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| Achille Mattei | 2025-11-23 |
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J'ai reçu en juillet ce billet de la part de Achille Mattei, posté de Bari dans les Pouilles (Italie).
« Monsieur Ludovic Tuillier,
« Suite à votre sollicitation de documents concernant mon père, je vous renvoie auprès de mon frère aîné Mentor Mattei, rue Dante, Trieste. Lui seul possède des écrits familiaux et il a toujours refusé de m'en donner copie.
"Vôtre,
"Achille Matei.
Je lui ai répondu assez rapidement :
« Monsieur Achille Matei,
« J'ai bien sûr pris contact avec votre frère Mentor et j'espère le rencontrer cet été. Mais je me permets d'insister sur un aspect important de ma demande : c'est vous que je souhaiterais interviewer. Mon travail ne consiste pas à enquêter sur l'histoire de vos ascendants : il consiste à bâtir une future enquête internationale concernant votre génération, pas celle de vos parents. »
Je lui rappelai ma disponibilité et ma volonté de remplir au mieux la mission qui m'avait été confiée par l'École des hautes études en sciences sociales (sésame qui, écrit en toutes lettres mais sans les majuscules à chaque terme, avait si bien fonctionné jusqu'à présent : tout sonne parfaitement dans cette couverture, école, science, social, avec hautes études qui donne l'importance qu'il faut sans être "supérieur").
J'attendis trois semaines et je reçu enfin une longue lettre et un dossier à moitié rempli, en italien, accompagné d'une vague promesse d'un créneau possible, à Marseille, en septembre. Je traduisis, un peu péniblement.
Je suis, monsieur, instituteur dans le quartier Picone de Bari. J'ai 35 ans. Je suis de nationalité italienne, étant né en 1980 à Rimini (mes parents ont émigré depuis la Slovénie, par Trieste en 1979). J'ai rencontré ma femme, Silvia, pendant mes études d'histoire à Rome et nous attendons notre premier enfant. J'habite un appartement non loin de l'école dans ce quartier très peuplé de Bari, nous nous y plaisons. Nous avons un chat, qui s'y plaît aussi. Nous n'avons pas besoin de voiture, nos déplacements se font le plus souvent à pied ou en bus, le dimanche en vélo. C'est pourquoi je vous propose de profiter d'un voyage que je dois entreprendre en train pour Marseille, en septembre, pour nous rencontrer. Cela vous évitera de venir tout exprès dans nos Pouilles que je sais lointaines pour Paris, et moi d'organiser quelque chose de plus.
Je suis d'un quotidien sage, voire triste. Je suis raisonnablement enthousiaste mais en général réservé. Ma femme, grande lectrice et apprentie bibliothécaire, trouve beaucoup de calme en ma compagnie et c'est donc bien ainsi, nous nous plaisons. Les années qui viennent vont être pour nous bien pleines, avec la jeunesse de l'enfant et le fait que je reprends des études d'histoire, en même temps que mon travail à l'école. Je commence une thèse à l'université Aldo-Moro en histoire contemporaine, qui s'intéressera aux expressions fascistes et assimilées d'Europe centrale, sur une période un peu plus large que la guerre, y compris donc leurs ramifications intellectuelles dans la période communiste yougoslave.
À part cette recherche, je n'ai pas de hobby. Je ne fais du sport qu'obligé par mon médecin quand il me trouve trop pâle, ou qu'avec les élèves à l'école. Bien qu'au bord de la mer (selon vos critères), je ne pratique pas d'activité nautique. Bref, je n'ai aucun investissement dehors, ni dans aucune association de bienfaisance, ni surtout dans aucun mouvement ou parti militant. Vous allez sans doute me trouver radical dans mon non-engagement et il est vrai que je maintiens fermement une ligne a-politique : vraiment aucune bonne raison ne justifie que l'on milite pour telle ou telle cause – à part contre le fascisme évidemment. Toutes les autres causes se sont trouvées pourries de l'intérieur ou dévoyées dans leur objet. Elles ont toutes été utilisées par des héros et des salauds comme béquilles ou tremplins pour leur fortune et leur haine. Elles finissent toutes au Credito municipale des idées périmées ("chez ma tante" on dit à Paris je crois ?) où n'importe quel bavard peut s'en réemparer pour pas cher. On surestime ainsi de beaucoup l'action des hommes, qui est globalement très négative.
Je tiens pour sûr que ne pas participer est la bonne solution. Si tous nous le faisions tous, tout irait mieux.
À titre d'exemple, je pourrais vous parler de ma famille : Ballotée dans le siècle, elle a lutté contre une idéologie au nom d'une autre, résisté à l'envahisseur puis à l'occupant pour enfin imposé un régime à des pays entiers ; elle s'est enfuie d'ici pour aller lutter ailleurs, elle s'est fragmentée, elle s'est trahie elle-même et n'a pas trouvé le bonheur. Mon père a fuit la déliquescence yougoslave pour venir faire le coup-de-poing à Ancône, contre les grévistes du port. Ma grand-mère, d'origine espagnole, a rejoint Tito et a fuit on ne sait où. Mon grand-père fait partie de tous ceux à qui je m'intéresse pour ma thèse : son parcours va ainsi d'idéologie en idéologie, d'idées stupides en mots d'ordre meurtriers, de groupuscules d'extrême-droite des années trente au nationalisme croate, passé par l'engagement communiste. Le point commun de tout cela, paradoxalement, c'est le nihilisme -- je prétend pouvoir le montrer dans ma future thèse --, la grande maladie moderne. Moi-même, je suis le petit-fils d'un nihiliste, ce n'est pas là ma plus petite contradiction.
Vous qui êtes également à l'université, vous comprendrez sans doute cet intérêt que j'ai pour l'histoire, la connaissance et les moyens de conforter une intuition forte. Je suis une espèce de non-violent de l'idéologie, un Bartleby de la politique (peut-être avez-vous lu l'essai que Deleuze a consacré à ce personnage), un minimaliste de la vie sociale, un prudent des Petits Livres et des missels, un refuznik de la cause. On a trop fait avant moi, je ressens la nécessité d'effacer la volonté de faire. Je crois que je suis de la partie, évidemment, d'une minorité -- non agissante cela va de soi.
Pour finir cette déjà longue lettre, monsieur, voyez : vous pourrez compter sur une silhouette grise et sans aspérité pour votre série de portraits. Je m'en honore -- je vous l'écris là mais ne le répéterai pas ailleurs.
Sincèrement vôtre, Achille Matei
Notre rendez-vous n'eut pas lieu, en septembre, à Marseille. Mon TGV a dû être détourné suite à un suicide sur la voie, un « incident de personne », selon le langage codé de la SNCF. Avec environ deux heures de retard de mon côté, notre fenêtre temporelle se refermait. J'appelai donc Achille Mattéi au numéro de téléphone qu'il m'avait indiqué et nous avons convenu d'un entretien au téléphone trois quarts d'heure plus tard. Je mis à profit ce laps de temps pour adapter mes questions et mes suggestions. Je m'endormis et je ratai le rendez-vous. Quand je relis ce soir les questions griffonnées dans mon carnet, je me dis que ce n'est pas plus mal. Je m'offrai un bon repas au buffet de la gare et repartis le soir même.