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title: 27 novembre 2015
date: 2025-08-29
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- relu
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> Adieu, soleil, mon œil est étoupé !
>
> Ronsard.
Aux premières heures, je suis passé au commissariat pointer. Janis a déposé en même temps un document, une copie du recours au tribunal administratif qu'il a rédigé la nuit. Lorsque nous sommes rentrés, l'atelier était complètement rangé, le frigo débordait de produits frais du marché. Mon bureau avait été complètement débarrassé et seul mon ordi était posé dessus, chaud, ouvert, une simple fenêtre avec dedans mon rapport d'enquête.
On m'a conduit devant, calé sur la chaise comme un condamné. « Condamné à la machine à écrire, Ludovic. » Quelqu'un a posé un café à ma droite tandis qu'une voix continuait d'expliquer :
-- On a tous besoin de savoir. La commande était : un rapport. La nouvelle commande est : la vérité. Au moins que tous les protagonistes de cette histoire aient une vision commune !
J'ai protesté :- Mais non ! Je suis coincé chez moi, ma commanditaire est en vadrouille, ou morte, je ne sais plus. Je ne peux plus rien faire ! Tout est annulé !
Mais Aurore qui est en visio me dit de son lit de Lariboisière :
-- C'est fini pour toi, Ludovic. Désormais, ce n'est plus à toi de jouer, tu n'es plus que le secrétaire de l'histoire, tu n'as plus rien à faire qu'écrire, tu n'as plus de rôle actif : le récit va finir et tu vas l'écrire *sous sa dictée*.
****
C'est d'abord Achille qui explique :
-- Madame Perón Fernandez a disparu de l'entourage de Tito peu après 1960. La photo d'archive de la rencontre avec M. Joxe, en 1965, est tout à fait exceptionnelle. Je pense qu'il s'agit de sa dernière apparition publique. J'ai retrouvé son nom dans les registres d'un institut de santé à Zrenjanin, sur la rivière Begej, dans l'actuelle Serbie. Elle y a fait des séjours réguliers jusqu'en 1967, de plus en plus longs, le dernier sous le nom de Mercedovna Fernandovics. Il faudrait aller sur place un jour : dans les archives, il est fait mention d'un paquet de lettres qui lui furent adressées. Une partie d'entre elles sont encore cachetées, arrivées à des périodes où elle n'était pas là sans doute, ou sans possibilité de les lire. Dans la base documentaire, je retrouve un expéditeur de ces lettres assez régulier, il s'agit d'Amoro Mattéi, à partir seulement de 1965. J'avoue que j'aimerais bien les lire, ces lettres de mon grand-père ! Je vais prévoir un voyage : qui viendra avec moi ? Monsieur Tuillier, pourrez-vous convaincre Mentor de me servir de guide ? Il faudra alors ajouter un chapitre à votre saga…
Je lève la tête, l'air interrogatif.
-- Mentor m'a toujours reproché mon inaction, mon refus de m'engager, qui était pour moi une position éthique, et que lui pensait être une indifférence coupable, une trahison, un confort de néo-Européen. Lui se sentait slave et d'Orient, concerné par défaut par cette guerre : il est retourné là-bas. Je n'ai pas l'impression qu'il y mène une quelconque guerre, pourtant.
Si, une nouvelle transfrontalité, je lui réponds.
Ce sont ensuite Solange et Julie qui me dictent leurs pensées :
Solange : -- Savoir que ma mère est toujours vivante, qu'elle est toute proche, ça me fait quelque chose, évidemment. Qu'elle s'appelle Mercedes ou Charlotte, ça n'a pas beaucoup d'importance. Je dirais même que tout cette histoire m'apparait très irréelle, j'ai du mal à comprendre qu'elle me concerne. En fait, elle ne me concerne pas : je crois que dans la famille, à part vous mon ex-neveu italien qui êtes historien, le passé ne nous parle pas, c'est une chose morte.
Julie : -- Oui, c'est vrai ! Jamais je n'ai entendu ma mère Nathalie se plaindre de la disparition de sa mère. Si douleur il y a eu, elle n'a pas passé la barrière de la génération suivante. Cette branche de la famille était tout simplement muette, comme morte : c'était comme ça. Aujourd'hui, je découvre les fantômes qui envahissent la « famille » ou en tout cas ce qu'on présente comme telle sur le papier ! J'ai l'impression de lire un roman, pas de le vivre.
Solange encore : -- Si je vois bien sur l'arbre généalogique dessiné ici, je gagne deux cousins germains : Stefano, mort, et Josef dit "Tito" et un neveu Ernest. Génial... Branche morte, oui. En plus, en termes de cousins, ce sont plutôt des demi-frères, non ? Bah !, c'est compliqué. Heureusement qu'on ne croit pas à la psycho-machin-chose familiale ! Nous serions toutes folles et fous à cette heure...
****
Deux téléphones sonnent en même temps, le mien et celui de Solange. Je tends le mien à Julie, et j'écris : Guillaume et Michel sont en route vers Saint-Anne, ils ont dormi cette nuit dans un motel à Vendôme. Pilotés par Jeff, lui qui ne comprend rien, ils seront à l'heure au rendez-vous. Julie lui explique avec ses mots à elle, et ce n'est vraiment pas plus mal :
-- Je suis la nièce de "Tito", l'homme dont on vous a parlé longuement lorsque vous êtes allé aux Deux Pintes. Plus exactement, je découvre que je suis la nièce d'un oncle dont j'ignorais tout jusqu'à hier. Mais bon, passons : je découvre aussi que ma grand-mère, ma nouvelle grand-mère, la mère naturelle de ce Tito pourrait être en ce moment avec lui. Or, et j'en termine, cette dame a mis tout le monde en branle, pour une raison inconnue, et nous souhaiterions qu'elle se manifeste enfin.
Et Solange de blaguer : On nous a promis de passer à la télé si tout ceci allait bien. Alors, faites-en sorte !
Elles éclate de rire en me tapant l'épaule. Je rougis. Elles expliquent aux autres. Je tape dans ce compte-rendu que je rougis. Julie poursuit :
-- Alors, Michel est le petit-fils de la dame Perón Fernandez dont on pensait jusqu'à hier qu'elle était la mère de Tito mais en fait, non. Guillaume est mon cousin, nous sommes les petits-enfants de la même dame mais en fait non, de sa fille adoptive qui a emprunté son identité. Vous suivez ? Allô, allô ?...
Désormais, tout résonne dans l'atelier : une demi-douzaine de téléphones portables et d'ordinateurs servent qui de radio, qui de télé. Mon ordi, tant bien que mal, sert de régie pour le direct. Des clés USB se branchent sans trop que je sache qui est quoi, le bluetooth crépite, le Wifi sature. Des photos, des films, des bribes de phrases s'accumulent.
Tous ces signaux rebondissent ici et partent vers Sainte-Anne dans le Perche ou vers Lariboisière, peut-être bien même dans les Balkans car je crois qu'Achille à réveillé son frère. Ils parlent tous et toutes fort et vite.
Et moi je chronique, les choses les unes après les autres, sans chercher ni à les retenir pour les ordonner, ni à les comprendre. Il y a soudain un *selfie* des deux cousins Michel et Guillaume, avec Jeff, devant la devanture des Deux Pintes. Je décide d'abandonner les qualificatifs familiaux : que veulent encore dire dans cette histoire les mots cousin, cousine, oncle et tante, fils et fille ? «  Rien n'est plus compliqué de savoir qui sont les enfants de quelqu'un », m'avait averti Mercedes.
Quelques minutes ont passé, un message :
Nous sommes tous les trois en face des Deux Pintes. Nous entrons.
Ils zooment, ils cadrent, ils essaient d'obtenir un plan correct malgré la lumière qui disparaît au moment d'entrer dans le bar. Cet espèce de cinéma est immersif, tous et toutes dans mon bureau ou branchés sur le direct sommes captivés.
La porte clingue, on ne sait pas trop si le bruit provient d'un carillon fêlé ou d'un frottement incongru du métal. Il fait très sombre, plusieurs fenêtres de l'arrière-salle et du fond ont été occultées avec du tissu noir et du papier aluminium. Nous entrons, sans refermer la porte derrière nous. Il y a devant nous un vaste espace, comme si les tables avaient été poussées contre les murs pour un bal de mariage, hier soir. Il n'est pas facile de distinguer la configuration de la salle. Il y a bien le piano à droite de l'entrée, des fringues entassés, le long comptoir sur la gauche, des verres et des bouteilles qui brillent en hauteur, sur les étagères. Mais tout parait plus vaste et inquiétant : sommes-nous vraiment rentrés dans un bar-restaurant, ou dans une animation de fête foraine où le but est de se payer de la peur pour trois sous ?
-- Fermez la porte !
Nous tressaillons. L'écran bouge. Là-bas et ici nous restons saisis par le rude commandement, voix ferme, féminine et forte. Impérative.
-- Allez !
Guillaume va refermer la porte, doucement, sans faire de bruit. Il revient en trois pas à nos côtés, le temps d'entendre le frottement de ses baskets sur le parquet. Silence.
Alors s'allume graduellement devant nous, dans le noir de la pièce, une lampe sur pied, dévoilant d'abord le bois d'une large table de bar, ensuite trois bas de visage, puis enfin des silhouettes complètes. Ces trois fantômes se penchent enfin et se laissent voir : il y a à droite Julietta, la patronne du bar, sévère et curieuse. Il y a à gauche Tito, se mordant les lèvres, mal rasé et inquiet. De chaque côté, quelqu'un se dresse debout, sans dire le moindre mot : Edgar et un autre vieux ont été recrutés pour cette mise en scène impressionnante.
C'est comme une table de jury, un tribunal clandestin qui se tiendrait aux Deux Pintes. Dans la cour se dresserait la potence -- on croit entendre d'ailleurs les derniers coups de marteau et le suif dont en enduit la corde.
Enfin, au centre de la mascarade, il y a elle. La lumière de la lampe ne fait qu'effleurer son visage plutôt grand, mais la lueur n'y pénètre pas : l'image n'est que rides noires et les quelques zones de peau blanche sont tachées de poils. Son nez et ses oreilles sont rendus immenses sous l'éclairage. Ses lèvres sont serrées, légèrement rouges. Elle se penche encore en avant et tous nous attendons les paroles de la vieille femme.
-- Alors ? Où est Ludovic Tuillier  ?
Sa voix est plus douce mais on n'y sent pas l'hésitation du poids des ans : même son accent, alors qu'elle s'exprime en français, n'affaiblit pas la volonté qu'elle exprime.
Michel réagit en premier :
-- Il est là.
Et il montre en avant l'écran de son téléphone : on m'y voit moi-même à travers la caméra fixée en haut de mon ordinateur. Il me tient à bout de bras et je flotte, pour ainsi dire, comme un zombie luminescent au milieu de l'air obscur des Deux Pintes.
-- Je suis là, madame Charlotte Perón Fernandez ! Je vous écoute : nous avons tous les deux une fin à écrire à cette histoire.
-- Oui... C'est bien cela. Il m'appartient de la conclure. Ça a failli être autrement, mais vous, le hasard et les évènements l'ont voulu ainsi. Il s'en est allé de peu, sachez-le, qu'à ma place aujourd'hui se serait tenue ma mère adoptive, ma vénérée Mercedes. Je n'aurais pas été loin derrière, mais je serais restée dans l'ombre.
-- Mais où est-elle, pourquoi cette mise en scène ?
-- Chut !
-- Elle n'est pas à Bermeo, improvisé-je. Elle n'est pas à Paris, elle n'est nulle part où on l'attend...
-- Ah, monsieur Tuillier, je suis ravie ! Vous êtes fort doué, votre relance est parfaite.
-- Je devine je crois assez bien maintenant le duo que vous formez avec elle. Tout a commencé pour elle à Bermeo, quand son histoire familiale s'est rompue : réfugiée en pays inconnu, elle voit son père et sa mère se déliter littéralement, coupés de leur ascendance, de leur honneur, de leur fortune, tout cela laissé dans le vieux monde. Ils...
-- Ils se sont suicidés, oui, ensemble, en romantiques qu'ils étaient. Madame Perón Fernandez s'est retrouvée avec son oncle. Elle s'est juré de se construire une vie à elle, sans plus connaître, jamais, de l'attachement. Sans aucun attachement, jamais, vous comprenez ?
-- Oui je crois. Sauf pour vous ?
-- Moi, je lui ai servi de témoin, si l'on peut dire.
Elle a connu Luigi, pourtant.
L'amour… Oui, j'ai connu cela aussi. Impondérable de l'attachement.
Je ne peux m'empêcher de lancer un regard inquiet vers la partie de l'écran où Aurore est là. Concentrée, tendue, à genoux sur le lit.
-- Et ensuite, passage de témoin ? Quand avez-vous commencé à utiliser son identité ?
-- Peu après la naissance de nos enfants, des enfants d'Amoro : si nous avions pu nous rendre enceintes du même homme, qui pourrait nous distinguer ? Il faut que vous sachiez que j'étais moi, clandestine, si l'on veux, depuis notre fuite d'Espagne. J'ai pu ainsi faire des escapades en dehors de Yougoslavie, en utilisant son identité. Puis, jeu et hasard ont fait place à la nécessité : ma mère adoptive a donné bientôt des signes inquiétants touchant à sa santé mentale. Et puis, plus tard, une infection des yeux l'a rendue aveugle d'un œil. Nous avons décidé alors qu'il valait mieux que je parte de Yougoslavie : je n'y étais plus rien sans elle. Et puis l'époque m'appelait ailleurs...
-- Et vous avez continué avec la même philosophie, l'abandon ? Vous ne croyez donc en aucun type d'avenir ?
-- Non, non ! Ne croyez pas cela... J'ai essayé… Vous savez, la plus belle période de ma vie ont été les années avec Louis-Marie, mon vrai mari, mon vrai amour dans des années d'amour après les drames. Un répit, un sauvetage.
Solange crie. Guillaume s'avance brusquement dans la pièce.
Ne bougez pas !
Encore cette voix impérieuse. Mais elle reprend doucement :
J'ai essayé, c'est sûr... Josef... Elle regarde son fils à l'esprit désormais absent.
Sa voix se fêle. C'est la première fois. Je baisse la lumière de mon bureau, je me baisse vers l'écran. Tous les autres s'écartent, ceux derrière moi et ceux des Deux Pintes. Ils nous laissent seuls, tandis que je me rapproche de Charlotte par le truchement de Michel, tandis que Charlotte respire et s'apprête à dire.
-- J'ai essayé, je vous assure. Je ne sais pas si un de mes enfants m'écoute, là, à part toi, Tito (elle lui serre le bras. Lui la regarde intensément, sans comprendre toutefois)... Je leur dis, que quelqu'un leur dise que je les ai aimés !, crie-t-elle soudain.
Il y a un grand silence aux Deux Pintes, dans mon atelier et à Lariboisière. On me regarde, c'est encore à moi qu'il revient de dire :
Non, Charlotte, personne ne croira cela. Les seuls qui auraient pu prononcer ces mots sont Josef et Stéfano. Mais Stéfano n'est plus là.
Je le savais à Malte et quand il y a eu ce projet de film... J'ai tenu à y être. Le retour, ensuite, a été impossible. La mort… Comprenez-moi, implore-t-elle.
La mort, tout le monde à l'atelier, à l'hôpital ou dans la sombre salle des Deux Pintes, tout le monde la sent planer, sans qu'elle ait eu à frapper réellement encore. Mais elle est en filigrane, partout, ici, hier et maintenant. Dans ces suicides, dans la guerre civile, dans le fascisme et dans la résistance, dans la Yougoslavie, les bombes et des combats, les massacres, et ici les attentats, les fusillades, les otages, l'assaut, la peur, la négation du lendemain, le refus de l'espoir pour soi-même. L'état d'urgence de la mort et moi je flotte dans cette pénombre par l'entremise d'un écran lumineux.
Le nihilisme toujours mis en pratique, souffle à mon oreille Achille.
Un silence. Puis Michel prend la parole :
-- Madame, je comprends que l'heure des explications est venue et que toute l'histoire pèse sur vos épaules. Mais pourquoi la faire peser sur les autres ?
-- Je ne sais pas...
On entend les larmes qui jaillissent soudain de ses yeux : elles coulent par les rides, rejoignant subitement la bouche. Une langue vient vite les attraper avant qu'elles ne tombent sur la table.
-- Je ne voulais pas tout cela... Je voulais juste... une histoire. Notre histoire, racontée. Écrite. Publique.
-- Détachée enfin de vous ?
-- Oui ! oui, ... c'est cela, exactement.
-- Mais alors, pourquoi cette mise en scène aujourd'hui ? Je vais allumer la lumière...
-- Non !
La vieille dame s'est mise debout ! Elle chancelle et l'on remarque alors qu'une de ses jambes est appareillée. Elle étend son bras du côté du piano :
-- Il ne lui faut pas de lumière vive ! Son œil n'y résisterait pas !
Alors l'ombre restée en tas sur le vieux fauteuil oublié s'anime et, d'un voile tombant, devient un visage et un corps.
Nous restons tous éberlués : du fond du fauteuil et comme ressuscitant de ses linges, la centenaire lève une main frêle, peut-être en un signe de bienveillance. Personne ne se risque à interpréter ce geste venu d'un autre monde : peut-être aussi bien nous maudit-elle tous ! L'instant s'anime d'une chancelante espérance, bientôt couverte par la peur de paroles irrémédiables. Plus personne ne respire.
Mais il n'y aura rien. Son visage restera dans l'ombre de son voile de deuil.
-- Mercedes, dit doucement Charlotte, nous allons rentrer et je te lirai bientôt ce qu'a écrit monsieur Tuillier...
La vieille soupire. Elle acquiesce.
-- Je suis sûr que ce sera beau, conclut Charlotte Perón Fernandez..