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title: Ruth et Yves-Marie Ponti
date: 2025-11-27
keywords:
- nanowrimo
- Ludovic
- relu
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*Dans l'arrière-pays de Nice, je rencontre en juin 2015 Ruth (née en 1973) et Yves-Marie (né en 1977), derniers enfants de Sócrates Ponti. Ces mêmes jours, je rencontrerai leurs cousin et cousine né·es les mêmes années Alessandro (1973) et Carla (1977), enfants de Giulia Ponti.
Leur enfance, ce dont ils me parlent en premier dure toute la décennie quatre-vingts, de par et d'autre de cette -- encore -- frontière européenne.*
***Le Blues des carolingiens***
>Hildegarde a le blues, Hildegarde (bis)
>De son estrade Fastrade la regarde mais
>
>Hildegarde se magne pour Carol
>
>Hildegarde blues, Hildegarde blues !
>
>
>Louis le Pieux n'est pas bon n'au lit, Louis le Pieux, Louis le Pieux
>>
>Ermengarde l'a mise en garde, il n'est pas bon n'au pieu, Louis le Pieux !
>
*Hildegarde se magne pour Carol, Hildegarde blues, Hildegarde blues*
>
>Pépin le Bref s'est mis martel en tête, Pépin le Bref (bis), etc.
Quand il arrête le morceau, Yves-Marie frappe la touche stop du lecteur CD du même geste, j'imagine, avec lequel il suspendait le bras du tourne-disque à l'époque.
Quand on a fait écouté ça aux cousins de Gênes, ils étaient verts ! Hein, Ruth ? Ils étaient verts, c'est tout simple, ils ne comprenaient pas ! Ils ne comprenaient pas comment ça se faisait que c'était nous sur le disque ! Comment on avait été en studio, tout ça, comment on avait eu le fric...
Je le regarde, il est fier.
Fin 1990, il a presque quatorze ans, sa grande sœur Ruth l'embarque avec elle dans le groupe. Elle y tient la basse. Mais il y a plusieurs problèmes : le niveau du chanteur, point de vue paroles, est nul. Il s'essaye au Gainsbourg première époque, il prétend qu'on doit faire du « rock avec des paroles » ! Et pourquoi pas avec des violons ? Ça ne passe pas, pas tant auprès du public (qui est vite sourd et *parti*), qu'auprès des tenanciers de salle qui n'ont que l'anglais et les cheveux laqués dans les oreilles. Ça ne va pas non plus point de vue guitariste, celui qui a fondé le groupe, juste après qu'il soit tombé amoureux de Ruth. Mais elle ne mord pas au plan "Corinne Téléphone" et le compositeur s'est mis à boire un peu avant l'âge. Mais il joue bien.
Alors Ruth a été bonne sœur : entre les injonctions paternelles (« Tu peux calmer-t'occuper-sortir ton frère ! ») et les demandes du petit, le plus simple s'est trouvé d'encourager ses talents naissants : culture scolaire, histoire et littérature. Rajoutez le *Em*, le *Am* et le *D* et voilà. Bon Scott et Angus Young avaient déjà fait le truc du *bad guy* et de l'écolier en culottes courtes, Nice Pop (nouveau nom du groupe) allait envoyer du bon élève et de la culture confiture.
Et on joua. Et on joua encore, dès que possible, invité·es ou pas, accepté·es ou mal sonorisé·es peut-être. Tant est si bien que : en 1993, pour la fête du député fraîchement élu, un courtisan obtient le financement d'un tremplin musical. La chanson *Le Blues des Carolingiens* remporte un franc (sourire d'Yves-Marie) succès et *pan* : Nice Pop se retrouve un mardi soir en studio. Tout le monde est excité mais la bière est interdite. On parle de la pochette et du message contestataire à poser dessus mais Ruth réclame le calme et bat la mesure, pied nu. Elle groove le truc et impose son jeune frangin devant (« Pauvres cons, lui il est *vraiment* politique »). Elle évoque leurs cousins italiens et qu'il faudrait s'inquiéter un peu plus que ça mais plus le temps, l'heure est passée il faut jouer. Au final, un 33 tours à gagner sur Radio Azur et dans les stations services.
Ruth conclut et évoque la fin de Nice Pop, banale et précipitée. Je regarde à nouveau Yves-Marie. Il n'a quasi pas bougé, il est prêt à enfourner d'autres cassettes.
-- Allez, laisse Yves-Marie, le monsieur n'est pas là pour ça...
Je ne dis rien. Moi aussi je laisse faire en quelque sorte. Je n'ose pas leur dire que, dix ans plus tôt, quand ils étaient vraiment mômes, j'ai fait pareil, vraiment tout pareil sauf peut-être qu'on ne combattait rien, nous étions des ignorants.
-- Et..., en Italie alors ?, vos cousins ?...
Yves-Marie :
Alors eux, ils étaient vraiment dedans, vraiment dans le coup de poing -- enfin, dans le levé de poing. La chanson des Carolingiens, c'était du pipi de chat. Il y a deux choses qui les ont scotchés : qu'on est été enregistrés sur disque, mais surtout qu'on disait n'importe quoi dans les paroles.
Ils étaient à peine sortis de la guerre et chez eux, les bombes explosaient encore *vraiment*. La mafia, l'extrême-droite... Putain t'as dix ans et voilà qu'à midi on annonce plus de quatre-vingt morts et plusieurs centaines de blessés ! Et Aldo Moro... Nous on était déjà atteints par le Front National ici, à Nice. Mais alors eux...
Ruth se joint au propos : Nous étions tous dans nos garages, à passer des heures à discuter autour de nos mobs ou de nos vélos dix vitesses. Je n'ai fichtre plus aucune idée du monde dont on discutait mais une seule chose était indiscutable : il était et resterait à tout jamais *underground*. Nous séparions, nous coupions, nous ne *voulions pas* : à l'image de notre musique nous voulions un avenir où serait sauvegardé, toujours, notre refus, notre volonté de ne jamais être dupes, jamais être soumis... Mais Le Pen imposait déjà ses termes. Nous n'avons pas vu. Nous nous moquions de leur sérieux, les Italiens se moquaient de notre futilité. Ils nous ont convaincu, petit à petit.
Nous aimions The Clash et les Beach Boys, à la fois Trust et Téléphone, sans trop de distinction. Les cousins, c'était direct Magma, *Bella Ciao* ou Baron Rojo. Ils nous faisaient la leçon : hé les *francese*, c'est quand que vous rejoignez l'Europe ? L'avenir, c'est chez nous, et ça ne sera pas *cool* !
C'est à ce moment qu'on a décidé de compliquer les choses. Tu dis Yves-Marie ?
-- Ok. Bon : on a échangé nos couples. J'en pinçais pour ma cousine Carla. Je n'imaginais pas que c'était réciproque et puis... C'est arrivé, voilà. Personne autour de nous n'était super strict, je veux dire que personne n'écoutait Radio Vatican, hein ?
***
Ruth Ponti et Yves-Marie vivent presqu'en voisins aujourd'hui. Ruth, qui tient à préciser son nom Ponti, habite Breil-sur-Roya ; Yves-Marie à Saorge, un peu au-dessus (*Ça lui va bien, toujours un peu plus haut que les autres*, raille sa sœur). Elle est élue, *dans l'opposition ça va de soi*, raille son frère. « Il y a eu une référendum dans le hameau de Libre en 1947 pour décider si il fallait être français ou italien : Ruth aurait voté contre la France, c'est sûr ! » Ruth Ponti acquiesce : « Nous sommes des Italiens, en fait. »
Le mari de Ruth est éleveur, elle gère la commercialisation des fromages. Ils n'ont pas d'enfant mais sont famille d'accueil pour 3 places. Yves-Marie a son fils Marin avec lui et gère une asso culturelle : radio rock, fanzines graphiques, festivals de musique, l'un traditionnel, l'autre *revival quatre-vingts*. Il prend parfois avec lui Juliet, la fille de sa cousine Clara qui habite Toulon.
Il faudrait qu'elle bouge, Clara. Elle s'encroûte dans son cinéma, c'est pas bien.
Quand à Alessandro, Ruth et Yves-Marie ont des échos de sa vie de riche en Italie.
C'est pas bien non plus. On préférait quand il faisait la radio à Berlin.