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@@ -136,7 +136,7 @@ Je n'étais vraiment pas à l'aise sous le regard de cette ancêtre impressionna
-- Madame Fernandez, vous semblez considérer tout ceci à la fois comme une affaire de la plus haute importance et tout faire pour rendre l'échec probable !
-- Appelez-moi Perón-Fernandez, j'y tiens. Voyez-vous, j'essaie de me couler dans l'époque, Ludovic.
-- Appelez-moi Perón Fernandez, j'y tiens. Voyez-vous, j'essaie de me couler dans l'époque, Ludovic.
-- Et pourquoi serait-elle décevante notre époque ?
@@ -165,7 +165,7 @@ Je m'accrochai, je voulais ce job. Je gardai l'enveloppe dans ma main. Elle cont
Le lendemain, je pris donc le tortillard en direction de Bilbao. À partir de Guernica, je traversais les montagnes entre les deux vallées. Le train s'arrêtait régulièrement dans les villages et je pus ainsi composer dans mon esprit une photographie du pays. Industrieux, minier, beaucoup de sites en ruines ou à l'abandon. Le train semblait passer par l'arrière des villes, par des voies souterraines ou encaissées, surplombées par des dizaines d'immeubles. Ca et là, de grands potagers étaient entretenus par des vieux. Tout le haut de la montagne était en forêt. En descendant, le long des torrents affluents du Douro, les usines avaient le type manufacturier. De nombreuses voies ferrées témoignaient de l'importance des flux qui ont structuré plus d'un siècle du pays -- hormis quelques villages de la côte, tournés vers la pêche à la baleine, comme Bermeo. Le Douro peu à peu se montrait, il charriait lui aussi une eau de travail, boueuse, chargée. Non rien décidément n'appelait ici au loisir. La route, le fleuve et la voie ferrée joignaient désormais leurs courses vers la grande ville de l'estuaire, Bilbao, traversant d'abord d'immenses cités industrielles et d'immeubles pour finir au pied des vieux quartiers. Il pleuvait.
Le lendemain, je pris donc le tortillard en direction de Bilbao. À partir de Guernica, je traversais les montagnes entre les deux vallées. Le train s'arrêtait régulièrement dans les villages et je pus ainsi composer dans mon esprit une photographie du pays. Industrieux, minier, beaucoup de sites en ruines ou à l'abandon. Le train semblait passer par l'arrière des villes, par des voies souterraines ou encaissées, surplombées par des dizaines d'immeubles. Ça et là, de grands potagers étaient entretenus par des vieux. Tout le haut de la montagne était en forêt. En descendant, le long des torrents affluents du Douro, les usines avaient le type manufacturier. De nombreuses voies ferrées témoignaient de l'importance des flux qui ont structuré plus d'un siècle du pays -- hormis quelques villages de la côte, tournés vers la pêche à la baleine, comme Bermeo. Le Douro peu à peu se montrait, il charriait lui aussi une eau de travail, boueuse, chargée. Non rien décidément n'appelait ici au loisir. La route, le fleuve et la voie ferrée joignaient désormais leurs courses vers la grande ville de l'estuaire, Bilbao, traversant d'abord d'immenses cités industrielles et d'immeubles pour finir au pied des vieux quartiers. Il pleuvait.
J'arrivai en milieu de matinée au musée. Son architecture est vraiment impressionnante, sa réputation n'est en rien surfaite, on ne peut pas être déçu.
@@ -180,6 +180,7 @@ Dans de vastes salles rectangulaires et très blanches de murs, les tableaux ét
J'avais acheté un livre dans le lequel je m'étais assuré que j'y retrouverai les quelques œuvres ou manières artistiques que je voulais observer.
### Le rapport de l'individu à l'époque
Cette histoire de motifs et de répétition, déjà. La couronne par exemple, simple icône samplée d'un tableau à l'autre, posée dans des contextes différents : elle permettait une sorte de lecture transversale tout à fait étonnante, un peu comme si des textes étrangers étaient reliés les autres par le hasard d'un *tag*. L'avion, le ruban bleu, la flèche et le serpent pouvaient eux aussi, en tant que motifs récurrents, motiver des lectures dans l'épaisseur de l'œuvre. Une sorte de typographie, des *smileys* avant l'heure.
@@ -240,7 +241,7 @@ Dans ces signes et dans cette sorte de *situationisme*, les citations et les nom
Et puis, ces portraits ou autoportraits omniprésents. Souvent avec des dents comme des cadavres, les traits tirés au crayons, les yeux remplis de couleur ou une simple bille noire entre deux traits gras. On y voit souvent à travers la peau dans ces corps : poumons, instestins et coeur sont très souvent mentionnés, documentés, coloriés au-dessus de sexes en noir et blanc. A force de dessiner les articulations, les os, chaque côte, on a devant soi des mutants, des quasi robots aux bottes à antennes, des cheveux à clous ou à mains mécaniques. De très nombreux détails anatomiques, avec un dessin rappelant plus le dessin technique de pièce usinée que l'observation zoologique. L'homme est évidemment montré comme il n'est pas, où comme il est dans une autre réalité, comme il est selon une autre perspective -- supérieure, mystique ou sans importance (*Nothing to be gained here*).
Et puis, ces portraits ou autoportraits omniprésents. Souvent avec des dents comme des cadavres, les traits tirés au crayons, les yeux remplis de couleur ou une simple bille noire entre deux traits gras. On y voit souvent à travers la peau dans ces corps : poumons, intestins et cœur sont très souvent mentionnés, documentés, coloriés au-dessus de sexes en noir et blanc. À force de dessiner les articulations, les os, chaque côte, on a devant soi des mutants, des quasi robots aux bottes à antennes, des cheveux à clous ou à mains mécaniques. De très nombreux détails anatomiques, avec un dessin rappelant plus le dessin technique de pièce usinée que l'observation zoologique. L'homme est évidemment montré comme il n'est pas, où comme il est dans une autre réalité, comme il est selon une autre perspective -- supérieure, mystique ou sans importance (*Nothing to be gained here*).
Une peinture de squelette en somme, extraordinairement vivante. Vivante par tout cela, par une accumulation, une juxtaposition, une simultanéité des faits, des symboles et de la chair. Je conçois, alors que je subis mécaniquement les procédures à l'aéroport de Bordeaux pour récupérer bagages, billets de train, taxis, etc., que madame Perón Fernandez a bien pu, effectivement, ne pas être si désarçonnée par la peinture de Basquiat : tout au long du vingtième siècle ces idées ont été brassées, répétées, tentées. Et l'histoire a, de son côté, multiplié les absurdités, les conflits, les répétitions et les énormes tâches à l'honneur humain : l'histoire est le support d'accroche par excellence, quoi de moins surprenante comme idée chez une centenaire. Une centenaire qui m'apparaît tout sauf *rangée*.
@@ -251,26 +252,26 @@ Une histoire culturelle telle qu'a pu l'écrire par exemple Annie Ernaux dans *L
## En Espagne
À partir du livre *Guerre con amore*, je reconstitue le parcours de deux jeunes femmes, Mercedes et Charlotte, l'une allant adopter l'autre. Ce petit livre n'est pas signé mais édité par « Luigi Ponti, imprimeur ».
À partir du livre *Guerre con amore*, je reconstitue le parcours de deux jeunes femmes, Mercedes et Charlotte, l'une allant adopter l'autre. Ce petit livre n'est pas signé mais édité par « Luigi Ponti, imprimeur » (sûrement plutôt son fils Sócrates qui rend ainsi hommage au père).
Charlotte est une fille du siècle, c'est-à-dire née dans un quelque part qui allait littéralement exploser. Une gamine dans des années de guerre qui allait tuer ses parents et la projeter sur les routes et dans les jupes d'une nouvelle mère : Mercedes.
Le lieu est l'Espagne et l'année est 1936, juillet : à Santiago en Galice, les casernes bougent et se déclarent du côté des putchistes nationalistes du Sud, refusant le *Frente Popular* (le front populaire espagnol). Le père de Charlotte, aspirant officier, est compté parmi les sympathisants républicains. Il envoie sa famille sur la route -- sa femme, sa fille et la bonne, Pilar --, vers les montagnes, chez sa propre mère. Lui, attend de voir, il croit que les troubles ne vont durer que trois mois, sans combat. Il se trompe et disparaît dans les évènements -- ou dans une fosse, on ne sait pas.
Sur la route du refuge, la mère naturelle disparait aussi, troublement, comme dans un roman. Passés les contreforts, la toute jeune celtibère se retrouve seule échouée à Chantada, sur la rive ouest de la Miño. C'est la fin de l'été, Charlotte a six ans, l'hiver approche. Le pays est figé, il n'y a pas beaucoup de mouvements de réfugiés -- parce qu'ils seraient suspects. Pilar sa bonne tarde à revenir là où elle a laissé Charlotte et lui a dit : "Ne bouge pas ! Attends-moi..." La jeune bonne cherche un abri dans un environnement hostile et peureux. Elle a récolté à manger mais n'a trouvé ni lit ni moyen de transport. Elle hésite à prendre le car. Elle n'est pas tranquille, son accent portugais n'arrangera rien en cas de problème. Elle se persuade vite, en descendant du village vers le pont, qu'il vaut mieux pour elle-même qu'elle rejoigne son Portugal natal. Mais il y a la petite et la Sierra de Ancares est encore très lointaine et difficilement accessible sans voiture, ou sans âne accompagné d'un gars de la région.
Sur la route du refuge, la mère naturelle disparait aussi, troublement, comme dans un roman. Passés les contreforts, la toute jeune celtibère se retrouve seule échouée à Chantada, sur la rive ouest de la Miño. C'est la fin de l'été, Charlotte a six ans, l'hiver approche. Le pays est figé, il n'y a pas beaucoup de mouvements de réfugiés -- parce qu'ils seraient suspects. Pilar sa bonne tarde à revenir là où elle a laissé Charlotte et lui a dit : « Ne bouge pas ! Attends-moi... » La jeune bonne cherche un abri dans un environnement hostile et peureux. Elle a récolté à manger mais n'a trouvé ni lit ni moyen de transport. Elle hésite à prendre le car. Elle n'est pas tranquille, son accent portugais n'arrangera rien en cas de problème. Elle se persuade vite, en descendant du village vers le pont, qu'il vaut mieux pour elle-même qu'elle rejoigne son Portugal natal. Mais il y a la petite et la Sierra de Ancares est encore très lointaine, difficilement accessible sans voiture ou sans âne.
À gauche et à droite, la Miño s'engage dans des méandres serrés. Tous les coteaux sont plantés de vignes, sur des terrasses terrassées de pierres sèches. Les feuilles encore vertes mais le jaune prépare, on le voit, la grande offensive, magnifique, d'automne. La rivière est du gris calme d'une fin de journée de septembre : déjà dans l'ombre, elle se couche et on la voit à peine couler. Sauf au niveau du pont ou, en amont, des roches affleurent et créent des remous et, à la pointe des piles, des branches s'accrochent.
À gauche et à droite, la Miño s'engage dans des méandres serrés. Tous les coteaux sont plantés de vignes, sur des terrasses de pierres sèches. Les feuilles sont encore vertes mais le jaune prépare, on le voit, la grande offensive, magnifique, de l'automne. La rivière est du gris calme d'une fin de journée de septembre : déjà dans l'ombre, elle se couche et on la voit à peine couler. Sauf au niveau du pont ou, en amont, des roches affleurent et créent des remous et, à la pointe des piles, des branches s'accrochent.
Pilar est restée et elle a finalement convaincu l'hôtelier de Chantada de les héberger, elle et Charlotte. Une semaine, puis deux. Est alors arrivée du pays basque toute une smala princière.
« C'était impressionnant, comme un cirque ancien qui se serait rabattu dans une tournée des petites villes après avoir fait tourner les têtes et s'exclamer aux éclats les capitales européennes. Habillés de smokings serrés, les hommes cachaient mal leur atavisme du port de l'épée au côté. Les femmes se tenaient droites et souffraient que leur prestance et leur élégance aient à se cacher dans ces strictes tailleurs gris. Trois voitures composaient l'équipage, dont l'une, la plus longue, était réservée aux malles, aux valises et aux boites à chapeaux. Il y avait deux couples, dix personnes en tout. Celui qui commandait et à qui tout le monde faisait révérence, un certain Josefo. La plus jeune des personnes était sa nièce, Mercedes, âgée de 17 ans. De taille moyenne mais bien charpentée, elle avait le regard ferme, voire insolent, des gens nobles à qui le monde est dû. »
« C'était impressionnant, comme un cirque ancien qui se serait rabattu dans une tournée des petites villes après avoir fait tourner les têtes et s'exclamer aux éclats les capitales européennes. Habillés de smokings serrés, les hommes cachaient mal leur atavisme du port de l'épée au côté. Les femmes se tenaient droites et souffraient que leur prestance et leur élégance aient à se cacher dans ces stricts tailleurs gris. Trois voitures composaient l'équipage, dont l'une, la plus longue, était réservée aux malles, aux valises et aux boites à chapeaux. Il y avait deux couples, dix personnes en tout. Celui qui commandait et à qui tout le monde faisait révérence, un certain Josefo. La plus jeune des personnes était sa nièce, Mercedes, âgée de 17 ans. De taille moyenne mais bien charpentée, elle avait le regard ferme, voire insolent, des gens nobles à qui le monde est dû. »
Ces carlistes sont regardés de loin par les habitants de Chantada : la région est plutôt traditionaliste et catholique, mais ceux-là sortent quand même de palais ou d'opéras aux stucs abimés. Ils sont en route, dit-on, pour le Portugal ou, peut-être, pour La Corogne. Alors que Pilar cherche une solution pour partir elle aussi, pourquoi pas avec ces huluberlus, Mercedes, elle, s'attache à la petite Charlotte -- qui ne la quitte pas d'une semelle. Une relation toute spéciale s'établit entre elles, par dessus ou à cause justement des différences d'origines et de milieux sociaux. Pilar est habile, Mercedes insiste, la petite Charlotte est vive, délicieuse et orpheline : la caravane se remet en route, Pilar avec les deux domestiques et les boites à chapeaux, Charlotte sur les genoux de Mercedes Perón Fernandez.
Dans une curieuse incise, il est mentionné la finalité du voyage : Josefo Fernandez ira finalement jusqu'à La Corogne où il permettra que la famille éclate enfin. Les domestiques sont congédiés. Pilar embarque pour Porto. Les autres frères et sœurs embarquent pour Lisbonne, destination l'Amérique. Josefo achète très cher le passage sur un avion allemand à destination de Rome. Il va conclure, puis superviser, l'achat d'armes et de munitions italiennes à destination des phalanges espagnoles. Il les rapatriera, fier, par la Sicile puis les Baléares. Où il les laissera aller car il mourra d'un coup au cœur porté par un malfrat qui en voulait, à la sortie arrière de l'hôtel, à son portefeuille bien garni. Les armes transiteront ensuite par Malaga, puis Cordoue -- elles suivront les troupes jusqu'à la bataille de l'Ebre où elles finiront dans les mains des Républicains, la plupart abandonnées finalement à cause de nombreuses malfaçons. Et, dans l'avion, Mercedes Perón Fernandez qui a refusé tout net de quitter l'Europe, a renié tout héritage et a lassé son oncle à force d'arguments modernes comme l'homme -- la femme, en l'occurence -- maitre de son destin et participant au renouveau de l'humanité (l'homme, la femme nouvelle) à la force de son caractère. Un discours anti-héritage, féministe et... suffisamment lassant et ennuyeux pour que Josefo accepte *in fine* pour ne plus subir cette logorrhée à laquelle lui, royaliste de la vieille branche, ne croit évidemment pas. Mais il s'est aussi laissé convaincre que, en temps de guerre, il faut laisser les cartes se rebattre : rhétorique toute fasciste de la régénérescence d'un monde pourrissant, portée par une poignée de rebelles en Europe qui commencent à se faire des noms, à la suite de Mussolini chez les sbires de qui il va acheter ses fusils.
Dans une curieuse incise, il est mentionné dans *Guerre con amore* la finalité du voyage : Josefo Fernandez ira finalement jusqu'à La Corogne où il permettra que la famille éclate enfin. Les domestiques sont congédiés. Pilar embarque pour Porto. Les autres frères et sœurs embarquent pour Lisbonne, destination l'Amérique. Josefo achète très cher le passage sur un avion allemand à destination de Rome. Il va conclure, puis superviser, l'achat d'armes et de munitions italiennes à destination des phalanges espagnoles. Il les rapatriera, fier, par la Sicile puis les Baléares. Où il les laissera aller car il mourra à la sortie arrière de l'hôtel, d'un coup au cœur porté par un malfrat qui en voulait à son portefeuille bien garni. Les armes transiteront ensuite par Malaga, puis Cordoue -- elles suivront les troupes jusqu'à la bataille de l'Ebre où elles finiront dans les mains des Républicains, la plupart abandonnées finalement à cause de nombreuses malfaçons. Et, dans l'avion, Mercedes Perón Fernandez qui a refusé tout net de quitter l'Europe, a renié tout héritage et a lassé son oncle à force d'arguments modernes comme l'homme -- la femme, en l'occurence -- maitre de son destin et participant au renouveau de l'humanité (l'homme, la femme nouvelle) à la force de son caractère. Un discours anti-héritage, féministe et... suffisamment lassant et ennuyeux pour que Josefo accepte *in fine* pour ne plus subir cette logorrhée à laquelle lui, royaliste de la vieille branche, ne croit évidemment pas. Mais il s'est aussi laissé convaincre que, en temps de guerre, il faut laisser les cartes se rebattre : rhétorique toute fasciste de la régénérescence d'un monde pourrissant, portée par une poignée de rebelles en Europe qui commencent à se faire des noms, à la suite de Mussolini chez les sbires de qui il va acheter ses fusils.
« La suite, à Rome, est un enchantement pour Charlotte, comme une idylle pour les deux jeunes filles. Elles nouent une complicité facile, rendue aisée par des mois d'insouciance dans un Rome de spectacle. Un soir, Mercedes, un peu ivre, installe Charlotte sur la base d'une colonne d'un temple en ruine. Elle l'entoure de guirlandes de lierre et allume trois petits feux de sarments de vigne vierge, de glands et d'herbes folles.
@@ -288,7 +289,7 @@ Elle se met à chanter ce qui lui passe par la tête, mélangeant des mélopées
-- Oui ! Je veux bien, répond la petite qui se précipite par terre et pousse Mercedes à son tour sur la colonne. Elle cours partout autour en claquant des mains en criant :
-- Et toi, grande sœur, grande sœur adorée, tu veux être ma petite maman ? Ma nouvelle maman ? Parce que ça fait longtemps que petite Charlotte n'a plus eu de famille !
-- Et toi, grande sœur, grande sœur adorée, tu veux être ma petite maman ? Ma nouvelle maman ? Parce que ça fait longtemps que petite Charlotte n'a plus eu de famille !
-- Oui !
@@ -298,10 +299,10 @@ Elles s'embrassent et roulent ensemble dans l'herbe. Elles rient longtemps avant
## En Italie
La seconde partie de *Guerre con amore* se conclut donc sur cette scène quasi pagane au milieu de la nuit romaine et d'un temple des anciens dieux. La troisième et dernière partie du récit, plus sèche et courte, a un air d'épilogue triste. Elle décrit la fin des mois d'insouciance quand Mercedes, voyant l'argent laissé par Josefo -- qu'elle n'a jamais revu -- s'épuiser, loue une chambre sous comble et cherche un travail. Qu'elle trouvera d'abord dans un théatre à distribuer dans la rue les tracts et les programmes de la semaine -- "Films et pièces ! Demandez l'impossible, demandez le rêve, venez à l'Appolon !" Puis dans le bureau et sur le sofa d'un directeur de revue poétique. Chargée de relecture et de contrôle des épreuves, elle aura bientôt assez de confiance et de liberté laissé par son bref amant alcoolique pour diriger cinq semaines de suite les numéros hebdomadaires.
La seconde partie de *Guerre con amore* se conclut donc sur cette scène quasi pagane au milieu de la nuit romaine et d'un temple des anciens dieux. La troisième et dernière partie du récit, plus sèche et courte, a un air d'épilogue triste. Elle décrit la fin des mois d'insouciance quand Mercedes, voyant l'argent laissé par Josefo -- qu'elle n'a jamais revu -- s'épuiser, loue une chambre sous comble et cherche un travail. Qu'elle trouvera d'abord dans un théatre à distribuer dans la rue les tracts et les programmes de la semaine -- « Films et pièces ! Demandez l'impossible, demandez le rêve, venez à l'Appolo ! » Puis dans le bureau et sur le sofa d'un directeur de revue poétique. Chargée de relecture et de contrôle des épreuves, elle aura bientôt assez de confiance et de liberté laissé par son bref amant alcoolique pour diriger cinq semaines de suite les numéros hebdomadaires.
L'imprimeur, Matteo Princi, la recommande alors à un certain Luigi Ponti, illustrateur et chargé des brèves à la *Riflessione*, hebdomadaire contestataire mais prudent, sous-titré *specchio del tempo*, le "miroir du temps", la typo laissant l'ambiguité sur "tempo" ou "Tempo" le grand quotidien, miroir du temps présent ou miroir du Temps. Il y a chez Luigi une franchise évidente, un caractère compact et simple qui trouble Mercedes. Elle rejoint la rédaction de *Riflessione*, nous sommes en janvier 1938. Son premier article à relire est une brève rédigée par Luigi -- évidemment -- sur le premier vol d'un bombardier japonais entièrement en métal. La suivante est sur la création, en France, de la Société nationale des chemins de fer. Aucune trace des décisions de la Gestapo d'interner les opposants politiques en camps.
L'imprimeur, Matteo Princi, la recommande alors à un certain Luigi Ponti, illustrateur et chargé des brèves à la *Riflessione*, hebdomadaire contestataire mais prudent, sous-titré *specchio del tempo*, le « miroir du temps », la typo laissant l'ambiguité sur *tempo* ou *Tempo* le grand quotidien, miroir du temps présent ou miroir du *Temps*. Il y a chez Luigi une franchise évidente, un caractère compact et simple qui trouble Mercedes. Elle rejoint la rédaction de *Riflessione*, nous sommes en janvier 1938. Son premier article à relire est une brève rédigée par Luigi -- évidemment -- sur le premier vol d'un bombardier japonais entièrement en métal. La suivante est sur la création, en France, de la Société nationale des chemins de fer. Aucune trace des décisions de la Gestapo d'interner les opposants politiques en camps.
Mercedes fréquente Luigi Ponti, tout en restant à distance prudente. Elle se dit qu'elle a eu raison lorsqu'elle découvre qu'il travaille également, illégalement, la nuit, pour *Via rossa*, un journal apériodique de rue, communiste. La sûreté de son caractère était dû à la sûreté de son engagement et de ses convictions. Celles de Mercedes sont toujours ancrées dans un individualisme farouche, nourri de la nécessité de sauver le monde par la naissance de femmes nouvelles : coucheuses libres, décideuses rationnelles et emmerdeuses en vrac. Les deux s'observent de loin, se fréquentent en un *good game* où la provocation est toujours en jeu.
@@ -312,7 +313,7 @@ Mercedes fréquente Luigi Ponti, tout en restant à distance prudente. Elle se d
Ce jeu s'arrête quelques mois plus tard lorsque Luigi Ponti disparait volontairement. Ses amis le disent en vacances, Mercedes comprend qu'il est rentré dans la clandestinité, qu'elle n'est pas près de le revoir. Dommage, se dit-elle. Les années passent vite, après l'Afrique, les combats gagnent l'Europe continentale. C'est l'affaire de quelques mois tant tout va vite, en mai 1943 l'Afrique revient en Italie par la Sicile, suivie par les Américains, en septembre le pays est coupé en deux et en proie à des batailles acharnées.
Mercedes Perón Fernandez a un entretien sérieux avec le rédacteur en chef de *Riflessione* : on lui a fait crédit d'un doute sur son positionnement politique, raison qu'elle fricotait avec Luigi Ponti et ses amis. Mais maintenant, il faut choisir : de quelle révolution est-elle ? La brune ou la rouge ? Et sa fille, quelle avenir elle souhaite pour elle ? En son for intérieur, la camarade Perón Fernandez les conchie tous mais comprend bien qu'elle se doit de ménager l'avenir. Elle prend simultanément deux décisions : rejoindre Luigi, un temp. Elle partira ensuite.
Mercedes Perón Fernandez a un entretien sérieux avec le rédacteur en chef de *Riflessione* : on lui a fait crédit d'un doute sur son positionnement politique, raison qu'elle fricotait avec Luigi Ponti et ses amis. Mais maintenant, il faut choisir : de quelle révolution est-elle ? La brune ou la rouge ? Et sa fille, quelle avenir elle souhaite pour elle ? En son for intérieur, la camarade Perón Fernandez les conchie tous mais comprend bien qu'elle se doit de ménager l'avenir. Elle prend sa décision : rejoindre Luigi, un temps.
Pendant ce temps, Charlotte a elle aussi grandi (elle a 13 ans) et elle regrette les premières années à Rome. Elle est d'accord avec sa mère d'adoption pour bouger d'ici, "décarrer", dit-elle -- on ignore où elle a acquis ce vocabulaire argotique.