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title: 16 novembre 2015
date: 2025-09-08
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- Nanowrimo
- Michel
- photo
- relu
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Michel Ponti m'appelle :
— Alors, ce déménagement en Bretagne, lui démandé-je. Ou êtes-vous installé maintenant ?
— Baie de Saint-Brieuc, à Hillion, tout près d'Yffignac.
— Ah !, le pays de Cripure !
— Comment ?
— Oui, le pays du *Sang Noir*, celui du philosophe Georges Palante, auteur notamment de la *Sensibilité individualiste* et professeur de Louis Guilloux. Mais laissez cela, que vouliez-vous me demander ?
— Il manque quelque chose à votre histoire : vous interrogez sans le dire plusieurs membres de la famille. Votre alibi ne tient plus. je voudrais savoir pour qui et pour quoi vous travaillez.
— Et si je refuse ?
— J'embarque ma grande sœur ailleurs et vous ne la verrez plus. Je préviens tout le monde de vous fermer la porte au nez.
Je le sens presque menaçant, physiquement tendu au téléphone et prêt à raccrocher sans nouvel appel. Je décide de changer ma défense — qui consistait à jurer haut et fort de ma bonne foi et je l'amadoue :
— Vous agissez là en chef de famille ! Je sens qu'on vous écoute et vos frères et sœurs, cousins et cousines vous font confiance.
— Oui, euh... je crois.
— Et peut-être aussi la famille par alliance, celle du deuxième mariage de votre grand-mère ? Ils vous écouteraient j'en suis sûr...
— Je les connais un peu, c'est tout, je sais qu'ils existent. Mais oui, sans doute, ils...
— C'est donc avec vous que je dois parler franchement.
— Oui, c'est ça.
— Mon enquête est terminée, j'ai remis mon rapport à l'École. Je ne sais pas ce qu'ils vont en faire... Mais, plusieurs aspects m'intriguent dans votre famille et je voudrais mettre un peu d'ordre dans mes fiches. J'outrepasse ma mission, j'ai dû mal à conclure.
Je reprends avec lui, prudemment et en surveillant ses grognements à l'autre bout de la ligne, les membres de la famille, y compris celle de Louis-Marie d'Aunis. Je comprends assez vite que Michel Ponti a une idée assez précise de la vie de sa grand-mère, sauf de l'épisode yougoslave pour lequel c'est assez flou : il ne semble pas connaître l'existence de ses cousins Achille et Mentor Matei.
Il est par contre tout à fait au courant de Charlotte :
— C'est une figure connue de mon enfance, j'ai souvent entendu mon père en parler comme de la tante espagnole ou italienne, avec qui il fallait compter. L'image de ma grand-mère, c'est juste un passage : quelqu'un qui a eut une vie mouvementée, guerrière, des enfants ici, et puis qui est repartie refaire tout ailleurs.
— Et comment cela s'est passé lorsqu'elle est venue s'installer en France avec Louis-Marie d'Aunis, son deuxième mari ?
— Mon grand-père est devenu encore plus taciturne. Il n'a pas fait d'obstacle au mariage, c'est-à-dire qu'en gros il n'a pas contesté la procédure de divorce et tout ça. Il aurait pu, à l'époque. La famille d'Aunis s'est installée dans le Perche, très loin de chez nous. Ça a facilité les choses.
— Pas de Yougoslaves dans cette histoire ?
— Des Yougoslaves, ah bon ?
Michel Ponti est en pleine réflexion. Je le laisse faire. Rien ne vaut, pour convaincre quelqu'un, le laisser aller sur son propre chemin.
— J'ai deux questions, dit-il soudain. Vous avez donc retrouvé tous les membres de la famille, j'entends la grande famille ?
— Je crois, mais il me reste quelques doutes. Vous savez, la guerre...
— Peut-être qu'il aurait des choses dans les cartons de mon père Sócrates, il faudrait que je les ressorte. Deuxième question : Quelle relation avez-vous avec ma sœur ?
Je lui avoue que la réponse à sa question n'est pas facile... Il me semble que nous nous attachons l'un à l'autre même si la situation n'est pas... appropriée en ce moment.
— Elle m'a dit quelque chose de similaire de son côté... je crois que vous êtes vraiment en train de rentrer dans la famille, n'est-ce-pas ?
***
La femme immédiatement à droite du Nihiliste — si l'on admet que ce peut-être lui — n'est pas Mercedes Perón Fernandez bien sûr. Ni aucune autre du groupe, elles sont trop jeunes. Je regarde la photo, encore et encore, *cherchant la femme* comme le veut l'expression policière. Et si la solution était en dehors de ce cadre mental, s'il fallait chercher non la femme mais l'homme ou... l'enfant ?
À force d'observer et de chercher, je m'intéresse au garçonnet — imaginons que ce puisse être Elias Mattéi — qui a le regard de côté. Il n'est pas face à l'appareil photo. Ce qu'il regarde doit être important au point de rater la petite célébration que constitue à l'époque une prise de vue de groupe. Je dézoome pour retrouver la vue d'ensemble et je fais l'effort de me mettre quasi physiquement à la place du petit garçon, à ce moment-là : je regarde quoi ? Je regarde qui ? Ma tête est droite, je ne regarde ni en l'air vers un arbre ou un adulte, ni vers le sol un chien ou un enfant plus petit. Je ne me penche pas comme si je cherchais à regarder loin. J'ai une attitude très naturelle, très familière, de me tourner vers quelqu'un que je connais bien, qui partage ma vie. De ma taille, un autre enfant du même âge.
Ainsi, il m'apparaît évident que sur cette photo, on a cherché à masquer plutôt qu'à rajouter, et le sujet disparu devait être un enfant, de l'âge ou de la taille d'Elias Mattéi. Si cet enfant était un simple ami ou un cousin lointain, il n'aurait pas fait l'objet d'un montage aussi fin. L'hypothèse est que l'enfant disparu a suffisamment d'importance pour le tricheur, j'imagine par exemple un jumeau de Elias Mattéi — que je vais nommer Elias *bis* en attendant plus d'informations.
Cela signifie donc que Achille Mattei a un oncle qu'il fait disparaître d'une photo — sans doute un document très rare —, que la famille a une nouvelle branche si l'on peut dire, jusque là inconnue dans mon enquête. Pas complètement inattendue cependant, j'avais déjà noté le caractère un peu confus des notes et des propos de madame Perón Fernandez concernant sa période yougoslave en général, et l'enfant, *les* enfants qu'elle y avait eu en particulier. Du strict ressort de mon enquête, ces deux questions : ce jumeau a-t-il eu lui-même des enfants que j'aurais donc du recenser ? Dans quelle mesure dois-je explorer maintenant ce côté obscur que m'a dévoilé, consciemment ou non, Achille Mattei ? En vue de ma rencontre fin du mois avec madame Perón ?
J'appelle Achille Mattéi, usant de la politesse de son voisin. Je commence brutalement :
— Je veux vous prévenir que je prends l'avion demain midi et que je serai donc à Bari en fin d'après-midi : pourrez-vous me recevoir ?
— Co...comment ? Je ne vous comprends pas bien.
— Mais si vous me comprenez, Achille. Vous rajoutez toutes sortes de barrières autour de votre tranquillité : mais moi je vais les franchir ces barrières et venir comprendre, par exemple, comment vous traitez les documents historiques que l'on vous confie.
— Ah, cette photo !
— Bien sûr cette photo ! Je veux comprendre pourquoi votre oncle n'y figure plus, le frère jumeau de votre père....
— Vous n'y êtes pas du tout.
— Hé bien vous me l'expliquerez demain !
— Mon « oncle » comme vous dites, n'a jamais été sur la photo originale.
— Ça vous va bien de parler d'« original », vous...
— Enfin si, bien sûr, il a été sur des photos sources qui ont servi au montage.
— Ah.
— Mais, vous devriez peut-être songer à une autre piste.
— Dites-moi laquelle, j'y réfléchirai demain, entre 11 h 56 et 14 h 05 heure local, à 10 000 pieds d'altitude. À moins que vous ne préféreriez que nous en discutions avec le *conservatore* des archives de l'université Aldo-Moro !
— Laissez ce ton... Vous semblez focalisé sur une branche de ma famille — ce que je ne m'explique guère, d'ailleurs. Ça a peu de rapport avec votre démarche, il me semble que vous preniez tout ceci trop à cœur… Bref : vous oublié peut-être qu'il y a plusieurs branches à une famille et que, chose extraordinaire, j'ai un père qui a eu lui-même un père et une mère.
— ...
— À demain !, me lance ironiquement Achille en raccrochant.
Je reste le regard fixé sur l'écran de mon ordinateur où clignote le bandeau publicitaire et le prix du voyage en avion vers Rome que je n'ai jamais eu l'intention de prendre demain midi, évidemment.
Oui, bien sûr, l'historien a raison : je me suis enfermé dans ma perspective, tout en le croyant, lui, prisonnier également. Il a confirmé cependant que je n'avais pas tort dans mon analyse de la photo concernant l'enfant *bis*. Mais, je n'ai raison que partiellement, je suis bon pour reprendre ma loupe virtuelle ou plus exactement, mon outil de déduction favori : un papier, un stylo, un schéma. Des flèches, des gribouillis, les choses assurées encadrées, les points d'interrogation un peu partout et surtout les zones : il s'agit de ne pas écrire n'importe quoi n'importe où sur la page. L'art est là. Et dans la rayure. La boulette. La poubelle, le recommencement en partie répétitif, en partie innovant.
La piste suggérée par Achille Matei commence à Amoro Mattéi, le Nihiliste. C'est donc bien lui sur la photo, j'ai confirmation. D'ailleurs, c'est sans doute lui le personnage connu de la photo : écrivain, journaliste... Sauf que j'ai cru jusque là que, Mercedes Perón Fernandez étant aussi connue que lui, c'était forcément de leur réunion que la photo tirait sa gloire. Je m'étais avancé un peu vite là-dessus : si j'écarte cette hypothèse, tout redevient ouvert. Après tout, je n'ai peut-être là qu'une photo d'un père en vadrouille avec son fils, sans la mère.
Avec *ses* fils ?
Je trace encore un coup de crayon, lentement. Une tentative pour éprouver sa solidité, pour voir si, comme un pont qu'on jette entre deux rives, il va tenir le coup... Oui. J'en trace alors un autre, celui-ci en forme de rayure et puis un dernier en forme de flèche. Pas de boulette, pas de poubelle pour cette feuille : elle porte sur elle la solution de la photo truquée. Je la détache du carnet et l'épingle sur le mur.
Je sors de mon atelier et je marche dans la rue, j'ai besoin de réfléchir. J'ai résolu une petite énigme, j'en suis satisfait. Pourtant, quelque chose me dit qu'une pièce du puzzle a bougé, comme dans *La Vie mode d'emploi* et que je fais bien de ne pas prendre comme argent comptant ce que je tiens de madame Perón Fernandez.