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| Élégie sensible | 2026-08-21 |
Aux Amis de l’Attention (Friends of Attention).
J’ai étudié ce calvaire. Il se tenait comme un arbre. Ses bras avaient aux extrémités deux boules, comme des pommes. Car le granit était vieux et moi j’avais faim.
J’ai étudié les eaux qui ne se mélangent pas – méromictiques. J’y ai vu les reflets de mes deux âmes. L’une vivante, oxygénée et abondante ; l’autre gazeuse et ignorée, en attente de son avenir sourd et incertain. Seule la surface miroite à mes yeux.
J’ai étudié des harmoniques. Je les tapai avec difficulté. Elles sonnaient joyeuses comme des cloches qu’on aurait mis en clavecin. Elles étaient si complexes pourtant elles s’exprimaient simplement. Je les enviais.
Les divinités japonaises, elles, m’ont étudié ; elles ne m’ont rien dit. J’ai descendu la pente, un peu déçu. Gardaient-elles en secret leur connaissance ou leur étude de moi était-elle comme blanche dans leur vie ?
J’ai sonné le mokugyo… Oh !, tant il me semble que je n’ai encore rien appris alors que je suis vieux !
J’ai prêté mon attention à la pluie et aux oiseaux. L’une n’est plus inhumaine comme a pu l’écrire Sadegh Hedayat mais nous est bel et bien liée. Les autres nous maudissent plutôt, comme sa Chouette.
J’ai marché. Je suis monté jusqu’à la fontaine. Ma soif grandissait alors que je buvais ces eaux rouge fer et que je contemplais les hommes rassemblés là sur les hauteurs. Je me mis avec bonne volonté de chercher à les connaître, je me suis mu à les approcher de près. J’ai écouté ces hommes et ces femmes mais je me trouvai vite réduit à leur seule folie. Nous étions comme à la fontaine des Lunatiques de Richaud, idiots soliloques, sottes écholalies, hasardeux psittacismes.
Mon incompréhension était à son comble. Mais ce n’était pas la bonne incompréhension. Ça au moins je l’ai su ce midi-là.
J’ai donc resonné le mokugyo. Et je le sonnerai encore, ponctuant mes découvertes et mes leçons comme des stances et des refrains d’une longue élégie. Il me semble que, serais-je granit et calvaire, je pourrais encore apprendre.
Là eussent dû être des amis à cet endroit où j’écris, le Jardin du Luxembourg, passion surannée de Rémy de Gourmont. Venez Compagnons, j’ai faim et j’ai soif.