--- title: Alessandro Minore date: 2025-11-25 keywords: - nanowrimo - écrire - relu --- « Je suis un enfant du rock et de la technique, sourit Alessandro. Et de l'Europe, bien sûr. » *Alessandro m'a donc accueilli au ferry à Gênes, il m'a offert un café. Son abord est franc et ouvert, ses yeux sont marron clair et vous fixent avec intérêt. Il porte beau sa cinquantaine, peau bronzée, cheveux mi-longs peignés avec soin, un blouson de cuir noir. Il parle français et anglais couramment. Très vite, j'ai dû précisé le pourquoi de ma visite, tirant mon alibi de l'enquête de l'ÉHESS vers une portée européenne.* – Je suis un vrai enfant de l'Europe ! Du terrorisme, des luttes antifacistes, des années fric, de la politique-poubelle, du Pape, de la lutte anti-mafia et de la télé-réalité ! Quand on est italien, on est obligé d'être spécialiste de ces choses-là... Mais l'Europe, c'est aussi l'euro, habiter n'importe où, vivre dans un grand espace : j'ai deux enfants à Berlin avec leur mère, deux beaux-enfants à Paris avec ma femme en cours de divorce, et ma vie ici entre Pise, Gênes et la Toscane. *Alessandro Minore est courtier immobilier, plutôt dans les biens rares et luxueux. Il est revenu s'installer ici il y a cinq ans. Il m'embarque dans son Alfa-Romeo Giulietta toute neuve, et nous quittons le Porto Antico.* – En Italie, je me sens plus que jamais en Europe. La France et l'Allemagne sont trop gros pour moi. Y habiter m'a plu mais j'ai besoin de mon pays-village où tout le monde connaît les défauts de tout le monde. *Nous roulons, vers les villas, me dit-il. Je l'interroge sur son style de vie.* – Je suis un flambeur discret. Comme mes clients. Le luxe, c'est le calme, les amis, les bons produits. L'argent me sert à ça, ni plus ni moins. Ça ne me pose pas de problème vis-à-vis de mes engagements politiques ou mes combats de jeunesse. Je suis le contraire d'un *jet-set man* : je ne prends jamais l'avion, je fuis les soirées des stars, je ne spécule pas. Je consomme local vous savez : du vin, des amis et des amies, la campagne, la mer. Je suis très à la mode écolo en fait. *Il s'arrête de temps en temps, me montre ici et là une maison qu'il a vendue, des panoramas de la baie. Je suis impressionné par son assurance, sa diction rapide mais pas précipitée, il a les idées claires. Alors que nous nous arrêtons pour manger, je lui parle de ma rencontre avec Clara.* – Clara lisait beaucoup, elle militait, elle était géniale. Elle est partie en France avec Yves-Marie alors que moi je déménageai à Berlin. Et puis après, je crois que c'est devenu plus compliqué pour elle. Mais elle ne m'appelle pas, elle ne veut pas mon aide. Je pense qu'elle est en attente... Moi, j'ai toujours été dans la technique, dans le faire : les photocopies pour les fanzines et les tracts, les fax pour les campagnes, et puis beaucoup de radio locale. À Berlin aussi, j'ai fait de la radio. – Ruth et Yves-Marie, nous les avons vus souvent, oui. Notre jeunesse a été commune, nous avons construit notre conscience politique ensemble. Et tout en connivence comme vous le savez… *J'ai failli lui dire que que leur relation de cousinage est une exception dans la diaspora Pérón Fernandez.* – Je sais que nous avons des cousins du côté de Rimini, mais jamais les relations n'ont été du même ordre. Je ne sais pas pourquoi. Nos grands-parents ont fait la guerre, je pense que ça a coupé des lignes et des destins. Mais c'est du passé, c'est fini. L'Europe est en paix aujourd'hui, au moins à l'intérieur. *Je lui propose d'aller chez lui, à Pise. Il refuse. D'abord, c'est loin. Et puis sa maison est son lieu privé, m'explique-t-il, où le monde extérieur n'a pas à pénétrer. Et la famille, l'histoire, les combats, le travail, c'est le monde extérieur.* – Alors, pensez-vous, un journaliste...