyen Orient, la pauvreté, tout ça. Hé bien, on se rend compte maintenant qu'on avait pas le temps, qu'il est trop tard. Même le printemps arabe, on en a pas reconnu l'urgence et la nécessité.
> Sauf que maintenant, nous n'avons plus rien d'autre que la police et l'armée ! Plus aucun moyen d'influer sur le fonctionnement de l'Etat : trop tard, tous ces sujets ont été sortis du débat, ils ne sont plus *éligibles*. Nous n'avons plus démocratiquement notre avenir en main. Pas étonnant que nous devenions des cibles.
Achille Matei m'a finalement rappelé il y a une heure, de chez son voisin. Nous avons discuté tant bien que mal en un mélange d'anglais et de français. Achille est sous le choc, me dit-il. Que ça se passe à Paris, surtout. Paris est un centre culturel et intellectuel important, la violence n'y a pas sa place. Mais Paris est devenue la capitale militaire de l'Europe depuis plusieurs mois, avec d'évidentes crispations autoritaires.
>La prochaine étape est sans doute Berlin, ou Rome. La capitale du pouvoir, la capitale économique, mais aussi de l'accueil de migrants, comme Rome d'ailleurs, prophétise-t-il.
Avec calme, il ajoute :
> L'écosystème de la guerre ne cesse de s'agrandir. On ne peut pas être un pays vendeur d'armes et guerrier sans y entrer fatalement, tôt ou tard. Même les États-Unis l'ont expérimenté. Pour l'instant, la France a toujours pu, peu ou prou, trouver des raisons et des échos intérieurs aux attentats. Pas cette fois-ci."
Et ceci :
>Je serais cynique, je dirais qu'en France, lorsqu'il y a un socialisme qui n'est pas pacifiste, c'est la boucherie. Reprenez les livres d'histoire. Ce socialisme-là n'en est pas responsable *mais il en est un acteur*.
>Non, je ne suis pas relativiste. Je ne souhaite aucunement l'effondrement de l'Europe et encore moins l'expansion du djihad. Mais je ne souhaite encore moins qu'avant être embrigadé dans un camp. Comme je vous l'ai dit, je suis agnostique en politique. Je suis aujourd'hui dégoûté, en plus. La politique, quand on veut l'imposer à son voisin, est synonyme de guerre et donc de morts. Une centaine ici, des milliers en Méditerranée, des centaines de milliers en Irak et en Syrie, etc. Les chiffres ne sont pas le problème. Et toutes les victimes sont équivalemment innocentes.
Quand j'ai appelé Julie Besnard, elle était absente. Son mari m'a répondu et il n'a pas été très loquace :
>Il faut leur rentrer dedans à ces connards, ou alors se désengager de là-bas. Vous savez, moi, j'ai vécu plusieurs années aux States : on peut discuter comme ça là-bas, le choix est entre on y va ou on reste chez soi. Y'a pas trop d'entre-deux, comme ici en Europe. Faut décider et puis après, ce qui compte, c'est l'unité nationale.
Je l'interroge, Et c'est quoi l'unité nationale ?
>Oui, je suis d'accord, c'est compliqué. Ne me prenez pas pour un fana du drapeau...
Hier soir, assez tard, j'ai reçu d'Aurore une réponse à mon message. J'imagine qu'elle a veillé tard dans la chambre à Lariboisière, au-delà de la fatigue. Je me sens assez proche d'elle et comment dire, cette soirée l'a tenue éveillée, elle a dû se sentir encore présente au monde (le fameux *Monde comme il va mal*) grâce à la radio dans sa chambre. En lisant ces mots, je pense qu'elle a dû attendre avant de se précipiter sur sa tablette pour me répondre.
>Pour vous donner mon sentiment tout personnel, je suis choquée, triste et en colère. J'ai toujours défendu, avec le Parti ou les assoss où j'étais, une autre voie, une voie pacifiste et humaniste. Aujourd'hui, nous avons deux ennemis qui luttent et dont les victimes ne sont jamais dans l'un de ces deux camps. D'un coté l'Etat Islamique (sans que la revendication de l'attentat soit encore établie, cela semble une évidence pour tout le monde), et de l'autre, un monde économique et politique qui pense pouvoir gagner une guerre contre une entité aussi indéfinie que "le terrorisme". Aujourd'hui, cette voie pacifiste est mise en échec et si je doute qu'on reproduise une guerre d'Irak *bis* (la France ne réagira pas de la même manière et tout à chacun s'accorde aujourd'hui à dire que c'était là une erreur à tout point de vue), nous allons néanmoins, c'est à craindre, vers des mesures placebo d'une part et des mesures militaristes ("appui militaire aérien", négociation avec des dictateurs peu recommandables, augmentation des budgets militaires... ).
Et là, juste alors que je mets tout ceci au propre sans me soucier de l'utilisation que j'en ferai, mon logiciel de messagerie fait *ding* et à ma grande stupeur, j'ai comme un télégramme de madame Perón Fernandez, il est 17 heures pile :
>On ne se rend jamais compte lorsqu'on change d'époque. L'homme marche mais sa tête traine longtemps en arrière -- seuls un tout petit nombre marchent les idées bien en avant mais ce n'est pas ici le propos. Pourquoi respirons-nous l'air du passé tout en foulant le sol présent ? Notre tête est farcie des récits de nos vieux, ce qui nous empêche de voir que l'époque est aussi tragique, grandiose et guerrière que la leur -- aussi dérisoire et ridicule tout également.
>Vôtre,
>Mercédès.
Et encore, un copain :
> La suite, eh bien, cest une incroyable scène de panique de gens qui courent et crient dont je nai eu lexplication quau retour à lhôtel : les attentats et une immense tristesse, une sidération.
Et moi j'ai reçu à 17 h 54 un SMS, direction Lariboisière en urgence. Un taxi-moto et moi sur la selle fonçons par un itinéraire tortueux, évitant m'a dit le motard à la fois les mauvais carrefours et des coins pas faciles ce soir me dit-il. Je le sens, la soirée va être longue. Mais si je dois y passer la nuit, tant pis : Aurore respirera encore demain matin j'en suis persuadé. Et le soleil continuera la course.

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title: 15 novembre 2015
date: 2025-09-09
keywords:
- Nanowrimo
- attentats
- Aurore
- relu
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Piloté par une infirmière, je parcours à nouveau tous ces couloirs et elle me fait entrer dans la chambre, sans plus de manière.
-- Elle dort. Elle pourrait se réveiller et il sera bon alors que vous soyez là. Vous êtes de la famille ?
-- Euh, ...
-- Qu'importe. Si ça bippe, j'arrive. Si je traine, appelez une collègue avec ce bouton, ici. À tout à l'heure.
Pas difficile de se faire une amie ou de rentrer dans sa famille, je me dis en souriant : il suffit de venir la voir deux ou trois fois sur son lit de mort.
Je m'assied, un peu comme la dernière fois, au niveau de la tête de lit. Mais plus confortablement, ça va durer. Je n'ai pris ni livre ni ordinateur. Je souffle un moment, ouvre la bouteille d'eau qui est sur la table, range soigneusement mon manteau, mets en silencieux mon téléphone. Maintenant j'ai le temps à tuer. Peut-être pas la bonne expression en ce moment.
Je cherche la tablette numérique d'Aurore. Je la trouve dans sa table de nuit, je l'active.
Aurore bouge dans son sommeil et elle émet un grognement. Je m'aperçois alors qu'elle n'a plus de masque à oxygène. Serait-ce la rémission ?
Je tremble, un long frisson. Je remets mon manteau. Il y a un navigateur ouvert avec de nombreux onglets. Le premier est à l'adresse https://fr.wikipedia.org/wiki/Affaire_Malik_Oussekine. Un autre est un *pad*, un bloc-note en ligne avec un titre « Pour M. Ludovic Tuillier ». Je me sens autoriser à parcourir les notes, en forme de liste de courses :
>"Pour M. Ludovic Tuillier.
>Liste des affaires de violences et des attentats : à faire. Attentats rue Saint-Michel, 1995, rue des Rosiers, Loi Pasqua, assassinat Malek Ousskine (?) par les Voltigeurs, violences en Nouvelle-Calédonie. Carlos. Sûrement encore d'autres / Si seulement j'avais encore ma tête en entier !
>
>Les guerres aussi : Irak ? Afrique ? Oui, Giscard tout ça. Bosnie ?
>
>! J'allais oublier le *Rainbow Warrior* ! Et l'international, Iran, Palestine.
>
>Et les débats pas finis : vote des étrangers aux élections locales, le contrôle au faciès, la suspension des contrôles d'identité, la nationalité pas automatique. Mitterrand et le "coup d'État permanent".
Je fais glisser le pouce sur l'écran pour faire défiler la page. Il est évident que notre échange par mél de ce weekend l'a travaillée. Mais où veut-elle en venir ?
>"Après tout ça, on va me dire à moi que la France est en guerre *maintenant* ? Vaste blague : depuis que je suis en âge d'écouter la radio et de comprendre les mots usuels, je n'entends que prises d'otages, bombes, attentats, terrorisme, guerres. Quant ce n'est pas des crimes de l'Etat français lui-même. La seule chose qui a préoccupé les politiques jusqu'à présent, c'était que ces épisodes passent, aient une fin, et que surtout rien ne change par ailleurs. On a beau eu manifester, protester, signer des pétitions, organiser des réunions publiques, *nada* que dalle.
>J'ai laissé passer des trucs par ce que je n'étais pas toujours... concentrée, en état de m'intéresser à autre chose que moi et ma dope. J'ai quand même appris une chose : extrèmement rares sont les moments où l'Etat et la police acceptent de desserrer un tout petit peu les doigts. La réponse est toujours l'autorité, bah !, et tout finit fatalement en policeries. La démocratie est toujours la porte d'entrée en dictature, par définition en quelque sorte, monsieur Tuillier. Et c'est valable en politique et à l'échelle des mœurs aussi : être en marge, si difficile que ce soit, ça insupporte quand même la masse. "
Aurore se réveille, peut-être est-elle réveillée depuis quelques minutes et je ne m'en suis pas aperçu, occupé à lire. Je me précipite à lui prendre la main.
-- Je suis là, lui dis-je bêtement. Comment vous sentez-vous ?
Elle veut répondre et renonce, déglutit, aspire de l'air. Elle sourit. Je devine qu'elle veut garder son souffle pour des paroles moins banales. C'est donc à moi de parler.
Elle me prend des mains la tablette et ouvre un mémo avec ces quelques lignes :
>"Mon frère Michel est venu ce midi. Il doit suivre son déménagement mais il reviendra me voir. Je lui ai dit pour vous. Lui aussi. Je sais que ton enquête concerne la famille en fait, et pas moi par hasard."
Je la regarde dans les yeux. Elle soutien mon regard et à ma grande surprise le détourne. Elle me remontre l'écran, s'affiche alors cet extrait de texte des *États-Désunis*, Vladimir Pozner :
>"Moi, Theodore Reiser, écrivain, j'attire les gens qui sont réalistes, sensibles. Ceux qui me lisent sont contre les injustices de la vie. Je n'ai jamais eu d'autres lecteurs. Jamais je n'écrirai pour les partisans de l'ordre établi. La vie est une chose essentiellement changeante, triste, tragique et belle. Et je l'aime."
Alors, ton enquête ?, me demande-t-elle.
Elle est finie, lui dis-je. J'ai rendu mon rapport… Ça devient maintenant… autre chose.
Peut-être ce que les sociologues appellent une  « enquête participante » ?, se moque-t-elle. Elle rit et tousse à la fois. Se calme.
Elle montre la suite du mémo, je poursuis.
>Je souhaiterais que tu reveniennes, si te le peux. Que je puisse te laisser des affaires, comme cette tablette, et d'autres objets si mon frère est d'accord.
>
>*J'aimerais aussi s'il te plait que tu dises à Lariboisière que tu es mon ami. Ça facilitera les choses.*
-- Également, ça me ferait très plaisir, souffle-t-elle lorsqu'elle comprend que j'ai tout lu mais que je reste la tête penchée sur le mémo en essayant de comprendre.
Lorsque je relève la tête, c'est elle qui me regarde, les yeux troublés. Elle essaye de se relever, je l'aide. J'enlève mon manteau et je la prends donc dans les bras, la soulève et l'assois contre les oreillers. Nous nous tenons encore ensuite. Elle a laissé de la place, je grimpe à côté d'elle dans le lit. Nous laissons nos têtes aller l'une contre l'autre. Nos mains se joignent. Je l'entend qui respire assez vite qui fait des efforts pour ne pas tousser. Moi je fais attention à ne pas respirer trop fort -- nous sommes complémentaires là-dessus. Elle me demande :
-- Ca va ?
-- Oui, je crois.
Je comprends un peu mieux pourquoi je me suis précipité ici dès que j'ai reçu le SMS.
-- Tu travaillais ?
-- Oui.
-- Tu es mieux là !
Elle rit.
-- Alors, pour qui travailles-tu, pourquoi sur notre famille ?
-- Ça, je ne te le dirais qu'à une condition...
-- Laquelle ?
-- Que tu survives encore un petit bout de temps !
-- Je te le promets !
Et elle tousse.
-- Hélas, c'est un secret, je ne peux pas te dire cela.
-- Quel menteur ! Je m'en fiche de toute façon. Je n'aime pas les espions : tu mourras avec ton secret -- ou je mourrai sans ton secret -- et tu en seras bien avancé...
-- Non, personne ne mourra tout de suite.
-- Ça doit être ma mère derrière ça...
Elle baille.
-- Rien que d'en parler, ça me fatigue. Laissons cela.
Elle ferme les yeux. Moi aussi. Je n'ai plus froid, ce lit d'hôpital devient presque confortable. Nous trouvons tous les deux une position plus allongée. Je crois qu'elle somnole. J'hésite à la réveiller pour tout lui dire sur sa grand-mère. Et puis, et après, à quoi ça lui servirait de savoir ça sur quelqu'un qu'elle n'a jamais vu ?
Je suis réveillé une première fois par l'infirmière entrant dans la chambre, intriguée par l'absence de bruit. Elle bredouille et sort aussitôt. Et je suis réveillé une deuxième fois au petit matin par les bruits de l'arrivée dans le service d'une autre équipe. Aurore dort encore. Je lui laisse quelques lignes dans un mémo sur sa tablette.
Au bureau des infirmières, je redonne mon nom et mon numéro de téléphone, précisant que je suis un ami proche et qu'on peut me joindre n'importe quand. Dehors, je respire le petit matin de Paris si particulier, chimique, saturé de café, une odeur d'eau sale et de bois. Un air infiniment plus respirable que celui lourd de diesel du soir. Je m'arrête au bout du boulevard dans une brasserie et commande le petit déjeuner complet sur une table avec une nappe blanche. On s'empresse avec la nonchalance de service, snobinarde parisienne. Je suis sûr qu'ils vont appeler ça de la résistance, désormais !

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title: lettre de remise de l'enquête
date: 2025-11-30
keywords:
- nanowrimo
- Ludovic
- relu
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Paris, le 8 novembre 2015,
à madame Mercedes Perón Fernandez,
J'ai donc, conformément à vos souhaits, enquêté sur vos petits-enfants, à savoir le fils de Charlotte votre fille adoptée, et les filles et fils de Sócrates, Giulia, Elias, Nathalie et Solange vos enfants.
Vous n'êtes pas, au vue de mon enquête, la parfaite anonyme qui s'est présentée à moi à Bermeo en ce début d'année : un court récit *Guerre con amore* évoque une partie de votre vie (Espagne, Italie, France de 1936 à 1945), qui a pu servir au scénario de *Señora Buscar*, film tourné en 1980 pour la télévision espagnole. Mais votre commande était claire, aussi m'efforcerai-je de faire abstraction de votre propre vie et de vous présenter « une idée précise du caractère et du mode de vie de chacun et de chacune, un Musée de la vie contemporaine par l'écrit et le portrait » selon vos propres termes.
J'ai mené ce travail avec le souci constant de préserver votre anonymat, comme vous l'avez expressément demandé. De même, j'ai gardé toute la discrétion nécessaire vis-à-vis des personnes concernées, afin que l'enquête ne sème aucun trouble dans votre *diaspora* (je reprends ici le mot que vous avez employé lors de notre rencontre en janvier) et notamment chez vos propres enfants. Ce faisant, j'ai eu l'impression étrange de visiter tel un notaire ses clients, comme si vous n'étiez plus de ce monde. Ou bien alors comme l'entomologiste Humbolt s'en allant par l'Europe voir comment vivent les hommes et les femmes : sans empathie mais sans préméditation, travaillant pour un futur inconnu. Vous comprendrez à ces mots que j'ai souvent oublié en cours de route votre ombre tutélaire : mais je crois que c'est mieux ainsi et sans doute était-ce d'ailleurs votre volonté.
J'ai suivi l'ordre chronologique de vos unions successives, telles que vous me les aviez indiquées. Ainsi, je vous propose de retrouver :
**Les petits-enfants issus de votre union avec Luigi Ponti, Italie-France, 1938-1949 (?)** :
* *Enfants de Sócrates Ponti* :
* Aurore Ponti (1970),
* Michel Ponti (1971),
* Ruth Ponti (1973)
* Yves-Marie Ponti (1977)
* *Enfants de Giula Minore* :
* Alessandro Minore (1972),
* Carla Minore (1977)
**Les petits-enfants issus de votre liaison avec Amoro Mattei, Yougoslavie, années cinquante** :
* *Enfants d'Elias Mattei* :
* Mentor Mattei (1978)
* Achille Mattei (1980)
**Les petits-enfants issus de votre mariage avec Louis-Marie d'Aunis, France, 1965-1980** :
* *Enfants de Nathalie Trouvé-d'Aunis*:
* Julie Besnard (1990)
* Janis Trouvé (1994)
* *Enfants de Solange Noël-d'Aunis* :
* Guillaume Noël (1995)
* Julien Noël (1998)
* Roman Noël (2002)
Vous ne m'avez fourni qu'une liste indicative de vos petits-enfants car, m'avez-vous dit, « rien n'est plus compliqué de savoir qui sont les enfants de quelqu'un, n'est-ce pas ? » Mon enquête m'a conduit bien sûr à Malte, là où est décédé **Stéfano (1955-1976)**, fils de Charlotte votre fille adoptive (1930), né en Yougoslavie. Je n'ai pas cru utile, cependant, de vous en redire la courte vie. Il subsiste quelque mystère sur sa mort, mais vous le savez déjà. Il subsiste également quelque mystère sur sa fatrie, peut-être un certain **Josef**, frère jumeau ou demi-frère de Stéfano ? Mais, considérant que vous ne m'avez pas évoqué son existence, je ne l'ai pas inclu dans mon rapport j'espère n'avoir pas fait d'impair ce faisant.
J'ai pensé vous proposer, en conclusion, le *récit d'une journée particulière*, celle du 13 novembre 2015, date à laquelle vous devriez recevoir ce rapport par la poste. Sur le modèle de Vladimir Pozner, j'imagine une journée fictive où je réunis par la magie de l'écriture tous vos petits-enfants sous l'empan de la course du soleil. J'espère que cela pourra vous divertir.
Je souhaite enfin vous remercier humblement pour cette mission, financée à coûts complets. Vous m'avez fait l'honneur de m'accorder votre confiance et j'espère que mon dévouement depuis janvier la paiera en retour. Je suis particulièrement ravi que nous n'ayons pas eu à recourir à tous les canaux d'alerte que vous aviez prévu en cas de drame.
Dans l'attente de vous revoir comme convenu ce lundi 30 novembre courant, je vous prie de faire bonne lecture de ce rapport et dans le même temps d'agréer, madame Pérón Fernandez, l'assurance de ma considération très distinguée,
Ludovic Tuillier,
journaliste (indépendant),
Paris.

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title: 16 novembre 2015
date: 2025-09-08
keywords:
- Nanowrimo
- Michel
- photo
- relu
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Michel Ponti m'appelle :
— Alors, ce déménagement en Bretagne, lui démandé-je. Ou êtes-vous installé maintenant ?
— Baie de Saint-Brieuc, à Hillion, tout près d'Yffignac.
— Ah !, le pays de Cripure !
— Comment ?
— Oui, le pays du *Sang Noir*, celui du philosophe Georges Palante, auteur notamment de la *Sensibilité individualiste* et professeur de Louis Guilloux. Mais laissez cela, que vouliez-vous me demander ?
— Il manque quelque chose à votre histoire : vous interrogez sans le dire plusieurs membres de la famille. Votre alibi ne tient plus. je voudrais savoir pour qui et pour quoi vous travaillez.
— Et si je refuse ?
— J'embarque ma grande sœur ailleurs et vous ne la verrez plus. Je préviens tout le monde de vous fermer la porte au nez.
Je le sens presque menaçant, physiquement tendu au téléphone et prêt à raccrocher sans nouvel appel. Je décide de changer ma défense — qui consistait à jurer haut et fort de ma bonne foi et je l'amadoue :
— Vous agissez là en chef de famille ! Je sens qu'on vous écoute et vos frères et sœurs, cousins et cousines vous font confiance.
— Oui, euh... je crois.
— Et peut-être aussi la famille par alliance, celle du deuxième mariage de votre grand-mère ? Ils vous écouteraient j'en suis sûr...
— Je les connais un peu, c'est tout, je sais qu'ils existent. Mais oui, sans doute, ils...
— C'est donc avec vous que je dois parler franchement.
— Oui, c'est ça.
— Mon enquête est terminée, j'ai remis mon rapport à l'École. Je ne sais pas ce qu'ils vont en faire... Mais, plusieurs aspects m'intriguent dans votre famille et je voudrais mettre un peu d'ordre dans mes fiches. J'outrepasse ma mission, j'ai dû mal à conclure.
Je reprends avec lui, prudemment et en surveillant ses grognements à l'autre bout de la ligne, les membres de la famille, y compris celle de Louis-Marie d'Aunis. Je comprends assez vite que Michel Ponti a une idée assez précise de la vie de sa grand-mère, sauf de l'épisode yougoslave pour lequel c'est assez flou : il ne semble pas connaître l'existence de ses cousins Achille et Mentor Matei.
Il est par contre tout à fait au courant de Charlotte :
— C'est une figure connue de mon enfance, j'ai souvent entendu mon père en parler comme de la tante espagnole ou italienne, avec qui il fallait compter. L'image de ma grand-mère, c'est juste un passage : quelqu'un qui a eut une vie mouvementée, guerrière, des enfants ici, et puis qui est repartie refaire tout ailleurs.
— Et comment cela s'est passé lorsqu'elle est venue s'installer en France avec Louis-Marie d'Aunis, son deuxième mari ?
— Mon grand-père est devenu encore plus taciturne. Il n'a pas fait d'obstacle au mariage, c'est-à-dire qu'en gros il n'a pas contesté la procédure de divorce et tout ça. Il aurait pu, à l'époque. La famille d'Aunis s'est installée dans le Perche, très loin de chez nous. Ça a facilité les choses.
— Pas de Yougoslaves dans cette histoire ?
— Des Yougoslaves, ah bon ?
Michel Ponti est en pleine réflexion. Je le laisse faire. Rien ne vaut, pour convaincre quelqu'un, le laisser aller sur son propre chemin.
— J'ai deux questions, dit-il soudain. Vous avez donc retrouvé tous les membres de la famille, j'entends la grande famille ?
— Je crois, mais il me reste quelques doutes. Vous savez, la guerre...
— Peut-être qu'il aurait des choses dans les cartons de mon père Sócrates, il faudrait que je les ressorte. Deuxième question : Quelle relation avez-vous avec ma sœur ?
Je lui avoue que la réponse à sa question n'est pas facile... Il me semble que nous nous attachons l'un à l'autre même si la situation n'est pas... appropriée en ce moment.
— Elle m'a dit quelque chose de similaire de son côté... je crois que vous êtes vraiment en train de rentrer dans la famille, n'est-ce-pas ?
***
La femme immédiatement à droite du Nihiliste — si l'on admet que ce peut-être lui — n'est pas Mercedes Perón Fernandez bien sûr. Ni aucune autre du groupe, elles sont trop jeunes. Je regarde la photo, encore et encore, *cherchant la femme* comme le veut l'expression policière. Et si la solution était en dehors de ce cadre mental, s'il fallait chercher non la femme mais l'homme ou... l'enfant ?
À force d'observer et de chercher, je m'intéresse au garçonnet — imaginons que ce puisse être Elias Mattéi — qui a le regard de côté. Il n'est pas face à l'appareil photo. Ce qu'il regarde doit être important au point de rater la petite célébration que constitue à l'époque une prise de vue de groupe. Je dézoome pour retrouver la vue d'ensemble et je fais l'effort de me mettre quasi physiquement à la place du petit garçon, à ce moment-là : je regarde quoi ? Je regarde qui ? Ma tête est droite, je ne regarde ni en l'air vers un arbre ou un adulte, ni vers le sol un chien ou un enfant plus petit. Je ne me penche pas comme si je cherchais à regarder loin. J'ai une attitude très naturelle, très familière, de me tourner vers quelqu'un que je connais bien, qui partage ma vie. De ma taille, un autre enfant du même âge.
Ainsi, il m'apparaît évident que sur cette photo, on a cherché à masquer plutôt qu'à rajouter, et le sujet disparu devait être un enfant, de l'âge ou de la taille d'Elias Mattéi. Si cet enfant était un simple ami ou un cousin lointain, il n'aurait pas fait l'objet d'un montage aussi fin. L'hypothèse est que l'enfant disparu a suffisamment d'importance pour le tricheur, j'imagine par exemple un jumeau de Elias Mattéi — que je vais nommer Elias *bis* en attendant plus d'informations.
Cela signifie donc que Achille Mattei a un oncle qu'il fait disparaître d'une photo — sans doute un document très rare —, que la famille a une nouvelle branche si l'on peut dire, jusque là inconnue dans mon enquête. Pas complètement inattendue cependant, j'avais déjà noté le caractère un peu confus des notes et des propos de madame Perón Fernandez concernant sa période yougoslave en général, et l'enfant, *les* enfants qu'elle y avait eu en particulier. Du strict ressort de mon enquête, ces deux questions : ce jumeau a-t-il eu lui-même des enfants que j'aurais donc du recenser ? Dans quelle mesure dois-je explorer maintenant ce côté obscur que m'a dévoilé, consciemment ou non, Achille Mattei ? En vue de ma rencontre fin du mois avec madame Perón ?
J'appelle Achille Mattéi, usant de la politesse de son voisin. Je commence brutalement :
— Je veux vous prévenir que je prends l'avion demain midi et que je serai donc à Bari en fin d'après-midi : pourrez-vous me recevoir ?
— Co...comment ? Je ne vous comprends pas bien.
— Mais si vous me comprenez, Achille. Vous rajoutez toutes sortes de barrières autour de votre tranquillité : mais moi je vais les franchir ces barrières et venir comprendre, par exemple, comment vous traitez les documents historiques que l'on vous confie.
— Ah, cette photo !
— Bien sûr cette photo ! Je veux comprendre pourquoi votre oncle n'y figure plus, le frère jumeau de votre père....
— Vous n'y êtes pas du tout.
— Hé bien vous me l'expliquerez demain !
— Mon « oncle » comme vous dites, n'a jamais été sur la photo originale.
— Ça vous va bien de parler d'« original », vous...
— Enfin si, bien sûr, il a été sur des photos sources qui ont servi au montage.
— Ah.
— Mais, vous devriez peut-être songer à une autre piste.
— Dites-moi laquelle, j'y réfléchirai demain, entre 11 h 56 et 14 h 05 heure local, à 10 000 pieds d'altitude. À moins que vous ne préféreriez que nous en discutions avec le *conservatore* des archives de l'université Aldo-Moro !
— Laissez ce ton... Vous semblez focalisé sur une branche de ma famille — ce que je ne m'explique guère, d'ailleurs. Ça a peu de rapport avec votre démarche, il me semble que vous preniez tout ceci trop à cœur… Bref : vous oublié peut-être qu'il y a plusieurs branches à une famille et que, chose extraordinaire, j'ai un père qui a eu lui-même un père et une mère.
— ...
— À demain !, me lance ironiquement Achille en raccrochant.
Je reste le regard fixé sur l'écran de mon ordinateur où clignote le bandeau publicitaire et le prix du voyage en avion vers Rome que je n'ai jamais eu l'intention de prendre demain midi, évidemment.
Oui, bien sûr, l'historien a raison : je me suis enfermé dans ma perspective, tout en le croyant, lui, prisonnier également. Il a confirmé cependant que je n'avais pas tort dans mon analyse de la photo concernant l'enfant *bis*. Mais, je n'ai raison que partiellement, je suis bon pour reprendre ma loupe virtuelle ou plus exactement, mon outil de déduction favori : un papier, un stylo, un schéma. Des flèches, des gribouillis, les choses assurées encadrées, les points d'interrogation un peu partout et surtout les zones : il s'agit de ne pas écrire n'importe quoi n'importe où sur la page. L'art est là. Et dans la rayure. La boulette. La poubelle, le recommencement en partie répétitif, en partie innovant.
La piste suggérée par Achille Matei commence à Amoro Mattéi, le Nihiliste. C'est donc bien lui sur la photo, j'ai confirmation. D'ailleurs, c'est sans doute lui le personnage connu de la photo : écrivain, journaliste... Sauf que j'ai cru jusque là que, Mercedes Perón Fernandez étant aussi connue que lui, c'était forcément de leur réunion que la photo tirait sa gloire. Je m'étais avancé un peu vite là-dessus : si j'écarte cette hypothèse, tout redevient ouvert. Après tout, je n'ai peut-être là qu'une photo d'un père en vadrouille avec son fils, sans la mère.
Avec *ses* fils ?
Je trace encore un coup de crayon, lentement. Une tentative pour éprouver sa solidité, pour voir si, comme un pont qu'on jette entre deux rives, il va tenir le coup... Oui. J'en trace alors un autre, celui-ci en forme de rayure et puis un dernier en forme de flèche. Pas de boulette, pas de poubelle pour cette feuille : elle porte sur elle la solution de la photo truquée. Je la détache du carnet et l'épingle sur le mur.
Je sors de mon atelier et je marche dans la rue, j'ai besoin de réfléchir. J'ai résolu une petite énigme, j'en suis satisfait. Pourtant, quelque chose me dit qu'une pièce du puzzle a bougé, comme dans *La Vie mode d'emploi* et que je fais bien de ne pas prendre comme argent comptant ce que je tiens de madame Perón Fernandez.

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title: 17 novembre 2015
date: 2025-09-07
keywords:
- Jeff
- Nanowrimo
- relu
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De Jeff Cadier à Ludovic Tuillier,
Vendôme,
15 novembre 2015.
Mon vieux Ludo,
t'as quand même de la chance d'avoir encore des copains dans la PQR, et par exemple un couillon comme moi capable d'aller vadrouiller un weekend dans le Perche profond pour chercher trace d'émigrés yougoslaves des années cinquante… Après, c'est certes plus amusant que les AG d'association. Mais c'est dimanche et je suis assis devant la planche sur tréteaux qui me sert de bureau, j'observe mon PC portable en couvrant de mes mains ma tasse à café. Je t'ai promis des nouvelles et il faut que j'écrive : tu fais un peu ch… quand même.
J'ai bien sûr commencé à Sainte-Anne-la-Forêt, vu les infos que tu m'as donné sur le couple D'Aunis. Mais j'ai été obligé de me taper aussi Azé, Crucheray et *tutti quanti*… C'est à Magueuse que j'ai entendu parler d'une Katarina Jarma, arrivée avec son fils Josef. Des vieux se souviennent que des réfugiés yougoslaves ont été hébergés dans une des maisons derrière le cimetière. Ça devait être en 1967. On a pas su me dire si elle ou lui étaient morts, on m'a renvoyé vers les Deux Pintes à Saint-Anne.
Les Deux Pintes, je connais bien, tu penses. Juliette, la patronne, m'a renseigné. Dans la salle il y avait un vieil hémiplégique qui n'arrêtait pas de crier « Oh garce ! ». Juliette m'a dit que je devais parler de Tito. Il avait pris un prénom d'ici, Thierry. Alors Ti-ti, Tito, le voilà qui s'est retrouvé avec un prénom de chez lui ! Katarina Jarma, elle, elle est repartie quand Thierry est devenu majeur. Curieux destin. Tout le monde devinait qu'elle n'était pas la mère de Thierry-Tito, il l'appelait « madame ». Mais écoute-moi bien, ce Tito est vivant mais sénile. Il vit seul à Magueuse depuis que son fils Ernest est parti faire une carrière de pianiste de jazz. Apparemment, ce fils serait le fruit d'un drame d'amour ! Il y en a qui les collectionne, hein ?
Mais il faut que je dise que Juliette s'est soudainement assise et elle devenue sérieuse : « Je sais que tu vas me mentir, mais pourquoi toi et ton journaliste cherchez à en savoir sur Tito ? »
Je lui ai répondu que tu recensais la descendance dune femme et que Katarina aurait élevé lun de ses fils qui serait Tito. Elle a eu l'air de s'en contenter. Elle m'a dit « Dommage que le vieil Edgar, l'hémiplégique, soit parti lui aussi dans son Alzeimer, il aurait pu t'en parler, ils étaient amis. » *Oh garce !*, ai-je entendu alors bien fort dans le café.
Voilà Ludo, je ne sais pas si celle qui a commandité cette recherche veut rester dans lombre, ou bien si elle va prendre contact. Toutefois, dis-lui bien quun village entier prend soin de son fils. Avec Juliette, nous sommes convenus de ne rien dire ni à Tito, ni à Ernest.
J'espère te revoir bientôt dans notre Perche natal ?
Jeff Cadier.
***
à Jeff,
Vendôme,
Merci Jeff.
Ton texte complète utilement ma *Quête*. Je constate avec plaisir que toi aussi tu joues à te mettre en scène désormais dans tes reportages, ainsi que dans le geste même de l'écriture, en poupée gigogne : il est bien loin le temps où la PQR était notre terrain de jeu, n'est-ce pas ;) ?
Je suis content d'avoir des infos sur ce petit « Tito », donc. Son prénom de naissance, yougoslave, serait donc Josef -- t'avais-je dit qu'il était peut-être le jumeau caché d'un autre ? Que cet enfant, devenu adulte, soit resté en France, dans les conditions que tu décris, ne laisse pas de m'étonner. Mais, tu le sais mieux que moi, la vie est bien supérieure à la fiction -- Robert Walser, qui manque je sais à tes lectures, ne disait-il pas quelque chose comme « quand Robert Walser écrit, il écrit ; quand il vit, il vit entièrement, qu'on le laisse tranquille » (je subodore qu'il suggérait ainsi qu'on le laissât tranquille quand il écrivait aussi, fin de la parenthèse). Je m'interroge sur les relations entre Katarina et Thierry/Tito, mais elles ont dû être étranges. Ou alors, s'est-elle tue. Ou alors, il y a derrière tout ça de la peur, simplement, et de la menace. C'est à envisager.
Katarina est inconnue de moi. Il est possible que ce soit une des jeunes filles photographiées avec Amoro Mattéi. Mais pas sûr non plus. J'imagine -- il faudrait que j'en parle à Achille -- que c'était une candidate à l'exil à l'Occident, à qui l'on a confié le petit : comment expliquer sinon son voyage sans retour ni même nostalgie, comment expliquer son départ soudain une fois la majorité de l'enfant atteinte ? Peut-être que l'émigration de Katarina était voulue, et peut-être en partie forcée. Il y avait une contrainte, un prix à payer, je le sens.
Garde-moi au frais s'il te plait une de tes fameuses bouteilles de Pommeau Coudeville 2009, il est fort possible que je débarque dans le Perche début décembre, une fois terminée ce job. On y écoutera encore ta radio locale et, cette fois, tiens-toi bien, j'espère que je ne viendrai pas seul. Hé oui mon vieux ! -- si une très méchante maladie veut bien se mettre en retrait quelques jours, cette personne sera, comme moi, curieuse de ces Deux Pintes.
Je m'en vais d'ailleurs rejoindre cette personne -- elle s'appelle Aurore -- et conclus donc avec vivacité, mais amitié !, cette lettre.
Ton, Ludoviciczz.
***
Cachété cette lettre, je me suis empressé de fourrer dans mon sac de quoi passer la nuit à Lariboisière. J'ai appelé une moto-taxi, salué les infirmières et pénétré sans bruit dans la chambre de Aurore : elle ne dormait pas, je l'ai donc embrassée gaiement.
Nous avons partagé un plateau-repas et discuté un peu. N'y tenant plus, je lui ai raconté l'enquête de Jeff, en rajoutant un peu sur le côté bocager de l'affaire. Moins affalée que les autres soirs par les médicaments, Aurore me questionne sur l'avancée de mon travail, je le lui dit volontiers. D'ailleurs, lui avais-je montré les quelques secondes de sa grand-mère filmée à Malte en 1978 lors du tournage du film *Señora Buscar* ? Je lui montre sur mon téléphone portable. Elle devient livide :
-- Ce n'est pas elle...
Elle veut revoir, me fait stopper au milieu :
-- Ce n'est pas elle.
-- Hein ? Mais comment..., à quoi peux-tu être sûre de ça ? Tu ne l'as jamais vue !
-- Si, en photo. Tu oublies son tatouage...
-- Son tatouage ? Elle, elle portait un tatouage ?
-- Oui. Sur le bras gauche. Cette femme n'en a pas.
-- Mais, quoi comme tatouage ?
-- Un scaphandre. Avec dessus un poing serré. En bleu sale, par pointillés.
Je réfléchis.
-- Attends, une image, ça se retourne ?
-- Et le nom du bateau, là, tu le lis ? Oui ? Alors l'image est à l'endroit. Et ta femme-là, c'est pas ma grand-mère. Elle est plus jeune, d'abord.
J'ai laissé tombé ça pour le moment, Aurore baillait et ses yeux, très clairement, imploraient le repos et le délassement. Je me suis allongé près d'elle. Et puis... Nous avons fait l'amour ensemble pour la première fois. Pourquoi ne le dirais-je pas ? Jamais trouvé une telle douceur : avec elle, dans cette chambre pas faite pour ce genre de touchers. Elle, frêle, esquivante mais volontaire ; moi, hésitant mais ni pressé ni nerveux, aimant : nous nous sommes trouvés, entre douleur et joie.
***
Maintenant, attablé, j'écris encore. L'évidence est confortée par la confiance que je mets en Aurore : la seule personne qui, sans être Mercedes Perón Fernandez, pourrait être à Malte *à la place de madame Perón Fernandez* et cela en raison notamment d'une liaison forte à Stefano, c'est Charlotte, sa propre mère.
La duperie durerait-elle donc ?
Vite, je décachète l'enveloppe adressée à Jeff, Vendôme. Et j'ajoute ces quelques phrases en soulignant nerveusement certains mots :
« Attends, écoute bien, voilà ce que j'ai compris hier : Mercédès Perón Fernandez (ma commanditaire) n'est pas la mère de Josef, celui qu'on appelle Thierry/Tito dans le Perche. Ce serait un peu long de tout t'expliquer dans cette lettre mais, en gros, à partir d'une photo truquée, j'ai d'abord compris qu'il y manquait un enfant -- d'où la piste du jumeau --, mais aussi, hier, qu'il y manquait encore *une femme*. Aux côtés de Katarina -- si on retient l'hypothèse qu'elle soit sur la photo -- se tient la mère de Tito, qui n'est pas Madame Perón Fernandez ma commanditaire, mais... sa fille adoptive, Charlotte. »
Amoro Mattéi, en plus d'une liaison (que je ne qualifierai pas, car j'en ignore beaucoup de choses) avec madame Perón Fernandez, a enfanté la fille adoptive, plus jeune de onze ans (née en 1930, vingt-cinq ans alors).
« Donc, quand tu conclus ton envoi en disant "je ne sais pas si celle qui a commandité cette recherche veut rester dans lombre, ou bien si elle va prendre contact. Toute fois, dis-lui bien quun village entier soutient son fils", la réponse ne peut-être que négative. Celle qui me paye pour mon enquête n'est pas la mère de Tito -- disons sa "grand-mère" si on tient pour ferme ce lien d'adoption noué lors de la guerre. Tout ceci donne à Charlotte une deuxième enfant, après Stefano mort en 1976 : cela lui donne donc surtout un enfant *vivant*. J'ignore si elle le sait. »

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title: 18-19 novembre 2015
date: 2025-09-06
keywords:
- Nanowrimo
- Achille
- photo
- relu
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Mes notes virent au livre de bord, au carnet d'enquête, je laisse couler : j'ai dépassé depuis longtemps la version officielle du rapport Perón Fernandez. Quand la réalité s'échappe, il faut bien la rattraper et le style du procès-verbal est alors mieux adapté qu'un récit à la comtesse de Ségur.
J'ai été plutôt actif ce matin, avant de prendre le train pour Rennes. J'ai encore fait appelé Achille à Bari, avant qu'il ne parte en classe. Je l'ai remercié pour son aide, lui ai présenté mes excuses pour le ton un peu brusque que j'ai employé avec lui avant-hier.
-- La photo, c'était aussi pour moi l'occasion de vous tester un peu, a-t-il reconnu de son côté.
-- Nous sommes quittes pour cette fois. , lui ai-je proposé.
-- Pas tout à fait, vous avez quelque chose à me dire...
-- OK. Quelqu'un m'a payé pour reconstituer l'arbre généalogique de madame Perón Fernandez.
-- Je doute que ce soit la complète vérité ce que vous me dites là. Mais j'admets le progrès dans votre attitude, nous sommes quittes pour cette fois.
-- Et moi je doute que vous sachiez vous-même toute l'histoire et vous êtes intéressé, je le sens bien.
Je lui est alors exposé où j'en étais dans mes déductions. Madame Perón Fernandez et Charlotte ont joué un jeu trouble, volontairement ou non, sans doute à partir de 1960 ou un peu avant. Comment peut-on en savoir plus sur cette période « yougoslave » de leurs biographies ?
-- L'enjeu, lui exposai-je, est de tenter de trouver ce qui motive réellement la personne qui me paye pour mon enquête généalogique.
-- Qui ?
-- Un notaire.
Il se le tient pour dit.
J'évoque avec lui les motifs du scaphandre et du poing serré : est-ce que cela lui suggère des interprétations ?
-- Le scaphandre, c'est forcément un insigne de plongeurs. La question est : en activité sportive, ou à l'armée ? La signification peut varier du tout au tout. En Italie, je pense qu'on cacherait ce motif depuis la fin de la guerre s'il est guerrier. Quant au poing serré, c'est un signe de lutte ou de révolution, bien sûr, mais impossible de savoir laquelle, la rouge ou la noire.
-- Et les deux ensemble, en tatouage ?
-- Associés ?, impossible à mon sens. Ou l'un a été fait avant l'autre... Envoyez-moi un dessin, si vous voulez, je chercherai à l'iconothèque.
Je lui ai enfin expliqué que là désormais, je travaillais dans l'urgence : si je ne parvenais pas à rassembler assez d'éléments avant ma dernière entrevue avec Mercedes Perón Fernandez ou son notaire, je craignais que le dossier se referme, cette fois pour de bon, quelque part on ne saurait jamais où.
-- J'ai compris, m'affirme-t-il. Je me rendrai disponible ces jours-ci. Et aussi : j'ai investi dans un téléphone, ne dérangez plus mon voisin.
***
Le train file à travers les Alpes mancelles et déjà on le sent ralentir. Je lève enfin la tête. Ma confiance en Achille grandit à mesure que je l'embarque dans une enquête sur sa propre famille. Je sens que, contrairement à ce à quoi je m'étais engagé, je fais bouger des choses au sein de la famille.
À Rennes, tout à l'heure, je vais d'abord revoir Guillaume, puis sa mère Solange et peut-être également Julie. Auprès de ces deux femmes, je veux recueillir des traces et si possible des documents qu'aurait pu laisser derrière elle madame Perón Fernandez. J'en doute, mais bon. Je ne peux pas laisser cette possibilité exister dans mon dos. De même, je dois tenter de rencontrer, si c'est possible, Louis-Marie : il n'est sûrement pas tout jeune, lui aussi. Avec un peu de chance, une entrevue peut se faire, ce que je n'avais pas osé demander lors de mes rencontres avec les enfants.
Alors que le TGV avance son train, je pense que je retournerai bientôt revoir mon ami Jeff, et faire un tour à Magueuse, essayer de croiser Tito/Josef. Ce sera à mes frais… Plongé maintenant depuis des mois dans cette affaire, j'ai du mal à imaginer la vie autrement, la vie sans. Il faudra bien, peut-être avec l'aide d'Aurore. Avec l'argent gagné... Je rêvasse !
À la voiture-bar, j'avale un repas. Les conversations n'ont qu'un sujet, la traque des terroristes et l'état d'urgence.
***
Le rendez-vous avec Guillaume est fixé dans l'une des brasseries de la place de la Gare, place qui est en chantier, il me faut faire tout un grand tour entre des palissades. Guillaume m'attend, les reliefs d'un sandwich devant lui. Nous commandons des cafés. J'attaque en lui expliquant que j'avais apprécié sa franchise lors de notre entretien. Qu'il m'apparaissait être un garçon solide, volontaire mais sérieux. Alors, j'allais jouer avec lui franc jeu :
-- Mon travail, c'est un peu plus que faire du repérage pour la TV. Je suis un enquêteur, disons social, généalogique. Je travaille pour des cabinets de notaires à retrouver des gens, des histoires d'héritage ou de filiation en général. Bon, j'ai un souci avec votre grand-mère.
-- Laquelle ?
-- La mère de votre mère.
-- Ah, elle est vivante ?
-- Oui. Je l'ai vue début janvier. Je vous propose d'ailleurs de la rencontrer.
-- Hein ?
-- Si vous êtes d'accord, oui. Mais il faudra faire un petit voyage de quelques jours. En Espagne.
-- Cooool !
-- Vous m'aviez dit que vous étiez un homme de mission !, je souris. Voici pour prévenir vos questions, inévitables : non, je ne peux pas faire le voyage moi-même, pas tout de suite. J'ai beaucoup de travail et mon... amie est à l'hôpital, je dois veiller sur elle. Ensuite : mon problème avec votre grand-mère, c'est qu'elle est très agée et que j'ai des raisons de penser qu'elle perd un peu la tête. Je dois la rencontrer encore en décembre mais j'aimerais que vous alliez en avance la rejoindre et de vous occuper d'elle quelques jours. Je suis presque sûr qu'elle est dejà à Bermeo. Vous êtes de sa famille, c'est mieux qu'un anonyme. Il faudra que vous soyez tout de même un peu discret au début. Tous vos frais, je les paye bien sûr.
-- Et... Tout s'auto-détruit ensuite ?, rigole-t-il. Est-ce que vous allez raconter ça à ma mère ?
-- Non, pas autant. Il faut que je ménage ses émotions. Encore une fois, quand je me suis demandé qui pourrait m'aider, j'ai pensé à vous. Mais vous pourrez toujours dire que vous avec pris un petit boulot en intérim avec moi, ça ne mange pas de pain.
Guillaume me fait un signe de la tête. Il réfléchit encore puis, après avoir pris sa décision, c'est visible à ses yeux :
-- OK. J'accepte.
-- Alors, allez préparer vos affaires. Je vais voir de mon côté pour l'avion et l'hôtel. Tenez, j'ai acheté ce matin une carte prépayée de téléphone, internationale. Prenez un vieux téléphone à vous et glissez la dedans.
Je sors avec lui de la brasserie, nous échangeons une poignée de main. Il a l'air heureux que quelqu'un ait fait appel à lui, en confiance.
-- L'armée devrait me charger des recrutements !, me dis-je tandis que je m'apprête à remonter l'avenue Janvier.
Dans le hall de l'hôtel Mercure rue Courier, je fais signe ostensiblement à la réception et cours, l'air pressé, rejoindre Solange Noël qui attend au salon. Julie Besnard l'accompagne. Je les salue, légèrement distant. Je n'ai aucune chambre de réservée ici mais j'ai monté cette petite mise en scène afin d'instaurer dans l'esprit de mes interlocutrices un changement par rapport à nos premières rencontres. Je souhaite qu'elles pensent que le gars simple et sympathique qui avais pris du temps avec elles, c'était un rôle. Et que maintenant :
-- Mesdames, je suis très heureux de vous revoir. Merci d'avoir accepté de vous déplacer ici. C'est un peu dans l'urgence, j'en conviens. Mais les choses se précipitent de l'autre côté.
-- De l'autre côté... à la télé ?
-- Oui, bien sûr. Mais, je dois vous avouer que je vous ai légèrement menti. Je travaille en réalité pour une maison de production spécialisée dans la télé-réalité, plus précisément dans le genre d'émission «  Ils avaient disparu.es, nous les avons retrouvé.es », vous voyez ?
Bien sûr qu'elles voient. D'autant plus que je leur parle de la sœur de leur mère et de leur grand-mère -- « Ah, elle avait une sœur ?! ». Je les laisse réagir, intégrer tout cela. Précise à l'envi ce qu'elles entrevoient.
Passée la surprise, elles me demandent ce qu'elles doivent faire. Je les rassure : presque rien. Regarder chez elles et retrouver si possible des photos, surtout, ou des papiers émanant ou possédés par leur mère. Et bien sûr les copies des papiers d'état-civil qu'elles trouveront. C'est tout ? Oui, c'est tout. Mais c'est très urgent. Des photos sous un ciel d'été, bras nus, seraient particulièrement appréciées, ça passe bien à l'écran. Elles conviennent qu'il serait possible de commencer dès cet après-midi puisqu'elles se sont arrangé dans leur travail respectif (« Quand les collègues sauront ça ! »). Elles menverront vite par mél ce qu'elles trouveront, c'est promis. Je leur propose une coupe de champagne, elles acceptent.
Lorsqu'elles me quittent vers République prendre le métro, je me demande si je n'ai pas été un peu loin. Mais je sens bien que, une fois la vérité connue, elle dépassera la petite fiction que je viens d'inventer et qu'il sera facile de passer dessus. Je respire. Il me reste trois quarts d'heure avant de repartir vers Paris. Je marche, tente d'éviter la place de la Gare, c'est évidemment impossible. Aucun plaisir dans cette promenade ! Je me promets de revenir. Mon programme est bien rempli pour *après*.
Le départ du train est imminent et je me surprends à somnoler et à raisonner comme beaucoup de ces cols blancs qui m'entourent : la journée en déplacement est terminée, les contrats sont signés ou déchirés, les objectifs sont fixés, l'audit est en cours, le devis reste à faire, le client est content, le client a gueulé mais maintenant c'est fini on rentre à la maison, les chiffres sont bons, les chiffres sont mauvais, tout passe, tout est stoppé ou prends de l'allure, nous reprenons le train et nous desserrons la cravate. Je n'ai pas de cravate mais je pense à mes contacts pris ce jour, à mes *recrutements*, à la soirée qui m'attend, sans doute plus calme.
On file, Laval s'annonce. Mon téléphone vibre pour un message. Achille ! Il n'aura pas mis longtemps à maîtriser son téléphone.
-- C koi déjà la date mariage n°2 ?
-- 1965, 11 juin.
Rien ensuite. Puis, vibration, je recompose le code PIN, je m'embrouille, recommence, affiche le SMS :
-- Impossible. Grand-mère à Belgrade ce jour-là. Formel. Ai trouvé document. Voir équivalent au Quay d'Orsay. Plus de détails par mél.
Attends, chauffeur, freine ton train ! Il me faut un peu de temps pour réfléchir tout d'un coup : *qui s'est mariée en 1965 avec Louis-Marie ?*

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title: 21 novembre 2015
date: 2025-09-05
keywords:
- Nanowrimo
- Jeff
- Tito
- relu
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Les jours comptent un petit peu double en ce moment pour moi — et peut-être pour nous tous, nous sommes en état durgence. Avant-hier, javais cette nouvelle que, pendant que Mercedes Perón Fernandez était à Belgrade avec monsieur Louis Joxe et le maréchal Tito, quelquun se mariait en France sous son nom. Je nai pas passé deux jours à la place dun seul à méditer sur la réalité : Charlotte sest mariée le 11 juin 1965 avec Louis-Marie d'Aunis avec le nom de Mercedes Perón Fernandez. Dans les années qui ont suivi, elle a eu des enfants, Nathalie et Solange.
Jai corrigé mon tableau généalogique. Il n'empêche que Mercedes m'a bien indiqué que les enfants de Nathalie et de Solange sont bien ses petits-enfants, Julie, Janis, Guillaume, Julien et Roman. Et toujours le mystère Josef : la mère et la fille adoptive entretiennent du flou sur leurs enfants.
Hier, au Quai dOrsay, ce fut compliqué. Les contrôles ont du être renforcés, jai mis un temps infini à être admis aux archives (« Vous avez votre carte de presse ? — Non, pas cette année. — Et pourquoi ? — Ça arrive dans la carrière dun journaliste. — Ah bon ? — Oui, ce nest pas une profession réglementée. Ça devrait d'après vous ? — Ce nest pas mon métier, monsieur. ») mais jai fini par pouvoir demander les archives 1965 des voyages officiels en Yougoslavie. Apparemment, ce nest pas stratégique comme sujet, aucune difficulté pour y accéder et personne dautre à secouer la poussière de ces dossiers. Bref, il ma fallu moins de temps pour avoir la copie de la photo signalée par Achille Mattei que de parvenir à la salle de prêt. Rien de plus à dire, madame Perón Fernandez est bien en train de serrer la main à Louis Joxe, passant le bras en partie devant la bedaine de Tito. Son bras gauche est couvert par le pan dun châle, jeté sur un haut de robe stylé, cest-à-dire dénudé. Cela dit, on voit clairement à la loupe une marque à la lisère du châle qui pourrait être le bas du dessin dun casque dun scaphandrier. Un indice, pas de quoi constituer une preuve. Mais quand même, cest probant à mes yeux.
La photo est légendée (daprès une traduction automatique en ligne) : « Le représentant de la France, Monsieur lestimé Joxe salue Valda Peronovic, icône des maquis Résistants au fascisme, et la remercie au nom de la France. » *Le Monde* ne reprendra ni la photo ni sa légende mais évoquera une rencontre avec des « Résistantes ». Cest laconique voire à double-sens, *LHumanité* quant à lui évoque une « héroïne du Vercors » — phrase manifestement tronquée à la mise en page.
Jai donc perdu du temps sauf à ceci : Achille navait pas truqué cette photo-là, dans les archives du Quay dOrsay, je peux y croire. Les ambigüités sur lâge de la mère de Nathalie et Solange y trouvent une résolution élégante : *madame* y gagne onze ans.
De retour à mon atelier, je râlais encore du temps perdu lorsque je reçu un message de Guillaume : il avait devancé l'appel en quelque sorte car il était dans le train pour Paris et me demandait où me (re)joindre. Au matin, il m'avait appelé :
-- Au fait, pourquoi Bermeo, en Espagne, au pays basque ?
Elle n'avait aucun sens sa question. Je pense qu'il était heureux d'utiliser le téléphone secret que je lui avait fourni. Je pensais à part moi que c'est désespérant cette propension des gens à utiliser les moyens qu'on leur *prête*. Je lui ai répondu quelque chose comme :
-- C'est là où tout commence.
-- Pourquoi ?
-- Bah, je ne sais pas : disons qu'elle y retourne tous les cent ans ?
-- Vous croyez que quelque chose va commencer, là ?
-- Oui, conclus-je pour lui faire plaisir.
Après, j'ai tourné un temps infini un bout de bois de réglisse dans mes doigts, le mâchonnant aussi de temps en temps. Car, si l'on prend le temps de penser à quelque chose, par exemple au Perche...
Je m'explique : imaginons un plan secret entre Mercedes et Charlotte. Elles croisent en quelque sorte leur destinée, l'une poursuivant au nom de l'autre une sorte de *légende du siècle*, l'autre... élevant un enfant qui n'est pas le sien dans un pays qui n'est pas le sien ? Un fait est établi, Charlotte n'a pas élevé son deuxième enfant. Se pourrait-il que cette Katarina ait aussi veillé sur quelqu'un d'autre ? J'ai essayé à plusieurs moments de la journée de joindre Jeff, impossible.
À midi enfin, mon ordinateur -- et moi -- ont littéralement vibré sur pièces : Achille, qui s'avère plein de ressources, sollicitait mon approbation pour une visio. J'approuvai.
-- Je n'ai pas trop de temps, commença-t-il de façon brusque.
-- Moi non plus. Mais c'est vous qui m'appelez, n'est-ce pas ?
-- Ok. D'après vous ?
-- Hé bien ?
-- Oh ça va, arrêtez vos conneries !
-- Hey ! Je vous fais confiance, moi : on parle de *vos* grand-parents, n'est-ce pas ? Moi...
-- Justement, je... J'ai pas trop d'idée.
-- Pour moi, lui dis-je, toute indication sur ce qu'a pu devenir madame Perón Fernandez à partir de cette photo en 1965 a de l'importance. Qu'en pensez-vous ?
-- *Well*... Elle a pu mourir, tomber malade, s'enfuir, se cacher, être internée...
-- C'est ça, cherchez tout.
-- Impossible, comment faire ?
-- Commencez par l'exil, dans ce cas avec un garçon d'environ une dizaine d'années (votre demi-oncle, si je puis dire), ce serait l'hypothèse Katarina mais j'en doute. Ensuite, maladie, internement, incapacité disons. Puis enfin, voyez le reste : la vie, les promesses absurdes, les hasards joyeux, les croyances délétères ou les paris manqués.
Je quittai brusquement la conversation, le téléphone *fixe* sonnait : gravité, urgence, erreur de numéro ou sollicitation publicitaire ? Ce fut gravité et une voix enregistrée me parla à l'oreille, toute proche :
— Ludovic, nous ne nous verrons plus à Bermeo. Je répète, nous ne nous verrons pas à Bermeo. C'est annulé, je vais vous recontacter. Je répète : rencontre annulée, restez sur Paris, je vais vous recontacter. Je répète, cher Ludovic: restez sur Paris.
Ça a raccroché. J'ai attendu en comptant jusqu'à vingt. Et, selon le protocole convenu, ça a sonné à nouveau et : « Ludovic vérifiez le code : G.O.y.A. Je répète, je répète : G.O.y.A. »
Je vérifiai : la page https://fr.wikipedia.org/wiki/Francisco_de_Goya contenait bien, au moment où je l'ai vérifiée, c'est-à-dire immédiatement, un *Y* majuscule à au moins une occurrence du nom de peintre. Il y avait aussi cette référence à « cher ». La référence au tableau *Nature morte avec des côtes et une tête dagneau* mapparut évidente d'emblée, *Cher/chair* : j'authentifiai le message. L'erreur sur la majuscule avait disparu en rechargeant la page : les robots de Wikipédia fonctionnaient bien.
Ainsi : Mercedes Perón Fernandez annule notre rendez-vous. Elle me demande de rester à Paris et de rester disponible.

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title: 22 novembre 2015
date: 2025-09-04
keywords:
- Nanowrimo
- relu
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Ce matin, je lance la vieille cafetière du bureau. J'ai mal un peu partout d'avoir mal dormi. Guillaume bouge et grogne sur le mince matelas à même le sol. J'hésite car je ne sais plus ce que c'est d'être jeune : se réveille-t-on à la simple odeur délicieuse du café ou bien quand vraiment quelqu'un nous met des coups de pieds au cul ?
Je rallume mon ordi. Les tante et nièce Julie et Solange ont fait chauffé le scan,. Sur Twitter, j'ai plein de nouveaux amis s'inquiétant avec sollicitude pour mon sexe ou pour mon compte en banque. J'ai aussi, cette fois sur mon téléphone portable, à nouveau cette injonction : G.O.y.A, restez sur Paris !
Là je me réveille : ah oui, Goya. Et l'annulation du rendez-vous de décembre avec ma commanditaire qui tombe comme ça. Et pourquoi sa mort comme prétexte, comme opportune en fait ? Est-ce qu'un de mes gestes ou signes, hier ou les jours précédents auraient touché quelque fil sensible tout autour d'un domaine réservé, tout autour d'une zone à risque ? Et boum!, tout exploserait ? Aucun sens à une explosion, aucun sens à une explication entière et globale.
Il m'est impossible par contre de ne pas me souvenir de mes sentiments d'angoisse les semaines passées, penché sur ce même clavier, les mêmes logiciels, le même téléphone, ces mêmes documents... Toutes ces recherches. La question n'est pas quoi mais qui Qui aurait pu, un moment ou à un autre, se *pencher* sur mon épaule ?
J'avale mon café froid. Je lève la tête, quitte mon écran des yeux et commence un panorama de mon atelier, soudain miteux et misérable à mon esprit : qui est le rat, qui est la taupe, qui est le papillon, qui est la cible ?
Je suis parti tout de même, laissant Guillaume s'occuper sur Paris. À Aurore, j'ai exprimé ma frustration et mes doutes. Elle a souri et m'a rassuré, bien sûr que personne ne m'a espionné, bien sûr que mon rendez-vous est simplement reporté et déplacé. Aurore a demandé ensuite à dormir, encore. Les médicaments lassomment. Je l'ai embrassée, elle fermait ses yeux, très calme. J'ai ressenti une grande angoisse la voyant partir ainsi.
Je suis moi-même en apesanteur : fatigue, excitation, déception, sentiment d'avoir raté quelque chose, qu'un truc est parti de travers, sur un aiguillage de traverse. Et sentiment que bientôt une autre époque est à vivre pour moi, sans boulot et peut-être même sans Aurore. Cette histoire pourrait être courte et ne pas voir 2016, sans avoir le temps d'en faire un roman, ou peut-être à la Françoise Sagan : vite, vite avant l'accident. Je grimpe dans un taxi, vite à mon atelier, je donne l'adresse. L'état d'urgence nous presse, l'impression que nous ne verrons pas janvier.
-- Ouh là !, s'exclame le chauffeur de taxi.
-- Quoi ?
-- Je vais faire un détour, vous savez ?
-- Pourquoi ?
-- Il y a plein de rues bloquées à partir d'aujourd'hui, rapport à la COP 21.
-- Ah oui. Vous me conseillez de faire quoi, alors ?
-- Sincèrement monsieur, allez-y à pied ou avec un collègue à moto, ce sera mieux.
-- Ok, merci. C'est pas si souvent...
-- Bof, c'est des journées foutues pour nous, vous savez. Alors, bon, j'en profite pour avancer dans mon livre.
-- Ah, et vous lisez quoi ?
-- Non, j'écris, monsieur !
-- C'est bien, ça ! Et vous écrivez quoi, quel style de livre, quelle est l'histoire ?
-- Bah, un roman d'espionnage... L'année dernière, j'ai fait un défi d'écriture pendant tout le mois de novembre. Et depuis, je peaufine, je complète, j'étaie. Je raye aussi, beaucoup.
-- Oui ? Et c'était quoi ce défi ? Entre potes ou entre collègues ?
-- Vous fréquentez pas trop les taxis, vous, ça se voit. Des taxis qui écrivent, hé ben j'en connais qu'un et c'est moi ! Le défi, je l'ai fait tout seul. 50 000 mots en un mois ! -- j'ai fait 60. Ça s'appelle le National Novel Writing Month, c'est américain. Renseignez-vous, ça doit encore se refaire cette année !
-- Super, je très heureux d'avoir fait votre rencontre. Il y a quelques mois encore, je vous aurais proposé de faire votre portrait pour un journal : j'étais journaliste.
-- Vous écrivez vous aussi alors ! Et maintenant, vous faites quoi ?
-- Au chômage je crois. Depuis hier...
-- Bon alors, bon courage ! Allez tout droit par cette rue et empruntez le passage couvert, ça sera plus simple.
-- Bonne journée !
-- Bonne journée collègue !
Je suis parti d'un bon pas, ma mélancolie dispersée comme des feuilles au vent d'automne -- j'écrirais un bouquin, je pourrais mettre pleins de formules comme ça, très écrites. C'est dans ces moments-là que je regrette d'être un handicapé de la poésie : je ne connais aucun poème par cœur pourtant j'imagine comme cela doit être puissant de pouvoir s'en réciter en marchant dans la rue un jour comme celui avec mon humeur présente, et ces feuilles qui roulent. Moi, c'est des chansons que je connais, ça remplace un peu la poésie. Mais là encore, j'oublie toujours des phrases ou des strophes. *C'est une chanson qui me rappelle...*

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title: 23 novembre 2015
date: 2025-09-03
keywords:
- Nanowrimo
- relu
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Je me réveille dans le bazar de mon atelier, quai de la Rapée. Sur mon ordinateur, un mot laissé par Guillaume : « Ma mère et ma tante ont appelé. Elles voulaient savoir pour la télé. (euh, c'est quoi cette histoire de télé ????). Je suis sorti une petite heure. »
Je télécharge et enregistre les dossiers envoyés par Julie Besnard et Solange Perrin. Rapidement, je sais que tout confirme l'hypothèse. D'une certaine manière, Charlotte a pris la suite de Mercedes Perón Fernandez pour ce qui est des enfants. Pourquoi, dans quelles circonstance, c'est la question. Il va me falloir fouiller tout ça de près. Et sans doute contacter d'ici ce soir Achille. Je m'y mets, me demandant où est parti Guillaume.
Je décide de ne pas me fier aux noms des scans, des dossiers ou des fichiers : j'ouvre tout systématiquement, par paquet. Ensuite, je jette un œil, notant dans mon carnet papier avant de fermer l'image ou le pdf de quoi parle le document. Je vais vite pour tout l'état civil et les documents officiels. La plupart sont vraisemblablement authentiques, tirés de bonne foi de déclarations fausses ou d'autres documents antérieurs eux-mêmes fallacieux. Un spécialiste, s'il le veut, pourra un jour détisser l'engrenage, *refaire les navettes*, prouver lenchaînement.
Les photos s'avèrent banales et pauvres : des bras gauches, il y en a un paquet, beaucoup de sourires aussi et de la pudeur. Charlotte, elle le sait bien sûr lorsqu'elle regarde l'objectif, a l'âge d'un deuxième mariage et d'enfants tardivement nés. Je discerne dans son regard une acceptation du fait et juste la naïveté qu'il faut pour impressionner un moment court, celui où les vacanciers montrent leurs clichés. Montrent, ne scrutent pas. Alors que l'historien, l'enquêteur ou l'amateur, cent ans plus tard, lui va scruter, chercher, essayer de comprendre, être frappé par le temps, le décalage.
Les photos gardent leur pouvoir de rêverie et il conviendrait que je n'en sois pas victime, me dis-je. Alors je me concentre, mais les images défilent et la seule fascination qui me vient à l'esprit est : quelle est donc cette femme qui semble avoir, non seulement hérité de toute la force et la détermination de Mercedes Perón Fernandez, mais qui en plus en rajoute avec cette désinvolture incroyable ? J'avoue que soudain, j'ai envie de la rencontrer. Car elle vit encore, ce n'est pas *possible* autrement.
Aujourd'hui, elle doit avoir... quatre-vingt cinq ans. Quatre-vingt cinq ans ! Une très vieille dame. Alors que madame Perón Fernandez a quatre-vingt-seize ans. Une très vieille dame aussi. Pas du tout pareil ? Bah, moi, je n'en sais rien, comment distinguer de vieilles rides à onze ans près ?
Nom de Dieu.
Je le sais, et je ne me l'ai pas encore dit. Je le sais, je le savais !
On sonne à la porte.
On sonne encore à la porte. Je réagis cette fois. Je vais ouvrir : Guillaume sourit devant moi, derrière lui il y a Michel.
-- Ok beau-frère, dit celui-ci en passant devant : j'ai appelé Aurore et elle m'a dit : il a besoin d'aide. J'ai pas eu besoin de meilleure raison pour venir. Aurore, c'est l'aînée, c'est la *boss*.
-- Il a appelé ici, t'étais pas là, renchérit Guillaume. Maintenant, explique-lui, exactement, ce que nous sommes l'un pour l'autre parce que moi, j'ai pas réussi...
-- Brouf ! Il le faut ?
-- Il n'y a que toi qui puisse le faire, non ?
-- Non, je viens de le réaliser, il n'y a sans doute qu'une seule personne qui puisse le faire. Ta grand-mère, Guillaume. Qui n'est pas ta grand-mère, Michel, comme je l'ai cru longtemps. Disons que vous seriez des petits cousins par alliance d'adoption...
-- Ok, je n'y comprends rien.
-- Moi non plus.
-- Ok, c'est là la raison, pourquoi nous sommes là. Alors, qu'est-ce qu'on fait Ludovic ?
Ne sachant pas trop, et parce que j'ai besoin de temps pour réfléchir, je les installe à trier les photos et les documents que je viens de survoler.
-- Vous enregistrez ici, ou là. Si vous pensez que c'est mieux autrement, faites. Moi, je vais manger, je serai dans la cuisine.
J'y emporte mon carnet papier et mon téléphone portable. Putain, merde, putain de nom de Dieu. Nom de Dieu, j'ai trouvé, c'est là où j'en étais. Nom de Dieu, c'est elle ! Je l'ai vue ! La saleté déguisée en sainteté ! Le rôle qu'elle jouait, la fille au lieu de la mère, la mère au lieu de la grand-mère, l'adoptée remontant d'un cran dans la filiation !
Et moi, tout gentil et timide à Bermeo, janvier 2015 : elle m'embobine, je ne vois rien, me promet de l'argent, c'est ok pour moi, me liste des gens comme étant ses enfants, ses petits, ok, je note ! J'encaisse ! Je suis con.
Ah, j'en faisais le fier lorsqu'il s'agissait de défendre l'éthique ! Une fois licencié, sans repère, sans ligne : tout est à acheter, moi le premier.
Bien, c'est fixé, la situation est simple : entre 1955 et 2015, Charlotte a pris l'identité de Mercedes Perón Fernandez. Celle qui m'a contacté, celle qui me paye, celle qui a tout monté, c'est Charlotte ! Ma commanditaire, c'est elle ! Celle que je cherche désormais, l'unique objet de ma concentration, c'est elle ! Pourquoi ? Je deviens fou : à quatre-vingt-cinq ans, poursuivre un je-ne-sais-quel arrangement et toujours jouer avec les gens, décider que quelqu'un, sans qualification sans renommée particulière va devoir suer à remonter des pistes de vies ? Je réalise le *passage du temps* en ce moment de révélation, alors que l'automne et les feuilles roulent, que les militaires sont dans les rues de Paris et que je pense à Aurore : cela n'a aucun sens, ou trop de sens.
On frappe à porte de la cuisine.
-- Ludovic ?
-- Quoi !
-- Tu as de la visite, sur l'ordi, en visio. Nous, on sort prendre un café.
Je quitte la cuisine. Achille a la tête baissée et je distingue derrière lui un haut de siège d'avion de ligne.
-- Allo, Mattéi ? Mais où allez-vous ?
-- Hein ? Ah ! Quai de la Rapée, Paris...
-- Et pourquoi pas Belgrade ? Je croyais que c'était là le nœud, le lieu de nos prochaines découvertes décisives ?
-- Écoutez, cher Ludovic, le passé, il faut le remettre à sa place. Le passé n'est plus notre préoccupation majeure, n'est-ce pas ? Vous ne semblez pas très inquiet mais : nous avons quand même deux vieilles femmes sur qui veiller, non ? Vous n'êtes pas d'accord ?
Je suis abasourdi alors je choisis la provocation :
-- Deux ? Ah non, je n'en connais qu'une mais je ne sais pas laquelle ...
-- Me voici en approche de Roissy, mon cher. À tout à l'heure !
On sonne à la porte.
On sonne encore à la porte. Je réagis cette fois. Je vais ouvrir : Guillaume et Michel Ponti sourient devant moi.
-- Putain mais merde !, prenez une clé !
-- Hey, beau-frère, vous êtes sur les nerfs, non ?
-- Vos gueules ! Tout le monde au lit, j'ai besoin de réfléchir !

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title: 24 novembre 2015
date: 2025-09-02
keywords:
- Nanowrimo
- relu
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Je me réveille à l'odeur du café, je n'ai dormi que la fin de la nuit. Tout a dérapé, j'ai envie de tout envoyer promener. J'arrive furieux dans la salle, je renverse ma tasse, jure, suis presque à pleurer.
-- Hé : stop !
Guillaume me prends aux épaules et, là, je ne peux plus bouger. Dis-donc, elle est où la vioque ? Réfléchis ! Là, tout de suite, réfléchis !
Je m'exécute. Cop21, hôtels bookés, pas de facilité de déplacement, quatre-vingt-cinq ans, BnB exclu, discrétion hors capitale mais capitale accessible.
-- D'accord.
Je retourne dans la cuisine et j'appelle Jeff.
Jeff ? Je suis sûr que t'es chaud pour une visite du Perche à nouveau ? Je t'envoie des touristes.
J'explique et je raccroche.
-- Hey les gars ? Voici les clés de la voiture, parking B, place 37. Filez, filez maintenant, je vous appelle pendant que vous êtes en route : allez voir Jeff.
-- Jeff ?
-- Je vous expliquerai. En attendant, rentrez le lieu-dit Magueuze dans le GPS. Allez, go, c'est parti !
Ils claquent la porte en sortant. C'est un vrai soulagement pour moi. Exagérer, l'*impression* d'exagérer ? Je retourne à la salle de bain. Je prends mon téléphone et mon carnet, plus l'ordi pour en cracher du streaming. Le son sanitaire me fait du bien, je relis et redis à haute voix toutes mes fiches. Je corrige les incohérences.
J'y passe des heures puis j'ai un coup de barre. La perspective de me couler un bain mapparaît la seule chose justifiée, une sorte de récompense que le monde, l'univers, ses anneaux, ses lunes et ses trucs en fusion *me doivent* en ce moment précis de l'histoire du cosmos.

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title: 25 novembre 2015
date: 2025-09-01
keywords:
- flicaille
- fiche S
- Achille
- relu
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Ce matin est l'apaisement. Mon esprit me semble en ordre, je suis reposé.
Mais on sonne à la porte.
On sonne encore à la porte.
Je réagis cette fois. Je vais ouvrir : Achille Mattei me sourit très largement. Mais, derrière lui, quinze gendarmes ont les casques rabattus et
je n'y puis dès l'abord discerner d'émotion,
sauf leur honneur.
Et malgré tout, *tutti quanti* et toute chose étant égale par ailleurs n'est-ce pas ?, mais je vous en prie,
Vous poussez un individu, un membre de ma famille, un membre de Schengen... et vous, ça va ?
non merci,
pas dans la gueule, je n'ai pas une si bonne assurance que ça,
voilà. Ok, voilà, c'est ça, voilà. Oui ?
oui. Non ?
non. Ok ?
Euh, oui.
Etc.
Je ?
Non.
Bon.
Etc. ? Etc.
Ok.
Bon, ben faites comme chez vous, hein ?
Ah, oui ?
Non ? Si ?
Ah quand même...
>"Le décret déclarant ou la loi prorogeant l'état d'urgence peut, par une disposition expresse, conférer aux autorités administratives mentionnées à l'article 8 le pouvoir d'ordonner des perquisitions en tout lieu, y compris un domicile, de jour et de nuit, sauf dans un lieu affecté à l'exercice d'un mandat parlementaire ou à l'activité professionnelle des avocats, des magistrats ou des journalistes, lorsqu'il existe des raisons sérieuses de penser que ce lieu est fréquenté par une personne dont le comportement constitue une menace pour la sécurité et l'ordre publics."
>Loi du 20 novembre 2015 portant prorogation de l'état d'urgence.
-- Comment vous dites, dans le cul ? Vraiment, je veux dire : dans *mon* cul ?
Le flic en civil, officier de police judiciaire, m'a montré la lettre du préfet. Vue « la gravité de la menace terroriste sur le territoire national », patati et patata, « il existe des raisons sérieuses de penser » que, chez moi, « peuvent se trouver des personnes, armes ou objets susceptibles dêtre liés à des activités à caractère terroriste ». Vlan, vous l'avez dedans, m'a-t-il donc dit.
-- Vous êtes bien monsieur Ludovic Tuillier ? Vous avez une pièce d'identité ?
-- Dites moi, je croyais que les journalistes était protégés ?
Il regarde autour de lui :
-- Tiens, on est dans un journal, ici ?
Et puis :
-- Vous avez une carte de presse ?
-- Non, pas cette année. Mais on peut être journaliste sans carte de presse !
-- Bon, ben vous pourrez toujours réclamer au tribunal. Et à ce propos, voici également votre assignation à résidence. J'espère que votre frigo est plein.
Je lis sur le papier : « Interdiction de quitter Paris, obligation de pointer trois fois par jour au commissariat et de rester à domicile de 15 h à 10 h, et ce jusquau 12 décembre. »
-- C'est lié à la COP21, veut bien me dire, sur le ton de la confidence, l'officier. À vos voyages, vos contacts, tout ça... Tout compte vous savez...
-- Mais c'est absurde ! C'est sûrement une erreur !
-- C'est vous qui le dites...
-- Ok. Ok. OK.
-- Ces fringues, ce matelas ? Il y a quelqu'un ici ? Vous hébergez quelqu'un en ce moment ? Un touriste, un migrant, un militant ?
Je décide de me taire.
-- Ou c'est juste un plan cul pour la nuit, hein ?
Il se tourne alors vers Achille qui s'est tenu à l'écart tout ce temps, près du gendarme qui se tient à la porte, barrant toute sortie.
-- Et vous ? C'est vous qui logez ici ?
Achille Mattei ne répond pas. Il fait la moue et secoue les mains.
-- Vous êtes muet ?
-- *Non comprendo questo voi dite !*
-- Hein ?
-- *Non comprendo questo voi dite ! Sono italiano...*
-- Dites donc, c'est cosmopolite chez vous, hein ? Allez, vos papiers !
Je sais très bien qu'Achille comprend en gros ce que lui dit l'officier en civil. Mais, je ne pense pas qu'il va se montrer collaboratif. J'esquisse mon premier sourire depuis longtemps, en détournant la tête.
-- *Fascisti ! Conosco i vostri metodi, sono dovunque lo stesso, in tutti i paesi dove la polizia fa la politica !*
Il dit ça d'un ton banal, comme s'il expliquait tranquillement à une vieille dame dans la rue le chemin à suivre pour allez à la Poste. Il teste ainsi les flics et leur compréhension de sa langue. Pas de réaction. Encore un coup :
-- *Mascalzoni, figli di pute...*
Rien, comme une lettre à la poste, justement. Alors le voilà qui se lâche, l'Italien, il en rajoute à rouler les "r" et à parler vite, agitant les mains en tout sens, roulant les yeux pour faire croire qu'il est impressionné et effrayé. Tout le contraire de ce qu'il dit :
-- *Fascisti ! Fascisti, figli di pute ! Vi riconosco, quando si conosce di ciò uno solo li si conosce tutti! E quando dico uno, no, l'engeance si sposta in gruppo, in orda, per proteggersi e credere si più forte! Ho letto tutte le vostre cronache in tutti i paesi, dell'ovest all'est, ho letto tutti gli annali delle vostre malefatte, delle dittature alle democrazie, socialisti o reazionari, ho fatto la storia delle vostre logiche poliziesche che tutto partono di un punto, di uno solo, l'unico: l'impunità! Impunità per l'ordine! Slogan di ogni periodo nefasto e nero. Terrore: la violenza viene sempre di accesso dell'ordine e dello stato. Ah!, si può ancora sognare oggi di una polizia anarchica! È il sogno che uccidete, signori i *gendarmes*! In questo momento in Francia come trent' anni fa in Italia, niente, non apprendete niente altro che ad instaurare lo* shock and awe *come la vostra sola risposta a tutto nessuno che non si crede ridotta a niente, all'anonimo, "Società di consumazione a base di chepì, Prestigio dell'uniforme fesseria sotto tutte le sue forme!" "La tua grande bocca, testimone, ti ha avuto torto di chiuderla, Sii fidarsi della tua polizia, ha eseguito!"* *Trust* *io! I tempi scuri ritornano, travestiti e mascherati in Marianne! Oh profeti, profeti liberi!, si non vi è ascoltati quando eravamo alla calma, nella comodità dell'aria condizionata... Adesso, così vanno il razzismo e la polizia, mano nella mano! Temete il tempo dove si baceranno sulla bocca, in un bacio di morte!*
P... de tirade ! Je n'ai pas tout saisi, sauf une chose : il s'est moqué très ouvertement des pandores et ceux-là n'ont pas bronché.
Après cette épisode délicieux, les policiers en tenue se sont mis à fouiller mon bureau. Sans violence, plutôt délicatement je trouve, c'est gentil de leur part. Ils mettent de côté des dossiers, sans doute pour les emporter ? Je ne sais pas, je ne suis pas un habitué des procédures. Deux d'entre eux, portant des sacs à dos, prennent en photo, de façon systématique, les tranches des livres de ma bibliothèque. Un silence occupé s'installe dans l'atelier, tout le monde est au boulot, technique, pro, sans fébrilité. Moi-même je me coule avec douceur dans le rôle du perquisitionné, du suspect, du repentant, de l'appréhendé. Mes épaules s'affaissent, ma tête se baisse et, surtout, se vide : comment faire désormais, alors que je vais être coincé ici ?
Qui est la taupe ? Qui a fomenté cela ? Qui a eu le bras assez long pour toucher le préfet de police de Paris ? Qu'ai-je fait ces derniers mois, à part voyager, qui aurait alerté les autorités ?
Puis-je un seul instant penser que Mercedes Perón Fernandez ou Charlotte, ou un autre quelconque membre de leur famille ait pu, soit par malveillance, soit par intérêt, voulu me stopper dans mon élan ? Je repense à toutes mes mauvaises sensations des semaines dernières, quand l'impression était claire en moi qu'une ombre, loin de se dévoiler à mesure que je découvrais des éléments nouveaux, s'épaississait au contraire et m'encerclait, noire, comme entoure de sa cape le meurtrier sa victime le soir dans une rue du Paris apache. Il faudrait que j'en reparle à Aurore qui, hier matin encore me rassurait. Au moins est-elle hors de cause : si un personnage de cette histoire est franche, c'est bien elle. D'ailleurs, je l'aime.
Curieux cheminement de pensée que suggère ou provoque l'état d'arrestation ! Qu'est-ce que ce doit être que les dernières minutes d'un condamné à mort ! Un tourbillon. Le roman que personne n'écrira jamais, le témoignage ultime des sociétés dégénérées qui condamnent plus qu'elles ne libèrent.
Et pendant ce temps, ça continue. C'est interminable. Je sens dans mon dos et à travers la fenêtre le soleil courir sa fin d'après-midi. Sa couleur orangée atteindra la surface mat des tenues de combat mais elle y sera absorbée par le noir des uniformes, imperturbable, couleur neutre dans le sens où elle les neutralise toutes. Bien sûr que je pourrais nuancer l'affirmation en évoquant les moyens de reproduire la couleurs, soustractif ou additif, l'œil s'en foutant d'ailleurs éperdument, excité ou non. L'œil pense, mais à quoi ? Qu'est-ce que je m'ennuie ! Je ferais bien une sieste, messieurs, je vous laisse, soyez sympas, ne claquez pas la porte en sortant, merci. Moi, j'ai mieux à faire, il faut que je prenne des forces pour finir cette histoire, mon dossier, mon financement, mon boulot, ma recherche de la *vérité de novembre* (ceci ferait un excellent titre de roman).
Ah, ça bouge un peu : les deux gendarmes plus « techno » que les autres s'approchent de mon ordi. Ils ont des yeux un peu tremblant, ils jaugent la bête. Ils consultent dans leur archive cérébrale de *geeks* la marque, l'année, le modèle, donc système d'exploitation, mémoire, indexage, CPU et tout le reste. Évaluent d'un coup dœil si j'ai pu ouvrir, dévisser déjà, comprendre, changer des pièces, truander le truc, améliorer le bousin, le rendre invisible ou, plus dangereux encore, illisible.
Ils sortent de leur sac quelque chose qui a l'apparence d'un gros disque dur externe. L'un des policiers redémarre l'ordi, branche pendant la procédure l'outil sur une prise USB et attend tranquillement, les bras croisés -- ses coudières de sécurité le gênant visiblement pour ce faire. Quelques minutes de cinéma : par réflexe, tout le monde -- moi, le civil, les soldats et même Achille Mattei -- fixons l'écran. Des animations colorées agrémentées d'apparitions de logos divers et de plages d'attente angoissantes (*Please, wait, 15 % sur 100 %*).
Et puis leur ingénierie se lance, l'écran devient noir. Après quelques secondes, les deux flics rigolent et commentent :
-- *OK ! Good game !*
-- Pas même un poil de crypto, c'est *cool*.
-- Et *Windows*, nickel.
Je m'étonne mais apparemment, les mots de passe n'ont aucunement le pouvoir de les impressionner. Dans ma tête, j'essaye d'imaginer le contenu de mon PC, sans y parvenir. Il doit y avoir trente-six mille photos, trente-six mille adresses ou contacts, trente-six mille historiques de je ne me souviens même pas de quoi. C'est cela même le plus troublant, au-delà du fait que j'ai l'impression qu'on me passe au scanner et qu'on me pille : *le fait que moi-même je ne sache plus*. Quel est donc ce pouvoir qu'ont ces boites pour nous voler notre mémoire ?
-- Monsieur Tuillier ? Apparemment, vous avez pas mal de documents *storés* en ligne. Il me faudrait le mot de passe pour les rapatrier.
Ce mec, en plus de porter un uniforme que je juge indû, a employé un anglicisme, un barbarisme. Vendu ! Je m'entends répondre :
-- Je ne le connais pas.
-- Comment ça, vous devez pourtant, c'est votre poste.
-- Non. C'est mes nièces ou mes neveux qui font ça pour leurs copains, je ne sais pas, je les laisse faire, vous voyez ?
-- Oui, je vois très bien. Jeannot, tu peux noter ce que monsieur Tuillier vient de nous dire ? Merci. Monsieur, cela peut être retenu contre vous, rapport à Hadopi, vous voyez ?
-- Non, pas bien.
-- C'est pourtant simple : vous êtes sur la route responsable de votre véhicule ? Sur Internet, vous êtes responsable de votre ordi, voilà. Ordi = véhicule, que vous conduisiez vous-même ou pas.
-- Je n'ai pas mon permis de conduire. Je vais en taxi.
Il veut répondre mais se coupe lui-même. Petite victoire ? J'ai eu le dernier mot. « Les prochains seront devant le juge », aurait-il pu dire. Mais il ne l'a pas dit. Il ne l'a pas dit, fasciste !
-- Chef ! Un téléphone portable dans les toilettes !
(Autre bon titre de roman, me dis-je *in petto*.)
-- Monsieur, vous le cachiez ?
-- Ah, oui bien sûr. Je cache beaucoup de merde dans les toilettes !
-- Oh, ça va. Je fais mon boulot, moi.
-- Hé bien moi, je ne le fais pas, précisément.
Je m'étais juré de me taire mais non. Plus fort que moi, comme pour ce qui déborde d'une enquête, j'y vais quand même -- sauf que je ne suis pas flic. Jamais. Il ne m'amadouera pas le gendarme, jamais.
-- Allez, tout est copié. On y va.
-- Bon, alors monsieur Tuillier, *ravi d'avoir fait votre connaissance* et puis *à la prochaine peut-être ?*
-- Vous donnez dans l'humour ?
-- Bah !
Et ils s'en vont. Sans claquer la porte, comme des visiteurs du soir. J'entends quand même leurs bottes lourdes dans le hall et sur le trottoir, leurs blagues, leurs propos badins (« Tu fais quoi ce soir ? Ah, m'en parle pas ! Moi, je vais à l'Opéra. Non ? Ben oui. *Tanhauser* ou *Antigone* ? Et toi, t'en penses quoi du dernier Bartabas ? Ce soir, je promène Bonbonne. Ta femme ? Non, la bouteille ! Ah, ah ! »).
-- *Sympatico la Francia, si* ?
Je reprends pied, mais bon dieu que c'est dur. Ma rage, mes pensées politiques -- je souffle fort --, ce sera pour un autre jour. Maintenant, il faut improviser avec. À ce moment, la porte s'ouvre à nouveau, et entrent timidement Julie et Solange.
-- C'est pour une autre perquisition ?, blagué-je timidement.
-- Nous sommes tous avec vous, Ludovic.
-- Oui, #noussommesLudovic !
-- Que vous êtes cons !
Je me lève, j'ai le sourire. Comment faire autrement ?
-- Allez, tiens, tout ça, ils ne l'ont pas emporté !
J'ouvre la porte du placard et, entre les dossiers et de vieux fringues, quelques bouteilles de vin se stockent et s'embellissent d'année en année. Je les sors toutes :
-- Tournée générale !

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title: 26 novembre 2015
date: 2025-08-30
keywords:
- fiche S
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La nuit s'installe et l'atelier -- je ne parle plus de *mon* atelier, nous y sommes quatre -- s'organise en PC de combat. Je n'aime pas trop cette expression, disons en îlot d'action. Un *camp* dans le sens où les jeunes emploient désormais ce vieux mot. La bande hétéroclite est formée par Achille Mattei, Solange, Julie et moi-même. Au téléphone, par haut-parleur, Aurore nous parle quand elle le souhaite du fond de son lit à Lariboisière. Le récit de la perquisition l'a rendue hystérique, elle a appelé l'infirmier qui lui a administré un cachet. « Les loups sont ici », criait-elle. L'assignation à résidence, qui nous empêchera de nous voir toutes les prochaines semaines, à moins que je parvienne à faire casser la décision du préfet, ne l'effraye pas : « Nous ne sommes pas vus pendant toutes les années ou nous ne nous connaissions pas : que sont quelques jours après ? »
Je me suis chargé de faire les présentations. Pas simple, mais ces personnes sont simples, elles : elles acceptent la situation.
De l'autre côté de ma frontière désormais -- la porte de chez moi --, il y a normalement Jeff, Guillaume et Michel qui fouillent Sainte-Anne-la-Forêt et Magueuse pour trouver, si tout est comme je l'ai imaginé, Charlotte.
Et je me pose cette question : où est le commissariat ? J'ai pour l'instant vécu toute ma vie de citoyen sans *jamais* mettre les deux pieds dans un tel endroit... On y fait quoi ? Est-ce salubre ? Les gens y sont-ils méchants ? Vais-je devoir porter des menottes ? Brrr…
On sonne encore à la porte. Le courage me manque. Julie va ouvrir, « Je sais qui c'est ! »
Janis Trouvé arrive de Blois, à peine une heure de train. Sa mère Nathalie lui a intimé l'ordre de venir :
Pour vous aider point du vue recours et relations à la police.
Solange m'a préparé un truc à boire, une potion. Aurore me sourit dans la visio. Rien n'est si grave me dit-on et toute une famille est là pour moi…
Je me dirige vers mon matelas mais mon ordi bippe. Pas rancunier du viol qu'il a subit, mon ordi m'appelle ;
Ludovic, vendredi aux Deux Pintes, je sais que vous connaissez ? Charlotte Perón Fernandez.

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title: Aurore Ponti
date: 2025-11-29
keywords:
- nanowrimo
- Ludovic
- relu
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*Aurore Ponti est née le 28 avril 1970, à Nice, première née de Sócrates et d'Olga Ponti (elle de son vrai nom Evguénia Kovalia Abalakov, Olga étant son nom de résistante qu'elle a souhaité garder ensuite).*
*La première fois que je rencontre Aurore, c'est chez elle, dans un appartement rue de Chine à Paris. Elle ne va réellement pas bien, respire mal et fort, elle est sans arrêt courbée en deux, la tête face au sol. Elle s'excuse, me dit qu'elle aurait parlé volontiers de sa famille puisque je m'y intéressais. Je n'insiste pas, lui indique mon numéro de téléphone portable. Quelques semaines plus tard, j'ai ce message : « Je suis à l'hôpital Lariboisière. Venez m'y voir là. Apportez de quoi noter, je ne pourrai pas, peut-être, parler longtemps... Mieux vaut faire ça maintenant, après je ne sais pas... On verra... »*
Je la rejoins donc dans l'après-midi du mercredi 14 octobre. Je sors un caméscope qu'un cousin m'a prêté.
On m'entend sur l'enregistrement m'en excuser : je ne sais pas bien me servir de mon téléphone portable comme enregistreur, je ne suis pas sûr de moi. Je promets d'orienter le caméscope vers un coin anonyme de la chambre.
-- Non, laissez, filmez, répond-elle. On ne sait jamais...
Je ne comprends pas pourquoi elle dit cela mais j'acquiesce, cela vaut autorisation. J'annonce le top de l'enregistrement.
À l'image, d'abord, un fantôme, un squelette, une femme malade debout derrière un lit d'hôpital. Image brusque et terrible. Elle choisit de s'asseoir et de remonter les draps sur ses genoux. Elle met un pull en haut, regarde à nouveau l'objectif.
En son off, on m'entend marmonner. Je ne sais pas trop quoi dire, je pense d'abord l'interroger sur ses enfants, si quelqu'un va venir la voir, tout ça. C'est nul, je le sais. Heureusement elle n'a pas entendu et pense que je peste contre le caméscope. Je choisis finalement de me taire afin de lui laisser toutes les portes ouvertes, à elle. Il y a un silence. Puis elle attaque :
-- Bon, j'ai fait un peu des conneries, j'ai vadrouillé pas mal et... je ne me suis pas souvent couché de bonne heure. *(Elle rigole et elle tousse).* J'ai bu beaucoup et me suis drogué aussi à certains moments. Et puis j'ai eu deux enfants, ça a été difficile. Aujourdhui je suis malade, vraiment malade, c'est une nouvelle étape dans ma vie. Je crois que je suis plutôt bien sinon. Je...je n'aurais pas été capable dans ma vie ancienne de répondre à vos questions je crois. Je ne suis pas très « famille ».
Elle tousse un peu. Elle ajoute :
-- Je suis malade, mais sobre et clean. Et puis seule aussi, mais ça ne compte pas vraiment. Bon allons-y, que vouliez-vous savoir en gros ?
On m'entend répondre la fable que j'ai décidé de faire croire à presque tous et toutes. Celle d'entretiens préalables à un documentaire sur « des gens », une cohorte choisie par des sociologues de l'École des hautes études en sciences sociales, comme un repérage pour la télé. Qu'en général, je reste un peu plus de temps avec les gens, qu'il y a un dossier à remplir mais que là... Je bafouille et marmonne à nouveau, on sent que j'aurais pu trouver mieux.
Ça passe, elle ne relève pas.
-- Ah, je pensais que c'était quand même des histoires de famille. Je me souviens, lors de ton premier contact, on avait évoqué ma place daînée. Euh... Je suis plus à l'aise à tutoyer, est-ce que je peux ?
-- Pas de souci, à condition que moi je puisse continuer à vouvoyer.
-- D'accord. Oui, je suis laînée de deux frères, une sœur, d'un cousin et d'une cousine. T'as des frères et sœurs, toi ? C'est l'enfer, non ?
Elle rigole et elle tousse.
-- Allez, sérieux : je n'ai pas de super mauvais souvenirs de mon enfance, mais pas vraiment des jours enchantés non plus. Mon père était rude. Il avait été élevé jusqu'à l'adolescence par son père seul, ma grand-mère étant partie alors qu'il était tout petit. Il n'attendait pas grand-chose de moi je crois et peut-être qu'il voyait déjà en moi une femme, bientôt une mère qui pourrait elle aussi quitter ses enfants. Il était prudent sur les gens, sceptique sur les capacités des êtres humains à donner et à être fidèle. Il a vécu comme un ours, dans son imprimerie. Alors, moi...
Aurore Ponti quitte soudain le lit, se mettant debout, elle poursuit :
-- Alors moi je descendais quand je pouvais sur Nice faire du skate avec des copains. On n'y passait des après-midis entières à faire des descentes, des courses, des figures. J'adorais ça, on mettait des protections à la fin parce que ça cognait bien quand on tombait.
-- Et c'était quoi l'état d'esprit, alors ? Votre état d'esprit ?
-- Rouler, écouter du rock, c'était pareil de toute façon. Il n'y avait que ça. On ne se parlait même pas beaucoup avec les copains, on ne se connaissait pas vraiment : rouler suffisait. Être sur la planche, c'est tout... As-tu vu *Rouli-Roulant [1]* ? C'était exactement ça. On était considéré comme une bande, comme des loulous, comme des dangers alors qu'on ne faisait que jouer avec la rue et avec la vitesse. Je restais toujours tard et, souvent, j'étais la dernière. Je devenais un peu bravache et il m'arrivait de rouler encore une heure toute seule, pour prouver que je n'avais besoin de personne et... être bien sûre de l'engueulade en rentrant.
Elle sourit. Elle tousse encore, essaie d'aller vers la fenêtre. Je dois tourner et replacer la caméra. Pendant ce temps-là, Aurore Ponti rate un pas, bouscule la petite table et manque de s'affaler, je la rattrape. Je l'assois dans le fauteuil sous la fenêtre. Je me rassois aussi. Nous nous regardons tous les deux, puis instinctivement la caméra qui enregistre : comme deux enfants pris en faute de trop bouger. Nous nous regardons, nous rions. À l'image, une gêne a manifestement disparu entre nous.
Mais ses mains tremblent, ses yeux roulent, elle déglutit plusieurs fois : la chute l'a secouée. Je lui prends la main et lui demande si elle veut s'arrêter, comment elle se sent, là.
-- ça roule... ça roule ! J'en ai vu d'autres. Mais, une fois qu'on dit ça, hein ? Un jour, ça change... Bon.
Quelqu'un entre à ce moment dans la chambre. C'est un docteur, un infirmier ou un interne : madame Ponti, il faudrait vous reposer maintenant. Monsieur, si vous voulez bien, etc.
J'arrête la caméra.
****
*Après cette première entrevue, je ne me sentais pas abattu. Les rires nous avaient fait du bien et cette personne-là, Aurore, en avait à revendre. Il me faudrait l'interroger là-dessus la fois suivante. Je m'étais promis d'en faire un portrait physique.*
Aurore est grande et fine. Elle a des cheveux clairs, pas tout à fait blancs encore, qui ont pu être châtains, ou alors qui ont dû être souvent teintés. Ses cheveux sont mi-longs (aux oreilles), laissés naturellement ébouriffés. Les yeux d'Aurore, ce soir-là, n'étaient pas pétillants, ils manquaient paradoxalement de larmes pour briller. Je n'en avais pas noté la couleur. Les pommettes, assez discrètes, marquent quand même le haut d'un triangle qui, jouant légèrement au creux des joues, pointe au menton. Des lèvres fines, abimées, qui ont dû elles aussi porter du maquillage, elles sont nerveuses et en mouvement, animant tout le bas du visage. Il n'y a pas de jeu coordonné entre les yeux et les lèvres quand Aurore s'exprime : c'est troublant, on dirait deux sœurs siamoises qui s'occupent chacune à une activité différente.
Autour de cette bouche, de très nombreuses ridelles : cette bouche a dû souvent pincer des mots, retenir des expressions, serrer des reproches. Des rides plus profondes bougent sur le front et sous les yeux.
Le cou est abimé, malade, maigre et réduit à la solidité des os et des tendons. Les épaules ont gardé une élégance et une certaine rondeur musclée. Les seins sont discrets. Tout le bas du corps, si on excepte le faux-pas tout à l'heure dans la chambre, semble être encore en mesure de bien porter le reste, vers la hauteur, vers l'équilibre. Les pieds pourraient, je le pense volontiers, reprendre le skate, des pieds à baskets avec une cheville fine et un coup bien droit, à la grecque pourrait-on dire.
Et enfin les mains, les bras : ils ont été cassés, sûrement. Elles doivent être arthriteuses. Bras et mains bougent cependant avec grâce, avec presque ce que l'on pourrait qualifier de *lenteur*. En regardant Aurore entière, je me dis qu'elle s'en est servi, beaucoup, de ces bras, qu'ils ont sûrement serrés plusieurs dizaines de personnes, ici bas.
[1]: https://www.onf.ca/film/rouli-roulant

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title: 27 novembre 2015
date: 2025-08-29
keywords:
- fin
- relu
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> Adieu, soleil, mon œil est étoupé !
>
> Ronsard.
Aux premières heures, je suis passé au commissariat pointer. Janis a déposé en même temps un document, une copie du recours au tribunal administratif qu'il a rédigé la nuit. Lorsque nous sommes rentrés, l'atelier était complètement rangé, le frigo débordait de produits frais du marché. Mon bureau avait été complètement débarrassé et seul mon ordi était posé dessus, chaud, ouvert, une simple fenêtre avec dedans mon rapport d'enquête.
On m'a conduit devant, calé sur la chaise comme un condamné. « Condamné à la machine à écrire, Ludovic. » Quelqu'un a posé un café à ma droite tandis qu'une voix continuait d'expliquer :
-- On a tous besoin de savoir. La commande était : un rapport. La nouvelle commande est : la vérité. Au moins que tous les protagonistes de cette histoire aient une vision commune !
J'ai protesté :- Mais non ! Je suis coincé chez moi, ma commanditaire est en vadrouille, ou morte, je ne sais plus. Je ne peux plus rien faire ! Tout est annulé !
Mais Aurore qui est en visio me dit de son lit de Lariboisière :
-- C'est fini pour toi, Ludovic. Désormais, ce n'est plus à toi de jouer, tu n'es plus que le secrétaire de l'histoire, tu n'as plus rien à faire qu'écrire, tu n'as plus de rôle actif : le récit va finir et tu vas l'écrire *sous sa dictée*.
****
C'est d'abord Achille qui explique :
-- Madame Perón Fernandez a disparu de l'entourage de Tito peu après 1960. La photo d'archive de la rencontre avec M. Joxe, en 1965, est tout à fait exceptionnelle. Je pense qu'il s'agit de sa dernière apparition publique. J'ai retrouvé son nom dans les registres d'un institut de santé à Zrenjanin, sur la rivière Begej, dans l'actuelle Serbie. Elle y a fait des séjours réguliers jusqu'en 1967, de plus en plus longs, le dernier sous le nom de Mercedovna Fernandovics. Il faudrait aller sur place un jour : dans les archives, il est fait mention d'un paquet de lettres qui lui furent adressées. Une partie d'entre elles sont encore cachetées, arrivées à des périodes où elle n'était pas là sans doute, ou sans possibilité de les lire. Dans la base documentaire, je retrouve un expéditeur de ces lettres assez régulier, il s'agit d'Amoro Mattéi, à partir seulement de 1965. J'avoue que j'aimerais bien les lire, ces lettres de mon grand-père ! Je vais prévoir un voyage : qui viendra avec moi ? Monsieur Tuillier, pourrez-vous convaincre Mentor de me servir de guide ? Il faudra alors ajouter un chapitre à votre saga…
Je lève la tête, l'air interrogatif.
-- Mentor m'a toujours reproché mon inaction, mon refus de m'engager, qui était pour moi une position éthique, et que lui pensait être une indifférence coupable, une trahison, un confort de néo-Européen. Lui se sentait slave et d'Orient, concerné par défaut par cette guerre : il est retourné là-bas. Je n'ai pas l'impression qu'il y mène une quelconque guerre, pourtant.
Si, une nouvelle transfrontalité, je lui réponds.
Ce sont ensuite Solange et Julie qui me dictent leurs pensées :
Solange : -- Savoir que ma mère est toujours vivante, qu'elle est toute proche, ça me fait quelque chose, évidemment. Qu'elle s'appelle Mercedes ou Charlotte, ça n'a pas beaucoup d'importance. Je dirais même que tout cette histoire m'apparait très irréelle, j'ai du mal à comprendre qu'elle me concerne. En fait, elle ne me concerne pas : je crois que dans la famille, à part vous mon ex-neveu italien qui êtes historien, le passé ne nous parle pas, c'est une chose morte.
Julie : -- Oui, c'est vrai ! Jamais je n'ai entendu ma mère Nathalie se plaindre de la disparition de sa mère. Si douleur il y a eu, elle n'a pas passé la barrière de la génération suivante. Cette branche de la famille était tout simplement muette, comme morte : c'était comme ça. Aujourd'hui, je découvre les fantômes qui envahissent la « famille » ou en tout cas ce qu'on présente comme telle sur le papier ! J'ai l'impression de lire un roman, pas de le vivre.
Solange encore : -- Si je vois bien sur l'arbre généalogique dessiné ici, je gagne deux cousins germains : Stefano, mort, et Josef dit "Tito" et un neveu Ernest. Génial... Branche morte, oui. En plus, en termes de cousins, ce sont plutôt des demi-frères, non ? Bah !, c'est compliqué. Heureusement qu'on ne croit pas à la psycho-machin-chose familiale ! Nous serions toutes folles et fous à cette heure...
****
Deux téléphones sonnent en même temps, le mien et celui de Solange. Je tends le mien à Julie, et j'écris : Guillaume et Michel sont en route vers Saint-Anne, ils ont dormi cette nuit dans un motel à Vendôme. Pilotés par Jeff, lui qui ne comprend rien, ils seront à l'heure au rendez-vous. Julie lui explique avec ses mots à elle, et ce n'est vraiment pas plus mal :
-- Je suis la nièce de "Tito", l'homme dont on vous a parlé longuement lorsque vous êtes allé aux Deux Pintes. Plus exactement, je découvre que je suis la nièce d'un oncle dont j'ignorais tout jusqu'à hier. Mais bon, passons : je découvre aussi que ma grand-mère, ma nouvelle grand-mère, la mère naturelle de ce Tito pourrait être en ce moment avec lui. Or, et j'en termine, cette dame a mis tout le monde en branle, pour une raison inconnue, et nous souhaiterions qu'elle se manifeste enfin.
Et Solange de blaguer : On nous a promis de passer à la télé si tout ceci allait bien. Alors, faites-en sorte !
Elles éclate de rire en me tapant l'épaule. Je rougis. Elles expliquent aux autres. Je tape dans ce compte-rendu que je rougis. Julie poursuit :
-- Alors, Michel est le petit-fils de la dame Perón Fernandez dont on pensait jusqu'à hier qu'elle était la mère de Tito mais en fait, non. Guillaume est mon cousin, nous sommes les petits-enfants de la même dame mais en fait non, de sa fille adoptive qui a emprunté son identité. Vous suivez ? Allô, allô ?...
Désormais, tout résonne dans l'atelier : une demi-douzaine de téléphones portables et d'ordinateurs servent qui de radio, qui de télé. Mon ordi, tant bien que mal, sert de régie pour le direct. Des clés USB se branchent sans trop que je sache qui est quoi, le bluetooth crépite, le Wifi sature. Des photos, des films, des bribes de phrases s'accumulent.
Tous ces signaux rebondissent ici et partent vers Sainte-Anne dans le Perche ou vers Lariboisière, peut-être bien même dans les Balkans car je crois qu'Achille à réveillé son frère. Ils parlent tous et toutes fort et vite.
Et moi je chronique, les choses les unes après les autres, sans chercher ni à les retenir pour les ordonner, ni à les comprendre. Il y a soudain un *selfie* des deux cousins Michel et Guillaume, avec Jeff, devant la devanture des Deux Pintes. Je décide d'abandonner les qualificatifs familiaux : que veulent encore dire dans cette histoire les mots cousin, cousine, oncle et tante, fils et fille ? «  Rien n'est plus compliqué de savoir qui sont les enfants de quelqu'un », m'avait averti Mercedes.
Quelques minutes ont passé, un message :
Nous sommes tous les trois en face des Deux Pintes. Nous entrons.
Ils zooment, ils cadrent, ils essaient d'obtenir un plan correct malgré la lumière qui disparaît au moment d'entrer dans le bar. Cet espèce de cinéma est immersif, tous et toutes dans mon bureau ou branchés sur le direct sommes captivés.
La porte clingue, on ne sait pas trop si le bruit provient d'un carillon fêlé ou d'un frottement incongru du métal. Il fait très sombre, plusieurs fenêtres de l'arrière-salle et du fond ont été occultées avec du tissu noir et du papier aluminium. Nous entrons, sans refermer la porte derrière nous. Il y a devant nous un vaste espace, comme si les tables avaient été poussées contre les murs pour un bal de mariage, hier soir. Il n'est pas facile de distinguer la configuration de la salle. Il y a bien le piano à droite de l'entrée, des fringues entassés, le long comptoir sur la gauche, des verres et des bouteilles qui brillent en hauteur, sur les étagères. Mais tout parait plus vaste et inquiétant : sommes-nous vraiment rentrés dans un bar-restaurant, ou dans une animation de fête foraine où le but est de se payer de la peur pour trois sous ?
-- Fermez la porte !
Nous tressaillons. L'écran bouge. Là-bas et ici nous restons saisis par le rude commandement, voix ferme, féminine et forte. Impérative.
-- Allez !
Guillaume va refermer la porte, doucement, sans faire de bruit. Il revient en trois pas à nos côtés, le temps d'entendre le frottement de ses baskets sur le parquet. Silence.
Alors s'allume graduellement devant nous, dans le noir de la pièce, une lampe sur pied, dévoilant d'abord le bois d'une large table de bar, ensuite trois bas de visage, puis enfin des silhouettes complètes. Ces trois fantômes se penchent enfin et se laissent voir : il y a à droite Julietta, la patronne du bar, sévère et curieuse. Il y a à gauche Tito, se mordant les lèvres, mal rasé et inquiet. De chaque côté, quelqu'un se dresse debout, sans dire le moindre mot : Edgar et un autre vieux ont été recrutés pour cette mise en scène impressionnante.
C'est comme une table de jury, un tribunal clandestin qui se tiendrait aux Deux Pintes. Dans la cour se dresserait la potence -- on croit entendre d'ailleurs les derniers coups de marteau et le suif dont en enduit la corde.
Enfin, au centre de la mascarade, il y a elle. La lumière de la lampe ne fait qu'effleurer son visage plutôt grand, mais la lueur n'y pénètre pas : l'image n'est que rides noires et les quelques zones de peau blanche sont tachées de poils. Son nez et ses oreilles sont rendus immenses sous l'éclairage. Ses lèvres sont serrées, légèrement rouges. Elle se penche encore en avant et tous nous attendons les paroles de la vieille femme.
-- Alors ? Où est Ludovic Tuillier  ?
Sa voix est plus douce mais on n'y sent pas l'hésitation du poids des ans : même son accent, alors qu'elle s'exprime en français, n'affaiblit pas la volonté qu'elle exprime.
Michel réagit en premier :
-- Il est là.
Et il montre en avant l'écran de son téléphone : on m'y voit moi-même à travers la caméra fixée en haut de mon ordinateur. Il me tient à bout de bras et je flotte, pour ainsi dire, comme un zombie luminescent au milieu de l'air obscur des Deux Pintes.
-- Je suis là, madame Charlotte Perón Fernandez ! Je vous écoute : nous avons tous les deux une fin à écrire à cette histoire.
-- Oui... C'est bien cela. Il m'appartient de la conclure. Ça a failli être autrement, mais vous, le hasard et les évènements l'ont voulu ainsi. Il s'en est allé de peu, sachez-le, qu'à ma place aujourd'hui se serait tenue ma mère adoptive, ma vénérée Mercedes. Je n'aurais pas été loin derrière, mais je serais restée dans l'ombre.
-- Mais où est-elle, pourquoi cette mise en scène ?
-- Chut !
-- Elle n'est pas à Bermeo, improvisé-je. Elle n'est pas à Paris, elle n'est nulle part où on l'attend...
-- Ah, monsieur Tuillier, je suis ravie ! Vous êtes fort doué, votre relance est parfaite.
-- Je devine je crois assez bien maintenant le duo que vous formez avec elle. Tout a commencé pour elle à Bermeo, quand son histoire familiale s'est rompue : réfugiée en pays inconnu, elle voit son père et sa mère se déliter littéralement, coupés de leur ascendance, de leur honneur, de leur fortune, tout cela laissé dans le vieux monde. Ils...
-- Ils se sont suicidés, oui, ensemble, en romantiques qu'ils étaient. Madame Perón Fernandez s'est retrouvée avec son oncle. Elle s'est juré de se construire une vie à elle, sans plus connaître, jamais, de l'attachement. Sans aucun attachement, jamais, vous comprenez ?
-- Oui je crois. Sauf pour vous ?
-- Moi, je lui ai servi de témoin, si l'on peut dire.
Elle a connu Luigi, pourtant.
L'amour… Oui, j'ai connu cela aussi. Impondérable de l'attachement.
Je ne peux m'empêcher de lancer un regard inquiet vers la partie de l'écran où Aurore est là. Concentrée, tendue, à genoux sur le lit.
-- Et ensuite, passage de témoin ? Quand avez-vous commencé à utiliser son identité ?
-- Peu après la naissance de nos enfants, des enfants d'Amoro : si nous avions pu nous rendre enceintes du même homme, qui pourrait nous distinguer ? Il faut que vous sachiez que j'étais moi, clandestine, si l'on veux, depuis notre fuite d'Espagne. J'ai pu ainsi faire des escapades en dehors de Yougoslavie, en utilisant son identité. Puis, jeu et hasard ont fait place à la nécessité : ma mère adoptive a donné bientôt des signes inquiétants touchant à sa santé mentale. Et puis, plus tard, une infection des yeux l'a rendue aveugle d'un œil. Nous avons décidé alors qu'il valait mieux que je parte de Yougoslavie : je n'y étais plus rien sans elle. Et puis l'époque m'appelait ailleurs...
-- Et vous avez continué avec la même philosophie, l'abandon ? Vous ne croyez donc en aucun type d'avenir ?
-- Non, non ! Ne croyez pas cela... J'ai essayé… Vous savez, la plus belle période de ma vie ont été les années avec Louis-Marie, mon vrai mari, mon vrai amour dans des années d'amour après les drames. Un répit, un sauvetage.
Solange crie. Guillaume s'avance brusquement dans la pièce.
Ne bougez pas !
Encore cette voix impérieuse. Mais elle reprend doucement :
J'ai essayé, c'est sûr... Josef... Elle regarde son fils à l'esprit désormais absent.
Sa voix se fêle. C'est la première fois. Je baisse la lumière de mon bureau, je me baisse vers l'écran. Tous les autres s'écartent, ceux derrière moi et ceux des Deux Pintes. Ils nous laissent seuls, tandis que je me rapproche de Charlotte par le truchement de Michel, tandis que Charlotte respire et s'apprête à dire.
-- J'ai essayé, je vous assure. Je ne sais pas si un de mes enfants m'écoute, là, à part toi, Tito (elle lui serre le bras. Lui la regarde intensément, sans comprendre toutefois)... Je leur dis, que quelqu'un leur dise que je les ai aimés !, crie-t-elle soudain.
Il y a un grand silence aux Deux Pintes, dans mon atelier et à Lariboisière. On me regarde, c'est encore à moi qu'il revient de dire :
Non, Charlotte, personne ne croira cela. Les seuls qui auraient pu prononcer ces mots sont Josef et Stéfano. Mais Stéfano n'est plus là.
Je le savais à Malte et quand il y a eu ce projet de film... J'ai tenu à y être. Le retour, ensuite, a été impossible. La mort… Comprenez-moi, implore-t-elle.
La mort, tout le monde à l'atelier, à l'hôpital ou dans la sombre salle des Deux Pintes, tout le monde la sent planer, sans qu'elle ait eu à frapper réellement encore. Mais elle est en filigrane, partout, ici, hier et maintenant. Dans ces suicides, dans la guerre civile, dans le fascisme et dans la résistance, dans la Yougoslavie, les bombes et des combats, les massacres, et ici les attentats, les fusillades, les otages, l'assaut, la peur, la négation du lendemain, le refus de l'espoir pour soi-même. L'état d'urgence de la mort et moi je flotte dans cette pénombre par l'entremise d'un écran lumineux.
Le nihilisme toujours mis en pratique, souffle à mon oreille Achille.
Un silence. Puis Michel prend la parole :
-- Madame, je comprends que l'heure des explications est venue et que toute l'histoire pèse sur vos épaules. Mais pourquoi la faire peser sur les autres ?
-- Je ne sais pas...
On entend les larmes qui jaillissent soudain de ses yeux : elles coulent par les rides, rejoignant subitement la bouche. Une langue vient vite les attraper avant qu'elles ne tombent sur la table.
-- Je ne voulais pas tout cela... Je voulais juste... une histoire. Notre histoire, racontée. Écrite. Publique.
-- Détachée enfin de vous ?
-- Oui ! oui, ... c'est cela, exactement.
-- Mais alors, pourquoi cette mise en scène aujourd'hui ? Je vais allumer la lumière...
-- Non !
La vieille dame s'est mise debout ! Elle chancelle et l'on remarque alors qu'une de ses jambes est appareillée. Elle étend son bras du côté du piano :
-- Il ne lui faut pas de lumière vive ! Son œil n'y résisterait pas !
Alors l'ombre restée en tas sur le vieux fauteuil oublié s'anime et, d'un voile tombant, devient un visage et un corps.
Nous restons tous éberlués : du fond du fauteuil et comme ressuscitant de ses linges, la centenaire lève une main frêle, peut-être en un signe de bienveillance. Personne ne se risque à interpréter ce geste venu d'un autre monde : peut-être aussi bien nous maudit-elle tous ! L'instant s'anime d'une chancelante espérance, bientôt couverte par la peur de paroles irrémédiables. Plus personne ne respire.
Mais il n'y aura rien. Son visage restera dans l'ombre de son voile de deuil.
-- Mercedes, dit doucement Charlotte, nous allons rentrer et je te lirai bientôt ce qu'a écrit monsieur Tuillier...
La vieille soupire. Elle acquiesce.
-- Je suis sûr que ce sera beau, conclut Charlotte Perón Fernandez..

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title: Épilogue
date: 2025-08-28
keywords:
- Nanowrimo
- relu
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Alors que nous attendons l'avion en provenance de Rome, la plupart d'entre nous sommes sur la terrasse de l'aéroport de Bermeo. Il y a la branche Ponti : Michel et sa famille, Ruth, Yves-Marie avec Marin ; Giulia, Allessandro son fils, Carla et Juliet. Sont arrivés dans le même avion de Paris Julie Besnard, Janis, Solange Noël, son mari leurs fils Julien et Roman. Guillaume est déjà là depuis une semaine pour préparer cette rencontre. Josef "Tito" est venu accompagné de Julietta (Edgar tenant les Deux Pintes pendant ce temps) et de son fils Ernest.
Nous attendons donc les Italiens Achille Mattéi, seul car sa femme ne voulait pas faire voyager si jeune leur bébé, mais avec son frère Mentor qui a accepté d'aller à Bari à l'occasion de la naissance.
Je regarde tous ces gens, que le *hasard* a réuni là.
Je suis présent moi aussi. Mon assignation à résidence a été levée : tout cela n'était que mauvaise blague et précipitation, m'a-t-on dit, des confusions et des croisements de fichiers trop malins. Je suis là, bien que ne faisant pas partie de la famille.
Je suis un peu le parrain désormais des Perón Fernandez, branche européenne. Je suis seul : Aurore s'est éteinte en février. Je remplace l'aînée.
Ce jour est le jour du quatre-vingt-dix-septième anniversaire de Mercedes Perón Fernandez. Nous aurions pu le fêter tous ensemble sur les quais de Bermeo, avec elle et Charlotte, sa fille-sœur adoptive si ces deux-là n'avait choisi, encore, de disparaître.
J'imagine qu'elles étaient parvenues à la fin de mon écrit.

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title: Michel Ponti
date: 2025-11-28
keywords:
- nanowrimo
- Ludovic
- relui
- relu
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*Michel Ponti est né le 1<sup>er</sup> septembre 1971, à Nice, il est le deuxième enfant de Sócrates et Olga Ponti. Dans les archives de* Nice Matin *ou du* Progrès de Lyon, *je n'ai trouvé de lui que des portraits convenus et lisses. Une photo que m'a donnée depuis sa sœur aînée Aurore me semble plus juste pour distinguer le personnage.*
Nous sommes dans l'arrière-pays de Nice, en 2000, sur le terrain des sports d'une petite ville. C'est la fin d'un match de rugby, sans doute amateur. Les joueurs sont rassemblés et se désaltèrent. Les épaules des plus costauds sont voûtées, les têtes sont dirigées vers le sol. Les shorts blancs sont tachés d'herbe, ainsi que la marque Champion, sponsor du club. Les cols sont froissés, les bandages se décollent. Ce n'est manifestement pas un bon jour, la gloire n'est pas au rendez-vous ce dimanche. Michel Ponti est là au milieu du groupe, en survêtement. A-t-il joué, est-il le coach ? Il ressent en tout cas la fatigue du match, lui aussi. Il n'est pas le plus costaud mais assurément le plus grand. Ses cheveux bouclés ont séché et déjà son regard, porté par un visage lumineux, se tourne vers la suite -- la semaine qui vient, le prochain match, qui sait ?
*Michel Ponti ne m'a accordé que peu de temps. Je suis arrivé à Grenoble, c'était son jour de départ. Il quittait EDF. Cette mi-novembre, il doit déménager. Michel Ponti est, dit-il, « quelqu'un qui va vite, je n'aime pas traîner une fois que les choses sont décidées. » Dans son bureau, celui qu'il quittait donc, il y avait une photo qui restait encore, celle d'un homme au travail.*
* Il s'agit de mon père, Sócrates Ponti. Je ne l'emporterai qu'au dernier moment, elle m'accompagne partout... Bien sûr que vous pouvez la prendre en photo, ce n'est pas secret. À côté, il y a une vieille photo de la guerre, sans doute de mon grand-père, Luigi Ponti.*
#### Michel Ponti, Grenoble, septembre 2015.
*Au pot de départ de Michel Ponti, démissionnant d'ÉDF. J'ai enregistré puis transcrit le discours de monsieur Gohin, le directeur régional, ainsi que, en réponse, la prise de parole de Michel Ponti. À défaut de confidences privées qu'il ne m'a pas accordées, ces propos expriment le Michel Ponti public, tel qu'il aime et qu'il prend soin à montrer.*
Donc monsieur Michel Ponti, vous nous quittez aujourd'hui... Quand je dis nous, ce sont les gens rassemblés autour de vous aujourd'hui -- vos proches (je salue madame votre épouse qui nous fait le plaisir d'être présente), votre équipe, vos collègues bien sûr -- mais, et surtout !, aurais-je envie de dire : EDF, la grande famille EDF. Votre entreprise, notre entreprise, toute votre vie professionnelle jusqu'à présent -- et j'espère encore longtemps pour la majorité d'entre nous ! *(Rires.)* Mais pour vous, le départ vers une autre aventure professionnelle.
Monsieur Ponti, il me revient donc en tant que directeur de la direction régionale Rhône-Alpes -- faudra-t-il dire dans dans quelques mois : Auvergne-Rhône-Alpes ? -- de retracer les grandes lignes de votre carrière chez nous. Quand je dis "grandes lignes", vous avez deviné ma transition habile : vous êtes un spécialiste des câbles ! *(Rires.)* En 1995, lorsque vous postulez à EDF -- je me rappelle qu'il fallait dument dire *é-dé-eff* à cette époque ! --, c'est en tant que jeune diplômé des Arts et Métiers. L'entreprise terminait à l'époque le déploiement de la tension 230 (volts monophasé pour les intimes) et elle vous a accueilli comme ingénieur, les bras bien ouverts et cela bien que votre formation ne fut pas aussi standardisée que la majorité des jeunes recrutés.
Il faut souligner le fait que vous avez suivi les cours du CNAM par correspondance, tout en travaillant dans l'entreprise paternelle et en élevant déjà, avec votre épouse, votre premier enfant, né en 1988. L'entreprise de votre père était une imprimerie, situé dans l'arrière-pays niçois, je me suis laissé souffler à l'oreille que votre père avait gardé avec l'Italie beaucoup de liens affectifs. ÉDF a donc, cette année-là, accueilli en son sein un jeune homme de 26 ans, valeureux, travailleur et déjà responsable. Serions-nous capables de faire cela aujourd'hui ? Je l'espère ! *(Rires.)* Je veux souligner aussi le fait que vous êtes un des premiers à opter pour le contrat de travail de droit privé, et non le fonctionnariat, ouverture qui commence à être possible en ce milieu des années quatre-vingt-dix. Qui serait capable de faire cela aujourd'hui ? Ah oui, ce n'est plus possible... *(Rires)*.
Après de rapides passages dans différentes agences et services de Nice, vous montez à Lyon, au centre technique principal. Deux ans plus tard à peine, on vous confie la responsabilité technique de la maintenance sur les trois départements Ardèche, Drôme, Isère : vous n'avez pas 29 ans. Monsieur Ponti, ceux qui parmi nous ce soir ne vous connaîtraient pas très bien -- ils sont rares bien sûr -- savent désormais une chose : vous faites tout très vite, très jeune ! Enfant, études, travail, responsabilité, vous semblez vouloir tout avoir d'un coup -- là où des personnes comme moi par exemple feront les choses les une après les autres. Ma femme me le reproche assez ! *(Rires.)* Notez cependant qu'ainsi, on devient directeur... *(Rumeurs.)*
Votre mission consiste alors essentiellement à animer et à organiser les équipes sur le terrain. Formation, méthodes de travail, motivation, voilà des mots, des concepts, une philosophie oserais-je même dire qui ne vous quitteront plus. Vous êtes de ce fait très apprécié de vos collaborateurs, ainsi que de votre hiérarchie. Hiérarchie vis-à-vis de laquelle vous ne cessez de vous rapprocher. À tel point qu'en 2001, vous en faites partie, vous *êtes* la hiérarchie. Oh bien sûr pas celle, administrative et ennuyeuse, tatillonne, les yeux rivés sur les chiffres et le stylo conditionné à l'approbation du supérieur n+1 ! Non, la hiérarchie qui décide en faisant. Vous en éprouvez la difficulté, car rien n'est facile dans ce contexte.
Je me souviens personnellement d'un repas que nous avions eu à Valence où il s'agissait pour vous de, comment dire, d'exprimer un mécontentement devant des erreurs et des manquements d'un responsable local... Appelons-le Pantoufle (*Rires.*). Pantoufle était un responsable de la vieille école -- je tairai son nom mais plusieurs d'entre vous l'ont bien connu. Hé bien mesdames et messieurs, je peux vous dire que toutes les primes à laquelle Mr Pantoufle pouvait prétendre y sont passées en examen, ainsi que les avantages donnés à ses gamins pour les centres aérés et les colos ! Monsieur Ponti, vous avez habilement détourné ses défenses naïves et j'avoue que ce jour-là, j'ai bien cru que votre objectif final, c'était mon propre poste ! (*Rires gênés*.)
Bref, enfin vous nous rejoignez ici, à la délégation régionale. Depuis je crois, votre itinéraire est connu de tous et vous me permettrez donc de ne pas être long. Je voudrais juste évoquer, ma foi, quelque chose de... difficile à dire dans ces murs : vous avez, lentement au cours de ces dernières années car je sais ce n'est pas une conviction ancienne chez vous, comment dire... Ah, comme j'ai décidément du mal à dire ces mots... horribles -- allons, il le faut et nous irons ensuite le pot de l'amitié (*Rires à nouveau gênés*) : vous avez donc peu à peu affirmé votre opposition au développement d'EDF dans la ressource nucléaire. C'est là bien sûr une opinion citoyenne respectable mais elle a, je dirais, flouté votre positionnement au sein de l'entreprise et de la communauté de vos collègues. C'est un regret, pour ma part et je ne le cache pas.
Mais à toute chose bonheur, puisque justement, vous nous quittez avec un beau projet de création d'entreprise sur l'éolien. Et voilà je crois quelque chose d'exemplaire : non seulement vous allez travailler sur une énergie qui correspond totalement à vos convictions mais, bien sûr, et je suis heureux de l'annoncer officiellement ce soir : EDF vous accompagnera dans l'aventure ! En effet, notre secteur Énergies renouvelables est en plein *boom !* si j'ose dire et très excité d'investir dans vos turbines ! Alors, cher Michel, félicitations et... bon vent ! (*Applaudissements.*)
Peut-être que vous pourriez dire quelques mots, avant de partager le verre de l'amitié ? Je crois vous allez désormais vers l'ouest, du côté de la Bretagne, non ? Vous y avez de la famille, n'est-ce-pas ?
*Réponse de Michel Ponti.*
Chers amis,
oui Marc, c'est en Bretagne qu'avec ma famille je vais m'installer un moment. Il y a du vent là-bas, vous le savez bien. (*Rires et applaudissements mêlés*.) J'y ai effectivement des cousins, mais éloignés disons, nous n'ayons pas la même histoire familiale... Mais laissez cela, je ne vois pas en quoi ça vous intéresse, à part monsieur Tuillier qui est là aujourd'hui.
Nice, l'Isère, et surtout le Vercors, non je les -- je ne vous -- oublierai pas. Mes grands-parents s'y sont quasiment installés dans la fin de la guerre : mon grand-père a fait de nombreux allers-retours entre l'Italie et le Vercors dès 1943, puis le Piémont français après le Débarquement. Il combattait aux côtés de la résistance communiste, côté italien puis côté français. Il a posé sa famille à Nice, là où c'était le plus sûr pour elle et lui. Mon père est né là, en 1947 : vous voyez, et vous comprenez que cette région, j'y serai toujours un peu.
En même temps, je dois avouer que travailler avec monsieur Sócrates Ponti mon père dans son imprimerie n'était pas facile. J'ai vite compris qu'y rester serait pour moi terrible. Alors cher Marc, ce que vous avez pris chez moi pour de la rapidité, c'était sans doute en réalité une grand volonté de fuir la sphère familiale. Heureusement pour moi, ma femme Cécile fut rapidement à mes côtés. Elle m'a beaucoup aidé. J'allais souvent voir par contre ce grand-père résistant. Toute la région le connaissait, il connaissait beaucoup de monde et c'était une vraie école que de se promener avec lui. Tout le monde l'aidait car souvent il était triste : sa femme -- ma grand-mère -- l'avait très vite quitté. Oui, c'est lui : Luigi Ponti. Oui, il a publié quelques recueils de poésie. Parfois en italien, parfois en français mais le plus souvent en espagnol (je crois qu'il se disait secrètement que sa femme, d'origine espagnole, tomberait peut-être un jour sur ses poésies...).
Alors là pour le coup, Marc, vous auriez peut-être pu vous entendre avec lui : il ne jurait que par le progrès technique pour ce qui était de la réalité, pas de la littérature. Il est possible que, passé l'époque du nucléaire militaire, vous auriez pu le convaincre que c'était l'énergie du futur. Moi, je ne le crois pas... J'ai pris la part poète de Luigi Ponti peut-être mais je trouve le vent et le soleil beaucoup plus vivables que l'atome en fission.
J'ai deux garçons, de vingt-sept et de vingt-deux ans. Ne riez pas, ils sont encore étudiants ! L'un deux a une petite fille de trois ans -- ce qui fait de moi déjà un jeune grand-père. Je crois qu'il est temps pour moi de réfléchir au monde, mais surtout de faire partie du monde où ils vivent. Sans vouloir vous vexer, chers collègues, je ne suis pas sûr que c'est ce que nous faisons dans exactement tous les couloirs et les bureaux de cet immeuble... (*Interjections*.) Je pars, plutôt heureux donc, vous l'avez compris. Je m'en vais à mes turbines à vent que j'espère voir un jour alimenter en énergie les belles activités de ces enfants.
Je n'avais par prévu de dire tout ça, de faire un discours. Vous me connaissez pour la plupart d'entre vous. Ceux qui veulent des actions dans l'affaire, n'hésitez pas ! Mais en attendant, je vous invite tous à prendre ensemble le verre de l'amitié : « Le travail n'est pas tout », m'a dit un journaliste ce matin. Je suis bien d'accord là-dessus ce soir !
En rentrant à Paris, j'ai regardé attentivement les photos que Michel Ponti m'avait permis de reproduire.
Celle de Sócrates Ponti son père le pose en travailleur dans la cour de son atelier. De par et d'autre, un amoncellement de ferraille et de cartons, de carcasses de machine et de pièces. Un vélo est garé là. Derrière, non loin de portes à galandage, des boites en bois, des pots d'encre et des piles de longues et larges caisses plates, étiquetées entre la paire de poignées. Grotesque 16, Garamond 12, Peignot 24, ce sont des casses de caractères. Sócrates Ponti, cet imprimeur en bleu de travail, ne devait pas être toujours commode : l'homme parmi ses fers et ses bois a les bras écartés du corps, les mains à demi ouvertes en forme de pinces, sa jambe droite est en avant pour réaliser un pas, décidé, tandis que la gauche se ramasse pour projeter le corps massif en avant. Le godillot s'arrache de la boue, entraînant d'ailleurs un bout ou un tuyau. Un déséquilibre qui donne la force du portrait, un homme que rien ne va arrêter -- en tout cas dans les minutes qui viennent, il mourra en 2000 d'une crise cardiaque. Sous le bleu, un pull camionneur chiné aux manches retroussées laissant nus les avant-bras et arrondissant encore plus les fortes épaules. Une ceinture de cuir sangle le bonhomme à la tâche, la boucle bien sur le ventre, décidée. Les deux fermetures éclair des poches sur le plastron, ouvertes, semblent donner deux yeux à cette force du corps.
La tête est celle d'un homme d'une cinquantaine d'années, bien qu'il ne doit en compter dix ou douze de moins à la date de la photo. Il a un béret de maquisard, porté bien à plat, sans style, une chevelure de gros cheveux dépasse sur le front, au-dessus de cinq grosses rides parfaitement horizontales, parallèles au béret et à la ligne des sourcils. Le nez est massif, triangulaire, centré, donnant naissance sur les côtés de la bouche à deux joues fatiguées. La bouche, proportionnée à ce visage parfait, est complétée en sa commissure gauche d'une sans-filtre blanche rendue à moitié. On ne voit aucune trace de fumée sur la photo.
La petite et vieille photo présumée de Luigi Ponti, son grand-père, montre un petit groupe d'hommes cassant la croûte sous un abri. Celui-ci est constitué de perches appuyées simplement en triangle, recouvertes de faisceaux de paille ficelés au bois. Des perches plus fines viennent en contre-appui consolider les perches principales de l'abri, fiché sur un sol de cailloux. Entre improvisation et science, la cabane est entre l'urgence et le provisoire, entre le camp et le démontable -- plutôt l'abandonnable. Pour la photo, on ouvre une bouteille de vin, assis sur une caisse de munitions. Un chien est couché près de la mitraillette. À l'intérieur, les jeunes gens ont des bottes emmitouflées dans des peaux, la casquette chaude et un quignon porté à la bouche. Le paysage derrière est montagneux : on m'a dit que la photo a été prise au Vercors, dans un des maquis, mais rien n'est sûr. Si Luigi Ponti y figure imaginons que Mercédès Perón ait pris cette photo , on doit plutôt se situer en 1945 dans la vallée de l'Ubayette.

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title: Ruth et Yves-Marie Ponti
date: 2025-11-27
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- nanowrimo
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*Dans l'arrière-pays de Nice, je rencontre en juin 2015 Ruth (née en 1973) et Yves-Marie (né en 1977), derniers enfants de Sócrates Ponti. Ces mêmes jours, je rencontrerai leurs cousin et cousine né·es les mêmes années Alessandro (1973) et Carla (1977), enfants de Giulia Ponti.
Leur enfance, ce dont ils me parlent en premier dure toute la décennie quatre-vingts, de par et d'autre de cette -- encore -- frontière européenne.*
***Le Blues des carolingiens***
>Hildegarde a le blues, Hildegarde (bis)
>De son estrade Fastrade la regarde mais
>
>Hildegarde se magne pour Carol
>
>Hildegarde blues, Hildegarde blues !
>
>
>Louis le Pieux n'est pas bon n'au lit, Louis le Pieux, Louis le Pieux
>>
>Ermengarde l'a mise en garde, il n'est pas bon n'au pieu, Louis le Pieux !
>
*Hildegarde se magne pour Carol, Hildegarde blues, Hildegarde blues*
>
>Pépin le Bref s'est mis martel en tête, Pépin le Bref (bis), etc.
Quand il arrête le morceau, Yves-Marie frappe la touche stop du lecteur CD du même geste, j'imagine, avec lequel il suspendait le bras du tourne-disque à l'époque.
Quand on a fait écouté ça aux cousins de Gênes, ils étaient verts ! Hein, Ruth ? Ils étaient verts, c'est tout simple, ils ne comprenaient pas ! Ils ne comprenaient pas comment ça se faisait que c'était nous sur le disque ! Comment on avait été en studio, tout ça, comment on avait eu le fric...
Je le regarde, il est fier.
Fin 1990, il a presque quatorze ans, sa grande sœur Ruth l'embarque avec elle dans le groupe. Elle y tient la basse. Mais il y a plusieurs problèmes : le niveau du chanteur, point de vue paroles, est nul. Il s'essaye au Gainsbourg première époque, il prétend qu'on doit faire du « rock avec des paroles » ! Et pourquoi pas avec des violons ? Ça ne passe pas, pas tant auprès du public (qui est vite sourd et *parti*), qu'auprès des tenanciers de salle qui n'ont que l'anglais et les cheveux laqués dans les oreilles. Ça ne va pas non plus point de vue guitariste, celui qui a fondé le groupe, juste après qu'il soit tombé amoureux de Ruth. Mais elle ne mord pas au plan "Corinne Téléphone" et le compositeur s'est mis à boire un peu avant l'âge. Mais il joue bien.
Alors Ruth a été bonne sœur : entre les injonctions paternelles (« Tu peux calmer-t'occuper-sortir ton frère ! ») et les demandes du petit, le plus simple s'est trouvé d'encourager ses talents naissants : culture scolaire, histoire et littérature. Rajoutez le *Em*, le *Am* et le *D* et voilà. Bon Scott et Angus Young avaient déjà fait le truc du *bad guy* et de l'écolier en culottes courtes, Nice Pop (nouveau nom du groupe) allait envoyer du bon élève et de la culture confiture.
Et on joua. Et on joua encore, dès que possible, invité·es ou pas, accepté·es ou mal sonorisé·es peut-être. Tant est si bien que : en 1993, pour la fête du député fraîchement élu, un courtisan obtient le financement d'un tremplin musical. La chanson *Le Blues des Carolingiens* remporte un franc (sourire d'Yves-Marie) succès et *pan* : Nice Pop se retrouve un mardi soir en studio. Tout le monde est excité mais la bière est interdite. On parle de la pochette et du message contestataire à poser dessus mais Ruth réclame le calme et bat la mesure, pied nu. Elle groove le truc et impose son jeune frangin devant (« Pauvres cons, lui il est *vraiment* politique »). Elle évoque leurs cousins italiens et qu'il faudrait s'inquiéter un peu plus que ça mais plus le temps, l'heure est passée il faut jouer. Au final, un 33 tours à gagner sur Radio Azur et dans les stations services.
Ruth conclut et évoque la fin de Nice Pop, banale et précipitée. Je regarde à nouveau Yves-Marie. Il n'a quasi pas bougé, il est prêt à enfourner d'autres cassettes.
-- Allez, laisse Yves-Marie, le monsieur n'est pas là pour ça...
Je ne dis rien. Moi aussi je laisse faire en quelque sorte. Je n'ose pas leur dire que, dix ans plus tôt, quand ils étaient vraiment mômes, j'ai fait pareil, vraiment tout pareil sauf peut-être qu'on ne combattait rien, nous étions des ignorants.
-- Et..., en Italie alors ?, vos cousins ?...
Yves-Marie :
Alors eux, ils étaient vraiment dedans, vraiment dans le coup de poing -- enfin, dans le levé de poing. La chanson des Carolingiens, c'était du pipi de chat. Il y a deux choses qui les ont scotchés : qu'on est été enregistrés sur disque, mais surtout qu'on disait n'importe quoi dans les paroles.
Ils étaient à peine sortis de la guerre et chez eux, les bombes explosaient encore *vraiment*. La mafia, l'extrême-droite... Putain t'as dix ans et voilà qu'à midi on annonce plus de quatre-vingt morts et plusieurs centaines de blessés ! Et Aldo Moro... Nous on était déjà atteints par le Front National ici, à Nice. Mais alors eux...
Ruth se joint au propos : Nous étions tous dans nos garages, à passer des heures à discuter autour de nos mobs ou de nos vélos dix vitesses. Je n'ai fichtre plus aucune idée du monde dont on discutait mais une seule chose était indiscutable : il était et resterait à tout jamais *underground*. Nous séparions, nous coupions, nous ne *voulions pas* : à l'image de notre musique nous voulions un avenir où serait sauvegardé, toujours, notre refus, notre volonté de ne jamais être dupes, jamais être soumis... Mais Le Pen imposait déjà ses termes. Nous n'avons pas vu. Nous nous moquions de leur sérieux, les Italiens se moquaient de notre futilité. Ils nous ont convaincu, petit à petit.
Nous aimions The Clash et les Beach Boys, à la fois Trust et Téléphone, sans trop de distinction. Les cousins, c'était direct Magma, *Bella Ciao* ou Baron Rojo. Ils nous faisaient la leçon : hé les *francese*, c'est quand que vous rejoignez l'Europe ? L'avenir, c'est chez nous, et ça ne sera pas *cool* !
C'est à ce moment qu'on a décidé de compliquer les choses. Tu dis Yves-Marie ?
-- Ok. Bon : on a échangé nos couples. J'en pinçais pour ma cousine Carla. Je n'imaginais pas que c'était réciproque et puis... C'est arrivé, voilà. Personne autour de nous n'était super strict, je veux dire que personne n'écoutait Radio Vatican, hein ?
***
Ruth Ponti et Yves-Marie vivent presqu'en voisins aujourd'hui. Ruth, qui tient à préciser son nom Ponti, habite Breil-sur-Roya ; Yves-Marie à Saorge, un peu au-dessus (*Ça lui va bien, toujours un peu plus haut que les autres*, raille sa sœur). Elle est élue, *dans l'opposition ça va de soi*, raille son frère. « Il y a eu une référendum dans le hameau de Libre en 1947 pour décider si il fallait être français ou italien : Ruth aurait voté contre la France, c'est sûr ! » Ruth Ponti acquiesce : « Nous sommes des Italiens, en fait. »
Le mari de Ruth est éleveur, elle gère la commercialisation des fromages. Ils n'ont pas d'enfant mais sont famille d'accueil pour 3 places. Yves-Marie a son fils Marin avec lui et gère une asso culturelle : radio rock, fanzines graphiques, festivals de musique, l'un traditionnel, l'autre *revival quatre-vingts*. Il prend parfois avec lui Juliet, la fille de sa cousine Clara qui habite Toulon.
Il faudrait qu'elle bouge, Clara. Elle s'encroûte dans son cinéma, c'est pas bien.
Quand à Alessandro, Ruth et Yves-Marie ont des échos de sa vie de riche en Italie.
C'est pas bien non plus. On préférait quand il faisait la radio à Berlin.

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title: Carla Minore
date: 2025-11-26
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*Carla est née en 1977 à Gênes, seconde enfant de Giula Minore fille de Sócrates. Elle vit actuellement à Toulon où elle est ouvreuse au cinéma Le Palace.* *Carla est petite, galbée, jolie, pouponne quand elle est maquillée, mais je devine du style popotte le soir chez elle : chaussons aux pieds dans le canapé et plaid sur les épaules. Elle semble sérieuse et réfléchie. Carla est seule en ce moment, elle vit avec sa fille Juliet. On n'entend aucun accent italien dans sa voix.*
*Elle n'a rien chez elle comme document ou souvenir de famille me prévient-elle alors que je propose comme lieu de rendez-vous son appartement. « Tout est resté à Gênes. » Nous nous voyons finalement à la brasserie Genette, non loin du Palace. Je lui ai fait écouter un peu de la voix d'Yves-Marie, elle me raconte.*
Avec Yves-Marie et sa sœur, nous étions proches les uns et les autres. Nous traversions la frontière assez fréquemment. Il faut savoir que, passées les années 80, les situations des deux pays se sont considérablement rapprochées. Nous n'avions pas l'idée que nous étions des étrangers. Nos parents se fréquentaient volontiers. Ils nous envoyaient aussi en vacances les uns chez les autres. Enfin, surtout côté de l'oncle, Sócrates envoyait volontiers ses enfants chez nous.
Mon frère Alessandro et moi étions assez jaloux de nos cousins français qui jouaient de la musique. Eux, je ne sais pas pourquoi, ils étaient de leur côté aussi jaloux de nous. On ne peut rien contre le sentiment que tout est mieux chez les autres. Nous avons donc grandi comme ça, en miroir, admirant ce qui se passait en face et partageant un bon nombre de goûts, d'idées et d'espoirs.
Je regardais Yves-Marie un peu de haut. Nous sommes nés tous les deux en 1977 mais je l'ai toujours trouvé plus petit que moi. C'est curieux. Il me faisait rire, mais quand il chantait, il était d'un tel sérieux ! Il regardait le public avec des grands yeux ouverts, alors on le regardait. Et c'est ça qu'il voulait, qu'on rentre dans son jeu. Terrible, il ne bougeait presque pas sur scène et ça fonctionnait bien. Il pensait que c'était comme ça que leur « cause » ou le sens de leurs paroles se révélerait aux gens. Il avait le truc pour bouger ses yeux avant de tourner la tête, comme dans les films ou comme les acteurs de théâtre muet, de les lancer au ciel et sa tête suivait, puis les mains. Moi, je souriais car je le connaissais autrement le petit Yves-Marie. Une fois sorti de scène, je lui ébouriffais les cheveux en le félicitant en italien. Il adorait ça, ça le rendait *international* auprès les filles de son lycée qui venaient le voir en concert en prenant un sirop fraise.
Et puis, au printemps 1996, on est resté ensemble tout un jour, à Nice. Ses parents étaient partis, nos frangin-frangine aussi chez d'autres copains plus grands. On a glandé plus que la matinée à lire des BD et regarder des conneries à la télé. Et puis on s'est regardés.
À travers le salon, par la porte vitrée, je l'ai soudainement vu droit, de trois-quart, en bas de l'escalier. Immobile, indécis, prêt à bouger, j'ai d'abord pensé qu'il cherchait quelque chose ou tout bonnement quelque chose à faire, un nouveau disque à mettre ou un truc à me dire. Il était en jean avec la ceinture de cuir à boucle qu'il prenait pour les concerts, une chemise pâle à demi ouverte, un petit collier en cuir un peu crasse avec trois babioles accrochées dessus : bref, exactement pareil à celui que j'avais vu depuis le petit-déjeuner et que je connaissais depuis longtemps. Mais je reste là moi aussi, à le regarder. Ses yeux sont bien ouverts, comme s'il était surpris ou carrément ailleurs, je n'en détache pas les miens et je prends une respiration. Il bouge, marche, contourne un fauteuil tout en ne me lâchant pas du regard, il me semble alors normal de me lever et de marcher vers lui. Nous nous arrêtons à un mètre ou deux, les gestes cois. Je ne sais pas qui je suis à ce moment, je me pose soudain la question. Je me trouve très bête.
Ses mains bougent enfin et nous nous prenons dans les bras, simplement. Une évidence. Nous sommes de la même taille en fait, du même âge, rendus au même point au même moment, des volontés qui se rejoignent tout comme le font nos lèvres une première fois, sans insistance. Nous nous prenons plus sûrement dans les bras. Nous sommes de la même famille. Je remarque que sa petite barbe me chatouille le cou.
Le reste de la journée et la nuit sont tendres et joyeuses. Nous avons joué tour à tour les seigneurs dans leur château vide, les Robinson de la vie moderne et le couple de rockers qui vit dans une suite d'hôtel. Nous avons fait l'amour, beaucoup, rit et envisagé les suites et les conséquences avec sérénité. Les conséquences ont été du bonheur, d'abord. Beaucoup. Un enfant, Marin né en 1998 -- juste avant la Finale&nbsp;! Rien de dramatique là-dedans. La vie est encore longue et tous, dans cette histoire, nous aurons d'autres *quarts d'heure de gloire*. Ce serait quand même dommage qu'on garde rigueur à des gamins d'avoir fait des trucs bien !
Et puis il ya eu un autre enfant, Juliet, née en 2002. Mais j'ai caché à Yves-Marie que Juliet était de lui. Et encore aujourd'hui, il ne sait pas le fin mot de l'histoire. En 2000, j'étais partie voir ailleurs, je voulais me détacher de lui. Ce n'était pas du désamour mais c'était impérieux. J'étais jeune alors et e ne concevais plus de vieillir avec lui. Il a été très malheureux, je m'en veux. Mais le moment était passé et je ne suis plus revenue. Avec des si… Maintenant, tout ça fait partie de ma vie, ce sont plus que des souvenirs. J'adore toujours la personne qu'est Yves-Marie et ce qu'il fait à Saorge, au-dessus. Jean-Marie est classe et gentil, je pense que ce sont vraiment les mots qui le définissent : il respecte ce que j'ai dit, Juliet n'est pas sa fille mais il s'en occupe quant j'ai besoin. J'ai écrit une lettre, elle est en lieu sûr et s'il m'arrive quelque chose, une amie doit indiquer où. Cette lettre est écrite pour Juliet qui pourrait savoir ainsi qu'Yves-Marie est son vrai père mais que moi je ne j'ai pas voulu qu'il soit son père. Ma fille saura *ma volonté* au-delà de réalité physique que je n'ai pas pu contrôler.
*Alors que je prends le ferry pour rejoindre Gênes, je revois Carla me tendant la main au moment du départ&nbsp;: légèrement en arrière, j'ai l'impression qu'elle doute soudainement de l'objectif de ma venue, de ma sincérité. Écrivez-moi, lui dis-je en lui tendant une carte de visite. D'accord, me répond-elle. De toute façon, Alessandro vous dira mieux que moi les histoires de famille. Elle me montre un SMS de son frère qui m'accueillera demain.*
Lui, c'est le feu, la lave, vous verrez. Moi, mon volcan est endormi en ce moment. Il faudrait que je le réveille.
*En juillet, Carla m'envoie finalement cette lettre.*
Ludovic,
J'ai repassé mes vieux disques aujourd'hui, avec plaisir et sans nostalgie. Je vois pas mal de films, bien sûr, avec mon travail au cinéma. Mais ce que j'aime voir surtout, ce sont les gens rentrer et puis sortir après le film. Il y en a deux sortes : ceux qui repartent exactement comme ils sont rentrés (certains sans dire un mot, d'autres en riant avec leurs amis, d'autres préoccupés par le parcmètre) et ceux qui sortent différemment : ils parlent plus bas, d'autres sujets, restent vagues dans leur appréciation, hument l'air dehors, éclatent de rire, restent, s'en vont vite main dans la main. Tous ceux-là, ils ont vécu une séquence dans leur vie comme une séquence dans un film, ils ont un avant et un après et la vie s'enchaîne comme ça, selon une narration qui avance. Moi, je ne suis pas trop préoccupée par les parcmètres et je vais beaucoup au cinéma ! D'une certaine manière, Yves-Marie, avec ses concerts, il était plutôt dans le schéma répétitif du spectacle (ma petite théorie personnelle là-dessus, si elle vous intéresse, c'est que les groupies s'amusent beaucoup plus que les musiciens : elles n'ont pas deux *shows* identiques et ne risquent pas de voir les soirées défiler avec des partenaires au rôle toutes les nuits identique.)
Où je serai dans quelques mois ? Je ne sais pas. J'ai toujours rêvé de vivre en Allemagne comme mon frère ou à Londres, peut-être je le ferai. L'Europe est vaste et facile. J'attends que mes enfants grandissent, et surtout ma fille car Marin vit le plus souvent avec son père. Mon rêve, ça serait de trouver un job dans une organisation, un truc comme aller à Bruxelles. Ce n'est sûrement pas impossible, mais il me faut déjà une capacité en droit. Je me suis inscrite au Parti Pirate. Sur l'écologie, la défense des droits ou l'anti-corruption, il y a besoin de gens capables de bouger et de s'intéresser à l'Europe.
Juliet me demande chaque mois : alors, c'est quand qu'on part ? Je crois qu'elle veut tourner une page qu'elle n'a pourtant pas lue ! Je lui promets que nous allons bouger, avancer. Et c'est quand que tu rencontres quelqu'un aussi ?, me relance-t-elle. Je lui dis que je vois des gens tous les soirs mais elle me répond :
-- C'est pas pareil. Je veux un autre papa, un qui revient à l'appartement le soir et qui pourrait me faire faire mes leçons et me garder quand tu vas travailler ou au concert.
-- Et tu crois qu'il pourrait m'aimer, moi, suffisamment pour qu'il reste longtemps ?
-- Ah, oui, ça c'est vrai problème, tu as raison, je n'y avais pas pensé...
-- Écoute, je te promets de chercher encore, beaucoup !
-- D'accord.
Et elle me regarde avec des yeux plein de confiance qui me tuent sur place.
Je vous remercie de votre visite qui m'a fait bien du bien. J'espère vous revoir bientôt,
Carla Minore.

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title: Alessandro Minore
date: 2025-11-25
keywords:
- nanowrimo
- écrire
- relu
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« Je suis un enfant du rock et de la technique, sourit Alessandro. Et de l'Europe, bien sûr. »
*Alessandro m'a donc accueilli au ferry à Gênes, il m'a offert un café. Son abord est franc et ouvert, ses yeux sont marron clair et vous fixent avec intérêt. Il porte beau sa cinquantaine, peau bronzée, cheveux mi-longs peignés avec soin, un blouson de cuir noir. Il parle français et anglais couramment. Très vite, j'ai dû précisé le pourquoi de ma visite, tirant mon alibi de l'enquête de l'ÉHESS vers une portée européenne.*
Je suis un vrai enfant de l'Europe ! Du terrorisme, des luttes antifacistes, des années fric, de la politique-poubelle, du Pape, de la lutte anti-mafia et de la télé-réalité ! Quand on est italien, on est obligé d'être spécialiste de ces choses-là... Mais l'Europe, c'est aussi l'euro, habiter n'importe où, vivre dans un grand espace : j'ai deux enfants à Berlin avec leur mère, deux beaux-enfants à Paris avec ma femme en cours de divorce, et ma vie ici entre Pise, Gênes et la Toscane.
*Alessandro Minore est courtier immobilier, plutôt dans les biens rares et luxueux. Il est revenu s'installer ici il y a cinq ans. Il m'embarque dans son Alfa-Romeo Giulietta toute neuve, et nous quittons le Porto Antico.*
En Italie, je me sens plus que jamais en Europe. La France et l'Allemagne sont trop gros pour moi. Y habiter m'a plu mais j'ai besoin de mon pays-village où tout le monde connaît les défauts de tout le monde.
*Nous roulons, vers les villas, me dit-il. Je l'interroge sur son style de vie.*
Je suis un flambeur discret. Comme mes clients. Le luxe, c'est le calme, les amis, les bons produits. L'argent me sert à ça, ni plus ni moins. Ça ne me pose pas de problème vis-à-vis de mes engagements politiques ou mes combats de jeunesse. Je suis le contraire d'un *jet-set man* : je ne prends jamais l'avion, je fuis les soirées des stars, je ne spécule pas. Je consomme local vous savez : du vin, des amis et des amies, la campagne, la mer. Je suis très à la mode écolo en fait.
*Il s'arrête de temps en temps, me montre ici et là une maison qu'il a vendue, des panoramas de la baie. Je suis impressionné par son assurance, sa diction rapide mais pas précipitée, il a les idées claires. Alors que nous nous arrêtons pour manger, je lui parle de ma rencontre avec Clara.*
Clara lisait beaucoup, elle militait, elle était géniale. Elle est partie en France avec Yves-Marie alors que moi je déménageai à Berlin. Et puis après, je crois que c'est devenu plus compliqué pour elle. Mais elle ne m'appelle pas, elle ne veut pas mon aide. Je pense qu'elle est en attente... Moi, j'ai toujours été dans la technique, dans le faire : les photocopies pour les fanzines et les tracts, les fax pour les campagnes, et puis beaucoup de radio locale. À Berlin aussi, j'ai fait de la radio.
Ruth et Yves-Marie, nous les avons vus souvent, oui. Notre jeunesse a été commune, nous avons construit notre conscience politique ensemble. Et tout en connivence comme vous le savez…
*J'ai failli lui dire que que leur relation de cousinage est une exception dans la diaspora Pérón Fernandez.*
Je sais que nous avons des cousins du côté de Rimini, mais jamais les relations n'ont été du même ordre. Je ne sais pas pourquoi. Nos grands-parents ont fait la guerre, je pense que ça a coupé des lignes et des destins. Mais c'est du passé, c'est fini. L'Europe est en paix aujourd'hui, au moins à l'intérieur.
*Je lui propose d'aller chez lui, à Pise. Il refuse. D'abord, c'est loin. Et puis sa maison est son lieu privé, m'explique-t-il, où le monde extérieur n'a pas à pénétrer. Et la famille, l'histoire, les combats, le travail, c'est le monde extérieur.*
Alors, pensez-vous, un journaliste...

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title: Mentor Mattei
date: 2025-11-24
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- Mentor
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Mentor Mattei m'a accueilli chez lui un jour de *bora* à Trieste, au coin de la rue Dante, en haut de la magnifique maison Smolars. Puis il est allé dormir.
Une ou deux heures. Installez-vous, je vous ai préparé des papiers sur la table. Des archives.
Nos échanges se font en anglais. Mentor vit la nuit, essentiellement. Il est patron de plusieurs bars de nuit ici en Slovénie et jusque dans la Croatie proche. Il a 37 ans aujourd'hui, cela fait 2 ans m'a-t-il dit qu'il a adopté un rythme de marin de haute mer fait de repas et de sommeils calculés. Il ne voit pas un intérêt à faire une exception pour moi, « mais n'y voyez rien de personnel », me précise-t-il, loin de me rassurer, c'est une expression de la Mafia !
Son duplex est sobrement aménagé, et tout le pan de mur derrière l'escalier en fer est occupé par une bibliothèque. Les livres se partagent en deux catégories : quelques étagères de polars, le reste de livres d'histoire sur la Yougoslavie et particulièrement des indépendances récentes : Slovénie, Croatie, Bosnie, Kosovo, etc., et les délires de Grande Serbie.
Quand il sera réveillé, Mentor me racontera son enfance à Rimini et comment, dès 13 ans, conscient des origines en partie yougoslaves de sa famille, il a vécu par procuration tous ces conflits. « Un livre d'histoire déplié en direct depuis Rome ou Alexandre, les mouvements des peuples, les délires d'empire, les nationalismes… et bien sûr la Guerre. » Il veut parler de la Seconde, qu'a vécu son père, Elias. «  Le mal doit être étudié chez lhomme, ces guerres me proposent l'examen de la variété des manifestations du mal, à laune des tragédies de la Guerre. Mais personnellement non, je nai jamais voulu mattacher à ces questions de nationalités. » Je ne le crois qu'à moitié.
Pour lors, je regarde les documents laissés sur la table par mon hôte.
Il y a principalement un ensemble de feuillets, tirés d'un carnet de notes et agraphés ensemble. Il y a des passages en italien, que je comprends un peu, et d'autres en serbe qu'il me faudrait faire traduire si l'objet de mon enquête était Elias. Car ces écrits sont d'Elias, le père de Mentor et d'Achille. Je photographie ces passages :
> Ma mère a été jugée libre et courageuse de nous attendre seule. Mais elle n'était pas yougoslave. Moins de préjugés sur elle de ce fait.
> Je n'ai jamais vu mon père. Maman m'a toujours dit qu'il n'existait pas, qu'il n'avait pas d'importance : il fallait faire des enfants, à la sortie de la guerre, si possible bien communistes et donc pas selon les mêmes schémas qu'avant-guerre. Connerie ! Mais tant d'amour reçu de ma mère, avant qu'elle ne me laisse, moi, au pensionnat."
> Josip Tito m'a parlé une seule fois de notre père. Il m'a dit qu'il était très fort. Qu'il espérait que je serai aussi fort que lui mais aussi que je serai plus discipliné et plus *croyant*, quelque chose comme ça.
Et il y a des photos prises sur le port de Rimini où travaillait Elias Mattéi.
Il y a un portrait que je qualifierais de l'école humaniste mais inspiré aussi par la tradition soviétique de célébration du travailleur. Celui-ci est pris de trois-quarts, le regard bien au milieu du cadrage afin d'en illustrer la confiance en l'avenir. Amateur éclairé ou professionnel, d'école humaniste ou non, ce portraitiste a fabriqué une trace, avec une évidente volonté de sympathie. Voulue et assumée, forcée ou commanditée ?
Sur cette autre, il y a ce marin dont la casquette, elle, n'est pas de la Marine. Élimée, formée, ajustée au milieu et en haut du front, la visière légèrement tordue à l'endroit où le pouce et l'index appuient en opposé, elle est noire sur la photo, la lumière en marquant les usures. Favoris et sourcils sont fournis, les yeux à l'intérieur d'une large rayure noire qui ne laissent rien deviner d'eux. Le nez est proéminent, le losange qui façonne le sourire édenté y prenant appui à l'aile d'un *S* à la base intérieure de la narine. L'homme n'est pas rasé du matin, sans doute est-on lundi.
« Quatre amis, 70 », est-il précisé au verso de cette autre photo : quatre vieux sur un banc. Sujet là aussi classique s'il en est, quoique les chiffres préférés des photographes sont souvent deux ou cinq, pas souvent quatre. La photo est une déclinaison de ce standard avec peut-être un léger sens de l'ironie : le banc est fixé au sol face à la mer -- la jetée à droite protège de port -- mais les hommes sont assis à rebours, comme à califourchon, les bras appuyés au dossier. Ils regardent donc le quai, la rue, ceux -- et peut-être celles -- qui passent. Et non la mer, on devine qu'ils l'ont assez contemplé dans leur vie.
Serait-ce Elias Mattei qui a pris ces photos ? Est-ce lui qui a demandé aux hommes de poser ainsi ? Il y a clairement un intrus, l'homme plus âgé que les autres : il n'a pas de casquette de marin mais un béret, façonné en pointe vers l'avant, d'énormes oreilles et une belle moustache blanche, une canne en bois clair -- du buis ? -- et des gros chaussons aux pieds : il ne doit pas habiter bien loin, sûrement dans l'une des rues donnant sur le port ou, s'il est de famille ancienne, une des rues parallèles au quai, abritée du vent. Les trois autres ont la casquette et des souliers. Celui que l'on voit à droite de la photo et du banc, à gauche de ses amis, semble celui encore le plus actif : une grosse montre est visible à son bras gauche, il porte chemise et cravate. On a tous l'impression de connaitre ces groupes d'amis et les conversations qui sont menées sur le banc. Et pourtant ? *This is another time and another place.* Derrière, au départ de la jetée, il y a une Fiat garée et un couple qui regarde le sable, se tenant prudemment à la rambarde. Je me plais à penser qu'Elias se serait ainsi mis en scène avec sa fiancée un jour de dimanche suffisamment ensoleillé pour cette pose collective.
Un cliché retient également mon attention car plus ancien. On y voit un groupe de femmes et d'hommes et de jeunes garçons. Les habits sont manifestement d'après-guerre, le drapeau est celui de la Yougoslavie. Je le scanne. Et je rêve à ce même Elias, serait-ce lui quelque part sur cette nouvelle pose, mais où ?
Mentor s'est levé, je m'étais assoupi, quelle honte. Il m'offre un café, s'installe et s'attend à ce que je démarre. Sa disponibilité me rappelle celle de son cousin, Alessandro. Le connaît-il ?
Je sais qu'il existe. Comme mon frère, je sais qu'il existe, c'est tout. J'ai refermé cette boite-là dit-il en désignant les feuillets et les photos sur la table.
Je lui avoue que j'ai rencontré Alessandro en juin dernier et combien je le compare à lui, moralement. Physiquement, Mentor est beaucoup plus lourd, musclé, assez fort de ventre pour son âge, déjà. Ses cheveux sont très courts, ses traits peu marqués et sa peau est claire : un jeune homme dans un corps de 50 ans. Je l'interroge sur sa vie de spartiate.
De spartiate ? Je bouge chaque nuit, je fais des kilomètres entre mes boites, de Trieste à Pirano, à Rijeka ou sur Krk. Ici je bois, là je danse. Ailleurs je fais le portier, je cajôle mes employés ou je terrorise un mauvais client. Et partout, je paye des bakchichs… Ça c'est la vraie histoire des Balkans, sourit-il. Ma nationalité ? Je n'en ai pas. Les nationalités sont essentielles pour comprendre les gens, et j'en joue. Mais certaines personnes échappent à ce destin, c'est le cas de ma famille, et de moi. Certes, je suis revenu de ce côté de la mer pour être proche de ce bain culturel. C'est pourquoi vous me dites que vous ne croyez qu'à moitié ? Ludovic, permets-moi : je ne te demande pas de me croire. Tu es là pour un reportage ? Prends ce qu'on te donne.
Difficile d'avoir prise sur un tel personnage. Ni l'évocation de l'émigration de ses parents en 1974, *via* Trieste justement, ni la figure ses grands-parents, ni la vie politique ne l'émeuvent.
Parents, grands-parents ? La fibre internationaliste du peu que j'en ai retenu. Une fibre anarchiste ou individualiste en tout cas. Mon père me disait que sa mère lui répétait souvent que l'individu avait un rapport à son époque, et pas l'inverse. Et il est parti se faire tuer en Serbie sous l'uniforme de la Croix-Rouge.
Mercedes Pérón Fernandez m'a dit des mots presque identiques à Bermeo : « Il n'y a pas de dissolution dans un siècle, mais un rapport de force entre un individu et son temps. »
Mentor, à la fois sage d'Ithaque ou guerrier de Rhodes, n'aura en tout cas pas d'enfant. Il n'en veut pas, il ne veut même pas de relation durable. Il vieillira seul, ou à deux avec un homme s'il tourne casaque d'ci là, blague-t-il.

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title: Achille Mattei
date: 2025-11-23
keywords:
- nanowrimo
- Achille
- relu
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J'ai reçu en juillet ce billet de la part de Achille Mattei, posté de Bari dans les Pouilles (Italie).
« Monsieur Ludovic Tuillier,
« Suite à votre sollicitation de documents concernant mon père, je vous renvoie auprès de mon frère aîné Mentor Mattei, rue Dante, Trieste. Lui seul possède des écrits familiaux et il a toujours refusé de m'en donner copie.
"Vôtre,
"Achille Matei.
Je lui ai répondu assez rapidement :
« Monsieur Achille Matei,
« J'ai bien sûr pris contact avec votre frère Mentor et j'espère le rencontrer cet été. Mais je me permets d'insister sur un aspect important de ma demande : c'est vous que je souhaiterais interviewer. Mon travail ne consiste pas à enquêter sur l'histoire de vos ascendants : il consiste à bâtir une future enquête internationale concernant votre génération, pas celle de vos parents. »
Je lui rappelai ma disponibilité et ma volonté de remplir au mieux la mission qui m'avait été confiée par l'École des hautes études en sciences sociales (sésame qui, écrit en toutes lettres mais sans les majuscules à chaque terme, avait si bien fonctionné jusqu'à présent : tout sonne parfaitement dans cette couverture, école, science, social, avec *hautes études* qui donne l'importance qu'il faut sans être "supérieur").
J'attendis trois semaines et je reçu enfin une longue lettre et un dossier à moitié rempli, en italien, accompagné d'une vague promesse d'un créneau possible, à Marseille, en septembre. Je traduisis, un peu péniblement.
****
Je suis, monsieur, instituteur dans le quartier Picone de Bari. J'ai 35 ans. Je suis de nationalité italienne, étant né en 1980 à Rimini (mes parents ont émigré depuis la Slovénie, par Trieste en 1979). J'ai rencontré ma femme, Silvia, pendant mes études d'histoire à Rome et nous attendons notre premier enfant. J'habite un appartement non loin de l'école dans ce quartier très peuplé de Bari, nous nous y plaisons. Nous avons un chat, qui s'y plaît aussi. Nous n'avons pas besoin de voiture, nos déplacements se font le plus souvent à pied ou en bus, le dimanche en vélo. C'est pourquoi je vous propose de profiter d'un voyage que je dois entreprendre en train pour Marseille, en septembre, pour nous rencontrer. Cela vous évitera de venir tout exprès dans nos Pouilles que je sais lointaines pour Paris, et moi d'organiser quelque chose de plus.
Je suis d'un quotidien sage, voire triste. Je suis raisonnablement enthousiaste mais en général réservé. Ma femme, grande lectrice et apprentie bibliothécaire, trouve beaucoup de calme en ma compagnie et c'est donc bien ainsi, nous nous plaisons. Les années qui viennent vont être pour nous bien pleines, avec la jeunesse de l'enfant et le fait que je reprends des études d'histoire, en même temps que mon travail à l'école. Je commence une thèse à l'université Aldo-Moro en histoire contemporaine, qui s'intéressera aux expressions fascistes et assimilées d'Europe centrale, sur une période un peu plus large que la guerre, y compris donc leurs ramifications intellectuelles dans la période communiste yougoslave.
À part cette recherche, je n'ai pas de *hobby*. Je ne fais du sport qu'obligé par mon médecin quand il me trouve trop pâle, ou qu'avec les élèves à l'école. Bien qu'au bord de la mer (selon vos critères), je ne pratique pas d'activité nautique. Bref, je n'ai aucun investissement dehors, ni dans aucune association de bienfaisance, ni surtout dans aucun mouvement ou parti militant. Vous allez sans doute me trouver *radical* dans mon non-engagement et il est vrai que je maintiens fermement une ligne a-politique : vraiment aucune bonne raison ne justifie que l'on milite pour telle ou telle cause à part contre le fascisme évidemment. Toutes les autres causes se sont trouvées pourries de l'intérieur ou dévoyées dans leur objet. Elles ont toutes été utilisées par des héros et des salauds comme béquilles ou tremplins pour leur fortune et leur haine. Elles finissent toutes au *Credito municipale* des idées périmées ("chez ma tante" on dit à Paris je crois ?) où n'importe quel bavard peut s'en réemparer pour pas cher. On surestime ainsi de beaucoup l'action des hommes, qui est globalement très négative.
Je tiens pour sûr que ne pas participer est la bonne solution. Si tous nous le faisions tous, tout irait mieux.
À titre d'exemple, je pourrais vous parler de ma famille : Ballotée dans le siècle, elle a lutté contre une idéologie au nom d'une autre, résisté à l'envahisseur puis à l'occupant pour enfin imposé un régime à des pays entiers ; elle s'est enfuie d'ici pour aller lutter ailleurs, elle s'est fragmentée, elle s'est trahie elle-même et n'a pas trouvé le bonheur. Mon père a fuit la déliquescence yougoslave pour venir faire le coup-de-poing à Ancône, contre les grévistes du port. Ma grand-mère, d'origine espagnole, a rejoint Tito et a fuit on ne sait où. Mon grand-père fait partie de tous ceux à qui je m'intéresse pour ma thèse : son parcours va ainsi d'idéologie en idéologie, d'idées stupides en mots d'ordre meurtriers, de groupuscules d'extrême-droite des années trente au nationalisme croate, passé par l'engagement communiste. Le point commun de tout cela, paradoxalement, c'est le nihilisme -- je prétend pouvoir le montrer dans ma future thèse --, la grande maladie moderne. Moi-même, je suis le petit-fils d'un nihiliste, ce n'est pas là ma plus petite contradiction.
Vous qui êtes également à l'université, vous comprendrez sans doute cet intérêt que j'ai pour l'histoire, la connaissance et les moyens de conforter une intuition forte. Je suis une espèce de non-violent de l'idéologie, un Bartleby de la politique (peut-être avez-vous lu l'essai que Deleuze a consacré à ce personnage), un minimaliste de la vie sociale, un prudent des Petits Livres et des missels, un *refuznik* de la cause. On a trop fait avant moi, je ressens la nécessité d'effacer la volonté de faire. Je crois que je suis de la partie, évidemment, d'une minorité -- non agissante cela va de soi.
Pour finir cette déjà longue lettre, monsieur, voyez : vous pourrez compter sur une silhouette grise et sans aspérité pour votre série de portraits. Je m'en honore -- je vous l'écris là mais ne le répéterai pas ailleurs.
Sincèrement vôtre, Achille Matei
*Notre rendez-vous n'eut pas lieu, en septembre, à Marseille. Mon TGV a dû être détourné suite à un suicide sur la voie, un « incident de personne », selon le langage codé de la SNCF. Avec environ deux heures de retard de mon côté, notre fenêtre temporelle se refermait. J'appelai donc Achille Mattéi au numéro de téléphone qu'il m'avait indiqué et nous avons convenu d'un entretien au téléphone trois quarts d'heure plus tard. Je mis à profit ce laps de temps pour adapter mes questions et mes suggestions.* *Je m'endormis et je ratai le rendez-vous. Quand je relis ce soir les questions griffonnées dans mon carnet, je me dis que ce n'est pas plus mal. Je m'offrai un bon repas au buffet de la gare et repartis le soir même.*

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title: Julie Besnard
date: 2025-11-22
keywods:
- Nanowrimo
- Julie
- relu
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Saint-Grégoire,
le 3 octobre 2015
De Julie Besnard à monsieur Ludovic Tuillier.
Monsieur,
Comme vous me l'avez proposé, je me permets de vous écrire cette lettre. Ce sera à la fois un complément au dossier que vous m'avez demandé de compléter et aussi peut-être une façon pour moi d'exprimer des sentiments divers. Mon mari Alain Besnard, auquel je ne veux rien cacher, m'y a encouragé.
Je dois vous dire que cette semaine passée en votre "compagnie" m'a rendue mal à l'aise. Oh bien sûr, vous vous en êtes tenu à la méthode que vous m'aviez annoncée : deux entretiens en début de semaine, un dossier à remplir à ma convenance et votre présence, discrète, à quelque distance de moi pendant le reste de la semaine. Je dois dire que, je dois vous remercier, si cela peut avoir un sens, pour votre tact. Je n'ai rien à vous reprocher. Mais hier soir par exemple, pendant le repas, je vous voyais tout le temps à la table voisine. Je n'ai pas pu complètement oublié votre présence. Et surtout la raison de votre présence.
Surtout hier soir, alors que vous partez ce matin. Surtout hier soir, où je fêtais avec quelques collègues les un an de ma fille -- elle a marché hier. Arrivée, départ, famille, nouveau-né, avouez que tout cela a bien remué dans ma tête hier soir. Peut-être aussi le verre d'irancy -- moi qui n'a plus dû boire deux verres de suite depuis presque deux ans !
Il y avait là mes collègues, que des filles, des copines et on suit comme ça nos vies, de naissance en rémission, de fiançailles en mutation. Certaines, sans se mettre sur leur quarante-et-un, se maquillent, se coiffent et portent un petit habit un peu chic. Et ça parle boulot, fatalement ! Je ne sais pas si vous avez entendu ? La grande affaire ce soir, c'était se demander comment allaient être négociées les permanences pour Noël. Et puis la prime de fin d'année, nos étrennes. Qui va passer un réveillon original... Je force un peu le trait car je voudrais essayer de donner des détails pour ne pas avoir à vous dire : vous voyez, quoi, comme des milliers d'autres gens. Des vies banales...
Et vous, vous débarquez dans cette pauvre brasserie ! Vous qui voulez faire un documentaire sur une génération, vous qui voyagez et rencontrez tous les jours des gens passionnants... J'espère que vous avez bien apprécié tout ça : la marque plusieurs fois recollée sur le carrelage à deux mètres trente-sept de la cible électronique du jeu de fléchettes. La petite signature un peu ratée sur la proue de la barque, figure centrale du décor mural peint à la main, celui au fond à côté du bar, celui qui met en scène une plage à marée basse vue à travers les colonnes d'une villa romaine avec les grappes de raisin qui débordent de la pergola (je parie que c'est une ancienne pizzéria). Nous, nous voyons cela plusieurs fois par semaine, quand nous venons manger le midi, ainsi que les costumes rouge que le patron fait porter, on se demande bien pourquoi, à Lydie et à Manon, les serveuses de salle. Et dire que ce bar s'appelle L'Inimitable ! ("l'iniMickTable" si vous lisez bien l'enseigne).
Oui tout cela me touche et me chagrine. Et en même temps, quoi ?
Mercredi, vous m'avez suivie à la salle de gym, vous m'avez accompagné faire les courses. Je dois vous avouer d'ailleurs que j'ai pris certaines choses à cause de vous, je n'achète jamais par exemple de radis ou encore de pâtes fraiches. Mais parce que vous étiez là, je l'ai fait. Je n'ose même pas imaginer toutes les idées que vous vous êtes fait de nous en voyant notre caddie. J'en éprouve une certaine honte. Et en même temps, quoi, oui ?
Vous ne pouviez pas bien sûr me suivre dans mon travail. Le lieu est protégé, je mets d'horribles sabots blancs et une charlotte sur mes cheveux. "Ce n'est pas grave, m'aviez-vous dit, le travail n'est pas tout." Vous êtes gentil là-dessus, parce que mon travail, hormis les collègues, c'est quand même beaucoup de merde et des corps.
Bien, je ne vais pas m'épancher plus. Je ne sais plus ce que j'avais vraiment à vous dire. J'ai le bourdon. Je comprends que rien n'est de votre faute mais il fallait que je vous le dise. Un peu curieux quand même de m'avoir choisie, maintenant je vais retourner auprès de mon enfant et de mon mari.
Ah, si parmi toutes les photos que vous avez prises, il y en a deux ou trois de bonnes (avec mes amies par exemple), vous pourriez me les envoyer ? De mon côté, comme promis, voici une photo de ma mère, Nathalie Trouvé. Je la regarde une nouvelle fois. Toute ma vie me semble si coupée de l'histoire de mes parents et de mes grands-parents. J'ai l'impression que, quelque part, notre vie n'atteint pas la leur, bien qu'ils n'aient pas vraiment quitté Saint-Anne-la-Forêt et ses quelques centaines d'habitants. Ce sentiment est bien sûr ridicule, issu du confort (le cocon) dans lequel nous vivons, mon mari Alain, moi, mes amies et bientôt Louna ma fille.
Bien cordialement,
Julie Besnard
*J'ai remercié Julie Besnard de son accueil et de sa sincérité. Je lui ai précisé que je savais comment des repérages pour un documentaire télé pouvaient sembler étranges et sans raison aux candidats pressentis. Auprès de Julie, il m'avait semblé qu'une enquête sociologique aurait semblé étrange alors que des repérages pour la télé leur a semblé à elle et à son mari comme une raison plausible à mon intrusion.*
La photo de Nathalie Trouvé montre une fillette d'une dizaine d'années, posant parmi des hautes herbes : elle marche négligemment, se penche en avant pour cueillir une herbe ou une fleur. Elle porte une robe aux manches un peu bouffantes, coupées au coude. Le haut porte un large liseré brodé, un carré formé de bretelles et coupant le haut du ventre. Dans l'espace ainsi formé au centre, une autre broderie au motif enfantin, caché par un grosse médaille de communion. Tout le bas de la robe est plissé discrètement. La photo date de 1975, cette robe est bien d'époque mais pas du tout moderne, renvoyant à une iconographie suisse-allemande de la première moitié du vingtième siècle, très Suchard en fait. Les cheveux mi-longs et laissés libres de la jeunette, flottant autour de son visage, ainsi que l'entourage de son sourire -- fossette, creux du menton -- confirment le plaisir de la promenade dans le champs. Romantisme accentué par le premier plan de la photo, une rangée d'herbes folles. La photo est toute en nuances de gris, comme une nostalgie installée et voulue, sans doute celle en vigueur dans le Perche en ces années.

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title: Issus du Namowrimo 2015, ces *Petits-enfants* sont en réécriture !
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