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title: 17 novembre 2015
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date: 2025-09-07
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keywords:
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- Jeff
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- Nanowrimo
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- relu
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De Jeff Cadier à Ludovic Tuillier,
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Vendôme,
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15 novembre 2015.
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Mon vieux Ludo,
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t'as quand même de la chance d'avoir encore des copains dans la PQR, et par exemple un couillon comme moi capable d'aller vadrouiller un weekend dans le Perche profond pour chercher trace d'émigrés yougoslaves des années cinquante… Après, c'est certes plus amusant que les AG d'association. Mais c'est dimanche et je suis assis devant la planche sur tréteaux qui me sert de bureau, j'observe mon PC portable en couvrant de mes mains ma tasse à café. Je t'ai promis des nouvelles et il faut que j'écrive : tu fais un peu ch… quand même.
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J'ai bien sûr commencé à Sainte-Anne-la-Forêt, vu les infos que tu m'as donné sur le couple D'Aunis. Mais j'ai été obligé de me taper aussi Azé, Crucheray et *tutti quanti*… C'est à Magueuse que j'ai entendu parler d'une Katarina Jarma, arrivée avec son fils Josef. Des vieux se souviennent que des réfugiés yougoslaves ont été hébergés dans une des maisons derrière le cimetière. Ça devait être en 1967. On a pas su me dire si elle ou lui étaient morts, on m'a renvoyé vers les Deux Pintes à Saint-Anne.
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Les Deux Pintes, je connais bien, tu penses. Juliette, la patronne, m'a renseigné. Dans la salle il y avait un vieil hémiplégique qui n'arrêtait pas de crier « Oh garce ! ». Juliette m'a dit que je devais parler de Tito. Il avait pris un prénom d'ici, Thierry. Alors Ti-ti, Tito, le voilà qui s'est retrouvé avec un prénom de chez lui ! Katarina Jarma, elle, elle est repartie quand Thierry est devenu majeur. Curieux destin. Tout le monde devinait qu'elle n'était pas la mère de Thierry-Tito, il l'appelait « madame ». Mais écoute-moi bien, ce Tito est vivant mais sénile. Il vit seul à Magueuse depuis que son fils Ernest est parti faire une carrière de pianiste de jazz. Apparemment, ce fils serait le fruit d'un drame d'amour ! Il y en a qui les collectionne, hein ?
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Mais il faut que je dise que Juliette s'est soudainement assise et elle devenue sérieuse : « Je sais que tu vas me mentir, mais pourquoi toi et ton journaliste cherchez à en savoir sur Tito ? »
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Je lui ai répondu que tu recensais la descendance d’une femme et que Katarina aurait élevé l’un de ses fils qui serait Tito. Elle a eu l'air de s'en contenter. Elle m'a dit « Dommage que le vieil Edgar, l'hémiplégique, soit parti lui aussi dans son Alzeimer, il aurait pu t'en parler, ils étaient amis. » *Oh garce !*, ai-je entendu alors bien fort dans le café.
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Voilà Ludo, je ne sais pas si celle qui a commandité cette recherche veut rester dans l’ombre, ou bien si elle va prendre contact. Toutefois, dis-lui bien qu’un village entier prend soin de son fils. Avec Juliette, nous sommes convenus de ne rien dire ni à Tito, ni à Ernest.
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J'espère te revoir bientôt dans notre Perche natal ?
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Jeff Cadier.
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***
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à Jeff,
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Vendôme,
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Merci Jeff.
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Ton texte complète utilement ma *Quête*. Je constate avec plaisir que toi aussi tu joues à te mettre en scène désormais dans tes reportages, ainsi que dans le geste même de l'écriture, en poupée gigogne : il est bien loin le temps où la PQR était notre terrain de jeu, n'est-ce pas ;) ?
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Je suis content d'avoir des infos sur ce petit « Tito », donc. Son prénom de naissance, yougoslave, serait donc Josef -- t'avais-je dit qu'il était peut-être le jumeau caché d'un autre ? Que cet enfant, devenu adulte, soit resté en France, dans les conditions que tu décris, ne laisse pas de m'étonner. Mais, tu le sais mieux que moi, la vie est bien supérieure à la fiction -- Robert Walser, qui manque je sais à tes lectures, ne disait-il pas quelque chose comme « quand Robert Walser écrit, il écrit ; quand il vit, il vit entièrement, qu'on le laisse tranquille » (je subodore qu'il suggérait ainsi qu'on le laissât tranquille quand il écrivait aussi, fin de la parenthèse). Je m'interroge sur les relations entre Katarina et Thierry/Tito, mais elles ont dû être étranges. Ou alors, s'est-elle tue. Ou alors, il y a derrière tout ça de la peur, simplement, et de la menace. C'est à envisager.
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Katarina est inconnue de moi. Il est possible que ce soit une des jeunes filles photographiées avec Amoro Mattéi. Mais pas sûr non plus. J'imagine -- il faudrait que j'en parle à Achille -- que c'était une candidate à l'exil à l'Occident, à qui l'on a confié le petit : comment expliquer sinon son voyage sans retour ni même nostalgie, comment expliquer son départ soudain une fois la majorité de l'enfant atteinte ? Peut-être que l'émigration de Katarina était voulue, et peut-être en partie forcée. Il y avait une contrainte, un prix à payer, je le sens.
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Garde-moi au frais s'il te plait une de tes fameuses bouteilles de Pommeau Coudeville 2009, il est fort possible que je débarque dans le Perche début décembre, une fois terminée ce job. On y écoutera encore ta radio locale et, cette fois, tiens-toi bien, j'espère que je ne viendrai pas seul. Hé oui mon vieux ! -- si une très méchante maladie veut bien se mettre en retrait quelques jours, cette personne sera, comme moi, curieuse de ces Deux Pintes.
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Je m'en vais d'ailleurs rejoindre cette personne -- elle s'appelle Aurore -- et conclus donc avec vivacité, mais amitié !, cette lettre.
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Ton, Ludoviciczz.
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Cachété cette lettre, je me suis empressé de fourrer dans mon sac de quoi passer la nuit à Lariboisière. J'ai appelé une moto-taxi, salué les infirmières et pénétré sans bruit dans la chambre de Aurore : elle ne dormait pas, je l'ai donc embrassée gaiement.
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Nous avons partagé un plateau-repas et discuté un peu. N'y tenant plus, je lui ai raconté l'enquête de Jeff, en rajoutant un peu sur le côté bocager de l'affaire. Moins affalée que les autres soirs par les médicaments, Aurore me questionne sur l'avancée de mon travail, je le lui dit volontiers. D'ailleurs, lui avais-je montré les quelques secondes de sa grand-mère filmée à Malte en 1978 lors du tournage du film *Señora Buscar* ? Je lui montre sur mon téléphone portable. Elle devient livide :
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-- Ce n'est pas elle...
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Elle veut revoir, me fait stopper au milieu :
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-- Ce n'est pas elle.
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-- Hein ? Mais comment..., à quoi peux-tu être sûre de ça ? Tu ne l'as jamais vue !
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-- Si, en photo. Tu oublies son tatouage...
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-- Son tatouage ? Elle, elle portait un tatouage ?
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-- Oui. Sur le bras gauche. Cette femme n'en a pas.
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-- Mais, quoi comme tatouage ?
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-- Un scaphandre. Avec dessus un poing serré. En bleu sale, par pointillés.
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Je réfléchis.
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-- Attends, une image, ça se retourne ?
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-- Et le nom du bateau, là, tu le lis ? Oui ? Alors l'image est à l'endroit. Et ta femme-là, c'est pas ma grand-mère. Elle est plus jeune, d'abord.
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J'ai laissé tombé ça pour le moment, Aurore baillait et ses yeux, très clairement, imploraient le repos et le délassement. Je me suis allongé près d'elle. Et puis... Nous avons fait l'amour ensemble pour la première fois. Pourquoi ne le dirais-je pas ? Jamais trouvé une telle douceur : avec elle, dans cette chambre pas faite pour ce genre de touchers. Elle, frêle, esquivante mais volontaire ; moi, hésitant mais ni pressé ni nerveux, aimant : nous nous sommes trouvés, entre douleur et joie.
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Maintenant, attablé, j'écris encore. L'évidence est confortée par la confiance que je mets en Aurore : la seule personne qui, sans être Mercedes Perón Fernandez, pourrait être à Malte *à la place de madame Perón Fernandez* et cela en raison notamment d'une liaison forte à Stefano, c'est Charlotte, sa propre mère.
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La duperie durerait-elle donc ?
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Vite, je décachète l'enveloppe adressée à Jeff, Vendôme. Et j'ajoute ces quelques phrases en soulignant nerveusement certains mots :
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« Attends, écoute bien, voilà ce que j'ai compris hier : Mercédès Perón Fernandez (ma commanditaire) n'est pas la mère de Josef, celui qu'on appelle Thierry/Tito dans le Perche. Ce serait un peu long de tout t'expliquer dans cette lettre mais, en gros, à partir d'une photo truquée, j'ai d'abord compris qu'il y manquait un enfant -- d'où la piste du jumeau --, mais aussi, hier, qu'il y manquait encore *une femme*. Aux côtés de Katarina -- si on retient l'hypothèse qu'elle soit sur la photo -- se tient la mère de Tito, qui n'est pas Madame Perón Fernandez ma commanditaire, mais... sa fille adoptive, Charlotte. »
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Amoro Mattéi, en plus d'une liaison (que je ne qualifierai pas, car j'en ignore beaucoup de choses) avec madame Perón Fernandez, a enfanté la fille adoptive, plus jeune de onze ans (née en 1930, vingt-cinq ans alors).
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« Donc, quand tu conclus ton envoi en disant "je ne sais pas si celle qui a commandité cette recherche veut rester dans l’ombre, ou bien si elle va prendre contact. Toute fois, dis-lui bien qu’un village entier soutient son fils", la réponse ne peut-être que négative. Celle qui me paye pour mon enquête n'est pas la mère de Tito -- disons sa "grand-mère" si on tient pour ferme ce lien d'adoption noué lors de la guerre. Tout ceci donne à Charlotte une deuxième enfant, après Stefano mort en 1976 : cela lui donne donc surtout un enfant *vivant*. J'ignore si elle le sait. »
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