--- title: Dernière visite à Aurore date: 2025-11-17 keywords: - Nanowrimo - Aurore - relu --- Je retourne à l'hôpital Lariboisière. Aurore a changé de chambre et m'en a averti. Celle-ci est beaucoup plus médicalisée : il y a au-dessus du lit toutes les arrivées d'air ou d'autre chose, tout un meuble de *monitoring* est garé à droite du lit. L'air semble plus chaud, moins naturel que dans la première chambre. Par la fenêtre, on ne voit plus que le ciel, sauf à se hisser au-dessus de la partie autocollantée d'un blanc neigeux. L'infirmière a dit d'attendre Aurore, elle va revenir d'examens dans quelques minutes. Au-dessus de la petite table de bois, on a accroché quelques photos au mur. Beaucoup d'amis, peu de famille. Peut-être ces deux-là : une demi-douzaine de jeunes en groupe, autour d'une Renault 14 verte ; Aurore je crois, avec dans les bras sans doute Ruth et Yves-Marie. Il faudra que je lui demande les dates et les occasions, les circonstances de ces photographies. Sur la table traîne des journaux : je crois que notre première discussion a remis Aurore d'attaque sur le monde. Je souris. Sur le lit, il y a sa tablette Android. Aucune petite diode ne trahit la mise en veille. Régulièrement du couloir parviennent des bruits de pas ou de lit roulé, des conversations. À chaque fois je me retourne vers la porte, composant une attitude et un visage : je m'attends à un corps encore plus fatigué qu'il y a quinze jours. Aurore tarde à arriver et je me demande s'il ne faudrait pas que j'ôte mon manteau, que je m'assois et que je feuillette un de ces journaux. Je m'installe. Je pose le manteau sur le dossier d'une chaise, m'assois et sort mon ordinateur portable sur les genoux, face à la porte. Qui s'ouvre. Un interne entre, est surpris de me voir et bafouille : -- Elle n'est pas là madame Ponti ? -- Non, je l'attends. Elle m'a dit de venir, c'était urgent. -- Ah ?, mais où est-elle donc ? Elle devrait.... Je ne l'entends pas finir sa phrase. Le fait qu'il ait fermé la porte en sortant me gène : je la préférerais entrouverte. Je ne suis pas enfermé ici et je ne suis pas non plus un squatteur ! J'imagine qu'ils vont revenir d'une minute à l'autre, je laisse comme ça. Je lis sans penser à quelque chose de précis, les titres d'article ou les trucs en gras, je surprends mon esprit à tourner dans un coin de mon cerveau en mode journaliste : qui je pourrai interviewer là-dessus, quels angles trouver, comment l'illustrer ? On ne se refait pas. La porte s'ouvre à nouveau et cette fois c'est un plateau-repas qui pénètre en premier dans la pièce, porté par une infirmière. -- Ah, ben, elle s'est absentée ? Alors écoutez, je lui pose le plateau là, vous lui direz. Je repasse pour les médicaments dans quelques minutes. -- Mais c'est-à-dire que... -- Dans le hall, monsieur ! Il y a des distributeurs... Je me dis qu'il y a eu vraiment un contretemps. Je pose l'ordinateur, je me lève et sors dans le couloir, à la recherche de l'infirmière ou de l'interne. Mais soudain une sonnerie retentit dans la chambre, je rentre à nouveau, cherchant le combiné. En fait, c'est la tablette qui bippe, une alarme a été programmée. Elle réclame qu'on l'éteigne. Un peu fébrilement, je prend l'appareil en main et balaye l'écran de mes doigts, comme j'ai vu faire les autres -- j'aime mieux les boutons moi, et si possible assez gros. Cette action déverrouille l'engin et je peux demander l'arrêt de la sonnerie. -- "Souhaitez-vous répéter l'alarme demain ?", me demande-t-on. Qu'en sais-je, moi ? Je ne sais quel signal donnait l'alarme aujourd'hui, il m'est difficile d'imaginer pour demain, ce que fera Aurore. Je répond oui, à tout hasard. Il sera toujours temps de la prévenir tout à l'heure. L'application s'éteint gentiment, sans demander plus, laissant la place aux documents ouverts en dessous : >"Ce jour-là, j'ai vu l'océan Atlantique pour la première fois. D'abord en petit, dans les bassins du port des Sables où étaient garés des bateaux gigantesques. Ensuite sur la grande plage : c'était fantastique comme spectacle car, en plus des photos déjà vues, il y avait le vent, l'odeur, la possibilité de tourner la tête sans quitter le panorama, les drapeaux qui claquaient et cette mer : incroyablement grande et solide, tellement en mouvement sur le sable, infatigable. Partout il y avait des bateaux et on pressait notre petit groupe pour rejoindre l'embarquement. >À la sortie du port, près du phare, nous attendait le vieux gréement de l'association. Dans le train la veille nous imaginions, excitées, ce que ça pouvait être : cette fois nous descendions l'échelle vers le pont du bateau. Les animateurs et les éducateurs étaient aussi inexpérimentés que nous pour certains d'entre eux. Mais on ne les charriait pas et eux non plus, ils nous lâchaient la grappe à nous, les jeunes camés en cure des squats de Paris. Et le bateau partit ! >Il roulait et tanguait -- on m'a appris que ce n'est pas la même chose, « en rock'n'roll non plus, j'ai dit. Vaut mieux rouler ». Le moteur puait le pétrole âcre qui donne le malaise au ventre et faisait un sacré boucan. La voile, ce serait pour plus tard, parmi les autres bateaux suiveurs du départ de la course. >Et putain quelle course ! Le tour du monde, rien que ça. Plusieurs mois, seul, « sur la mer jolie » comme disait en te regardant avec ses yeux bleus, Yves, un ancien pompier de Paris. Ce jour-là, je me sentais forte pour décrocher -- je croyais même que ça allait être facile. Je découvrais à nouveau qu'il existait de l'espace et des aventures à vivre, autres que des *galères* et trois rues autour la salle de concert où se poste le dealeur. J'avais 22 ans. Je repose la tablette. Du temps a passé, l'infirmière n'est toujours pas repassée pour les médicaments. Elle a peut-être oublié. On m'a oublié aussi, j'ai aussi oublié d'aller à la recherche d'Aurore. Est-ce qu'il se passe quelque chose et tout le monde est parti sauf moi ? Question bête, il y a toujours du passage dans le couloir. Il me semble que les voix baissent d'intensité lorsqu'on passe devant ma porte fermée. On tient à moi, on ne veut pas me fatiguer... Pourtant, j'allais plutôt bien quand je suis rentré dans cet hôpital. Certes, j'avais ce fauteuil roulant qui m'accompagnait et ce surmenage, ce surmenage... *Un peu de fatigue, on va voir cela. Entrez dans cette piscine !* Brr ! Je sursaute, je me suis assoupi brièvement. La nuit tombe, le ciel est noir en haut des fenêtres. Il y a un bruit différent maintenant dans l'aile. Je frissonne, il faut que je bouge et vraiment je n'ai pas un bon pressentiment : où donc est Aurore ? J'attrape mon manteau et sort de la chambre en faisant peut-être un peu de bruit, volontairement. -- Chut, me fait-on ! J’acquiesce et je m'excuse. J'avance vers le bureau des infirmières qui semble vide. Soudain, la porte battante du couloir s'ouvre et un lit médicalisé est poussée doucement. Mon idée se confirme bientôt, c'est Aurore qu'on amène comme ça, un masque à oxygène sur la figure. Je laisse faire, veut récupérer mes affaires sur la table. -- Vous êtes de la famille ? -- Non, docteur. J'attendais madame Ponti mais... -- Restez un moment, me dit l'infirmère. Elle est encore un peu consciente. Après elle va dormir. -- Et après ? -- Ça, je ne peux pas le dire… Pas plus pour elle que pour moi ou que pour vous ! C'est pas moi qui décide, hein ?, conclut-elle avec un sourire fatigué, en levant ses yeux vers le Ciel. Je ne suis pas sûr qu'elle aurait tenté sa blague avec quelqu'un de la famille. Je m'approche du lit. Je ne sais pas trop où me mettre. Un infirmier m'installe la chaise afin d'être au niveau du visage d'Aurore. Les draps sont d'un blanc presque brillant et très lisses : ça me donne l'impression qu'elle a beaucoup maigri. L'impression, j'ai dit. L'épreuve a creusé les deux commissures. Elle tourne la tête et me voit. Tire son masque au-dessus afin de libérer la bouche. Et, dans le chuintement de l'oxygène filant du casque, elle me parle. Sa voix est rauque, en arrière, elle ne sort que difficilement de la gorge : -- Ça va mal. Je crois que c'est la fin bientôt ! Et toi ? Je la rassure. Je ne pense plus ni aux photos ni à la tablette. J'ai l'impression de la veiller déjà depuis des heures. Elle, elle y pense : -- Je te... Je t'enverrai tout ça, avec un mot, affirme-t-elle. -- Je vous en prie ! Dites-moi si je peux, voulez-vous que j'appelle quelqu'un, que je prévienne ? Elle sourit. -- Une amie est passée ce matin, c'est bien. J'ai écrit un mot à ... à un ami. Et mon frère vient cette semaine, il fera une halte à Paris. Elle remet un moment le masque et respire. Elle ferme les yeux. J'attends. Elle me dit encore : -- Écoutez : si vous croisez quelqu'un de ma famille... Dites que ça a été pour moi… Pour vous, j'ai mis des photos et des docs sur la tablette. Vous pourrez la prendre. Vous en ferez ce que vous voulez... Revenez demain, si vous voulez, je crois que je m'endors. Je l'embrasse sans réfléchir, sur la joue, avant qu'elle ne remette le masque. Ses yeux me remercient. Je la regarde et elle aussi tandis que je recule dans la pièce. J'y mets tout ce que je peux de sympathie humaine, je ne vois pas quoi faire de plus utile. *Je sors. J'ai l'impression étrange d'avoir joué auprès d'Aurore un rôle de remplacement, d'émissaire en quelque sorte de sa famille. D'une famille avec qui elle a eu des liens compliqués.* *Je me demande si ça rentre vraiment dans le cadre de mon rapport. Mais il est trop tard pour du repentir, je clos l'enveloppe et vous l'envoie, Madame.* *Paris, le mardi 10 novembre 2015.*