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title: L'épuisement
date: 2021-07-31
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LÉPUISEMENT
En juin 2021, Boonie Larose contemplait les cèdres immémoriaux de Vancouver. Lécran de son ordinateur se rafraîchit soudain, laissant de nouveau lire la page Wikipédia où sécrivait sa biographie, la liste de ses livres à succès et la vie trépidante du héros de ceux-ci, Chas Cooper.
Chas Cooper, lArsène Lupin du Pacifique, sévadait toujours de quelque part à chaque épisode. Ce simple ressort dintrigue, Bonnie Larose lavait sorti des feuilletons français du début du vingtième siècle sans imaginer que, cent quarante livres plus tard, les lecteurs et les lectrices en redemanderaient encore. Son éditeur monsieur Laverdure était ravi et généreux avec Larose mais il exigeait en retour une grande régularité de parution et il fallait sans cesse imaginer des aventures inédites pour que Chas Cooper continue à vivre pardon : à séchapper.
Mais il y avait aujourdhui ces encyclopédistes du faux raccord, ces compulsifs du détail, ces biographes du temps réel, ces spécialistes de la ligne du temps, *ses fans* : les internautes.
Ils étaient nombreux, ils étaient opiniâtres, ils étaient insomniaques. Hors de toute mesure, hors du sens commun, ils aimaient Chas Cooper de façon compulsive : la vie du héros était reconstituée mois par mois, semaine après semaine, jour par jour. Il sévadait à telle heure, courait, tombait dans ce piège là-bas et enfin se libérait ici, précisément au lever du jour (calculé sur le fuseau horaire). Et ces fans recousaient les aventures les unes avec les autres afin quévasions et pièges constituent un *continuum* dune cohérence à laquelle Boonie Larose navait jamais lui-même pensé.
Ce matin, lauteur implorait les cèdres immémoriaux de lui indiquer quelle place il restait à Chas Cooper dans sa propre vie. Et les forums spécialisés lui répondirent : cette journée du 12 octobre 1961. Celle-ci restait libre.
____
Boonie Larose dessinait distraitement ces cèdres rouges de Vancouver sur la lettre de son éditeur arrivée ce matin même. Monsieur Laverdure lui rappelait quune nouvelle évasion de Cooper, sous la forme dune *nouvelle* justement, était attendue urgemment en Bretagne (France) par la revue *Rechampir*. Comment allait-il sen sortir cette fois ? Évidemment pas dune pirouette, Larose sy était toujours refusé. Chas Cooper était franc, réel et trop héroïque pour ce genre de bassesse.
Larose soupira profondément trois fois de suite. Puis, pour la dernière fois concernant Chas Cooper, il se résolu à grimper lescalier de son imagination. Ces marches funestes menaient droit à une porte vitrée sur laquelle étaient inscrites en gros et noir :
Hôtel du 12 octobre 1961, W E L C O M E.
Jai réservé la chambre, murmura-t-il.
Vous la voulez comment ? Des meubles, un lit et des chaises et combien  ? La tendance : plutôt rose sexy ou gris international ? Blues dhôtel pour homme seul ou vert mon canard ? Un seul jeu de serviettes suffira ou vous pensez inviter quelquun  ? Souhaitez-vous un vigile à demeure, par créneau, la caméra vidéo ou la serrure intelligente ? Vous compté-je la TV et alors combien de chaînes ? Espérez-vous rêver, écrire ou avoir une insomnie ? Souhaitez-vous pour lun de ces risques souscrire une assurance ?… Il faut me répondre monsieur… Monsieur ?
Je ne sais pas. On a réservé la chambre pour moi, répondit Larose.
Ah, je vois… Cest à quel nom ?
Chas Cooper. Euh,… Je viens juste de fuir Denver et demain, hé bien je… Je repars vers la prison de Dallas. Ma vie est un peu comme ça, vous voyez, aventureuse… Cest comment votre prénom ?
Josie. Mais nessayez pas de jouer avec moi, ça ne prend pas. Voulez-vous envoyer un télégramme à ce monsieur Larose pour confirmer votre présence ce soir ? Ça ne coûte quun dollar et cest un service apprécié, monsieur…
Oui, oui. Envoyez : “Bien arrivé. Tout va bien se passer.”
Je mets “1,000 baisers” ou “Taime” à la fin  ? Ce sont des choses qui se disent…
Non, non merci, je ne dis pas ces choses… Josie.
Bienvenue au club monsieur ! Voici votre clé, le petit déjeuner est au maximum à neuf heures. Cest Joe qui fait la nuit.
Le Club ! Boonie avait lu ce genre dhistoires de fans complètements accros à leur héros. Cétaient des maniaques tellement à la limite de la folie quil sy arrêtaient au bord et la contemplaient en jouissant. Parfois ils se constituaient en tribus ou en clans et ils devenaient alors de redoutables adversaires des auteurs de fiction.
Les plus raisonnables et les plus nombreux heureusement ! écrivaient à leur tour des *spins*, des *mash up* ou des *fans series*. Les plus furieux compilaient les erreurs sur des forums sans fin ou discutaient du *sens caché* des épisodes et, au-delà, de la *vraie signification réelle* de toute larchitecture fictionnelle de la série. Au sommet de cette aristocratie se posaient les universitaires qui exerçaient le Droit de Critique dans des livres peu vendus et des colloques miteux mais Chas Cooper leur était invisible tant il rampait le plus souvent sur le sol du succès populaire.
Restait par contre ces Chevaliers blancs de Wikipédia. Ceux-là préservaient volontairement des espaces libres à lauteur, lautorisant à résoudre lui-même une difficulté de son propre scénario ou lobligeant à conter ces jours inoccupés dans la chronologie du héros car un héros ne prend pas de vacances, cest bien connu. En gravissant les marches funèbres de lHôtel du 12 octobre 1961, Boonie Larose était convaincu dêtre pris dans un des pièges à la merci dun de ces groupes de pervers. Mais enfin, quen voulaient-ils à sa prose ? Navaient-ils donc pas de meilleure cause à leur activisme ?
____
Lorsque Boonie entra dans la chambre mentale du 12 octobre 1961, il ny vit dabord que des objets hétéroclites. Il ne parvint pas à ouvrir la crédence du volet et se résolu à rester là, debout, hésitant, comme après une bonne cuite. Bon sang, quavait-il bien pu se passer hier ? Il prit dun geste brusque le *Daily Denver* daté de la veille et fourni gracieusement par la direction de lhôtel sur le guéridon de lentrée.
“*MAGNOLIA HÔTEL: CHAS WAS HERE! Show biz trick robbery but Cooper escaped again*”
Cétait le 117e opus écrit par Larose (*Magnolias robb and Chas was in*), oui. Mais quel était donc lépisode de Dallas ? Pourquoi ces bottes mexicaines dans la chambre avec une facture dun *cow boy store* de Santa-Fe ? Le Nouveau Mexique était pourtant depuis longtemps un État que Chas Cooper évitait, dû ses antécédents là-bas. Les bottes disparurent de la vision hallucinée de Larose. Le passage par lOklahoma était la seule solution possible voilà que Boonie raisonnait soudain comme les tarés de Wikipédia ! Mais cétait cela bien sûr : il avait coupé à travers, franchi successivement le Cimarron, la North Canadian, la Canadian en amont du lac, il avait évité Amarillo tout cela en huit heures à pied, moto, barque et aéroglisseur et ce matin il créchait donc à Plainview.
La lumière envahit la chambre à travers les volets à demi ouverts. Boonie Larose y voyait désormais clair. À Dallas, soixante bouquins plus tôt mais bien le lendemain de ce 12 octobre 1961, Chas Cooper allait sévader du parloir dun commissariat de Dallas et filer sur la East Northwest Highway. Ce pouvait paraître comme un sacré voyage dans le temps pour Chas Cooper, mais Larose navait jamais fait attention à faire vieillir son personnage. Chas était éternellement jeune il le fallait physiquement, à la fois pour les évasions acrobatiques et les conquêtes féminines que Boonie fantasmait sans jamais les écrire et Cooper était très vieux aussi tant le héros avait de lexpérience et de la ruse.
Boonie Larose déplaça la petite table à côté de la fenêtre, il avait ainsi devant lui la chambre entière inondée de la lumière du matin. Il attira devant lui les feuilles à en-tête de lHôtel était-ce possible quun tel sans étoile dispose de son propre papier de correspondance ? La première chose quil fit fut de défaire les draps du lit et den faire sortir Chas Cooper nu. La deuxième chose consista à hésiter sil devait supprimer les occurrences répétées du verbe *faire* dans sa phrase il décida quune grande partie de son lectorat parlait ainsi (*do de ding ya oud to do*) et que le traducteur vers le français se débrouillerait de toute façon. (*NdT : Jai laissé, désolé.*)
Chas avait repéré les cuisines derrière le dos de Josie la réceptionniste qui était poupoune dailleurs, il la devinait facilement corruptible si le besoin sen faisait sentir. Il appela dailleurs la réception mais ce fut un gros Black qui répondit aimablement. Cooper voulait juste savoir si le bruit dehors allait le maintenir éveillé longtemps, Joe savait-il de quoi il en retournait ?
Oh, reposez-vous monsieur, je suis désolé. Il y a dehors trois voitures de police et je crois le FBI, des *men in black*. Mais pas dinquiétude, tout cela va finir très vite lorsquil se rendront compte de lerreur….
Chas savait quil ny avait pas confusion. Il fixa son *holster* sous sa chemise et enfila les bottes de *cow boy* un jour achetées à Santa-Fe en prévision dune situation comme celle-ci, prenant bien soin de glisser la facture dans son portefeuille parmi ses faux papiers didentité. Il colla le carton demballage sous les talons et sous les bouts ferrés afin de rendre silencieuse sa démarche. Mais au moment denfiler son cher vieux blouson daviateur et dempoigner son sac, il fut surpris du poids. Il resta un moment interloqué alors que déjà des pas de *rangers* se faisaient entendre dans lescalier… Il prit néanmoins les quinze secondes nécessaires à linspection de ses poches et du sac, faisant là preuve de son sang-froid légendaire cest ladjectif quemploya Boonie Larose sans en être particulièrement content.
Les plans étaient dans la doublure en mouton et dans le sac le matériel. Tout était prêt pour le *Coup daudace à Dallas* (opus 57) demain le 13. Et à quinze heures sonnantes, Chas Cooper sortait par les cuisines de lhôtel à linsu des autorités, un petit sourire au lèvres. Garée au coin de la rue, la jolie Fiat rouge de Josie avait son moteur allumé…
___
Novembre, les vieux cèdres de Vancouver gouttaient la pluie du Pacifique. Il était midi et Boonie se versait un verre de givry quil comptait déguster en découvrant le numéro spécial titré *Nos cousins* de la revue *Rechampir*, tout juste reçu par la poste. Cétait de la bonne facture, un travail éditorial soigné pourtant sans ostentation. Lensemble était flatteur et la dernière aventure de Chas Cooper ne déparait pas malgré le ton très littéro-littéraire du reste. Larose lut avec un grognement de satisfaction la présentation de son œuvre rédigée par léditeur de la revue. Et puis il y eut cette phrase :
> “Rechampir est très honorée de recueillir dans ses pages lune des dernières aventures de Chas Cooper. En effet, Boonie Larose en a presque fini avec son personnage si populaire. Pour les fans, lensemble des aventures et des évasions de Chas Cooper est consultable à partir de cette page Wikipédia…”
*Une des dernières*, *presque fini* : quest-ce que cela voulait bien devoir signifier ? Ça nallait pas recommencer ? Boonie se sentait épuisé. Il pensait avoir mis un point final à toute cette histoire absurde, cette fiction dans laquelle un héros populaire devait atteindre un point de complétude absolu ! Il avait été si faible et lâche de répondre à cette injonction de Laverdure, à cette foutue revue et à ces idiots de fans !
Et encore ce serait quoi cet *épuisement* si cher à Perec ? Aboutissement, réussite ou échec absolu de la fiction à inventer sans cesse, à rebondir, à échapper à toute contrainte ? Tout ne tenait finalement quau fait que Larose, lauteur, ait attribué à Cooper, le personnage, une certaine *honnêteté* vis-à-vis de la réalité. Pas plus. Et quils aillent diable !
Mais Boonie Larose alluma néanmoins son ordinateur et sen alla vérifier ce quaffirmait léditeur de sa dernière nouvelle il nétait pas loin de soupçonner ce *frenchie* den être, de ce Club. Les forums avaient déjà intégré dans la biographie détaillée de Chas Cooper son évasion du motel de Plainview, Texas. Victoire, il ny avait plus un jour de vide dans la vie du héros ! Et pourtant ce commentaire en coup de couteau, *liké* une centaine de fois :
> “de Vigilance: Il y a bien un train de Plainview à Dallas Central Station que Chas peut prendre à 18:40 local time. Supposons quil le prenne  : Larose ne nous dit rien de ce quil a fait de 15:00 à 18:00, sauf à comprendre -pouah!- que Chas ait passé ce temps avec la petite Josie. Cest impossible et pas raccord. Les amourettes de Cooper noccupent jamais un temps défini dans le reste de lœuvre.”
Et quelquun renchérissait :
> “Cest fantastique ce que tu dis là @Vigilance. Tout un nouveau terrain dinvestigation souvre devant nous! Il y a tellement dheures perdues dans les journée de Cooper…”
Larose était pris de vertige et ce nétait sûrement pas ce givry qui en était la cause il sen resservit dailleurs un verre généreux. Il était vidé, sans plus aucun influx, démuni face à une telle vergogne. Mais une colère rouge, il le sentait, était en train de remplir rapidement ce vide en lui. Il avait envie de meurtre, tuer ces imposteurs, massacrer leur hobby et dévaster tous ces lieux virtuels quils habitaient comme des goules, se nourrissant du sang de Cooper qui nétait rien dautre que son propre sang à lui, Boonie Larose. Il se rejeta en arrière dans son fauteuil.
Les cèdres au-dessus de Vancouver sont rouges depuis la nuit des temps. Leur vue immémoriale calma Boonie Larose. Lauteur savait bien que les tripes ne sexpriment en littérature que par le truchement des idées et des intrigues, des mots et des métaphores. Avec un calme digne de Chas Cooper, il rédigea la dernière des évasions de son héros. Il savait maintenant comment se sortir de là. Lorsquil mettrait un point final à ce court épisode, Boonie Larose savait quon ne lui casserait jamais plus les bonbons avec son héros. Celui-ci pourrait tranquillement rejoindre, au sens propre, les lignes de sa destinée que Larose nécrirait plus jamais.
____
Largué quelque part au-dessus de la Colombie britannique, Cooper tombait et tombait encore mais bientôt sa combinaison cosmique stabilisa son vol. Au sol, des cèdres rouges balançaient leur tête pointue au vent. Automatiquement, lEncyclopédie Stellaire afficha en arrière-plan les informations du monde connu. Le nom de Larose retint la rétine de Cooper. Il cligna de lœil et la morne vie de cet auteur à succès défila à vitesse lente. Dun geste encore, le héros ralentit le *scroll* qui devint lisible à lancienne façon. Tout ceci sarrêtait en août 2021.
Puis Chas Cooper pensa à autre chose. Il devait putain de Dieu séchapper de ce truc et accéder au niveau supérieur pour en finir avec toute cette merde. Pourquoi sembêter avec la poésie ? Il leva le poing.
> “En août 2021, Larose commit lirréparable et sexclut lui-même du cercle littéraire dans lequel était admise son œuvre. Aucun fan, y compris parmi son fidèle lectorat populaire nexcusa jamais que Chas Cooper ait passé laprès-midi du 12 octobre 1961 en compagnie de Josie la réceptionniste. Les passages décrivant Cooper nu et affublé de son holster sortant de la jolie voiture Josie dans ses bras et copulant ensuite à la vue de tous sur le trottoir, dans une friterie puis sur le capot dun véhicule de police firent scandale. On mit en épingle lusage par Larose dun vocabulaire digne de synopsis porno, ce quil admit ensuite tout en se déclarant un peu déçu de la comparaison : “Cest un vrai scénario que jai écrit là. Et ce qui est porno, cest le voyeurisme des gens lorsquils cessent dêtre des lecteurs.”
> Et lenvolée finale acheva encore le scandale. Josie et Cooper sont au centre dun ring de boxe dont ils ont effrayés les champions :
> “– Vas-y, vas-y !
> Oui, Chas, tiens, prends-en !
> Josie bottait ainsi le cul de Chas Cooper et, dun dernier coup de lâne, elle lenvoya au septième ciel.
Col de Boutière, Saint-Sulpice, juillet-août 2021.
Yves Picard.

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title: Un certain nombre de tracasseries mais aussi de satisfactions en République populaire de Salombie
date: 2021-08-17
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UN CERTAIN NOMBRE DE TRACASSERIES MAIS AUSSI DE SATISFACTIONS EN RÉPUBLIQUE POPULAIRE DE SALOMBIE
J'ai une seule fois séjourné en Salombie, à l'époque courte, heureusement où celle-ci s'était érigée en République populaire sous l'impulsion du camarade Garcia-Só. J'y allais pour une lecture littéraire internationale avec dans ma valise des feuillets de Kavvadias, de Ferlinghetti et de Carpentier. De Cuba, je pris l'avion vers Bahia. J'arrivai à Novas Portas par un train de nuit. Disons que sur mille tracasseries que j'aillais connaître durant mon séjour, ce simple voyage de nuit ferroviaire en avait consommé déjà deux cents contrôles tatillons et répétés, toilettes défaillantes, voisins fort désagréablement ignorants et cahots bruyants : je n'en dirai pas plus.
C'est donc avec un immense sentiment de gratitude que je serrai au matin une main amie, celle de José Echaleas. Je le rencontrai pour la première fois mais la simple vision d'un costume, même modeste, même élimé, ainsi porté avec droiture et soin m'encombra de sympathie pour cet homme. Et lorsqu'il prononça ces mots de bienvenue, *Vous avez tel Dante pénétré une forêt bien sombre, mais je vous en ferai visiter des clairières aimables*, je ne me contins plus et lembrassai avec effusion. Il en fut ému je crois.
Sans tarder mais avec de nombreux détours “importants et amicaux” maffirmait-il avec un sérieux inépuisable, Echaleas me conduisit à la Maison du Peuple où une chambre métait réservée. Encore secoué du voyage et désireux de poser ma valise et mes fesses sur un lit, je le remerciai vingt fois dans la journée et vingt fois nous fîmes une nouvelle halte importante et amicale. Je mexcuse amèrement aujourdhui auprès de ces personnes visitées : si elles comptent assurément pour beaucoup dans mon bon souvenir de Salombie, je dus à lévidence leur paraître un faquin.
La Maison du Peuple était située en bas dune grande place en pente, la Grande Praça Napoleão. Cétait plutôt un champs de Mars quune vraie place de ville : à lest et à louest arrivaient des boulevards, au nord et au sud sopposaient une immense grille fermant un jardin dhôtel et la Maison. Le modeste bâtiment réunissait deux anciens ateliers, murs en briques et toits de tuiles, les pignons et les encadrements des ouvertures en pierre de taille blanche. Au-dessus de lentrée principale, à droite, une pancarte bricolée affichait bien “Maison” et “Peuple” mais lon mapprit quil sagissait en fait dune ancienne “Maison de lamitié du Peuple de Mozambique”. Amitié et maison toutes deux abandonnées après la brouille avec Cuba.
José Echaleas me présenta ses compères organisateurs de lévènement littéraire, également animateurs de la présente Maison du Peuple et, je le compris vite, tout aussi également opposants au régime de Garcia-Só. On minstalla enfin, dans une pièce de larrière, plutôt sombre. Je la comparais *in petto* à une sacristie était-ce moi qui inventait cette odeur, ai-je cru voir un crucifix ?
La soirée littéraire rassembla sans doute deux cents cinquante personnes dans un cinéma du centre. Jhéritais bien sûr dune place dhonneur sur lestrade et je fus ensuite fêté et abondamment salué lors du buffet qui suivit. Je pus faire mieux connaissance avec le groupe. Il y avait les deux frères Ignacio et Sócrates Lince, le jeune métis Eusébio Lopes, la charmante Pilár Fri-Égua et quelque Fernando, Jorge ou Rafaela. Tous me parurent extrêmement cultivés et passionnés par le temps présent. La soirée savança dans la nuit et je métonnais auprès des Lince que les *sócialistas* restaient invisibles cest ainsi quétaient ironiquement nommés les sbires de la république socialiste de Garcia. Javais noté cette blague populaire : *A diferença entre Garcia e o socialismo é a pequena vírgula que é montada.*
Ils ne peuvent pas être partout les pauvres, sourirent les frères. Soit dautres bougres que nous méritent leur attention, soit ils se roulent par terre à quelque mariage…
Mais nous comprîmes de retour sur la Grande Praça la vraie raison de la mansuétude des miliciens et, en termes de tracasseries, ça se posait là : la Maison du Peuple était condamnée, les portes et les fenêtres presque finies de murer. Dans la nuit, les pantalons blancs des maçons sagitaient seuls sur des échelles invisibles, comme des mimes dans une scène de film muet absurde. Pris de stupeur, nous nentendions même pas les truelles racler les parpaings et je ne saurais dire aujourdhui si jai même entendu se fracasser au sol la pancarte de lancienne amitié du peuple du Mozambique. La Maison nétait plus là, soudain si petite, si vieille, si silencieuse. Elle ressemblait à une gare de triage désaffectée, qui ne trierait plus rien, qui naiguillerait plus vers un avenir meilleur. Sa façade était parfois noyée par la fumée dune bouffée de cigarette douvrier.
Instinctivement, notre groupe sétait dissous dans lobscurité parmi les bruits des bottes des miliciens qui erraient sur la place. Nous nen sentions que la présence, des ombres et des éclats de voix qui, pour linstant, méprisaient de sintéresser à nous des miliciens fascinés par leur *coup* nocturne. Je me retrouvai avec José Echaleas qui marracha de la bouche la cigarette que je mapprêtais à enflammer.
Il ny a plus le droit de fumer ici ce soir, me glissa-t-il dans un souffle.
Il magrippa le coude, je me laissai guider. Il hésitait, cherchant prudemment dans cette vaste place des espaces déserts et plus sombres encore que la nuit pour nous y cacher. Nous nous dirigeâmes vers le haut de la place et il me fit passer, de trois grands pas précipités, les grandes grilles du parc.
Il faut se mettre à labri, me dit-il. Chez moi, là-haut. Pouvez-vous marcher ? Longtemps ?
Je le rassurai tout en regardant la colline quil mavait désignée du bras. Je ne distinguais que sa masse noire au-delà des lumières fastueuses du Grand Hôtel.
La nuit, il ny a pas souvent de courant là-haut, précisa-t-il.
Nous passâmes le long des grilles, dans lombre. Puis nous marchâmes effectivement longtemps et la montée de la colline fut fatiguante. Jéprouvais cependant un sentiment de plus en plus serein à mesure de lascension. Cette *Colina* me sembla accueillante bien que je nen vis cette nuit-là que des ombres. Les rares lumières cigarettes, lampe-tempêtes, braseros éclairaient des visages qui me ravissaient. Les odeurs du repas passé, les effluves de pipes, de fleurs nocturnes et de parfums féminins composaient le tableau vivant dun quartier radicalement étranger à la ville en contrebas. José me confirma que la plupart des gens que javais rencontré ce soir y trouveraient refuge cette nuit.
La *Colina* est un quartier très pauvre et traditionnellement délaissé des autorités. Toutes, quelles quelles soient. Vous nentendrez ici que le silence de la misère, me dit-il en arrangeant à mon attention un matelas derrière un établi de sa ”grange”.
Loin des *sócialistas*, ce silence-là me convenait parfaitement et je mendormis aussitôt.
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Le lendemain, José Echaleas me fit voir son logis. La grange où javais dormi servait datelier. À létage se situait une cuisine et deux pièces dont je ne pus déterminer la fonction. Le petit jardin était tropical et dailleurs extrêmement humide sous dénormes feuilles inconnues. Un deuxième bâtiment fermait un côté du terrain : entièrement en bois, il présentait tout au long une terrasse sur pilotis. Le reste consistait en une grande pièce lambrissées de bois noir et huileux. Lon passait de la terrasse à lintérieur par deux portes larges fermées par des panneaux coulissants. Je fis la remarque à mon hôte de linfluence japonaise ici à lœuvre de façon surprenante. Il sourit mais préféra plutôt que répondre me faire découvrir la vue sur le paysage, la ville et la *Colina*.
Le terrain dEchaleas coiffait cette colline. Une seule route digne de ce nom la sillonnait jusque derrière la grange avant de partir de lautre côté. José me montra le chemin par où nous avions zigzagué la nuit. À mi-pente environ, il me fit remarquer une maison carrée et aux murs très blancs. Cétait le logis des frères Lince et de leur mère, tante et petits cousins. À dautres endroits, il me désigna dautres repaires dopposants ou même des caches, sans paraître nullement se soucier de limportance de ces informations.
Tout cela est bien connu, répondit-il à mes inquiétudes. Il se sentait parfaitement en sécurité sur la colline. Si bien dailleurs quil ne me délivra aucune consigne et me laissa ainsi passer la journée tandis quil allait vaquer au ravitaillement, aux nouvelles et à quelque autre contact secret, peut-être.
Ce soir, nous ferons une réunion dans la salle “japonaise”, ajouta-t-il simplement.
Je dois dire que sa désinvolture minquiétait. Depuis ma rencontre avec ce groupe dintellectuels, jhésitais à leur endroit : étaient-ils si sûrs de leur impunité ou bien inconscients du danger ? Se pouvait-il que lÉtat policier salombien était au final aussi fantoche et risible ? La coexistence du danger et de la vie paisible de la *Colina* métait incompréhensible. Pourtant, jeus loccasion de constater cette réalité étrange pendant la matinée. Le paysage était riche et varié au loin bien quoccupé majoritairement par le fleuve et la forêt mais bientôt seul me passionna le spectacle de la favella, vers le bas.
Je fis ainsi la connaissance visuellement et à distance avec la mère des frères Lince. Je la vis revenir à un moment les bras chargés de trois énormes melons deau. La quinzaine de kilos de son fardeau semblait moins la gêner que la demie douzaine de policiers qui patrouillaient alors dans la moiteur du midi. La mère fit plusieurs tentatives pour rentrer ses melons à leur insu. Puis je la vis se concerter avec Ignacio et Sócrates. Ceux-là ameutèrent alors une dizaine denfants et leur donnèrent un sac de ballons. Un but fut installé dos à la haie qui délimitait la maison Lince. Sócrates y déplaça derrière une niche de gros chien. Admiratif, je ne remarquai quà peine la première pastèque rouler parmi les ballons, “tromper” le jeune gardien, passer la haie et faire vibrer les planches de la niche. Jéclatai dun rire vrai lorsque le deuxième fruit fit de même. Et les policiers ainsi trompés une troisième fois, je me rassurai sur létat de résistance toujours renouvelé des gredins face à lÉtat, sur la capacité des gens à vivre plusieurs réalités tout ensemble, celle de la République populaire et la leur propre.
Ce fut ma plus grande satisfaction en Salombie.
Ces Lince sont malins. Ce sont des chefs. Et si les chefs ne sont pas malins, qui le sera ?, conclus-je pour moi.
Laprès-midi apporta des nuages et de lobscurité. La pluie ne tarda pas à battre, renvoyant les gens de la colline dans leurs maisons. Je me réfugiais dans latelier de José. Jétudiais son matériel et son bazar mais je ne pus me décider sur ce quil pouvait bien fabriquer là. Il y avait du matériel de sérigraphie, de soudure, quelques moteurs électriques et beaucoup de produits chimiques. Il revint en début de soirée, mouillé et aux aguets. Les miliciens navaient pas abandonné la place.
La réunion secrète se tint pourtant. La pièce japonaise sétait remplie sans que je remarque larrivée de tel ou tel. En labsence de lumière franche, la pièce bruissait de murmures, de frottements et darmes échangées jen avait reconnu la lueur sous certains blousons. Echaleas nétait pas celui qui parlait le plus mais il était évident que son avis comptait. Les participants parlaient très vite et dans une espèce despéranto dont je ne comprenais quasiment rien. Lambiance du soir nétait plus à la littérature et javais là encore sous les yeux leffective coexistence dune opposition intellectuelle et une autre armée et violente. Jen fus mal à laise.
Après quelques regards échangés, Echaleas menvoya dans la cuisine au-dessus de la grange :
Vois ce quil y a sur la table et cuisine-le. Pour quatre ou cinq.
Javais quelque chose à faire de concret et jobéis promptement car cela dissipait un peu mon malaise. Je traversai le jardin tropical, me pressant car jentendais au loin des portes claquer et des éclats de voix.
Dans la cuisine mattendaient… deux langoustes et un plat de quenelles. Je ne peux pas dire si ces langoustes étaient belles, grosses, fraîches ou avariées : je nen avais tout simplement jamais vu de ma vie ! Un rire me prit, que je laissai courir avec bon cœur et tant pis pour la discrétion. Ainsi était-ce ma tâche, ma contribution au combat contre la dictature, contre Garcia-Só logre de Salombie : cuisiner ce que moi je considérais comme un met luxueux au sommet dune favella ! La situation était cocasse et elle tourna au ridicule quand il me fallut combattre les deux monstres marins.
Jy mis pourtant du cœur et jen vins à bout en une espèce de carnage atroce. Et je me sentis très seul. Jentendais les jeeps de la police, les bottes et les ordres donnés si calmement sous la pluie. Partout dans la colline on fouillait des maisons ! Je me voyais déjà bafouillant nimporte quelle explication idiote, que dire dun étranger de se trouver là cuisiner des langoustes et des quenelles pour des convives invisibles et les soldats emporteraient tout manger en rigolant, me laissant cuire de honte… Mais pas plus que les pastèques, les miliciens neurent mes quenelles.
Jentendis enfin un appel de la salle japonaise et, aussitôt, je présentai à José, Eusébio et les frères Lince mes quenelles littéralement fondues et sans plus aucune forme. Mais lorsque je découvris la présence à la table basse de la délicieuse Pilár, je présentai avec grand embarras cette fois ce quil restait des pauvres langoustes. Nous mangeâmes pourtant joyeusement. Encore, mes hôtes passaient de la tension à la sérénité mais je parvins cette fois-ci à me couler moi-même dans cette attitude de vie ou de résistance, qui sait ?
Il me semble que nous dormîmes tous dans la salle, en tout cas Pilár et moi jen suis certain. Je crois aujourdhui dur comme fer que cette salle japonaise était protégée par un enchantement.
_____
Le lendemain matin, jétais à nouveau seul avec José Echaleas. Il mappela sur la terrasse et du coin de celle-ci me fit assister à cette dernière scène étonnante.
La rue qui parcourait la *Colina* et qui donc passait au sommet près de la grange ne déparait pas dans le quartier : elle était grise et en mauvais état. Fallait-il alors sétonner de la présence ce matin-là dune équipe des travaux publics occupée à repeindre la signalisation sur le sol ? Oui, bien sûr, et tous les habitants se passaient le mot. La dernière réfection de cette route devait remonter à lenfance de mère Lince on attendait sa confirmation et lidée même dun passage piéton peint en travers de la route comme à Paris ou à New York était ici inimaginable.
Les travailleurs du jour ressemblent beaucoup aux maçons du soir, me fit remarquer Echaleas.
En effet, leurs salopettes blanches étaient assurément neuves et elles éblouissaient sous le soleil montant. Deux dentre les gars montraient un savoir-faire indéniable dans la peinture au sol et, à laide grands pochoirs, ils avançaient à tracer le fil de la route. Ils restaient imperturbables aux questions des témoins demandant pourquoi ils commençaient ici en haut et non pas en bas de la route ce qui paraissait logique ?
On a une feuille de route, fut-il finalement lâché.
Le reste de léquipe faisait de son mieux pour camoufler sa véritable occupation de barbouzerie, ouvrir les yeux et les oreilles sur cette colline dangereuse tout en restant sourds aux quolibets.
Les habitants étaient plus nombreux maintenant et ils applaudissaient lavancée du traçage. Les conseils fusaient et il se criait des débats sur lurgence toute relative quil y avait à refaire ce tronçon de route, des moqueries sur lefficacité des travaux publics et de ladministration en général ainsi que des supputations sur la fidélité des épouses des barbouzes. Lambiance était bon enfant et lavis général était que voir lautorité publique sintéresser soudain à la sécurité routière de la *Colina* était un bénéfice certain des *évènements*.
Écoutez ces gens, me dit Echaleas en me donnant pour mon retour une de ses valises en remplacement de la mienne perdue à la Maison, ils ne sont pas loin de nous remercier des nuits dangoisse que nous provoquons ! Mettre en branle lÉtat, ça leur plaît, nimporte comment.
Je mis bien évidemment cette scène et ces paroles au crédit de mes satisfactions salombiennes. Je neus plus loccasion de retourner à Novas Portas ni de revoir ces braves gens. Mais je suis heureux davoir écrit le souvenir de cette Salombie-là et de ses héros.
Yves Picard,
nuit du 17 août, 18-20 août 2021.