Files

11 KiB
Raw Permalink Blame History

title, date, keywords
title date keywords
18-19 novembre 2015 2025-09-06
Nanowrimo
Achille
photo
relu

Mes notes virent au livre de bord, au carnet d'enquête, je laisse couler : j'ai dépassé depuis longtemps la version officielle du rapport Perón Fernandez. Quand la réalité s'échappe, il faut bien la rattraper et le style du procès-verbal est alors mieux adapté qu'un récit à la comtesse de Ségur.

J'ai été plutôt actif ce matin, avant de prendre le train pour Rennes. J'ai encore fait appelé Achille à Bari, avant qu'il ne parte en classe. Je l'ai remercié pour son aide, lui ai présenté mes excuses pour le ton un peu brusque que j'ai employé avec lui avant-hier.

-- La photo, c'était aussi pour moi l'occasion de vous tester un peu, a-t-il reconnu de son côté.

-- Nous sommes quittes pour cette fois. , lui ai-je proposé.

-- Pas tout à fait, vous avez quelque chose à me dire...

-- OK. Quelqu'un m'a payé pour reconstituer l'arbre généalogique de madame Perón Fernandez.

-- Je doute que ce soit la complète vérité ce que vous me dites là. Mais j'admets le progrès dans votre attitude, nous sommes quittes pour cette fois.

-- Et moi je doute que vous sachiez vous-même toute l'histoire et vous êtes intéressé, je le sens bien.

Je lui est alors exposé où j'en étais dans mes déductions. Madame Perón Fernandez et Charlotte ont joué un jeu trouble, volontairement ou non, sans doute à partir de 1960 ou un peu avant. Comment peut-on en savoir plus sur cette période « yougoslave » de leurs biographies ?

-- L'enjeu, lui exposai-je, est de tenter de trouver ce qui motive réellement la personne qui me paye pour mon enquête généalogique.

-- Qui ?

-- Un notaire.

Il se le tient pour dit.

J'évoque avec lui les motifs du scaphandre et du poing serré : est-ce que cela lui suggère des interprétations ?

-- Le scaphandre, c'est forcément un insigne de plongeurs. La question est : en activité sportive, ou à l'armée ? La signification peut varier du tout au tout. En Italie, je pense qu'on cacherait ce motif depuis la fin de la guerre s'il est guerrier. Quant au poing serré, c'est un signe de lutte ou de révolution, bien sûr, mais impossible de savoir laquelle, la rouge ou la noire.

-- Et les deux ensemble, en tatouage ?

-- Associés ?, impossible à mon sens. Ou l'un a été fait avant l'autre... Envoyez-moi un dessin, si vous voulez, je chercherai à l'iconothèque.

Je lui ai enfin expliqué que là désormais, je travaillais dans l'urgence : si je ne parvenais pas à rassembler assez d'éléments avant ma dernière entrevue avec Mercedes Perón Fernandez ou son notaire, je craignais que le dossier se referme, cette fois pour de bon, quelque part on ne saurait jamais où.

-- J'ai compris, m'affirme-t-il. Je me rendrai disponible ces jours-ci. Et aussi : j'ai investi dans un téléphone, ne dérangez plus mon voisin.


Le train file à travers les Alpes mancelles et déjà on le sent ralentir. Je lève enfin la tête. Ma confiance en Achille grandit à mesure que je l'embarque dans une enquête sur sa propre famille. Je sens que, contrairement à ce à quoi je m'étais engagé, je fais bouger des choses au sein de la famille.

À Rennes, tout à l'heure, je vais d'abord revoir Guillaume, puis sa mère Solange et peut-être également Julie. Auprès de ces deux femmes, je veux recueillir des traces et si possible des documents qu'aurait pu laisser derrière elle madame Perón Fernandez. J'en doute, mais bon. Je ne peux pas laisser cette possibilité exister dans mon dos. De même, je dois tenter de rencontrer, si c'est possible, Louis-Marie : il n'est sûrement pas tout jeune, lui aussi. Avec un peu de chance, une entrevue peut se faire, ce que je n'avais pas osé demander lors de mes rencontres avec les enfants.

Alors que le TGV avance son train, je pense que je retournerai bientôt revoir mon ami Jeff, et faire un tour à Magueuse, essayer de croiser Tito/Josef. Ce sera à mes frais… Plongé maintenant depuis des mois dans cette affaire, j'ai du mal à imaginer la vie autrement, la vie sans. Il faudra bien, peut-être avec l'aide d'Aurore. Avec l'argent gagné... Je rêvasse !

À la voiture-bar, j'avale un repas. Les conversations n'ont qu'un sujet, la traque des terroristes et l'état d'urgence.


Le rendez-vous avec Guillaume est fixé dans l'une des brasseries de la place de la Gare, place qui est en chantier, il me faut faire tout un grand tour entre des palissades. Guillaume m'attend, les reliefs d'un sandwich devant lui. Nous commandons des cafés. J'attaque en lui expliquant que j'avais apprécié sa franchise lors de notre entretien. Qu'il m'apparaissait être un garçon solide, volontaire mais sérieux. Alors, j'allais jouer avec lui franc jeu :

-- Mon travail, c'est un peu plus que faire du repérage pour la TV. Je suis un enquêteur, disons social, généalogique. Je travaille pour des cabinets de notaires à retrouver des gens, des histoires d'héritage ou de filiation en général. Bon, j'ai un souci avec votre grand-mère.

-- Laquelle ?

-- La mère de votre mère.

-- Ah, elle est vivante ?

-- Oui. Je l'ai vue début janvier. Je vous propose d'ailleurs de la rencontrer.

-- Hein ?

-- Si vous êtes d'accord, oui. Mais il faudra faire un petit voyage de quelques jours. En Espagne.

-- Cooool !

-- Vous m'aviez dit que vous étiez un homme de mission !, je souris. Voici pour prévenir vos questions, inévitables : non, je ne peux pas faire le voyage moi-même, pas tout de suite. J'ai beaucoup de travail et mon... amie est à l'hôpital, je dois veiller sur elle. Ensuite : mon problème avec votre grand-mère, c'est qu'elle est très agée et que j'ai des raisons de penser qu'elle perd un peu la tête. Je dois la rencontrer encore en décembre mais j'aimerais que vous alliez en avance la rejoindre et de vous occuper d'elle quelques jours. Je suis presque sûr qu'elle est dejà à Bermeo. Vous êtes de sa famille, c'est mieux qu'un anonyme. Il faudra que vous soyez tout de même un peu discret au début. Tous vos frais, je les paye bien sûr.

-- Et... Tout s'auto-détruit ensuite ?, rigole-t-il. Est-ce que vous allez raconter ça à ma mère ?

-- Non, pas autant. Il faut que je ménage ses émotions. Encore une fois, quand je me suis demandé qui pourrait m'aider, j'ai pensé à vous. Mais vous pourrez toujours dire que vous avec pris un petit boulot en intérim avec moi, ça ne mange pas de pain.

Guillaume me fait un signe de la tête. Il réfléchit encore puis, après avoir pris sa décision, c'est visible à ses yeux :

-- OK. J'accepte.

-- Alors, allez préparer vos affaires. Je vais voir de mon côté pour l'avion et l'hôtel. Tenez, j'ai acheté ce matin une carte prépayée de téléphone, internationale. Prenez un vieux téléphone à vous et glissez la dedans.

Je sors avec lui de la brasserie, nous échangeons une poignée de main. Il a l'air heureux que quelqu'un ait fait appel à lui, en confiance.

-- L'armée devrait me charger des recrutements !, me dis-je tandis que je m'apprête à remonter l'avenue Janvier.

Dans le hall de l'hôtel Mercure rue Courier, je fais signe ostensiblement à la réception et cours, l'air pressé, rejoindre Solange Noël qui attend au salon. Julie Besnard l'accompagne. Je les salue, légèrement distant. Je n'ai aucune chambre de réservée ici mais j'ai monté cette petite mise en scène afin d'instaurer dans l'esprit de mes interlocutrices un changement par rapport à nos premières rencontres. Je souhaite qu'elles pensent que le gars simple et sympathique qui avais pris du temps avec elles, c'était un rôle. Et que maintenant :

-- Mesdames, je suis très heureux de vous revoir. Merci d'avoir accepté de vous déplacer ici. C'est un peu dans l'urgence, j'en conviens. Mais les choses se précipitent de l'autre côté.

-- De l'autre côté... à la télé ?

-- Oui, bien sûr. Mais, je dois vous avouer que je vous ai légèrement menti. Je travaille en réalité pour une maison de production spécialisée dans la télé-réalité, plus précisément dans le genre d'émission «  Ils avaient disparu.es, nous les avons retrouvé.es », vous voyez ?

Bien sûr qu'elles voient. D'autant plus que je leur parle de la sœur de leur mère et de leur grand-mère -- « Ah, elle avait une sœur ?! ». Je les laisse réagir, intégrer tout cela. Précise à l'envi ce qu'elles entrevoient.

Passée la surprise, elles me demandent ce qu'elles doivent faire. Je les rassure : presque rien. Regarder chez elles et retrouver si possible des photos, surtout, ou des papiers émanant ou possédés par leur mère. Et bien sûr les copies des papiers d'état-civil qu'elles trouveront. C'est tout ? Oui, c'est tout. Mais c'est très urgent. Des photos sous un ciel d'été, bras nus, seraient particulièrement appréciées, ça passe bien à l'écran. Elles conviennent qu'il serait possible de commencer dès cet après-midi puisqu'elles se sont arrangé dans leur travail respectif (« Quand les collègues sauront ça ! »). Elles menverront vite par mél ce qu'elles trouveront, c'est promis. Je leur propose une coupe de champagne, elles acceptent.

Lorsqu'elles me quittent vers République prendre le métro, je me demande si je n'ai pas été un peu loin. Mais je sens bien que, une fois la vérité connue, elle dépassera la petite fiction que je viens d'inventer et qu'il sera facile de passer dessus. Je respire. Il me reste trois quarts d'heure avant de repartir vers Paris. Je marche, tente d'éviter la place de la Gare, c'est évidemment impossible. Aucun plaisir dans cette promenade ! Je me promets de revenir. Mon programme est bien rempli pour après.

Le départ du train est imminent et je me surprends à somnoler et à raisonner comme beaucoup de ces cols blancs qui m'entourent : la journée en déplacement est terminée, les contrats sont signés ou déchirés, les objectifs sont fixés, l'audit est en cours, le devis reste à faire, le client est content, le client a gueulé mais maintenant c'est fini on rentre à la maison, les chiffres sont bons, les chiffres sont mauvais, tout passe, tout est stoppé ou prends de l'allure, nous reprenons le train et nous desserrons la cravate. Je n'ai pas de cravate mais je pense à mes contacts pris ce jour, à mes recrutements, à la soirée qui m'attend, sans doute plus calme.

On file, Laval s'annonce. Mon téléphone vibre pour un message. Achille ! Il n'aura pas mis longtemps à maîtriser son téléphone.

-- C koi déjà la date mariage n°2 ?

-- 1965, 11 juin.

Rien ensuite. Puis, vibration, je recompose le code PIN, je m'embrouille, recommence, affiche le SMS :

-- Impossible. Grand-mère à Belgrade ce jour-là. Formel. Ai trouvé document. Voir équivalent au Quay d'Orsay. Plus de détails par mél.

Attends, chauffeur, freine ton train ! Il me faut un peu de temps pour réfléchir tout d'un coup : qui s'est mariée en 1965 avec Louis-Marie ?