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* publi de la Queue de poisson #raysday
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@@ -11,37 +11,37 @@ author: Yves Picard
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Le vendredi je mange du poisson parce que je travaille. La cantine respecte cet axiome sacré du monde ancien que le poisson se met au menu le vendredi. On me livre dans ma « cabine » un plateau à quatorze heures, après le service au réfectoire. Car quand je travaille, je ne dois pas quitter mon poste, même pour manger. Je dois renseigner les visiteurs, les guider vers l'un des musées du Naturéum (archéologie, monnaie, beaux-arts, botanique, géologie, zoologie) et, de manière plus générale, veiller sur l'immense hall du palais de Rumine. Celui-là même à Lausanne place Riponne, sa lourde porte en bois et ferroneries, ses toits en tuiles, son fronton VNIVERSITE · MVSEES · BIBLIOTHEQVES et ses colonnes au lion de saint Marc.
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Malgré son presque siècle (il date de 1909), le Palais reste la fierté de la ville et le Naturéum celle de l'Université. On vient y voir la collection de papillons de Nabokov ou l'herbier de Rosalie de Constant. Dans le hall où je travaille, la thalassosphère, réplique du prototype du bathyscaphe, est suspendue et elle invite tous les visiteurs au voyage et à la Science. Le Palais est aussi le rendez-vous des étudiants amoureux, la destination bruyante des sorties de classe et, grâce à sa fraicheur, la halte préférée des voyageurs de commerce. Depuis un an cependant, ce n'est plus pareil, le musée est moins fréquenté le vendredi. Phénomène curieux, ce jour-là les visiteurs entrent dans le hall mais soudain ils hésitent, ils font les cent pas et ils repartent. Pourquoi précisément le vendredi ? On ne sait pas. La direction déclare prendre au sérieux ce problème. Les collègues syndiqués disent qu'il s'agit plutôt du caprice d'une clientèle qui change, qui devient riche et hautaine. Bientôt prédisent-ils, tous les jours de la semaine seront des vendredis au Naturéum. Je ne sais pas trop.
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Malgré son presque siècle (il date de 1909), le Palais reste la fierté de la ville et le Naturéum celle de l'Université. On vient y voir la collection de papillons de Nabokov ou l'herbier de Rosalie de Constant. Dans le hall où je travaille, la thalassosphère, réplique du prototype du bathyscaphe, est suspendue et elle invite tous les visiteurs au voyage et à la Science. Le Palais est aussi le rendez-vous des étudiants amoureux, la destination bruyante des sorties de classe et, grâce à sa fraîcheur, la halte préférée des voyageurs de commerce. Depuis un an cependant, ce n'est plus pareil, le musée est moins fréquenté le vendredi. Phénomène curieux, ce jour-là les visiteurs entrent dans le hall mais soudain ils hésitent, ils font les cent pas et ils repartent. Pourquoi précisément le vendredi ? On ne sait pas. La direction déclare prendre au sérieux ce problème. Les collègues syndiqués disent qu'il s'agit plutôt du caprice d'une clientèle qui change, qui devient riche et hautaine. Bientôt prédisent-ils, tous les jours de la semaine seront des vendredis au Naturéum. Je ne sais pas trop.
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Mais de ce fait, depuis un an, le vendredi est tranquille pour moi. Alors j'ai ma routine : j'ouvre mon cahier à une nouvelle page et écrit en tête : « Le défi RB » suivi du numéro de la semaine en cours. Aujourd'hui, j'ai écrit en toutes lettres *Le défi Ray Bradbury, numéro 52*. J'avoue être un peu impressionné, ressentir de l'inquiétude mais être délicieusement aiguillonné par l'enjeu : si le Grand Maître a dit vrai – qu'il est impossible d'écrire 52 nouvelles de mauvaise qualité en 52 semaines –, je vais écrire aujourd'hui la meilleure nouvelle que j'ai jamais écrite, tant les 51 précédentes sont déplorables. Il suffit pour se convaincre de cela de feuilleter mon cahier et, sans aller plus loin, lister les titres désolants de mes tentatives d'écriture : *La Maison sans fantôme* (du sous-Hitchcock), *Le Rire du mort*, *Passerelle interdite*, *Un casque sans oreille*, *L'Épée fabuleuse de Môn Hilgrif* (une de mes premières nouvelles héroïques), *Les sagas ont aussi un début* (essai de comique terrypratchetien dans les brouillards de l'Islande), *Ne te souviens de rien et surtout pas de ça* (inspiré de Wietzel), etc. Ou encore : *Meurtres en neuf lettres* où je démontre les cinq développements possibles d'une énigme policière, *Désolante Madeleine*, ma trilogie de space opéra *À bord de l'Épouvante* et ses épisodes *Les Sept Lunes de la planète 1 000*, *Le Noblon, croiseur interstellaire*, *Lorsque je surfais sur l'aube*. Ma toute première nouvelle s'intitulait *Nucléaire mon ami*, elle racontait l'histoire d'une Casio F-91W qui gagne des pouvoirs au poignet de son héroïne et l'entraine à sauver Tokyo d'un tremblement de terre. Et enfin vendredi dernier *Mema le Maléfique et ses cinq frères démons*.
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Mais de ce fait, depuis un an, le vendredi est tranquille pour moi. Alors j'ai ma routine : j'ouvre mon cahier à une nouvelle page et écrit en tête : « Le défi RB » suivi du numéro de la semaine en cours. Aujourd'hui, j'ai écrit en toutes lettres *Le défi Ray Bradbury, numéro 52*. J'avoue être un peu impressionné, ressentir de l'inquiétude mais être délicieusement aiguillonné par l'enjeu : si le Grand Maître a dit vrai – qu'il est impossible d'écrire 52 nouvelles de mauvaise qualité en 52 semaines –, je vais écrire aujourd'hui la meilleure nouvelle que j'ai jamais écrite, tant les 51 précédentes sont déplorables. Il suffit pour se convaincre de cela de feuilleter mon cahier et, sans aller plus loin, lister les titres désolants de mes tentatives d'écriture : *La Maison sans fantôme* (du sous-Hitchcock), *Le Rire du mort*, *Passerelle interdite*, *Un casque sans oreille*, *L'Épée fabuleuse de Môn Hilgrif* (une de mes premières nouvelles héroïques), *Les sagas ont aussi un début* (essai de comique terrypratchetien dans les brouillards de l'Islande), *Ne te souviens de rien et surtout pas de ça* (inspiré de Wietzel), etc. Ou encore : *Meurtres en neuf lettres* où je démontre les cinq développements possibles d'une énigme policière, *Désolante Madeleine*, ma trilogie de space opéra *À bord de l'Épouvante* et ses épisodes *Les Sept Lunes de la planète 1 000*, *Le Noblon, croiseur interstellaire*, *Lorsque je surfais sur l'aube*. Ma toute première nouvelle s'intitulait *Nucléaire mon ami*, elle racontait l'histoire d'une Casio F-91W qui gagne des pouvoirs au poignet de son héroïne et l'entraîne à sauver Tokyo d'un tremblement de terre. Et enfin vendredi dernier *Mema le Maléfique et ses cinq frères démons*.
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Je précise qu'évidemment, *je n'ai pas fait exprès* de mal écrire mes bonnes idées – au mieux – ou d'écrire correctement mes mauvais scénarios – cas les plus fréquents.
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Et attention, m'avertis-je : la règle du Maître ne dit pas que cette nouvelle sera un succès, qu'elle sera publiée et qu'elle plaira. Non, la prédiction est que cette nouvelle-ci sera de bonne qualité. C'est déjà beaucoup et je me sens ce matin comme le héro d'un destin d'avance victorieux mais dont les épreuves n'en restent pas moins réelles et encore à accomplir. Par superstition, je saute la ligne sur laquelle j'écrirai plus tard le titre, lorsque la chute de mon histoire sera certaine. Je progresse, je prends confiance : et si j'allais donner raison à Mr Big Ray ?
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Et attention, m'avertis-je : la règle du Maître ne dit pas que cette nouvelle sera un succès, qu'elle sera publiée et qu'elle plaira. Non, la prédiction est que cette nouvelle-ci sera de bonne qualité. C'est déjà beaucoup et je me sens ce matin comme le héros d'un destin d'avance victorieux mais dont les épreuves n'en restent pas moins réelles et encore à accomplir. Par superstition, je saute la ligne sur laquelle j'écrirai plus tard le titre, lorsque la chute de mon histoire sera certaine. Je progresse, je prends confiance : et si j'allais donner raison à Mr Big Ray ?
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J'en étais là de mes réflexions lorsqu'on frappa à la porte. J'en fus surpris : dissimulée en dessous de la thalassosphère à l'aide de faux écrous et d'une grossière serrure à clapet, cette porte n'était qu'une porte de service pour le nettoyage de nuit. Seul un judas permettait de trahir la présence de quelqu'un. Qu'on frappât à *cette porte-là* n'avait donc aucun sens. Comme je n'y voyais rien de la cabine, je décidai de ne pas y accorder plus d'attention qu'un bref appel à l'agent de sécurité. Tout en décrivant brièvement la question à Vincent, mon regard errait sur les rondeurs de la thalassosphère, cette machine propre à toutes les aventures des fonds inconnus. Il me semblait que la sphère marine n'avait pas tout raconté de ses prodigieuses visions du monde inacessible, visions dont cet œilleton minable ne pourrait jamais témoigner !
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Je continuai : D'immenses hippocampes passaient devant mon hublot, indifférents à mon exploit. Là, des dizaines de requins lamniformes tournaient en rond. Plus loin, ou plus bas je ne sais plus, de souples raies glissaient sur les courants chauds. Je devinais à leur comportement que c'étaient elles les véritables gardiennes des profondeurs. Je les suivi promptement et, avec vitesse, nous rejoignimes le lagon de l'immense volcan du Nord. Les pieds dans une eau pure d'un bleu sans égal, le manteau de ce Vésuve des glaces était recouvert de neiges différentes tissant un manteau jusqu'à sa royale tête fumante. Crâne hautain d'où parfois une braise vive s'échappait en sifflant, bientôt domptée en une lueur rougeâtre.
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Je continuai : D'immenses hippocampes passaient devant mon hublot, indifférents à mon exploit. Là, des dizaines de requins lamniformes tournaient en rond. Plus loin, ou plus bas je ne sais plus, de souples raies glissaient sur les courants chauds. Je devinais à leur comportement que c'étaient elles les véritables gardiennes des profondeurs. Je les suivi promptement et, avec vitesse, nous rejoignîmes le lagon de l'immense volcan du Nord. Les pieds dans une eau pure d'un bleu sans égal, le manteau de ce Vésuve des glaces était recouvert de neiges différentes tissant un manteau jusqu'à sa royale tête fumante. Crâne hautain d'où parfois une braise vive s'échappait en sifflant, bientôt domptée en une lueur rougeâtre.
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Je m'exclamai : Dieu ! J'avais reconnu un des fils de Mema, Fura le Volcanoïde ! Regarde-moi !
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Il gronda une réponse formidable, le sol trembla. De la lave orange bavait du sommet alors que du cratère jaillit une flamme purpurine. Vincent et un autre membre de l'équipage crièrent d'effroi mais déjà mon attention était attirée ailleurs. C'était au ciel que la prochaine bataille serait livrée ! Une nuée de ptérodactyles, aquilins et noueux, se mit à tournoyer dans les espaces laissés libres par les hampes de vapeur brûlante jaillissant dans l'atmosphère. Ils poussaient des cris horribles, l'un choissisait une direction, l'autre choisissait l'opposée alors que des plus fous parmi eux brouillaient toute logique et brisaient toute tentative d'organisation de la part de leurs congénères sains. C'était la danse des démons. Il nous fallait pourtant, à nous l'épopée humaine, trouver un chemin vers ces étoiles qui déjà scintillaient au delà de ce bal d'apocalypse. Je décidai de ne m'interesser qu'aux deux plus féroces de ces dinosaures volants. Ils étaient chacun comme un œil de l'immense monstre Volcanoïde et pourtant ils formaient ensemble un regard fou qui menaçait notre pauvre vaisseau. Je criai à l'équipage de se disperser en hâte de long des bras de l'atoll. Puis je fis passer le mot de concentrer sur ces ptérodactyles tout ce qui pouvait reflèter la lumière. Je couru à la thalassosphère et manœuvrai les miroirs et les spots destinés aux profondeurs vers ces abymes du ciel noircis des courses de ces oiseaux styxiens.
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Il gronda une réponse formidable, le sol trembla. De la lave orange bavait du sommet alors que du cratère jaillit une flamme purpurine. Vincent et un autre membre de l'équipage crièrent d'effroi mais déjà mon attention était attirée ailleurs. C'était au ciel que la prochaine bataille serait livrée ! Une nuée de ptérodactyles, aquilins et noueux, se mit à tournoyer dans les espaces laissés libres par les hampes de vapeur brûlante jaillissant dans l'atmosphère. Ils poussaient des cris horribles, l'un choissisait une direction, l'autre choisissait l'opposée alors que des plus fous parmi eux brouillaient toute logique et brisaient toute tentative d'organisation de la part de leurs congénères sains. C'était la danse des démons. Il nous fallait pourtant, à nous l'épopée humaine, trouver un chemin vers ces étoiles qui déjà scintillaient au delà de ce bal d'apocalypse. Je décidai de ne m'intéresser qu'aux deux plus féroces de ces dinosaures volants. Ils étaient chacun comme un œil de l'immense monstre Volcanoïde et pourtant ils formaient ensemble un regard fou qui menaçait notre pauvre vaisseau. Je criai à l'équipage de se disperser en hâte de long des bras de l'atoll. Puis je fis passer le mot de concentrer sur ces ptérodactyles tout ce qui pouvait reflèter la lumière. Je courus à la thalassosphère et manœuvrai les miroirs et les spots destinés aux profondeurs vers ces abymes du ciel noircis des courses de ces oiseaux styxiens.
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Ils partirent enfin et les autres eurent tôt fait de les suivre en hurlant. Nous respirames.
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Alors que la nuit reprenait son empire immémorial sur la Terre et nos vies, j'ordonnai un tour de veille et me retirai dans ma cellule. Loin du bruit, du brouhaha et des interpellations sans importance, je songeai à notre avenir immédiat. Face à un hublot taillé d'une énorme pièce, j'étais le capitaine Némo contemplant les abysses mais c'étaient les galaxies que je tutoyais alors, y devinant entr'elles notre destinée proche. La Prescience, la Sagesse et la Prudence étaient mes guides hiératiques, j'étais sûr de moi. L'on tenta de me distraire mais je tenu bon. La réalité importune se dispersa peu à peu alors que l'aube approchait. J'avais pris un rapide repas, sans plaisir tant mes pensées assaillaient sans cesse. Mais mon corps était nourri, je délaissai le reste.
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Alors que la nuit reprenait son empire immémorial sur la Terre et nos vies, j'ordonnai un tour de veille et me retirai dans ma cellule. Loin du bruit, du brouhaha et des interpellations sans importance, je songeai à notre avenir immédiat. Face à un hublot taillé d'une énorme pièce, j'étais le capitaine Némo contemplant les abysses mais c'étaient les galaxies que je tutoyais alors, y devinant entr'elles notre destinée proche. La Prescience, la Sagesse et la Prudence étaient mes guides hiératiques, j'étais sûr de moi. L'on tenta de me distraire mais je tins bon. La réalité importune se dispersa peu à peu alors que l'aube approchait. J'avais pris un rapide repas, sans plaisir tant mes pensées assaillaient sans cesse. Mais mon corps était nourri, je délaissais le reste.
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Il était temps de retrouver les légendes et se mesurer à elles ! Seul face désormais à ce que j'appelai, faute de vocabulaire savant, les Confins du Sodium vivant, ou bien l'Entrée dans le Réel Valable, peut-être celui-là même connu dans des temps anciens sous le nom de Contrées de la Lointaine Royauté, je pacifiai l'espace. Les astres et les lignes du temps rejoignirent leur place de toujours et les pauvres êtres terrestres qui m'accompagnaient encore se tinrent cois et pour dit.
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Il était temps de retrouver les légendes et se mesurer à elles ! Seul face désormais à ce que j'appelai, faute de vocabulaire savant, les Confins du Sodium vivant, ou bien l'Entrée dans le Réel Valable, peut-être cet espace même connu dans des temps anciens sous le nom de Contrées de la Lointaine Royauté, je pacifiai l'espace. Les astres et les lignes du temps rejoignirent leur place de toujours et les pauvres êtres terrestres qui m'accompagnaient encore se tinrent cois et pour dit.
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Il y eut un long et éternel moment de calme céleste. Enfin les Soleils s'alignèrent lentement ! Ils étaient résignés. Alors je parus en une magnificence impériale.
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Mon visage pâlit légèrement cependant car il me sembla tout de même que la lumière de tous ces corps flamboyants était d'une force inattendue, incroyable et sans limite connue. Je m'écriai encore : Dieu ! Que me veut-on donc ? Qui est cet ultime adversaire, commandeur des galaxies, maitre de Mema et ses fils démoniaques ?
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Mon visage pâlit légèrement cependant car il me sembla tout de même que la lumière de tous ces corps flamboyants était d'une force inattendue, incroyable et sans limite connue. Je m'écriai encore : Dieu ! Que me veut-on donc ? Qui est cet ultime adversaire, commandeur des galaxies, maître de Mema et ses fils démoniaques ?
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J'étais découragé. Le désabusement me saisit soudain et je craignis à ce moment de ne pas pouvoir malgré toutes mes forces aller à la bonne destination du point final de ma Quête. Je me rabrouai alors de ma torpeur : Allons !, qu'est-elle cette quête sans y bander toutes tes forces ? N'es-tu point au bout de l'ultime effort alors que l'heure passe vite pendant ce temps dans le monde commun ? Je me jetai dans les vieux grimoires et je ne tardai pas à identifier mon adversaire : c'était Zema One, le Maître des ondes, accompagnés de ses terribles Vénoménons.
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Mon corps peu à peu se mit à ressentir les vibrations telluriques des systèmes solaires embarquées dans une étrange synchronisation. C'était incroyable. En même temps, un vent cosmique se fit entendre et lui aussi ondulait. Peu à peu, alors que je voyais bien les soleils se désaligner sans en pouvoir mais, je me laissais submergé par ces sensations. J'étais soudainement sensible aux pulsations et aux débits célestes. Mon cerveau baignait dans ce flux bienfaisant à la fois sonore et vibratoire et je réalisai alors qu'il se passait quelque chose quand bien même le reste de mon corps refusait de bouger. J'étais hypnotisé par les oreilles. Tous les signaux et toutes les ondes rejoignaient inéluctablement mon cerveau et le vrillaient en une jouissance infernale. J'étais heureux, immobile, terrassé. J'étais prisonnier de Zema One et de son Éther !
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Mon corps peu à peu se mit à ressentir les vibrations telluriques des systèmes solaires embarquées dans une étrange synchronisation. C'était incroyable. En même temps, un vent cosmique se fit entendre et lui aussi ondulait. Peu à peu, alors que je voyais bien les soleils se désaligner sans en pouvoir mais, je me laissais submerger par ces sensations. J'étais soudainement sensible aux pulsations et aux débits célestes. Mon cerveau baignait dans ce flux bienfaisant à la fois sonore et vibratoire et je réalisai alors qu'il se passait quelque chose quand bien même le reste de mon corps refusait de bouger. J'étais hypnotisé par les oreilles. Tous les signaux et toutes les ondes rejoignaient inéluctablement mon cerveau et le vrillaient en une jouissance infernale. J'étais heureux, immobile, terrassé. J'étais prisonnier de Zema One et de son Éther !
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Les soleils explosèrent lentement en une myriade de flamèches pourpres et les Vénoménons apparurent. L'alignement sidéral cédait la place à un fil de matière sombre tendu comme un rayon laser. L'explosion finale était proche. Mes yeux étaient remplis de lueurs psychadéliques, elles mouvaient et me fascinaient. Cependant, je distinguai un coin d'insatisfaction dans mon bonheur factice et je me concentrai de toutes mes forces vers ce trou salvateur.
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Les soleils explosèrent lentement en une myriade de flammèches pourpres et les Vénoménons apparurent. L'alignement sidéral cédait la place à un fil de matière sombre tendu comme un rayon laser. L'explosion finale était proche. Mes yeux étaient remplis de lueurs psychédéliques, elles mouvaient et me fascinaient. Cependant, je distinguai un coin d'insatisfaction dans mon bonheur factice et je me concentrai de toutes mes forces vers ce trou salvateur.
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– Nous ne sommes pas seuls au monde, il y a le Fluide vivace !, m'écriai-je. Cette seule pensée fit vaciller Zema One qui concentrait son énergie à entretenir le spectacle de fumée dans mon regard crédule.
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@@ -51,7 +51,7 @@ Et ces Êtres se sont levés, et ces Êtres ont crié, ces Êtres ont levé les
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– Je suis libre !
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La dernière course fut mémorable. Nous poursuivions Zema One et je dois dire que la fierté de voir ces gens héroïques était grande. Cela redoubla mon ardeur et, passant devant l'équipage de la thalassosphère au complet, je me ruai plein d'espérance vers l'immense porte cosmique par laquelle s'échappai Zema One. Némo, je devais à ces braves de me surpasser. Je bondis, effrayant et formidable. Zema One partit dans un cri, repoussant en un vain effort de me ralentir un vantail colossal dont je me saisi. Je clenchai la serrure vigoureusement derrière lui ! (Comment disposais-je de la magie nécessaire à la condamnation éternelle de ce Portique de l'enfer ? Qu'importe, jamais il ne reviendrait, jamais plus il n'offenserait la quiétude du monde !) L'immense sonnerie de la Victoire retentit pour moi à l'heure dite, alors que des clameurs envahissaient le champs de bataille.
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La dernière course fut mémorable. Nous poursuivions Zema One et je dois dire que la fierté de voir ces gens héroïques était grande. Cela redoubla mon ardeur et, passant devant l'équipage de la thalassosphère au complet, je me ruai plein d'espérance vers l'immense porte cosmique par laquelle s'échappai Zema One. Némo, je devais à ces braves de me surpasser. Je bondis, effrayant et formidable. Zema One partit dans un cri, repoussant en un vain effort de me ralentir un vantail colossal dont je me saisis. Je clenchai la serrure vigoureusement derrière lui ! (Comment disposais-je de la magie nécessaire à la condamnation éternelle de ce Portique de l'enfer ? Qu'importe, jamais il ne reviendrait, jamais plus il n'offenserait la quiétude du monde !) L'immense sonnerie de la Victoire retentit pour moi à l'heure dite, alors que des clameurs envahissaient le champs de bataille.
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– Hourra ! Je me retournai face aux Êtres humains rassemblés derrière moi.
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@@ -4,23 +4,44 @@ date: 2021-02-03
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– Qui elle est ton invitée du soir, Guillaume ? Je t'en ai déjà beaucoup dit je trouve en te racontant mon voyage ! Je suis une drôle de fugueuse, hein ? Je fugue ma « seconde de détermination » ! Tu devrais t'inquiéter, détournement de mineure, ça peut chercher loin...
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– Je n'ai pas peur. T'as seize ans quand même. Est-ce un crime d'héberger une ado ?
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– Ce serait plutôt être ado qui est un crime, ou plutôt un châtiment... Une accumulation de petits non fiévreux, instinctifs qui ne se rassemblent jamais en quelque chose de construit et que la fille qui est devant toi est bien obligée de prendre quand même !
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– Tu n'as pas l'air d'être si malheureuse que ça, non ?
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– Disons que je me tisse un patchwork alors que d'autres je crois fabriquent déjà leur costume. Je n'ai pas grand chose à moi, j'ai l'impression d'être le nègre de ma vie, mon reporter, clic ! Clic ! Clic-Clac !, on fait son lit comme on couche !
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– Eh ben...
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– Oups, désolée... Ce que je voulais dire, c'est comme si on existait juste pour découvrir les choses.
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– Peut-être ! Sauf que ce n'est pas un un jeu de piste non plus, rien n'est préparé à l'avance, tu vois ? Mais tu as raison aussi, la vie est là.
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– Non, elle n'est pas là. Les adultes la désignent toujours comme quelque chose qu'il faut attendre...
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– Ne t'inquiète pas, des fois elle te saute au visage, hop ! Et là, il ne s'agit plus de fuir.
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– Je ne fuis rien !
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– Je ne sais pas, mais j'ai envie de te poser la question. T'es en fuite ?
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– Pas ce mot s'il te plait, il est vulgaire. Fugue est beaucoup plus joli, déjà. C'est musical. Non je ne fuis rien. Je marche, un peu plus loin que d'habitude. La ville, je la connais par cœur. Je ne sais plus ce que je vois quand je suis là-bas. J'ai envie d'un autre regard, à moi.
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– Oui mais le reste ? L'école, ta...
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– Oh, hé, arrête ! T'as vu où tu habites, toi ? Dans un camion ! Même pas de famille !
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– J'ai fini l'école moi !
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– Moi je la termine aujourd'hui, voilà. Est-ce que c'est de ma faute si l'école prend tout le temps ? Des années, à ne faire que ça ! L'école, c'est l'obligation, « reste scotchée là et ne fait rien d'autre. Tu verras plus tard ! » Même pas le temps de prendre son temps.
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– T'as que seize ans.
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– Là, on va commencer à parler famille, alors...
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– Non, il est tard, tu veux dormir dans le camion ? Il faut que j'y aille, je vais travailler toute la nuit.
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– OK. Mais dis-moi quand même, qu'est-ce que ça fait de pas avoir de maison, de direction ?
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@@ -3,7 +3,12 @@ title: Martin, au bout de la cigarette
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date: 2021-02-02
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Oui, bien sûr, il y a eu un premier soir. Mais on ne le sait pas. Ce soir devient le premier parce qu'il y en a eu d'autres après, un deuxième, un troisième. Après, les soirs font vite la semaine et bientôt tu perds le compte, tout a changé. D'autres habitudes se mettent en place, celle par exemple de téléphoner « je rentre. » Ça fait quinze jours ou trois semaines. Tu arrives, tu poses ton sac dans l'entrée et pas directement dans la chambre. T'es comme un invité. Tu programmes la machine à laver, tu laisses dans un coin du frigo ton casse-croûte pour le dimanche soir, quand tu repartiras avec le linge sec.
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Tu ne rentres pas chez toi, tu vas voir ta femme et tes enfants qui habitent une maison où la vie s'est organisée sans toi. Il y a pourtant des moments délicieux ces jours-là, crois-moi ! On se retrouve, on joue, on s'aime. Mais quand même, le cœur se pince. Et puis avec l'habitude, il ne pince plus autant.
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Alors oui, il y a eu des premiers soirs. Peut-être un de ceux où tu fumes une cigarette dehors dans le jardin. Il commence à faire vraiment nuit. Les nuages s'amassent mais laissent encore voir la lune. Il pleuvra demain, alors la lune est belle à prendre comme un cadeau. Un tout petit morceau d'exceptionnel et aussi une permanence, elle qui survivra aux nuages et à la pluie. On se dit je pourrais partir maintenant. Là, tout de suite. Tu es à trois mètres de la porte de la maison et tout près du portail. Tout glisse comme ça, tu es déjà parti. Voilà. De toutes petites choses.
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Mais il y a aussi un appel immense et permanent à prendre la route, depuis longtemps tu le sais ! On baigne dedans, on le respire avec l'air, et puis soudain une émotion submerge. Face à la mer, à l'horizon, dans une photo, à l'intérieur d'une musique, dans la phrase d'un livre, au bout d'une cigarette. C'est l'oxygène, la liberté qui nous montre de quoi on dépend, de ce à quoi on a dit oui. La liberté nous dit ce qui nous fixe. Rares sont ceux qui savent faire les bons nœuds d'attache.
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Moi, je me dit que la fin de l'usine a coupé tout. Mais ce n'est pas entièrement vrai sans doute. J'avais déjà répondu à l'appel du monde. Et si tu ne retournais pas au travail demain ? Qu'est-ce que ça changerait ? Pour qui finalement ? Il y a mille autres façons de passer son temps, d'aimer et de vivre. J'ai beaucoup discuté de tout ça avec Guillaume. Et nous voilà partis.
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@@ -1,24 +1,45 @@
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title: La balade de Maghlout
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date: 2021-01-31
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Maghlout marche dans la brume. Le bruit des voitures est considérablement assourdi. On entend les chiens des campagnes, quelques bruits des maisons des lotissements. Maghlout a ouvert à demi son anorak et a retiré son bonnet. Tout est apaisé et après l'heure de route, il ressent le bonheur de la marche longue. Celui, physique, de l'effort assumé par un corps au travail mais aussi le plaisir du trajet utile. Maghlout va trouver Guillaume, quelque part autour de la sortie Saint-Malo.
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Dans les bosquets qui couvrent le flanc du terre-plein, on devine quelques sacs et même des petites tentes, certaines camouflées avec de l'herbe arrachée. Toute une science de choisir l'endroit où dormir. Maghlout ne se lassera jamais de l'ingéniosité des Robinson. Sur la crête, il surplombe le large virage de la rocade qui fuit vers l'ouest et il s'accroupit quelques minutes. Le paysage chasse de son esprit les hommes endormis. Son regard suit les courbes de la terre et les lignes à haute tension, les pylônes et les arbres. Une passerelle bleue saute la route. Des motos passent soudain en furie. Maghlout descend un peu du côté nord du terre-plein pour ne plus les entendre. La campagne de l'autre côté a belle allure. Celle de la pesanteur grasse de la terre humide. C'est une terre qui se méfie de l'air, qui ne fait pas de poussière. Elle est à l'aise dans le brouillard. Elle gît et absorbe lentement les feuilles marron-noir, acides, couches et tas que le vent n'a pas pu prendre. Bien des fois, quand la météo est au sud-ouest, c'est le ciel qui semble vouloir se rapprocher de la terre et les nuages s'allongent et se couchent, roulent sur eux-mêmes. Ils prennent la couleur du bitume et l'esprit des hommes part alors au loin, au-delà des bras de la dépression, dans ces pays où il y a du soleil. Mais leur corps et leur vie restent attachés ici.
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Aujourd'hui, le ciel et la terre composent un accord de couleurs propre à la nature et à elle seule : des sèches et propres, rendues légèrement brillantes par l'eau et le soleil, délimitées par les bancs lumineux de la brume. Rouge des engins mécaniques, grès des murs, bleu des toits, vert clair des talus et sombre des fossés, gris et rouille des tôles, noir des quatre-quatre et des bâches et des pneus qui les tiennent, il n'y a que très peu du marron des champs retournés. Maghlout remarque l'orange de la trace d'un renard. Tous les traits autour des formes sont marqués, tous les vides de l'horizon sont uniformément remplis du bleu du ciel. Arbres, haies, routes et toits s'y détachent et en perdent leurs volumes. De certains angles de vue, avec les courbes des remblais de la rocade, les aplats des champs, les mamelons des rond-points, les tâches des camions et la ligne déchiquetée d'un vieil arbre, la nature est purement graphique. Par exemple ici une ligne d'arbres est subitement coupée par une quatre voies mais on en suit bien encore le trait, le lancé. Maghlout regarde le présent et voit aussi l'archéologie des arbres. Ainsi le paysage s'écrit lui-même, cherchant à se dire mieux qu'en vrai. Mais Maghlout pense soudain que cette photo n'est qu'un ordre voulu par sa mémoire de vieil homme. Qu'une réminiscence, encore.
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Déjà des paysages lui ont ainsi littéralement parlé. Les déserts par exemple et le premier d'entre eux : il quittait la maisonnée, la ville et bientôt le Maroc. Était-ce vraiment un choix ? Il avait pris la route par le désert et pas par la route de Tan-Tan le long de la côte. Maghlout se souvient du moment où il s'est dit, encore au seuil de son exil : « Je suis au premier sable du désert. » D'emblée il avait senti ce qu'allait être le chemin, cette traversée, sa fuite. La solitude, la tentation du retour. Il avait marché, l'élément désert empêche très tôt le retour. Comme l'océan, une peine, une longueur, une durée à laquelle se mesure le courage d'un fuyard. Et le désert, écrivant pour Maghlout ses lignes ondulées, le désert lui avait dit :
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« – Je n'ai rien à voir avec ta peine. »
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Cette parole avait coulé comme de l'eau tiède dans le corps de Maghlout. Sa gourde fraîche, le keffieh qu'il s'apprêtait à nouer sur la tête, la boussole qu'il serrait dans sa main, toutes ces précautions ne lui parurent plus essentielles. C'est en partant qu'il se protégeait, il ne devait pas craindre de plus grand danger que de renoncer à sa fuite. Et si devant lui il y avait le désert, la solitude et l'inconnu, il ne pouvait pas y avoir de peur.
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– Je n'ai rien à voir avec ta peine. Je suis neutre. Difficile mais sans animosité.
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– Oui.
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Par ces simples lettres le désert n'était plus une prison mais une route, le désert n'était plus l'impossible mais le passage. Ce qu'on accepte ainsi devient le petit lait de l'existence. Maghlout alors avait bu de ce lait.
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Le Maghlout d'aujourd'hui éclate de rire : avoir traversé le Sahara, l'Atlas, enjambé Gibraltar, s'être moqué de Franco et des gabelous pour se tenir ici ! À courir après une fille inconnue, sans doute déjà rentrée chez elle ou déjà partie loin ! Mais Davis est un curieux ami à qui on ne refuse rien. Et puis, Tina, « ne te sens déjà tu pas proche d'elle ? » lui avait-il dit.
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En bas du terre-plein, au bout d'une petite route coupée par la rocade, deux hommes récupèrent de l'acier sur la carcasse noircie d'une épave brûlée. Sur le haut, à une centaine de mètres, une voiture débouche d'une passerelle. Bleue, banale, deux hommes costauds habillés de noir. Des gendarmes.
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Maghlout les laisse passer puis franchit la route par la passerelle. Il reprend sa belle après-midi de marche. L'étape est maintenant une immense ligne droite. À travers les bouleaux, le long des sapins, montant et descendant au gré des levées de terre. Devant lui s'ouvre d'abord une perspective créée par la tonte récente du plat au milieu du terre-plein, entre deux rangées d'arbres. Gandais le paysan, s'il marchait là, comparerait peut-être ce couloir aux chemins creux de sa jeunesse qu'il y avait partout dans la campagne alentour et sans doute ici même, sous les pieds de Maghlout. Pour peu qu'on s'essaye à l'histoire des champs. Ce sont maintenant les chemins des paysagistes, celui du jardinier ou des gendarmes – l'espace de tous les gens à gilet fluorescent. Vert, jaune, orange.
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La terre est meuble sur ce plat, il n'y a pas de bâche ou de pierres. Maghlout sent ses pieds s'enfoncer dans l'herbe et aucune pensée inquiète ne gâche son plaisir. Il reprend peu à peu conscience de son poids, de son appui sur le sol humide et de ses traces. Maghlout sent la terre plier sous lui. Il pense comme il a déjà pensé il y a des centaines de milliers d'années qu'il est le Premier. Que la Terre gardera l'empreinte en creux de sa volonté. Qu'on retrouvera peut-être un jour le fossile de son pied, de son intention de marcher devant suivant ce qu'il croit vrai ou ce qu'il croit faux. Un peu comme M. Robert dont Martin lui a conté la longue histoire – elle commence au 19e siècle ! Un marcheur têtu lui aussi qui aurait sûrement remarqué l'âme heureuse de ces humbles bosquets, le discret accompagnement d'un oiseau et qui aurait exprimé un peu joliment « un indicible sentiment universel, une sensation de gratitude qui jaillit puissamment dans une âme en joie ».
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Le chemin se termine en pente douce et Maghlout se tient à l'abrupt d'une route qui s'engouffre dans un tunnel sous la rocade. Il sait qu'à partir de là, l'itinéraire sera moins facile. Il franchit les ponts au-dessus du canal et du train, les pointes nombreuses des remblais autour de la sortie 13. Il marche lentement en contrebas de la route. Enfin une dernière montée l'amène franchement en haut de sa destination. Il s'arrête là et prend ses quartiers. Ce n'est pas la première fois qu'il dort ici. Rien ne presse. Il s'assied. Il devine à travers les maigres branches des buissons l'agitation qui commence du côté des travaux. Car le soir descend et, avec lui, le repos.
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Le soleil est bien à l'ouest et, à la hauteur qu'il a ce soir, basse, on doit pouvoir être ébloui pour peu qu'on soit sur une des nombreuses rues de Rennes qui suivent l'axe est-ouest. Maghlout essaye de visualiser la ville où pourtant il n'a jamais mis les pieds. Davis lui en a souvent montré les cartes et il a l'air d'y trouver une réelle signification. Pour lui, Rennes est comme un temple dédié au soleil. Il entre certains jours en un rayon exact et place la ville au sein de l'univers entier ! Délire d'adolescent gavé de films et de jeux vidéo ? Non, car Davis lui a aussi raconté : En haut d'un escalier de la gare, regardant les quais un jour comme celui-ci, j'attendais. Une petite fille attendait aussi mais, pour ne pas rester seule, jouait sur les marches en aluminium pas loin de sa maman. Elle demande à sa mère : « C'est de quel côté, Paris ? » La mère attendait aussi mais pas de la même façon, elle devait être très inquiète, agacée, égarée car elle répondit ainsi à la môme d'un ton très énervé : « Mais enfin, Paris c'est là ! » Et elle désignait de son bras tendu le soleil qui se couchait exactement dans l'axe des rails, vers l'ouest.
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Le train, oui, Maghlout l'a déjà pris. Mais il se souvient plutôt des gares. Il y a longtemps. Ce fut facile en France, il allait vite, de quai en quai parmi les autres voyageurs qui s'étonnaient de son allure. Mais ils avaient besoin à l'époque de bras, de main-d'œuvre et le Maghreb, pour la majorité d'entre eux, c'était la France après tout. Ils haussaient les épaules.
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Des lumières s'agitent. Maghlout sort de sa rêverie. Dans le large virage et ses multiples lacets, des camionnettes et des voitures viennent se garer derrière les barrières et des signalisations en plastique dur. On prépare un déroutage. On a ouvert des grilles. Les engins s'allument et chauffent. Là-bas, autour de braseros, des hommes avec des gilets et des casques fluorescents s'assemblent. Ils attendent l'heure : il y a encore les deux lignes de voitures. Puis ces hommes envahiront la moitié de la route pour l'opération de chirurgie routière. Des camionnettes créeront un bouchon mobile pour inaugurer sans danger la dérivation. Et puis après, dans quelques jours, le sang circulera mieux. Des talkies-walkies crépitent.
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En attendant, Maghlout a attiré son sac et en sort son repas. Calé au tronc d'un peuplier, pas très loin d'un terrier et d'une herbe de la pampa – elle aussi s'est échappée et elle s'en trouve plutôt bien, Maghlout est enchanté de ce voisinage. Cette fois les hommes s'agitent, on leur assigne des postes, les talkies hurlent. Un hélicoptère survole la zone, les pompiers sont là, un journaliste aussi.
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Alors que les engins démarrent et que leurs fumées chatoient à la lumière des groupes électrogènes, un convoi de camion-goudron arrive et freine en haut de la bretelle. Maghlout range avec soin ses affaires. Juste de l'autre côté de la butte, il a repéré un lit de feuilles. Il y tire son sac, bâche en dessous, déploie une couverture. Puis, comme on regarde distraitement une série à la télévision, il jette un œil au début de la nuit de travaux. Enfin, heureux de sa journée, il se couche. Il aura quelques points douloureux dans son vieux corps demain. Du chantier, il n'a désormais qu'un bruit assourdi, quelques coups de sifflets et des accélérations de moteurs lourds. Au-dessus de lui, des vagues lueurs, parfois une odeur de gasoil brulé. Il se réveillera le matin à l'âcre atmosphère du bitume fondu.
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En contrebas, Guillaume installe des projecteurs blancs. C'est parti pour la nuit. Il repense fugitivement à Judith, sa « fiancée » comme on dit, à son diplôme d'ingénieur abandonné, à son camion et à Tina qui y dort peut-être. Il sourit, que faire d'autre, la journée de travail a commencé.
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@@ -3,10 +3,18 @@ title: Du haut des Horizons
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date: 2021-01-30
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M. Marc est debout à la baie de son appartement, dernier étage des Horizons, whisky. *Strathisla* cinquante ans d'âge – plus vieux que ces tours ! Rennes s'expose à M. Marc, comme toujours. Une carte vivante, à l'échelle un pour un, la ville qu'il aime tant. Toute sa vie y est inscrite, quasiment dans chaque rue. Parmi les lumières, il y distingue les lueurs des bougies de ses souvenirs, les spots des chantiers sur lesquels il travaille, les marques rouges des rénovations déjà actées. Celles qui sont l'avenir de la ville. On vit toujours dans un avenir.
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Lui-même vit les jours qui étaient l'avenir de sa femme, Chantal Moine, défunte. Sûrement cette douzaine d'années, elle aurait voulu les vivre, elle les aurait aimées. Nous les aurions aimées ensemble, Tina, Rennes, elle et moi. Gwenaël Marc n'est pas un habitué du vague-à-l'âme et c'est pourquoi il évoque ce passé sans nostalgie, ce passé à la fois non avenu et pourtant réalisé, d'une certaine façon. Sa vie n'est que création et amour pour sa ville, sa fille, tout ce qu'avait commencé Chantal. Elle était – au tout début quand il était étudiant – sa directrice de stage. C'était à l'agence d'urbanisme et de développement de l'agglomération, comme on disait à l'époque, rennaise. C'était du sérieux. On ne répliquait pas à cette Audiar-là et encore moins à Chantal Moine. La jeune femme y avait un rôle influent, rapidement acquis. Intelligente, compétente, joyeuse, elle impressionnait. Foncièrement acquise au fonctionnalisme dans l'urbanisme et l'architecture, elle en exprimait une vision personnelle. « L'utilité alliée à la liberté », disait-elle. Elle parlait grands ensembles, ZAC et ZUP dans un grand cliquetis de perles indiennes, de bracelets et de breloques qu'elle collectionnait sur des robes très amples. On savait son style de vie libre, elle était bien dans ses années soixante-dix. On avait envie d'habiter les maquettes et même les dossiers des technocrates de l'agence, pour peu qu'elle les présentât. Elle parlait de « la norme, de la non-norme comme espace-création et de l'à-côté de la norme comme lieu-concept. Rennes doit maitriser cette dialectique. Si on le fait, dans cinquante ans, on a gagné ! » Elle souriait en concluant là-dessus, avec des yeux bleus au travers de grosses lunettes d'écaille. Gwenaël Marc était rapidement tombé amoureux.
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Que trouva-t-elle chez le jeune homme ? Je n'en saurai jamais rien, se dit M. Marc. Sans aucun doute l'intuition qu'il serait un passeur, un transformateur, un innovateur fidèle. Fidèle à quoi ? À propos de ce mariage surprenant, elle répondait par l'explication du coup de foudre. La romance, « vivre par et pour le sentiment ». Personne ne la crut jusqu'à ce qu'elle accouche de Tina.
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Rennes ce soir semble une ville à la fois lourde et en suspens, comme une campagne en hiver sous un ciel orange allumant la pâle lueur du soleil parti. Subitement l'impression que rien ne nous sera donné de plus aujourd'hui. La ville est calme et ondule lentement dans son sommeil. Elle se tord, elle gonfle, elle bout là-bas comme un lac avec de la fumée sur l'eau. Autour d'elle, des torrents de phares rouge la quittent, quittent le volcan percé et coulent loin dans les alentours. La ville liquide va, déborde, envahit des zones, suinte par ses axes. Les quelques tours commencent à fléchir sous l'ombre et la chaleur, on a l'impression que seuls les habitants les font encore tenir debout. Tout va bien. Un autre verre.
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– Et oui !, crie M. Marc.
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Construire. Diriger les fluides, contenir et gérer les pressions. Couler le béton, faire circuler, attirer et retenir. Une construction que menacent toujours des flux, des courants humains et économiques, beaucoup plus difficiles à endiguer que la mer et ses vagues.
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Non !, Tina n'a sûrement pas quitté Ys ! Avec cette rue Saint-Georges un soir de juin à la lueur des bougies. Le Thabor aux premiers dimanches d'avril. Ces sacs à dos dans la gare sur lesquels bébé ses jeunes parents l'allongeaient. Cet immeuble dont Gwenaël Marc se souvient de l'érection, cet immense trou sous les Lices où il s'était fait photographié en famille, bras dessus dessous aux épaules d'une équipe de cimentiers. Photographié sous les marronniers de la place Hoche, sous l'enseigne des entrepôts Picard rue Saint-Malo. Devant l'Opéra, en face de la mairie, serrant la main de M. Hervé ; là recevant une médaille et les honneurs du préfet. Tous ces hommages, ces onze-novembre, ces huit-mai et ces cinq-août en l'honneur de la libération de la ville par Patton. Tous ces poignards élimés ou ces souvenirs joyeux encore saillants, ignorant du temps qui passe, ces regards aimants et l'éperdue bonté des gens. Tina à n'importe quel âge, vivante parmi tant de jouets, parmi tant d'occasions, prise dans les bras de ces Béninois qui avaient rénové l'école, embrassée par les femmes du Planning familial ou par telle enseignante qui lui trouvait sans flagornerie, au-delà de ce nom de famille si connu dans Rennes, quelques qualités personnelles.
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Tina est même là dans ces rapports, ces comptes-rendus, ces esquisses, ces affiches, tous ces plans de masse, de coupe ou en cavalière, les gribouillis, les cartes, dans les diagrammes et les camemberts, ces papiers qui s'entassent sur le bureau et vers lesquels se dirige maintenant M. Marc. Tout son amour de façonner la ville, son jardin, la vie. Là où Tina a grandi et a joué, et où elle doit jouer encore ce mardi, jour qu'elle décidé sans école. Et alors ? Gwenaël Marc a confiance.
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@@ -8,39 +8,76 @@ date: 2021-01-29
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on se sent soudain bien nigaud avec tous ses voyages et ses projets. -- Nicolas Bouvier.
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Ce n'est que vers dix heures ce matin que j'ai pu me faire payer de la nuit. Le travail a été fini à six heures comme prévu et la circulation a repris. Mais pour le salaire, trop de papiers s'étaient soudain révélés indispensables, parait-il, dans ce délai. Ça discutait ferme autour du guichet – une simple table de camping, alors j'ai joué des coudes. Et j'ai dit j'ai fait tant d'heures, à tel poste, alors voilà, payez-moi.
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– Ce n'est pas si simple aujourd'hui, Guillaume, qu'on m'a répondu. Tu vois, c'est un gros chantier qui commence maintenant, le Pont-Lagot. Il nous faut quelques papiers quand même.
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J'ai pris mon sac et j'ai sorti tout ce que j'avais. L'ancien contrat de travail de Promenade, la domiciliation de Judith, une autorisation de sortie de territoire, ma carte vitale. Mon permis de conduire, l'arrêté du tribunal, la loi, la Constitution, tout ça ! Mais non, les règles avaient changé. OK, laisse-moi voir un peu, me dit le gars. On te connait quand même.
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– Et comment, j'ai dit ! J'ai bossé, ils ont été contents de me trouver là. Bon, vous me payez et je m'en vais, c'est tout !
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C'est alors qu'un petit homme m'a abordé par le bras. Laisse couler, il me dit. Pourquoi on ne serait pas ensemble ? Et il s'est tourné vers le comptable :
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– Attends deux secondes, tout va s'arranger bien.
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Et il m'a pris à l'écart :
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– Je suis Nabab, salut. T'es bon toi, hein ? Je t'ai remarqué cette nuit. Alors rejoins mon petit groupe et tout va vite s'arranger tu vas voir. Tu pourras continuer à bosser sur le Pont-Lagot.
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– Pourquoi, tu es du chantier ?
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– Non, pas exactement. Je monte un groupement, tu vois ? Une coopérative, une petite affaire de travailleurs pour...
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– Au cul le communisme, au cul le syndicat !
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– Non, non, tu te trompes ! Au contraire, c'est une sorte de fédération, une solidarité adaptée aux nouvelles formes de travail. Une meilleure façon de dialoguer avec les passeurs d'ordre, de vendre au meilleur.
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– Au cul aussi ton entreprise ! J'en suis pas !
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– Tu comprends décidément pas. C'est comme ça qu'ils discutent maintenant ! C'est comme ça qu'il faut qu'on s'organise et qu'on travaille. On repère un chantier, on aborde, on négocie en force et après on s'assure la répartition. Toi et moi on est du même milieu, hein ? T'as pas de fixe ? Tu loges aussi sur les terre-pleins, non ? Donnant-donnant, et j'en obtiendrai plus pour toi. T'es intelligent. Comme moi, tout pareil. Et si on fait un bon équipage, on gagnera beaucoup plus. J'connais toutes les ficelles du travail, tu sais, tous les trucs, toutes les embrouilles. On ne me le fera plus ! Avec moi, t'auras plus de soucis !
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– Je t'arrête. Ça ne passera pas avec moi, j'aime pas les intermédiaires.
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– Et si ça se passe mal, hein ? Tu pars et c'est tout ? Tu crois que c'est aussi simple ? T'as pas d'ami, tu seras seul. Moi je facilite, tu vois ? J'ai mes entrées. Et je me vois bien avec toi, Guillaume. On est pareils je te dis.
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– Mais d'abord, comment tu sais mon nom ?
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– Hé, hé... Allez, viens.
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– Laisse-moi tranquille. Je suis peut-être con mais ton syndicat, j'appelle cela de la mafia. C'est rétrograde.
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– Ben mince, alors ! Comment ça rétrograde ? Tu sors d'où bonhomme ? C'est plutôt à la pointe comme système ! Partout en Europe ça se passe comme ça. En Italie, en Autriche aussi ils ont la technique. Bientôt en Allemagne, en Algérie, dans l'Australie et tout ça. Tiens, moi qui revient de Hongrie...
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– Et bien retournes-y. Je viens de Promenade, moi. J'ai pas besoin de tes services. Salut !
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Et je suis parti en lui clouant le bec comme ça. Je n'ai même pas cherché à me faire payer. Mais le comptable m'a rattrapé après et il m'a donné mon salaire. « Tu sais, ça change. » Quand ça arrange, vous savez faire, j'ai conclu, et l'autre, là ? – Bah , que veux-tu...
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« La solidarité n'existe plus » m'a dit un jour un ami, Jacques, qu'est costaud sur ces questions. C'est vrai. C'est presque plus facile de penser aux Chinois qu'à son voisin de travail. Tant mieux en un sens, tu vois Maghlout ?, on est libre aujourd'hui de choisir ses amis au moins. Voilà, maintenant je vis comme ça.
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Ma maison est blanche. Un camping-car parmi des caravanes, tous garés sur ce terrain au bord de la rocade. Le soir, lorsque je reviens chez moi, la bretelle de l'autoroute surplombe le camp un bref moment. Je vois ces cubes blanc cru sous le petit ciel orange des lampadaires. Des jouets qui ne seront jamais peints et qu'une main d'enfant aurait disposé là en cercle, en rangées, en colonne. Un enfant préfère construire le jeu et souvent le délaisse ensuite. C'est dans la tête qu'un enfant joue et moi je vis dans la tête d'un enfant qui joue.
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Les villages anciens avec leurs toits gris, groupés autour de l'église, des deux écoles, du monument, du jeu de boules, du cimetière et des trois ou quatre bars, tout est oublié. Rien de tout cela chez nous. Une forme changeante, coulante, un flux. *Here today, gone tomorrow*. Alors je range mon camion parmi les mobiles et les caravanes des femmes tatouées, des barbus et parmi ceux que les gens appellent les manouches – par manque de mots. Ils collent ce mot-là sur tous ceux qui voyagent, qui parasitent, les sans-attache, les traitres, les aboule-fric, les hors-sens, les demeurant-partout.
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Qu'importe si j'en suis pour les gens : ils ne sont pas les gens.
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Moi je suis un prédateur. Je suis redevenu un prédateur après la fermeture de Promenade. Je suis redevenu celui qu'étaient les gens avant. Je suis la vie, je m'en nourris, je ne la lâche pas. Quand le travail est là, je le suce. Quand il s'enfuit, je le piste vaguement, il n'est qu'une nourriture et je peux rester sans manger longtemps ! Je suis maintenant redevenu un nomade. Je n'ai plus de notion de lieu ni de fidélité. Comme la grande majorité du monde entier, nous ne vivrons pas l'avenir de nos pères ! Eux nos pères et nos mères, leur bonne et leur mauvaise foi se sont conjuguées pour nous préparer un monde mauvais. Nous y vivrons, oui ! Mais rien de ce qui les passionnaient ou de ce qui les divisaient n'a plus aucune prise sur nous. Nous sommes maintenant bien lisses aux idées. L'origine, l'histoire, la famille, le figé, tout cela n'a plus aucune réalité. Tant pis pour eux. Tout ça s'est effondré, tout ça s'évapore. Maintenant, on est des toujours-partis.
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Alors autour des villes construites en dur pour durer alors que tout change et que rien ne perdure, nous habiterons sur les trottoirs, les terre-pleins, les zébras, les rond-points, les parkings et les bretelles, sur toute la terre qu'ils ont bien involontairement laissée libre. C'est de là qu'on peut repartir plus vite vers les autres zones franches. Étrange vocabulaire, n'est-ce pas Maghlout l'immigré ? Je serai celui qui brûlera le dernier litre de pétrole pour aller ailleurs, dans un nouveau monde, à l'abri, *an air-conditionned gypsy*...
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sep
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– OK, philosophe. Parle-moi de Tina maintenant.
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– Quand je suis rentré ce matin, elle avait grimpé sur le toit de mon camion. Elle m'a dit coucou !, elle avait bien dormi dans mon nid. Elle a repris les jumelles. Qu'a-t-elle vu ? La voie d'accès à Villejean, peut-être le ruisseau du Pont-Lagot, sans doute le lycée agricole de la Lande du Breil. Viens voir, là.
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Puis elle est repartie. Elle a promis de me revoir, elle a pris mon numéro et que si elle avait besoin d'un taxi, a-t-elle dit... Je ne sais pas si je vais rester là, lui ai-je répondu. Justement elle a dit. On verra... Et ton Davis, Maghlout, il va m'en vouloir de l'avoir laissée partir ? Il n'a qu'à se déplacer lui-même !
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– Non, je marche à sa place. C'est facile pour moi, pas pour lui. Crois-tu qu'elle veuille vraiment partir loin ? T'as t-elle dit où elle allait ?
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– Les adieux ont été simples. Elle m'a dit « Au revoir camion. » Je ne crois pas qu'elle va s'en aller de suite. Peut-être elle va rentrer. Peut-être quand même elle va partir.
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– Je ne suis pas avancé avec ça.
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– Écoute. Oui c'est vrai, on a causé pas mal encore ce matin. Je voulais finalement en savoir plus sur cette gosse. Ce qu'elle voulait. Et puis, un enfant c'est un enfant, hein ? On est obligé de faire attention. Mais j'ai envie de te laisser dans l'indécision comme je le suis, moi. Je lui ai donné mon numéro, alors qu'elle n'a plus de téléphone ! Inch Allah ! Elle décidera. Tout le monde a une histoire, n'est-ce pas Maghlout ? Bien sûr, oui ! Mais j'ai cru jusque tard ce matin qu'elle n'en avait pas. Je me suis trompé longtemps sur son compte mais elle a vécu elle aussi des heures et des jours. Comme moi, comme toi qu'est vieux et comme tous les autres ! C'est là qu'elle m'a ému, tu vois ? Tu diras ça à Davis. Chaque putain de seconde qui passe, pour qui que ce soit, c'est de l'histoire. Pour moi, pour Martin, pour toi ou Davis, pour Judith aussi – ma copine que je ne vois plus. Une fois chaque seconde passée, elle devient un mystère. Des interrogations, des conversations et parfois hélas un passé qui pèse. Mais un moteur aussi : Tina est venue dans mon camion. Tu as croisé Martin, tu viens me voir, tu me parles de Davis, j'ai l'impression que tout le monde est là ! Depuis que j'ai croisé Tina, je pense qu'il faut faire un peu plus attention aux autres, à ceux que l'on rencontre. C'est idiot, hein ? Je l'aime bien cette gosse. Je lui ai donné de l'argent, j'ai cru la protéger.
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Bon, de toi, elle n'a rien à craindre. Elle est partie par là, au sud, elle va continuer son tour. Avec un peu de chance, tu la rattrapes ce soir. Couvre-toi, ils annoncent de la pluie !
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@@ -3,10 +3,18 @@ title: Ce que sont les acquis
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date: 2021-01-28
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Huitres, muscadet, tourteaux et bigorneaux hier soir. M. et Mme Mane sont arrivés un peu plus tard qu'annoncé mais les mains pleines. Ils étaient très gais. La soirée fut une petite fête et maman était très belle. Fatiguée, mais remaquillée et heureuse. Ce matin fut passé à se préoccuper de Davis et des multiples riens administratifs. M. Mane a pu voir le paysagiste pour planifier les entretiens du printemps et les plantations. Il y a pris du plaisir à rendre possibles ces efflorescences. Quelques disques passés après le repas, *Child in time, A Wreck on the Highway, I will follow, I wish I can feel what's to be Free, Paint it Black* et le très long *Do you fell the way that I feel ?* Que des tubes sortis de la discographie paternelle. Langage, prémonition, déclaration, annonciation, chants de Noël !
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Davis regarde le soleil tomber derrière les arbres, à travers la vitre du salon de la maison. Les ragosses se lancent et, sur fond du soleil large et rouge du soir, elles dessinent quelque chose de tordu, d'obstiné, d'aléatoire, de sentimental. Forcées, torturées mais libres les ragosses, nobles – une petitesse magnifiée dans l'astre. Les parents de Davis sont repartis. Ce mercredi ressemble à un dimanche rapide. Un weekend en semaine, opportunité rendue possible par les métiers de M. et Mme Mane – et par la situation de Davis aussi.
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Ça s'est passé à l'apéritif ce midi. M. et Mme Mane s'étaient assis au milieu du canapé, tout proches, enlacés. Excités et bientôt soulagés par ce qu'ils avaient à annoncer. Lui, de mauvais poil dans sa chaise adaptée, demi-assis demi allongé.
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– Tu vois qui est Mayol ? Celui que nous parrainons depuis dix ans avec l'association ? Il envoie à toi son « grand frère » un dessin tous les ans, a dit le père.
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– Eh bien, c'est ça, reprend la mère. Nous avons fini les démarches d'adoption. Il arrive samedi à Roissy. Nous serons là tous ensemble dimanche, a conclu la mère.
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Davis se décroche de la baie vitrée à travers de laquelle le soleil s'en va. Il est encore stupéfait de la désinvolture dont ont fait preuve, encore à son égard, ses parents. Son regard erre dans le salon vide.
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– Mais enfin mon chéri, toi tu es né entre l'âne et le bœuf ! Ce n'est pas pareil.
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Heureusement qu'il sait se débrouiller, le Jésus déchu ! Évidemment, cela fait longtemps que Mayol et lui se parlent sur Internet. Depuis au moins un an. C'est le jeune Péruvien qui l'a trouvé et qui a pris l'initiative. Il lui a confié ses rêves, son admiration pour Davis ce frère lointain et bénéfique, sa volonté d'être au monde et comment il travaillait déjà dur son français. Davis rage, monte à l'étage et lui envoie un nouveau message : « Voilà comment je vois les choses : tu marcheras pour moi. Quand tu seras installé ici, passé les cérémonies, il y aura la symbolique visite au centre commercial, le temple si tu veux. Ça se passe comme ça chez nous. Eh bien là, je t'achèterai une solide paire de Pataugaz, pas vraiment *à la mode* mais très sûres à la marche. Tu seras heureux, je t'attends p'tit con... »
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@@ -4,10 +4,18 @@ date: 2021-01-27
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Il y a une lenteur inattendue et surprenante dans le paysage. Ralentie, la rocade soudainement bloque d'un côté. Deux longues files de voitures et de camions et de cars s'y trainent en un cortège incongru. Ce qui était voué à la vitesse et le temps calculé au plus juste se trouve pris dans le sablier de l'embouteillage. Du côté intérieur, tout est libre. Du côté extérieur, d'autres véhicules tombent encore dans le piège par les bretelles cachées par des arbres. Il s'en rajoute à chaque seconde. À quoi penser ? Le rire et les pleurs des masques du théâtre, une nasse, une rivière en crue, un tricot, un engorgement électrique, un ralentissement de la matière ? Aucune idée et les gens s'échangent des regards tantôt navrés, tantôt agacés, tous perdus. Puis l'indifférence car ils s'absorbent dans ce qui ce dit ou se chante à l'autoradio, pour une fois c'est passionnant. L'air indifférent car ils sont tous bien sûr au-dessus de ce contre-temps. Indifférents car ils le sont effectivement, la route n'est qu'un lieu de passage obligé, un péage où on paye avec du temps. Désœuvrés soudain, ils accueilleraient presque avec intérêt la main tendue du mendiant, ils prendraient par politesse et d'une main négligée à travers la vitre le faire-part du décès de l'accidenté deux kilomètres plus loin, pour peu qu'on le distribue. Ils forment déjà le cortège funèbre de l'accident mais ça ne les concerne pas. Peut-être certains seraient même excités de cette ignorance même : comment ?, l'ambulance, les pompiers et la police et nous ne sommes pas encore au courant ?
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À moins que ce ne soit encore ces maudits travaux ! Toujours à modifier la route, qui naguère était si *cool* ! Les travaux, il y en a tout le temps. C'est un phénomène qui se déplace, imprévisible. Un symptôme constant de bonne santé, mais aussi inévitable qu'un rhume pour les pauvres automobilistes. Comme la météo, les cours boursiers et les flashs info. La route n'a jamais l'air finie, comme si on vivait dans un endroit angoissant qu'il faut toujours bouger. C'est peut-être pour cette raison que pendant les congés on s'en va vers la montagne, la mer, la campagne ? Des paysages stables, protégés, résistants aux travaux.
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Ainsi ruminent des conducteurs dans la file. Certains remarquent l'hélicoptère et imaginent une chasse à l'homme, comme dans les films et les romans, dont ils seraient les témoins de l'action finale. Mais qui a l'honneur d'être ainsi pourchassé aujourd'hui ? M. Marc pense à sa fille – et à ce qui lui a bien pris de prendre la rocade à cette heure-ci, lui qui connait toutes les statistiques de circulation ? Il compose un numéro de téléphone, comme d'ailleurs une centaine d'autres aventureux de la route autour de lui. Dix kilomètres fois deux voies, au moins cinq cents voitures, au moins mille récits au téléphone perdus pour la littérature. Trop lents, les livres, trop lents !
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Martin, lui, s'est rapidement garé sur la bande d'arrêt d'urgence, dès que ça a coincé. Il a coupé la radio et il profite du spectacle. Après tout, un pare-brise et des rétroviseurs, voilà qui remplace bien la télé ! Devant lui passe lentement un camion-citerne, il distingue aussi un mouvement brusque. Une jolie femme n'a pas que ça à faire, elle se faufile ! Martin se recale au fond de son siège. Il se sent si étranger à cette foule. Et pourtant, il est dedans en un sens. Un figurant. Qui prend le temps de regarder.
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Et parfois ainsi le regard s'étonne : que nous propose-t-on comme idéal ?
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M. Marc, pas loin de Martin dans l'embouteillage, comprend que l'illusion masque bien souvent la vision : l'intention, la destinée de la route, c'est de rouler. Or la rocade ne roule pas. La netteté et la clarté de l'ensemble, des embranchements, les bornes, les noms bien écrits sur les panneaux, la pureté des courbes des échangeurs, tout cela perd soudain de son utilité. : on ne voit plus l'intelligence qui y a présidé. M. Marc se verrait mal d'ailleurs d'expliquer cette intelligence à chacun des gens bloqués ici... Il se souvient pourtant qu'il a manipulé des tonnes de chiffres, des monceaux de rapports et des prospectives. Il se souvient que tout est parti d'un seul trait sur une carte au 1/100 000e, grossier, tracé comme ça à main levée... et la route a existé. Une idée nette : permettre, sinon le voyage les déplacements, sinon un itinéraire, les flux, sinon l'évitement de la ville ses nouvelles frontières. De nouvelles normes, de nouvelles façons de faire, de nouvelles permissions et de nouvelles restrictions. Bref, le couple vertueux du progrès.
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Alors oui bien sûr, sous le trait du crayon, la terre mobilisée, les expropriations, les ponts, les sous-ponts, la gigantesque tranchée et des routes secondaires soit rendues aériennes soit tout simplement coupées. Une gigantesque écriture sur la page verte de la campagne et qu'on a nommée « Rocade », comme si Rennes était en guerre. Rocade, c'est un mot de 14-18 !, avait-il plaidé. En arrière du front à l'époque, elle « permettait la circulation des troupes et l'accès au combat grâce à des pénétrantes ». Et ses collègues qui persistaient à vouloir justement des *pénétrantes* dans Rennes, en plein cœur des prairies Saint-Martin ! Où est-donc la guerre, de quel côté, criait-il ? M. Marc se souvient qu'il a milité et insisté à l'époque pour que toute cette boucle soit nommée sobrement *périphérique*, comme dans toutes les grandes villes.
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« Ça fait péripatéticienne », lui répondit-on.
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@@ -4,16 +4,30 @@ date: 2021-01-24
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Tina est épuisée. Des heures et des heures qu'elle va dans le sud-ouest de Rennes, sous les averses. Elle marche nerveusement, furieuse de son indétermination. L'élan est grand en elle mais elle ne trouve pas de direction. Elle sait que, continuant vers l'est, elle aura bientôt fait le tour, elle retrouvera la route de Nantes et les endroits hallucinés où elle a commencé sa boucle. Elle marche pour s'épuiser et pour être forcée, un moment, de s'arrêter. Manger et dormir. Laisser la spirale encore ouverte. Elle fait et refait dans sa tête la liste des possibles, le répertoire des gens qu'elle pourrait solliciter. Sans renoncer à ce qu'elle vit maintenant, c'est-à-dire sans laisser de traces, sans toucher un des multiples fils d'alarme connectés à son père et à ses connaissances. Le filet doit être sûrement bien en place maintenant.
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La pluie s'est arrêtée. Mais elle pourrait repartir.
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Tina grimpe sur une butte de terre et rejoint le monde, la vue et les bruits qu'elle considère désormais siens. Elle n'est pas déçue : la route est remplie de voitures et de camions, toute une panoplie de clignotants et de sauveteurs et voici même les hélicoptères. Le bruit est à son comble, loin des roulements habituels de la rocade tranquille. Au-delà de la route, parmi les grues et les ferrailles de béton qui hérissent les anciens terrains militaires, un hôtel a déjà allumé son enseigne. Il appelle à la nuit et au confort, tout en participant sans le vouloir à l'attraction colorée du moment. Vite indifférente à l'accident, Tina compte l'argent que lui a donné Guillaume : de quoi dormir dans cet hôtel. Il faudrait suivre le creux de l'herbe, le long des barbelés mais est-ce la bonne idée avec l'accident, toutes ces lumières et ces uniformes, les voitures en feu qui pourraient tomber de la route à ses pieds ? Dans les lumières clignotantes, elle repère un camping-car blanc, le même que celui de Guillaume. Mais ça ne veut rien dire, ce pourrait aussi bien être deux salopards là-dedans. Tina s'éloigne et pénètre dans un bois. Elle trouve bientôt un chemin. Elle a l'intention de contourner tout ce bazar et de trouver un endroit plus loin pour traverser la rocade et revenir ensuite vers l'hôtel. Dormir une bonne nuit lui ferait du bien. Elle bute encore sur des grillages : Terrains militaires.
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Son cousin lui a raconté son service : Il y faisait des rondes inutiles équipé d'une simple radio face aux dangereux terroristes. L'armée avait plus peur des suicides des appelés que des attaques, alors elle avait retiré aux sentinelles cartouches et arme et n'avait même laissé au sergent qu'un pistolet sans balle. Lors de ses tours de garde dans le camp, le cousin déambulait en récitant des poésies. Il avait raconté tout ça à la petite Tina, en rigolant sauf lorsqu'il évoquait les officiers. Ceux-là revenaient d'Afrique et partaient chez les Yougo, se vantant d'avoir déjà tué de sang-froid des Niaquoués. Ils buvaient dès le matin et jetaient leurs mégots par terre dans les bureaux. Le colonel avait dit dans un cimetière militaire, devant des tombes d'enfants-soldats allemands, « Ils n'avaient qu'à pas venir ici. » Tina laisse ces grillages et trouve un chemin, celui de la Maltière. Une centaine de gens y furent fusillés lui apprend une plaque commémorative. Beaucoup de cheminots et de communistes. Une autre plaque, à côté, annonce un « continuum de vie » écologique – au moins les grenouilles ont-elles la vie sauve.
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Il est tard lorsqu'enfin Tina a traversé la Gaité. Elle se glisse entre les maisons, les hangars et des ruines d'ateliers, des serres brisées, taguées « 3G » et qui font la joie des herbes. Elle retrouve au-dessus d'elle, beaucoup moins haute cette fois, la rocade. Un certain retour à la normale s'est effectué. Tina pourra bientôt trouver un passage à gué pour traverser la route et revenir vers l'hôtel. Il faudrait juste qu'elle traverse ces cinq voies. Elle poursuit un chemin goudronné qui longe la rocade, juste séparé d'elle par des glissières fragiles.
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Allons, allons.
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Un peu plus loin, elle aperçoit une voiture et un homme penché sur le capot. En panne, sans doute. Tina réalise qu'elle n'a croisé personne aujourd'hui, c'est-à-dire personne seul, à pied, hors d'une voiture et regardant autour de lui. La centaine de visages qu'elle a vus étaient soit tournés les uns vers les autres en groupe ou penchés sur soi en famille, soit derrière les pare-brise, au-dessus de leur volant. Tina en conçoit une petite crainte, l'endroit est en fait plutôt désolé et désert, malgré la route toute proche. L'homme paraît peu ordinaire. Il ne semble pas l'avoir vue encore. Il se relève du capot en se tordant bizarrement. Il est grand et mince un instant, avant qu'il ne s'assoit sur l'herbe. Tina ne le voit plus derrière la voiture stationnée. Elle continue de marcher et arrive à sa hauteur.
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Une véritable décharge de frousse secoue l'homme lorsqu'il la voit. Comme un fil de fer de soudure tordu par la flamme, le voilà qui se redresse et qui dit d'une voie forcée Mademoiselle ? Un rictus de surprise crispe son visage, un énorme coquard noie son œil gauche au fond d'un gouffre bleuté. Son teint est plutôt blafard. Cet homme souffre, se dit Tina, et il est complètement anormal. Il est vêtu d'un frac. Devant la voiture, sur une couverture soigneusement aplatie, un pique-nique est dressé à l'ancienne, pas à la va-vite, avec assiettes, verres et beurrier. Couchées dans l'herbe, deux bouteilles de vin entamées, blanc et rouge. Malgré elle, surprise, Tina s'arrête. Sur le capot est étalée une carte routière.
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Mais l'homme trouve soudain du ressort et il s'anime. Son visage prend des couleurs et un sourire inattendu, comme d'un pantomime, le transforme en masque de foire. Il est difficile de lui donner un âge, ses rides ne vieillissent pas sa peau souple. Mais sûrement la bonne cinquantaine.
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– Quelle curieuse et enthousiasmante apparition que celle-là ! Destin et hasard, ô maîtres du spectacle !, voilà que sur la route désertée par la raison humaine, loin de toute poésie, vous levez le rideau ! Roulements de tambour ! Attention, et voici... Une jeune routarde ! Applaudissements, mesdames, messieurs ! Mais... Bof, elle est fatiguée, perdue et affamée... Pas douchée, elle pue ! Elle a peur, elle est prête à tout ! Viendrait-elle chiper mon fastueux pique-nique, les petits enfants ? Drame, nous voilà bien...
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Tina est abasourdie. Cet homme est fou. Mais comment l'a-t-il dévoilée en un regard ?
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– Intéressante rencontre, n'est-ce pas Mademoiselle ? J'ignore ce qui vous amène à passer ici à cette heure. Ah, la route ! Moi-même, je... Enfin, moi-même j'ai horreur des autostrades, je ne prends que les petites routes et je reviens de Nantes. Mais c'est difficile à l'heure actuelle les petites routes, vous savez ? Deux jours, et je ne suis toujours pas rendu chez moi à Tihouït... Je me présente : Hector Renaud, pour vous servir. Je... Je suis un peu dans le cirque.
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– Ah ? Bien, on m'attend... Bonne soirée, monsieur.
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– Par toutes les vertus du carnaval, attendez, mademoiselle ! Ne laissons pas passer l'occasion : je déteste manger seul et je vois bien que vous crevez de faim ! Je suis ravi de vous inviter. Allons, ne craignez rien. Acceptez l'épisode.
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title: À l'hôtel
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date: 2021-01-24
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Maghlout et Martin sont engoncés dans les fauteuils mous de l'espace convivial de l'hôtel. La course folle est enfin finie, Maghlout s'est remis de ses frayeurs. Martin a été garer son camion dans un endroit discret entre un gymnase, des immeubles, tout près du terrain où il travaillera demain. Et puis des cabines de chantier avec de vieux graffs MAB et une caravane usée – sûrement une maison close ambulante. L'hôtel est plein, Martin a pu cependant faire libérer un lit pour Maghlout grâce au sésame « MichelAngeloLtd », l'entreprise gérant le futur chantier et à qui l'hôtel ne saurait donc rien refuser.
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– Tu dormiras aux frais de la princesse ! La simple invocation de Son Très Saint Nom suffit. C'est magique. Santé !
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Ils trinquent et conversent. Bientôt, dans ce petit lieu confortable, on a baissé la lumière. Dans l'intimité, au bout des paroles et encouragé par Maghlout, Martin règle une certaine dette vis-à-vis de la vérité :
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– Tout les espaces intérieurs, tout ce qui est clandestin en nous : est-ce que cela fait aussi partie du monde ?
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Martin questionne ainsi son histoire personnelle, celle qui s'est arrachée il y a quelques mois.
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– Il me semble que des ombres me reprochent quelque chose. Mes anciens amis, mes anciens voisins, mes anciennes relations de travail, mon boucher, la maîtresse du CP et même pourquoi pas le banquier ! – sans parler de la famille, mais ce ne sont pas les mêmes ombres. Ils doivent c'est sûr m'en vouloir pour l'absence de signes donnés depuis mon départ. Un manque de fidélité en somme : suis-je toujours le même ? Peut-on compter sur moi ?
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Maghlout fait remarquer à Martin que, ait-il changé ou non, cela ne modifie pas le devoir de fidélité.
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– Oui bien sûr, toi tu as résolu d'une certaine façon la question, par la fuite, la solitude !
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– Cela fait si longtemps...
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– Pas moi. La question m'angoisse encore et je suis parfois pris de véritables convulsions... Dans ces moments-là, le plus sublime plaisir de la vie me semble être de me reconnecter à mon passé, à ces ombres, à ces gens.
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– Qui ont sûrement eux-mêmes bougé depuis !
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– J'en ai souffert et j'en souffre encore abondamment.
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– « Paris est petit pour ceux qui s'aiment ! »
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– Très drôle... Mais il ne s'agit pas de cela. Il y a le temps, bien plus terrible que la distance. Écoute : l'abandon, la désertion ou l'indifférence aux anciens amis, est-ce que ça peut être aussi facilement accepté ? Est-ce que la trahison peut être ainsi érigée en valeur ?
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– On reproche bien à Dieu d'abandonner les hommes !
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– Mais comment se comporter comme Lui et oublier les siens ? Mes souvenirs, je les réanime, je les revis, je n'arrête pas d'en modifier le sens. Ajouts, suppressions, déraillements, autres futurs possibles ! J'en suis malade. Ces ruminations ne sont pas des regrets, elles sont bel et bien des interrogations sur le présent, sur ce que moi je deviens. C'est un fait, une question réelle... Excuse-moi.
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Martin est au bord des larmes. Maghlout se lève par pudeur et va tester une nouvelle fois le bar, avant fermeture, le sésame Michel-Ange. Ça marche. Il revient avec de nouveaux verres et dit à Martin :
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– Tu n'as plus qu'une seule chose à faire : les aimer ces adieux. Pour t'aimer toi.
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– Sans doute... Mais il reste que pour mon comportement, aucune excuse n'est possible. Aucune excuse intérieure, juste des *circonstances*.
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– Exactement. Alors dis-moi : une fois l'histoire racontée, qu'est-ce qui se passe ? Est-on avec quelque chose en plus ou quelque chose en moins ?
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– Je ne sais pas, avec une histoire où il y a une histoire racontée dedans...
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Dans son lit un peu plus tard, Martin continue de penser aux paroles du vieil homme. Oui, celui qui part emporte tous les torts avec lui, il n'a plus de filiation. Mais être un fils prodigue ? Jamais ! La pluie a repris, battante, avec le vent, sur la fenêtre. Martin s'endort dans ce bruit d'eau et la vision d'un cuirassier perdu au milieu de l'océan, touché, chassé par ses ennemis, oublié des amis. Un Bismark *heureux*.
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– Tourne, tourne fait le vent dans son rêve ! Tourne la page, y-a-t-il quelque chose de plus simple ? La vie peut être facile pour qui le souhaite.
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Trempée, Tina se couche dans des draps identiques à ceux de Martin et de Maghlout, quelques chambres plus loin. Entre peur et ravissement, elle repense à son repas avec Hector Renaud, le Capitaine, le fou. À ce qu'elle a vaguement dit, à ce qu'elle projette de faire demain. Au matin, elle se lève et quitte très tôt l'hôtel.
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@@ -4,7 +4,12 @@ date: 2021-01-23
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Maghlout a trouvé à la réception un message de Martin qui lui disait en gros à bientôt j'espère. L'inaccoutumé des lits d'hôtel s'en va presque titubant d'une nuit pleine. Il a des gestes d'épaule comme s'il sentait encore les draps sur lui. Au carrefour, il regarde et se demande. Son regard s'arrête, étonné, sur une enseigne jaune. Jaune enfantin de confiance et pourtant aussi symbole de la trahison. Pourquoi pense-t-il encore à la trahison ? Il passe devant le bureau de Poste en se souvenant des rares courriers qui sont parvenus jusqu'à lui. Cela fait bien longtemps par exemple qu'il n'a pas lu les vociférations d'un de ses frères ainés : « Maghlout, petit frère ! J'espère que ton orgueil se porte bien ! Car c'est ainsi que tu vas, je le sais. Si tu es toujours aussi orgueilleux, alors tu es en bonne santé ! C'est ce qui te tient. Mais tu deviens vieux toi aussi et j'espère que tu es seul et errant, frère indigne !, et surtout que tu gardes pour toi seul la honte dont tu es fier, que tu n'embobine personne. Chien ! De la prison – car oui, à mon âge on me garde encore en prison ! –, je le dis : tu es encore moins que moi, tu as abandonné tes frères et ton père. Fuyard, Genghis Khan ! Est-ce donc de cela dont tu seras fier jusqu'au bout de vie ? »
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Ou des souvenirs d'amitié, « D'Alexandre. Mon ami, la journée, je suis corps perdu dans le travail. Le soir, mon esprit pense encore au travail. Seule la nuit, avec beaucoup de littérature et de musique commence à faire venir la vie et là, peu à peu, je pénètre dans le cœur des gens. Plus je vois les grandes choses qui se construisent, plus je pense aux petites choses, aux gens et à leurs enfants. Nous en avons déjà discuté, n'est-ce pas Maghlout ? Mais nous butions toujours au fond sur cette question : quelle est la véritable expression des gens ? Souvent nous nous crispions là dessus. Je devine que cela te rendait malheureux. Mais il fallait bien que je te dise que, malgré ta belle assurance, tu avais tort aussi. Je pense souvent à toi, ô prophète ! »
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L'orgueil et l'inutile volonté d'avoir des réponses, oui ! Maghlout ne s'en est-il donc pas encore débarrassé ? Malédiction ! Il se met à marcher. Vite, très vite. Sortir et continuer le long chemin. Une fois sur l'herbe haute de la porte de Bréquigny, il s'arrête brusquement : Qui sont les gens réalistes et sensibles ?
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Ça lui colle encore au nez cette question. Autour de lui, les arbres continuent leur pousse – ils ont l'ambition de la forêt mais doutent quand même de leur avenir, le bruit de la route les inquiètent. Ils poursuivent cependant leur aspiration de gaz, libérant à nouveau de l'oxygène. En dessous sur la route passent quantités de gens et de camions de bêtes. Dans la petite lucarne de verdure que lui laissent les arbres et le vent, Maghlout voit toute la succession de bolides sans possibilité d'accorder longuement son attention à l'un d'eux – *Roadrunner* a-t-il quand même lu sur un seize tonnes. Comment arrêter l'un, comment arrêter l'autre et lui demander comment il se sent réaliste et sensible ? Insensible et réaliste, irréaliste et sensible, irréaliste et insensible ?
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Maglhout reprend sa marche. De bosquet en bosquet, de butte en butte, le long des palissades, sur et sous les ponts, il avance, saute vivement les bretelles. Il n'est pas essoufflé, ses pas et ses enjambées sont faciles, grandes, sûres et rapides. Il saute un triangle d'herbe rase, un grand plot en plastique vert. Ramenant sa large capuche sur son front, il ferme les yeux et traverse d'un bond les trois mètres de bitume. Il enjambe les ajoncs, survole en courant une autre butte, sans se soucier des épines. Dans sa course, il agrippe sa gourde.
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@@ -3,12 +3,22 @@ title: Sur le monde flottant
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date: 2021-01-22
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Martin est perché sur une des premières poutres métalliques lancées en l'air par la grue, le début du toit de l'atelier de montage de l'usine en construction. En quelques heures, ce sera fait. Tandis qu'on mettra les bardages au hangar, le travail pour l'usine commencera à l'abri de la pluie. Mais on attend les boulons. Les vis sont prêtes.
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– Le camion ne va pas tarder, annonce Mr Foreman, le directeur.
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En fait, tant que l'usine n'est pas debout, Mr Foreman n'en est pas encore formellement le directeur. Il n'est pour l'instant que responsable. Les ouvriers ne chipotent pas et l'appellent M. le directeur.
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– Mr Adrian, je vous en prie, corrige-t-il avec l'inimitable politesse anglaise.
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C'est la direction générale qui chipote sur les titres pour une question de salaire. Mr Foreman est bien de formation un directeur et il n'a aucun savoir d'un chef de chantier. Mais les gars comme Martin sont là justement, ils connaissent leur boulot. Mr Foreman ne gère donc que l'alimentation du chantier – d'où son annonce péremptoire sur le camion qui arrive avec les boulons –, pas le chantier lui-même.
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Son truc, son métier, ce sur quoi il doit se concentrer, l'objet vrai de son travail, ce sont les flux. Le mouvement des choses et des hommes, tout doit être *in time*. Et c'est très éphémère le juste-à-temps ! C'est pour ça que c'est un métier – lui-même d'ailleurs souvent volatile. Stock, immobilisation, parc – pouah !, voilà des mots anciens. Trop comptables. *Direct, fluency, dead line*,... voilà les notions qui fleurent bon le changement, l'opportunisme, l'en-avant et pour tout dire, une philosophie de vie qui ferait presque penser à l'*ukiyo-e* des si charmantes peintures d'Hokusai. Car étant sur un monde flottant, après tout, flottons.
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Tous ensemble. Nous sommes tous les prolétaires de quelque chose. Des hobos d'idéologies. Tous égaux donc, même si nous roulons en superbes voitures, d'hôtels chics en restaurants hors de prix.
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Mais Adrian Foreman, comme d'ailleurs la quasi unanimité des gens, n'irait tout de même pas jusque là. L'ukiyo-e, « la réalité d'un monde dont la seule certitude est l'impermanence » n'est justement pas, pour Mr Foreman, toute la réalité. Le mouvement, le changement et être dans le rythme ne valent que pour le travail et l'argent, dans cette espèce de salle de jeu où quelques personnes gagnent ce que la plupart perdent à tout coup. Mais au salon, à la cuisine, dans la chambre nuptiale ou au temple, la permanence, le bon goût, la politesse, la religion et la virilité prévalent encore – et Dieu merci beaucoup. Mr Foreman fait partie de ces gens pour qui professer la liberté veut simplement dire accroitre leur domination. Suprématie que leur ont léguée papa ou maman, on ne peut pas tous être pareils.
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Et le plus drôle se dit Martin – tout en pensant qu'il consacre cette pause à des pensées bien étranges et futiles –, c'est qu'Adrian, en basculant tout son être dans cette modernité mouvante, il a sans doute emporté dans cet élan toutes ses chères valeurs éternelles. La crise, d'économique, ne peut que gagner la morale. L'esprit de mission a lui-même ses limites ! Martin ne donne pas chères de leurs peaux aux fées qui ont été appelées au-dessus du berceau du charmant Adrian. En grandissant dans cette ambiance si spéciale, ce petit a dû labourer son sillon, travailler ses tripes comme un culturiste et ôter de son cerveau toute idée malsaine. Pour ne garder par exemple que le cynisme, la blague facile, des publicités pour voiture, l'impunité, la supériorité, le racisme et l'insensibilité au meurtre. Comme beaucoup d'autres ! Hélas. Et voilà que cette addiction au travail ne laisse à ce malheureux Foreman que peu de jours dans l'année pour incarner ses vraies croyances intimes. Savoir sa femme et ses enfants sagement installés dans la maison du Buckinghamshire ne doit être que l'unique reste de son idéal, tandis qu'il gère ici des camions de vis. Martin est prêt à parier les yeux fermés son camion que Miss Foreman ne s'ennuie plus seule depuis longtemps dans le *cottage* – sans même parler des enfants et de leurs croûtes sur les avant-bras. *Heroin eyes, Old England is dying*.
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Facile, n'est-ce pas ? Et toi, Martin l'avait provoqué l'autre jour Guillaume et puis Maghlout hier. Oui, à l'évidence, tout ce que je n'aime pas, finalement je le fais moi aussi... Mais on siffle et le camion arrive. Il faut laisser les pensées et mettre son quota de verrous.
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@@ -3,5 +3,8 @@ title: L'Origine
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date: 2021-01-21
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Maghlout se réveille après un long chemin. Au sommet d'une motte levée parmi tant d'autres au milieu d'un vaste échangeur de routes, il s'arrête soudain. Il ouvre les yeux à la fin d'une longue absence. Ébloui de fatigue, il s'assied. Ses jambes et sa colonne ne le portent plus et c'est ici qu'elles ont fini par atterrir. Maghlout tente d'évaluer depuis combien de temps il marche, non, depuis combien de temps il court. Le soleil est au-dessus de lui, à son apogée. Midi. Comme le temps a passé lentement à côté de lui tandis qu'il allait, lui, avec cette aisance incroyable !
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Le paysage lui est inconnu, Maghlout ne se souvient pas avoir déjà foulé cet ensemble de terre-pleins. Mais il se repère assez vite : Rennes est sur sa gauche un peu dans le lointain. Ses collines émergent de la brume, des chaleurs, des fumées et des gaz. Des voitures filent à toute vitesse à droite vers le nord, Cesson, Thorigné, croisant celles qui en descendent ralentissant à peine avant les grands virages vers Paris-Ouest ou vers la rocade sud.
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Maghlout fait le tour du mamelon de terre. Au milieu, un grand espace chauve protégé par une grille en bas sur une bretelle enterrée sous les voies et un panneau « Entrée interdite ». Le terrain reçoit des vieux panneaux routiers élimés par le soleil ou accidentés, des plots crevés et des bandes jaunes autocollantes usagées. Cachant cet hospice routier, des sapins et des arbres. Un peu plus bas, tout autour de la butte, de l'herbe et des arbustes aux bourgeons blancs. Là, un déversoir d'eau colonisé de jonc. Maghlout cherche au loin la Vilaine et les ponts qui la traversent. Mais d'où il est, il ne voit que les pylônes du train. Il comprend peu à peu la géographie de son île. Elle est au centre du vaste échangeur de la Rigourdière qui noue les rocades Est et Sud à l'autoroute de Paris. Il est immense, ce nœud en pleine campagne. Et sa forme, que Maghlout devine parmi les mottes et les voies, elle le ramène en pensée très très loin avant – à une certaine Origine.
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@@ -3,12 +3,22 @@ title: Surveillance
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date: 2021-01-20
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M. Marc demande à revoir les images. Le policier municipal part en régie relancer le petit montage. Aucun doute, il s'agit bien de Tina mais M. Marc veut revoir. Il veut peut-être vérifier mais peut-être aussi se complaire dans le malaise qu'il ressent. Il ne sait pas. Dans la régie, derrière la vitre, des moniteurs diffusent pendant ce temps d'autres images en direct : des gens dans les bus, des gens aux arrêts, des gens dans le métro, des gens qui attendent et d'autres qui passent furtivement. Quelques immobiles sur lesquels la caméra zoome automatiquement. M. Marc se sent légèrement coupable.
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Les seules images de vidéosurveillance qu'il a vu avant celles-ci, c'était dans un petit supermarché de quartier tandis qu'il attendait un rendez-vous avec le directeur, il ne sait plus pourquoi. Les mêmes écrans devant lui aujourd'hui, braqués sur sa ville. Mais ces images repartent à droite sur le petit moniteur et M. Marc regarde malgré lui. Il doit faire un effort pour trouver, là dans le soufflet du bus, sa fille. Coupure. Nouveau bus, cette fois elle est assise dos tourné, capuche sur la tête. Quelqu'un lui parle, elle dégage son visage, c'est bien elle. La bouille familière, étrangement reconnaissable malgré le contexte. Est-elle fatiguée, joyeuse, comment va-t-elle ? Où va-t-elle ? Les écrans sont muets sur ce point. M. Marc est-il heureux ?
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Non. Et il dit brusquement au policier :
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– Je m'en vais. Détruisez ces images.
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– Oh oui, bien sûr monsieur ! En fait, on avait pas le droit de vous les montrer. C'est une faveur qu'on vous a fait avec les collègues. Monsieur d'Horteuil... Et puis c'est votre fille...
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M. Marc s'en va furieux à travers les couloirs sombres. Il pousse violemment la porte de sortie et se retrouve dans la foule, sur le trottoir, au pied du Colombier, parmi les gens. Sous les caméras.
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– Mais qu'ai-je fait ?
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***
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Tête baissée, sans faire attention à sa ville chérie, M. Marc a rejoint son appartement. Mécaniquement, il ouvre la porte, sans même réaliser qu'il pourrait y retrouver Tina. Son cœur s'accélère lorsqu'il constate les traces d'un passage très récent. Des habits sales, des propres emportés. La douche encore humide. Quelques chèques qui manquent. Un mot *Je vais bien, j'ai pris l'appareil photo. Prochaine étape, château Tihouït*. Mais le trousseau de clés laissé bien en évidence. La table de chevet et le tiroir à secrets vidé. Et c'est quoi *Tihouït*, c'est où dans le monde Tihouït ? M. Marc a son téléphone comme un mauvais réflexe dans ses mains. Il appelle D'Horteuil. Il n'a qu'une seule envie, serrer sa fille dans ses bras, mais supporte mal d'être seul subitement. Il se sert un whisky et interroge : Ô mes amis, où êtes-vous ? Qu'êtes-vous devenus ? Pourquoi n'êtes-vous pas là aujourd'hui, au-delà d'un numéro de téléphone ? J'ai dû me tromper, sûrement je n'ai pas vu, je me suis enfermé... Pourquoi ne me l'avez-vous pas dit ?
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M. Marc se rapproche de sa fenêtre, du haut des Horizons, il laisse planer ces pensées mauvaises. Elles ne dureront pas. Il regarde Rennes, l'œuvre de lui et de ses amis, de Chantal et de ses maîtres, de ses enseignants, des idées vingtième siècle, de la paix et des guerres passées... On a laissé plein de choses se faire, il est sans doute temps de réinvestir, pense Gwenaël Marc, d'ailleurs Tina le fait-elle peut-être à sa façon ? L'amertume de l'édile plane un moment et elle retombe, doucement, sur les gens réels. Les gens qui vivent sans plan ni prospective, subissant la ville mais qui n'en veulent pas du tout à cet homme qui doute, seul à sa fenêtre.
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@@ -3,4 +3,6 @@ title: Le Chêne Germain
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date: 2021-01-19
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Tina se sent nulle, juste descendue du bus. La traversée de Rennes, son passage clandestin chez son père l'ont remuée, elle a cette fois l'impression d'avoir fait quelque chose d'illégal. L'après-midi se termine. Seuls ou par petits groupes, les « voyageurs » du bus se sont vite dispersés au terminus, chacun avec un pas et une allure sans équivoque. Ils savent où aller et quoi faire. Sans conviction, Tina fait quelques enjambées parce que rester là serait ridicule. Et peut-être que ça éveillerait la curiosité du chauffeur. Elle bat rageusement du pied, comme si elle avait froid. Son indécision la vexe, elle lève les yeux sur une curieuse petite place, bornée de fausses colonnes doriques. Un bout de ligne, une zone de bureaux, des pelouses, des arbustes et dans les trouées des bâtiments, des grands arbres et des champs. Le carrefour aménagé à la romaine ne distribue ses voies que vers des parkings et des entrées grillagées. Parfois une guérite, parfois un vigile. Seule une petite route s'en va là-bas, plongeant subitement sous un pont... Par là ?
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De la rue qui vient de la ville surgit déjà un autre bus. Il ondule et met ses clignotants devant la clinique, se gare en demi-lune. Derrière lui déboite une voiture blanche, lente, blanche à rayures rouges et bleues. Patrouille, trouille. Rien ici, attention, le bus ! Je suis connue, je suis recherchée, je dois me cacher, la voilà ton hésitation pauvre gourde ! Tina se faufile entre les haies, les arrières de bureaux et les pompes à chaleur. Elle se baisse un peu devant les fenêtres éclairées où elle aperçoit des gens encore au téléphone ou à leur ordinateur. Stoppée par un grillage, elle repart vers une nouvelle grille. Elle s'accroupit. Prend garde à ne pas se trouver dans un angle de vue et met à jour son ambition. L'urgence est d'attendre, de se cacher là. Pour préserver la suite. Il n'y a plus à hésiter. Elle est joyeuse de son pragmatisme retrouvé. Oui, son voyage en spirale l'emmènera bien au bout du monde, ce monde qu'elle compte arpenter pour en connaître la sereine destinée. Guillaume ou bien cet Hector Renaud l'aideront. L'important est qu'elle marche. Adieu les trottoirs !
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@@ -3,10 +3,18 @@ title: Retour au Vivier
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date: 2021-01-19
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Dans l'après-midi, Maghlout de ses grands pas revient du côté de chez Davis. Après ce périple, il serait temps qu'il lui rende compte de sa mission mais la maison est vide. Les clés sont dans leur cache, douche et café sans l'ami. Désœuvré, Maghlout feuillette un journal, un moment fasciné cette tentative désespérée de regrouper chaque jour des choses hétéroclites, oubliées demain. Vain mais touchant, exotique. Maghlout se souvient des livres d'images de son enfance. Il ressort et songe le long de la D29, jusqu'au rond-point. Un camion à plateau s'y engage et Maghlout soudain est attentif. Dessus est juchée une caravane vieille et crasseuse.
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– Je la connais, celle-ci ! Et il se remémore : une belle caravane des Trente Glorieuses, mitée de points et de plaques grises là où le champignon a mangé le plastique. Des fenêtres orangées, bombées. Une poignée cassée, une autre arrachée au début de la fissure recollée avec un mélange de colle et de sacs plastiques fondus. Et quatre très fines roues, fragiles, enjolivées d'aluminium et pompeusement couronnées de garde-boue. Une silhouette un peu en flèche vers l'avant comme pour fendre l'air derrière la voiture et le gracile trio de poutrelles pour l'accroche. Oui, c'est bien cette caravane-là que le camion emporte, celle de la Fracasse.
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Maghlout prend alors la petite route de Saint-Sulpice. Celle qui avait le droit il y encore quelques années, se souvient-il, d'aller jusqu'à Rennes. Mais la construction de la rocade et les aménagements encore en cours plus haut la font désormais commencer ici. Son histoire doit subsister en pointillés sur quelque carte ancienne, ou dans la mémoire des passants.
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Au lieu-dit Tihouït, il y a donc le Château de la Fracasse : un petit quadrilatère de terrain le long de la route, ceinturé d'une vieille et courte haie de piquants, une cabane usée, cloutée, rendue aveugle sur la route par de l'agglo et du polystyrène. Le reste : des herbes folles, carcasse de voiture, un vieux pommier, deux poiriers tortueux, du bois coupé. Mais surtout cinq beaux arbres qui cachent le tout et remplissent le domaine.
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Une place vide de caravane.
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Et à partir de cet endroit d'herbe jaunie, l'Héritier, le fils de la Fracasse s'active déjà à défricher les herbes. Maghlout l'interpelle joyeusement. Le fils lève la tête et lâche sa faucille :
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– Hé, Maghlout ! Tu cherches du travail ? J'en ai !
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– Non merci, Julien. J'ai déjà travaillé la semaine dernière chez les Gandais. Mais dis-moi, que se passe-t-il ? Aurais-tu enfin des nouvelles de ton père ?
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@@ -3,11 +3,20 @@ title: Histoire de la Fracasse
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date: 2021-01-18
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Hector Renaud mon père doit son surnom à ces dernières années malheureuses passées à Nantes. C'est là-bas qu'il s'est taillé une triste réputation d'alcoolique, de noceur, de *looser* et de pitoyable pantin. À force de s'enflammer et de s'embarquer dans des affaires de branques, de parler fort à tout le monde au long des tournées de bars – et il y en a, à Nantes ! Une apogée de pitreries et de bravades, une sacré rapide déchéance. J'y ai assisté de loin et ça me faisait mal. On se jouait de lui, on le moquait, personne ne lui a jamais tendu la main. Sinon pour le faire tomber quand il titubait déjà – car lorsqu'il se retrouvait le cul par terre, il était le premier de tous à en rire. Il riait du ridicule en général.
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Il s'est marié jeune et lorsque je suis né c'était différent. Il était même très sérieux. Ma mère était un peu plus âgée que lui. Elle était fantasque et fantasmatique si je puis dire. Il avait une folle admiration pour elle. Avec l'argent d'un oncle, il a acheté ce terrain, pour y bâtir une maison. Mais ma mère l'a tôt quitté et n'a presque jamais rien fait pour me garder avec elle. Ce n'était pas les enfants qu'elle aimait. Elle, elle admirait les yeux des hommes quand ils la *relookaient*. Et le regard de mon père n'y suffit plus, très vite. Alors en plus, un fils dans la photo ! Est-ce qu'on voit dans les magazines des mannequins avec des enfants dans leurs jambes ? Elle l'a quitté.
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Mon père a quand même bâti une cabane et a continué à appeler ce terrain son « château » – la dérision a peut-être commencé là. Il a aussi acheté une caravane avec sa prime de licenciement et il a trouvé à suivre des cirques, pendant le chômage. Il travaillait par saison à soigner les animaux sauvages que les enfants applaudissent. Il m'emmenait avec lui bien sûr. Il travaillait dur mais les soirées étaient la fête. Il ne buvait jamais la journée. Tout le monde l'appelait de son nom, M. Renaud, sérieux, gentil, courageux et honnête homme avec son fils, moi qui grandissait bien. Mais voilà, j'avais dix-sept ans quand j'ai trouvé ma femme. Au lieu de se fâcher comme je l'ai cru, il s'est exclamé : *voilà qui est parfait !*, avec ce trait grimaçant de la bouche et pour la première fois je crois, cette mine mauvaise. Mon bonheur a été sa libération fatale. Tout ce à quoi il s'accrochait encore était libre. Ça a eu raison de son abnégation, ça a donné raison aux animaux sauvages dont il s'occupait et au costume à épaulettes qu'il portait pour la plus grande joie des enfants. Le Capitaine. Depuis il a ce rire effrayant. Depuis il a pu devenir lui.
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Il a comme pris la mouche d'être seul et, parce que la fortune ne venait pas à lui..., il s'est découvert un tempérament de bretteur. Il s'est mis à chercher le duel en permanence, contre la vie, l'espoir et la chance à ses côtés. Mais de fil en fil, il a mal tricoté car la vraie vie est un leurre pour qui ne veut pas être seul. Les opportunités qu'il gagnait se sont transformées en coups foireux. Voulant alors se refaire, il repartait toujours, persuadé qu'il suffisait de suivre les lumières du spectacle, d'amis en amis qui n'en étaient pas. D'escrocs en ivrognes, il n'a plus joué les bons duels. Matamore, il a chuté et s'est mis cette fois à boire durement. Non sans doute pour s'exalter mais pour se mettre au niveau de la pauvre bande qui riait avec lui, l'appelant ici et là aux quatre coins de la Bretagne sud. Le Capitaine connaissait tous les perdus, des vasouillards de la Trinité aux fonds-de-port d'Olonnes. Et tous les pirates de la côte nord venant faire des affaires au soleil du Golfe. Et puis bien sûr, Nantes.
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Nantes qui muait à n'en plus finir. Maintenant, c'est autre chose ! Mais il y a une quinzaine d'années, Nantes allait vite. Elle fleurissait de fleurs de nuit, c'était New York. Les chantiers, il y en avait partout et on se promenait du centre ancien propre et riche jusqu'aux boîtes nouvelles au pied des immeubles neufs, en passant par les rues en pentes et les quais pour finir dans les bars des débardeurs, sous les grues antiques devenues musée. Ce n'était pas encore l'époque des Machines mais déjà tout se mêlait. L'ancien, le nouveau, l'avenir.
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La nuit, le fond de l'Erdre remontait malsain, minant à nouveau les maisons des marchands d'esclaves et noyant les fondations de la tour Bretagne. La vieille source sourdait encore dans les quartiers en contre-bas des banques et des joailleries. Entre les Cinquante-Otages et Stalingrad, là où l'eau avait déjà stagné un jour, les anciens exhibaient leurs tatouages et leurs mœurs sexuelles, jouaient les autochtones. Des apaches délicieux pour tous les petits papillons que Nantes attirait, pas vraiment pour ses Petits Beurres. Comme mon père.
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Ah ce n'était plus tout à fait le Nantes de mes arrière-grands-parents !, le Nantes domestiqué où ils prenaient un café ou un chocolat chaud sur la terrasse Décrée. Le transbordeur avait transporté leurs parents, ils trouvaient encore des chaussures solides à leur pied et le mal-famé passait alors son chemin dans les rues à gauche, celles qu'il ne fallait pas prendre mais qui faisaient partie du décor du port. Le tatoué renvoyait par sa sale figure aux années de guerre et il n'était plus question qu'on lui fasse une stèle. Mais quand mon père est arrivé à Nantes, si, il en redevenait question. L'argent attire la guerre et ses marlous, le passé interlope d'une ville se change en argument. Le temps des Géants. Une scène pour des gens atteints comme Fracasse. Le mauvais moment de Nantes dans le mauvais moment de sa vie. Il ne s'en est que peu soucié. Prenant pour vraie cette époque, tenant pour sûres les opinions de ses comparses, il en a endossé le costume avec facilité. Fracasse ! Un peu désolante, cette naïveté, non ?
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Il a peut-être bien disparu cette fois pour de bon. Qu'il aille où il veut. Moi je désherbe et mes enfants joueront très bientôt au ballon ici. Ils prendront des quatre-heures de miel et ils feront ce qu'ils voudront. Je ne leur raconterai jamais ces histoires, que s'ils insistent.
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Il y a pourtant quelque chose chez Fracasse, mon père, que j'admire, comment il a gagné une forme d'élégance en lui. Je l'ai vu maquillé, grimé, déguisé de costumes extravagants et ridicules. Fanfaron, oui. Fier, non. Il n'a jamais surjoué, il a tiré le rôle vers le pantomime, un immense boa rose autour du cou. Involontairement je crois, c'est la vie qui n'a pas arrêté de lui offrir en permanence un arrière-fond de théâtre devant lequel sa silhouette était en décalage tragi-comique, comme dans un Guignol. Un papillon devant chaque vitrine, un boiteux sur chaque trottoir, un aveugle contre tous les murs, un homme face à la méchanceté. Qu'il tint un fromage, un renard surgissait aussitôt ; qu'il jouât la grenouille, un bœuf l'encourageait. Pris dans ces fables, il n'a eu qu'une intelligence m'a-t-il dit un matin, clair : Être un roseau.
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@@ -3,26 +3,50 @@ title: Ceux qui sont là
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date: 2021-01-17
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Sur le retour de l'hôpital Sud, Momo a choisi de couper un bout de ville. Aux feux, il s'occupe de papiers. Il y a la radio et Momo l'infirmier tapote distraitement des doigts. Davis, à l'arrière de la voiture, apprécie ce nouvel itinéraire – la rocade, c'est un film qu'il connait par cœur. Cela fait longtemps qu'il n'est pas revenu par ici, aux Longs Champs. De nouveaux bâtiments, de nouvelles rues, des zébras. Là-bas sur la gauche, il n'y a pas si longtemps que cela, un peu en avant de l'emplacement de l'ancienne cabane des Dalton, se tenait un puits. Curieusement, il est resté très seul longtemps debout alors que l'aménagement de la zone de bureaux allait bon train (ça s'appelle maintenant Rennes Atalante Saint-Sulpice).
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Et puis on l'a finalement rasé.
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– Eh, Momo, j'aimerais savoir pourquoi c'est justement le puits qu'on a rasé en dernier, demande Davis. Qui a mené la pelle mécanique, qui a conduit le bulldozer au petit matin, comment ça s'est passé ?
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– Je n'en sais fichtrement rien ! Je passe la plupart du temps par la rocade. Ce que je peux imaginer, Davis, c'est-ce que le puits n'a pas crié...
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Le feu passe au vert.
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Davis regarde vers l'arrière et, là où il y avait le puits passe maintenant une voie cyclable, bitumée. Des vélos y roulent et des joggeurs y courent. Ils ont des shorts en néoprène et des réserves d'eau dans un sac, avec une pipette pour boire dès qu'ils ont soif, à la verticale de l'ancien puits.
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Sur la droite, là où s'est engagé Momo vers Thorigné, il reste encore quelques champs, des ânes, des arbres. Les travaux vont vite, la ville se remplit comme un œuf, reste la laiterie qui protège toujours son espace. Ce qui fut une route nationale est désormais une zone 30, savamment bordée, peinte et bosselée de ralentisseurs. Tout un rallye de lenteur. Au bout, enfin, impatientes, les voitures prennent leur élan sur un rond-point comme des toupies. Momo accélère vers la rocade, passe au-dessus et continue sur la D 97. Les travaux avancent vite, la départementale va être mis en deux fois deux voies jusqu'au carrefour de la Chauvinais. En quelques semaines, tout a été redessiné, gainé, tuyauté, relié au flux.
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Mais Momo se met soudainement à parler :
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– Hé Davis, tu ne sais pas ? J'en ai un peu marre de faire ces tours. Courses, courses, Pontchaillou, Hôpital Sud, de Sud à Sagesse, de Sagesse à Sévigné je ne sais plus quoi. Des vieilles, des enfants, des cancéreux, des phtisiques, bof ! J'ai passé mon brevet chez les pompiers et bientôt je serai sur les accidents ! Du sang, du noyé, du suicidé, tu te rends compte ? Je ne vais donc plus te convoyer, Davis. Mais tu as l'air en forme maintenant, non ?
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– Oui, Momo. Ne t'inquiète pas. Tu me manqueras.
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Et dans combien de temps la maison de Davis, elle sera mangée ? Quand la ville sera rendue là-bas, que regardera-t-il des baies du salon ou des fenêtres de sa chambre, à quoi verra-t-il les saisons changer ? Peut-être à un arbre laissé seul, un arbre-musée que l'aménageur épargnera. Un trait d'humour. Mais Davis ne sera plus là, la maison aura été certainement revendue alors et M. et Mme Mane couleront des jours ensoleillés ailleurs, profitant du temps qu'ils amassent sans relâche aujourd'hui et soutenant, enfin parents, l'illustre destin de Mayol en France – leur réussite fière et socialiste. Ce projet humanitaire et égoïste a commencé d'envahir la maison ! Davis se jure de ne jamais se souvenir de cette semaine funeste. Alors Rennes peut bien couler et déborder de sa coquille, coaguler autour de cette vieille baraque familiale et Mayol devenir un frère parfait !
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– Ce sont des tristesses qui n'auront pas lieu, se jure Davis. Stop Momo ! Descends-moi ici !
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Momo proteste, tu es fâché ? Mais le boiteux a déjà ouvert la portière en lui disant que lui l'infirmier pourra gratter ainsi une demie-heure de service. Momo l'aide à sortir ses cannes et le regarde partir vers une petite ligne d'arbres tout près de la route.
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– Maghlout !
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À cet appel, ce qui était immobile parmi les arbres tressaille et la longue silhouette de l'ami se déracine des vieilles souches en quelques pas maladroits, comme s'il sortait du sommeil, comme s'il reprenait pied sur terre, encore, après une absence.
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– Mon ami, mon frère, promène-moi. Je n'ai pas envie de rentrer à la maison. Marchons, apprends-moi à marcher ! Dis-moi comment le malheur, oui même le malheur peut aider à mettre un pied devant l'autre. Je ne parle pas pour ceux qui subissent et qui sont malheureux. Je parle de ceux pour qui le centre n'est pas l'endroit désirable, ceux pour qui la liberté est si difficile mais indispensable ! Montre-moi les sentiers qu'on prend quand la route est l'esclavage, comment on écrit sur les bas-côtés ! Éloigne-moi ! Apprends-moi !
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Mais Maghlout ne lui apprend rien. Il se contente de lui raconter Martin, Guillaume, Hector, Julien, tout ça. Et puis Tina : « Je la devine. Elle n'est pas loin. »
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Les deux marcheurs parviennent sur la zone des travaux. Ils passent parmi les engins, s'écartent des flaques. Le soir tombe et le sol s'illumine de feux et de lumières. Ici, de nouvelles fondations en béton supporteront des poteaux métalliques. Un mur anti-bruit protègera cette maison à qui on a pris le bout de jardin qui gênait. Ou bien plutôt le mur protègera la route de la vue sur la maison au toit de tuiles. La ferme !, celle qui oblige à tant de procédures, la maison de mitage qui ne rejoint pas le troupeau. L'ennuyeuse, l'empêcheuse de tourner en rond – en l'occurrence ici d'aller tout droit. Blessée à son terrain, frappée d'alignement, la maison ne s'en relèvera pas. C'est une question de temps.
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Maghlout aide Davis à grimper sur la butte, il a laissé les cannes. Ils surplombent la file éblouissante des voitures. Le spectacle est hypnotique. Les paires de phares sont les yeux des gens rivés sur les plots vert et blanc, la ligne jaune réfléchissant la route déviée, provisoire. Là, au flanc de l'immense remblais d'en face, un bulldozer a été arrêté en plein travail, pour la nuit. Il a encore de la terre plein la gueule et on devine à sa posture en équilibre tout l'effort qu'il lui reste à faire demain pour que tout soit d'équerre.
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– Oui, dit Davis. Autrefois j'ai appris, les plus grandes constructions étaient élevées pour la guerre ou pour Dieu. Aujourd'hui, les millions de mètres-cube de terre, de tonnes de ciments et de bitume, les longueurs d'acier sont remués, coulés, filés pour un simple kilomètre de route. On a changé de guerre, on a changé de dieu.
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– Et moi qui vient de loin, lui répond Maghlout, moi qui ai fait un long chemin depuis ailleurs, je sais qu'ici de véritables migrants sont jetés sur leurs propres routes autour de leurs propres villes !
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C'est ainsi que la grande migration de l'Homme continue.
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Il est tard. Davis prend malgré tout le chemin de sa maison, Maghlout celle de son « petit bosquet », dit-il. À moins qu'il ne se transforme en oiseau de nuit, en une dame blanche qui, juste dans le bruit d'un léger souffle, hantera la nuit et cherchera, encore, Tina.
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@@ -6,7 +6,12 @@ date: 2021-01-16
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ouvrir les yeux, éveiller l'esprit, avancer la connaissance. -- Cioran.
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Nous cherchons tous devant nous le sentier lumineux, on jette de la poudre ou du sable pour le révéler et savoir où mettre les pieds. Derrière, les ampoules du spectacle éclatent une à une avec une régularité angoissante. Les lampions des joies prennent feu et elles aussi s'éteignent vite. Elles n'ont éclairé le chemin qu'un peu devant car nous faisons tant d'ombre avec notre corps immense !, notre être présent. Les maigres coups de briquet lancés comme ça à l'aveugle nous servent de phare. Mais encore est-ce quelque chose car, des fois, tout devient subitement noir – Mr Foreman a abaissé un gros interrupteur.
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Martin enfile la clé de contact. Il est viré du chantier et remonte dans son camping-car. Il ne sait pas où il va. Devant lui une caravane accueille un client, elle bouge ensuite rapidement sur ses vieux pneus. Il y a à peine dix minutes, tout passe, Martin allait sur les poutres, rivetant et négociant avec les plans bâclés de l'usine en montage. Commandant d'autres boulons. Soudant les gestes des gars de l'équipe. Huilant le montage.
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– Du surplus d'huile, on a pas besoin de chef d'équipe a dit Mr Foreman. Vous êtes *fired*.
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Mais tant que Martin a son Promenade, ça va se dit-il. Il démarre. L'exil n'a pas de limite et ceux qui ont fui peuvent fuir encore. Car ce qui les éclaire est par définition devant eux. N'empêche que c'est dur, Martin se l'avoue.
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Il allume ses phares en plein jour. Sa fuite l'éclaire.
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@@ -3,8 +3,14 @@ title: La paix réelle
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date: 2021-01-15
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C'est une bien longue route du Blosne à Betton. Plus d'un demi-tour de rocade et, pour qui n'aime pas l'autoroute, un calvaire. La 205 d'Hector Renaud avance donc à son rythme. Les 33 tonnes braquent soudain derrière elle pour doubler l'épave. Ils s'imposent sur la file de gauche entre les voitures qui freinent de mauvaise grâce. Hector va à une allure de nationale pourtant, estime-t-il : à fond ! Il faut terminer ces trois jours de route depuis Nantes – avec certes quelques pauses et visites chez des « amis », dont celui qui lui a fait ce coquard à l'œil. Mais bientôt toutes les routes s'ouvriront devant le Capitaine Fracasse ! Car il a renoué avec l'avenir et, au volant, il psalmodie. Il récite mais est déjà dans la peau de l'acteur sur la piste aux étoiles, tout comme était M. Adam, son ancien patron du *Réal Circo*. M. Adam avait ce discours mécanique et enjoué qui faisait la joie des petits et des grands. L'émerveillement tenait dans le subtil alliage de la conviction et de la répétition, dans la manière d'emmener ce spectacle particulier d'un soir dans le grand pays magique du cirque éternel auquel alors il appartiendrait à tout jamais. Un véritable tour de passe-passe dont il fallait, pour qu'il fonctionne, en laisser entrevoir la mécanique.
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« Bonsoir mesdames, bonsoir messieurs et bien sûr en premier bonsoir à tous les enfants ! Ce soir ! Ce soir à nouveau sous le chapiteau du Réal Circo, le spectacle !, le ciel étoilé et le rond magique de la piste ! Dans votre ville le cirque s'installe, dans votre ville il atterrit ce soir après un long voyage dans toute l'Europe et au-delà... »
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Ce soir est-il le soir ? Du fond du lecteur cassette, Neil Young surnage à peine des bruits de la vieille Peugeot. Le cirque recommencera demain comme il a fini hier, ça se sent dans le ton fait et refait de M. Adam – exactement ce que le Docteur Fracassus veut reproduire. « Mesdames, messieurs et bien sûr les enfants !, car à tout seigneur tout honneur. J'ai le plaisir d'introduire sur la piste... Les sœurs Goddivine ! Les Simoni Brothers ! Et voici les puces, le clown, les lions ! » Bien sûr qu'il n'y aura ni frères ni sœurs, ni lions dans le réel. Sans doute un clown, oui ! Mais de la caravane magique de Fracassus sortiront tout de même le merveilleux et l'exploit chaque soir refaits, parmi les cartons peints ors et rouge et les bricolages voyants. Toute la ménagerie tiendra dans la voiture.
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Klaxons, klaxons ! Oui, le cirque est sur le départ, applaudissements ! Il ne manque plus que la caravane mais elle est à Tihouït et il va la peindre comme il se doit et – oui, bien sûr, comment n'y ai-je pas pensé encore – embarquer avec moi cette fille, Tina, elle qui veut voyager. Tina Goddivine, un joli nom d'artiste ! N'a-t-elle pas toutes les qualités qu'il faut ? N'a-t-elle pas à l'évidence l'intelligence pour ça, pour peu que je lui présente le projet franchement et raisonnablement ?
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Oui, la vie nouvelle est là, après la sortie de l'autoroute, sur la D29, puis la D97, Tihouït. On ne peut pas se faire doubler sur une telle route. Une fois prise, elle n'est que méandres, virages serrés entre des barbelés pour les vaches, des entrées de ferme, des portails et des haies de sapins, une ligne de chemin de fer, le petit pont après la descente. Tant de souvenirs pour le Capitaine quand il partait vers Rennes, vers Nantes ou n'importe où, l'espoir en lui que, cette fois, cette journée allait être la bonne journée et que tout lui dirait oui, oui, oui.
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C'est fini. M. Renaud va à son nouveau spectacle qui mélangera le vrai et le faux, la dérision et la conviction – la figure de M. Loyal, celui dont on n'attend jamais la tromperie.
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@@ -3,44 +3,86 @@ title: Tihouït
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date: 2021-01-14
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Une averse passe sur les champs, elle arrose la petite route, remplit le ruisseau et le bassin de récupération de l'eau du carrefour. Maghlout M'sammi-Bi est debout. Sa galabieh fouette la terre quand le vent soudain durcit la petite pluie. Immobile, il regarde les gendarmes avancer prudemment. Ils suivent une piste. Un peu en arrière d'eux, un homme en veste de chasse absorbe par les yeux le paysage et le superpose mentalement à la carte d'état-major qu'il a étudiée avant de venir. Vite il cherche à comprendre où va l'animal. Il murmure dans sa radio : passez au large de l'épouvantail, sur sa gauche !
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Les gendarmes s'exécutent et ils salissent leurs chaussures. Un peu plus loin, des maisons. Où va-t-elle la proie se demandent-ils ? Il cherchent à se repérer eux aussi : mais où est donc l'épouvantail qui flottait au vent il y a un instant ? Leur talkie hurle soudain là ! À gauche sur la route, la fille qui court ! Rabattez-la, maintenez-la contre la route !
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Les deux pandores s'élancent, ils dévalent la pente du pré, sautent le ruisseau et crottent cette fois leur pantalon. L'un glisse et trébuche sur les mains. Il a cinquante-deux ans, deux filles au lycée, trois maquettes de planeurs dans son garage et un beau-frère qui le charrie, lui qui est dans le commerce. Merde ! C'est plus mon boulot que courir après une gamine ! Et puis ça le fait rire parce que lui vient aux lèvres la chanson *une petite fille en pleurs, sous la pluie, etc.* Inutile de dire que la fille a couru plus vite et qu'elle est hors de vue. Les deux gendarmes s'arrêtent.
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– Y'a des gamins qu'on expulse et y'a des gamins qu'on doit ramener à la maison, c'est comme ça.
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Ils reprennent leur souffle et se regardent l'un l'autre. Oh *putaing !* : on a le bicorne, la moustache, le bâton et les pommettes roses !
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– Guignol ! Et ils éclatent de rire.
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D'Horteuil les rejoint, furieux d'avoir failli.
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– Couillons !
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– Allez, que veux-tu qu'elle risque ici la gamine, hein ?
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Elle a le cœur battant la petite souris et un immense sentiment d'humiliation. Cachée contre un regard dans lequel l'eau de l'averse s'engouffre, elle ne regarde pas vers le haut, vers le ciel où elle craint de voir apparaître un visage, un homme, une autorité quelconque. Elle sent ses chaussures noyées dans l'eau et baisse la tête encore un peu plus derrière les herbes. Tina tremble de rage et de honte, elle est là mouillée des fesses dans ce fossé banal oublié des cartes. Elle ne veut plus se montrer, la souillonne. Ainsi tous ses projets finiraient tombés comme des larmes dans un égout plein d'eau ? Elle est tentée d'y plonger, de creuser dans le liquide. Ça doit bien mener quelque part, par en-dessous cette terre trompeuse ? Elle rejaillirait ailleurs, vivante et sèche, nouvelle. Un bus de la ligne 70 passe sur la route, s'arrête. Tina se recroqueville encore et ferme ses yeux. Elle ne veut plus que ne plus être là.
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Le bus repart, après une longue minute, suivi par quelques voitures.
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Puis, passent sûrement dans cet incroyable silence des canards sauvages, deux envols de pies, un avion et, au bout d'un nuage, la pâle figure de la lune, le satellite fidèle des rêves humains. Oui, ça se passe comme ça là-haut...
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Alors dans quelques minutes se jure-t-elle, Tina se lèvera, dégoulinante. Elle fera deux pas dans le ruisseau avant de revenir sur la route, sortant du fossé sans honte car l'orgueil est à combattre absolument et toute occasion que nous offre la vie d'abattre la fierté est bonne à prendre. Faut-il courir autour du monde pour apprendre cela ? Il faut que je marche se dit Tina, cela devrait suffire. Après tout, je n'écris pas un livre !
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Elle se lève, repère l'arrêt de bus et lit le panneau. Elle a trouvé Tihouït. Elle prend ses affaires et ramasse ce qui lui reste de son cœur. C'est ainsi qu'elle franchit l'entrée du Château, le visage reposé et le corps fourbu, ses affaires mouillées. Elle pose son sac près de la clôture ouverte : bonjour, euh, est-ce que M. Renaud est là ?
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– C'est moi, répond Julien.
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– Non, c'n'est pas vous.
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– Alors, c'est mon père. Il n'est pas là, je crois qu'il ne viendra pas.
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– Si, je crois qu'il viendra.
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***
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Maghlout voit enfin Tina de près et, par conséquence, le bout de sa mission. Il n'est ni déçu ni ravi par la jeune fille mais il est soulagé : Tina n'est en rien une sœur à Davis. Il se rend compte que ce souci bizarre avait perturbé sa quête, celui de rendre un mauvais service à son ami en lui amenant ce qui aurait été lui-même, son féminin sans aucune jambe abimée.
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Tina est hésitante, elle ne s'attendait pas à cela. Mais arrête de t'attendre ! se crie-t-elle à l'intérieur.
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– Euh.
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– Julien, fais l'hospitalité quand même ! Une serviette, une couverture !
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– Bien sûr, Maghlout ! Mademoiselle, je, euh. Et il disparaît dans la cabane.
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– Un lit, de l'eau, des draps !, lui lance encore Maghlout.
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Puis, s'adressant à Tina :
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– Ainsi tu es sortie toi-même du fossé, bravo. Et tu arrives au Château, c'est plus surprenant. Mais tu es en sécurité ici.
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– Vous me surveilliez ?
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– Oui, depuis ce matin.
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– Et pourquoi me tutoyez-vous ? Vous me connaissez ?
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– Oh oui ! Je travaille pour Davis... Davis Mane. Il... pensait à toi.
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– Ah, tiens...
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– Mais toi, Tina, que viens-tu faire au Château ?
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– Je commence mon tour du monde !, crâne-t-elle.
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– Dans ce fossé ?
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– Pourquoi pas ? Puis-je vous prendre en photo ? Mon Journal commencera par vous.
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– Mais je t'en prie, ce sera une première pour moi !
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– Alors, je commence, vous voyez ?, dit-elle en s'amusant. Comment vous appelez-vous ?
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– Maghlout. J'ai choisi mon nom en arrivant en France : Maghlout M'sammi-Bi.
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– Choisi ?
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– C'est une blague bien sûr. Même Davis ne le sait pas. Il faudra que je lui raconte un jour d'ailleurs.
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@@ -3,10 +3,18 @@ title: L'histoire du nom Maghlout
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date: 2021-01-13
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Je fuyais le Maroc. J'avais enjambé Gibraltar et je traversais l'Espagne. Pays rempli de tristesse alors, c'était en 1968. Je n'avais pas l'intention de venir ici en Bretagne mais les filières ont la vie dure ! Les familles basques qui m'ont logé étaient conservatrices sur ce plan-là. Deux générations de passeurs, de secrets, d'adresses et de recommandations sûres, des familles fidèles. Alors me voilà parti vers la Bretagne. Saint-Malo ou Saint-Brieuc appris-je, exactement comme pendant la guerre civile, en 1937.
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J'arrive ainsi sur les quais d'un port gris et vaste. Des hauturiers verts, du bois sur les docks et partout de la saleté, dans l'eau, sous les remparts. On était en hiver, sortie de tempête et j'étais éberlué par l'insolence de la ville close. Alors que j'y pénétrai, j'ai été abordé par des policiers :
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– Faut pas rester là, monsieur. On va nettoyer.
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Les rues étaient en effet jonchées de papiers, d'objets brisés, de bois et de vêtements perdus. Des tables étaient renversées, une vitrine était à terre. Mais ils n'entendaient pas ce nettoyage-là : j'entendis une clameur et je vis un groupe agité reculer dans une des rues que j'apercevais derrière. Il y avait bagarre.
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– Mais vous êtes en sang !
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En effet, je m'étais cogné la tête contre une palette en sautant une grille. Un évènement sans importance dans la journée d'un fuyard ! Mais je tombais dans ce contexte-là et je dus m'expliquer. Alors je me contentais de répondre aux idées des policiers au pied de leur camion : une victime des violences du jour, voilà qui ils avaient envie que je sois. Je leur décrivis mon agresseur, dressant le portrait le plus fidèle possible de Roger Piantoni à partir du poster qui avait bleui dans la chambre de mes frères. Ça attribuait une redoutable humanité à cette palette ! Ils inscrivirent tout cela soigneusement et voulurent prendre sous ma dictée mon nom. Décidé à rire jusqu'au bout, j'inventai mon nouveau nom sur place dans un marocain dialectal aussi sûr qu'un code secret : *celui qui maintenant prétend s'appeler ainsi qu'il le dit.*
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J'obtins le carbone de ma déposition. Je me fis soigner à l'hôpital sous mon nouveau nom. Et c'est comme cela que j'entrai pour la deuxième fois dans les archives de la France : je devenais celui que je prétendais être.
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Mon vrai nom est resté au Maroc, inutilisé. Ou alors peut-être par mes frères quand ils ont besoin d'un prête-nom pour leurs trafics.
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@@ -3,66 +3,130 @@ title: Sous le teepee
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date: 2021-01-12
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On ne choisit pas le lieu où se croisent soudain des chemins, on ne sait pas pourquoi tout à coup un lieu paraît vrai pour une rencontre. Mais un teepee se dresse et tout le vaste monde connu ou inconnu s'invite là. Il se réduit en quelques gestes ou en quelques mots qui juste auparavant ne signifiaient rien mais qui prennent alors, ces mots et ces gestes une résonance heureuse, comme l'écho plein de bonté sortant du luth d'un prince musicien. L'endroit béni ce soir est dressé au Château, bricolé, épaulé aux placos et tenu par quelques branches plantées dans le sol. D'anciennes toiles sont jetées dessus et on s'assoit sur les duvets. Un feu est allumé.
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Toutes les histoires sont dites. Les Terre-pleins sont racontés.
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Maghlout annonce à Tina :
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– Je t'emmènerai demain chez Davis. Ma mission se termine !
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– Et que ferez-vous ensuite ?
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Tina est impressionnée par le vieil homme qui met un temps infini pour répondre à sa question. Que voit-il dans ses yeux perdus ? Encore une autre immensité, des chemins possibles, d'autres déserts, d'autres Gibraltar ou bien peut-être rien du tout. S'asseoir à nouveau parmi les genêts, se lever, marcher, dormir. Ou partir en mission, échanger des histoires, croiser des gens, ce mélange de tout et de rien qui est aux yeux de Tina une grande connaissance qu'elle est loin de posséder, croit-elle.
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– Attendez ! Je ne sais pas si j'irai oui ou non voir Davis demain...
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Maghlout est devenu très attentif. Il fixe ses yeux sur Tina et dit après un moment :
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– Il est certes plus difficile de dire oui que de dire non. N'est-ce-pas ?
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Tina est touchée, le sorcier a visé juste. Elle le regarde et le voit sous un jour bizarre. Sa silhouette se découpe sur le fond noir-ardoise de la nuit, comme un décor de carton. Le monde qu'elle veut voir n'est peut-être qu'un trompe-l'œil, soigneusement dessiné autour d'elle, et cela depuis qu'elle est petite ? Un monde uniquement fait pour être vu de loin, une construction et le vieux en ferait partie lui aussi ? Et tous les gens étranges qu'elle a croisé ces jours-ci, ils ne seraient que des panneaux, sortis un peu en avant du décor pour donner l'illusion du relief... Sauf qu'elle éventera le truc ! Tina se lève et s'approche, elle se penche derrière les silhouettes de Maghlout et de Julien et elle regarde dans l'interstice, là où on doit pouvoir voir le futur, le réel et la réponse à cette simple question : que feras-tu demain ?
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Elle recule, effrayée.
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– Je ne sais pas... Je veux bien. Vous m'embrouillez !
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Elle ose regarder à nouveau Maghlout. Ce n'est pas un masque qu'il porte c'est bien son visage, il est toujours aussi attentif à elle. Pourquoi a-t-il cet air comme si sa vie dépendait qu'elle aille ou pas revoir cet ancien copain de classe ?
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– Je veux partir, se reprend-elle. Sinon je n'aurai plus le courage, ce sera pour jamais. Et son timbre de voix s'affermissant : Je ne veux pas être embarrassée par ce qui est important. Important pour les autres, je veux dire. Je veux continuer à dire oui ou non sans effort.
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Les rides de Maghlout ont disparu. Il sourit.
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Elle dit :
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– J'irai demain chez Davis.
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Mais elle pleure.
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Après un silence : Petite princesse !, appelle doucement Maghlout, ému et ravi de sa rencontre.
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– Petite princesse qui dit oui ou non quand ça la chante, tes caprices expriment quelque chose de plus profond que tu ne l'imagines. Et je me sens proche de toi, comme l'avait prévu Davis. Lui, c'est un Petit Prince, tu verras. Il lui manque un peu le sourire, c'est dommage. Un ami à moi a écrit tout un livre là-dessus, un livre sérieux, triste et complexe mais d'où il ressort enfin qu'il n'y a rien de plus précieux que le sourire... Mais dis-moi, reprend-il, est-elle importante la dernière feuille de l'automne ? Est-ce un évènement quand elle décroche de la branche, qu'elle virevolte quelques secondes et rejoint bientôt le sol ? Alors c'est terminé, l'automne est fini. Je te parle de cette dernière feuille, j'aurais pu évoquer la première ou aussi bien toutes celles qui sont tombées. Des multiples choses se produisent comme ça, n'est-ce pas ? De tout petits évènements qui ressemblent à des oui ou des non de princesse mais revenons à notre feuille : sa chute n'a pas d'importance, elle n'a pas choisi d'être la dernière. Si tu crois cela, Tina, alors tu vis dans un paradis. Car rien n'a d'importance dans un paradis, il ne s'y passe aucun évènement. En fait, on n'y vit pas. C'est d'ailleurs un monde sans devenir, sans homme ni femme, sans feuille...
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Belle parole, n'est-ce-pas ? Mais considère ceci et tu auras la réponse à la question que tu posais tout à l'heure, sur ce que je ferai demain et toi sur ce que tu feras bientôt : dans une utopie au contraire, tout évènement a une importance, y compris ma petite feuille : elle a vécu sur l'arbre, elle est emportée par le vent, elle se décroche, s'envole et tout est encore possible... Tout comme ta visite à Davis demain matin, elle fait partie de l'utopie.
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Si tu le veux, conclut Maghlout. Ton voyage t'a montré cela, n'est-ce pas ?
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– Ce serait ça, oui ?
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– Je te connais désormais, je t'ai reconnue ! Tu as une nature heureuse et libre : cela, crois moi, rien ne pourra jamais l'égaler.
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– Ainsi vous me dites qu'être intelligent et être heureux, c'est la même chose ?
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– Je le crois, je le crois !
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– C'est ce que je veux aussi, oui... Mais j'ai trouvé que c'est une façon bien solitaire, jusqu'à présent...
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Silence.
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– Oui, admet le vieux.
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– Mais alors, les rencontres ?
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– Parvenir aux rencontres *est* la solitude, ose Maghlout. Un passage, vers la vie, vers les autres puis encore vers la vie. Chacun a son pas, chaque pas a ses détours.
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– Je commence à comprendre... Mais il y a tellement de choses que je ne comprends pas en moi. Je ne me connais pas, c'est effrayant, toute une partie de moi m'est inaccessible !
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– Justement dans l'utopie : le clandestin qu'on porte en soi et les espaces intérieurs qui nous arpentent sans cesse, ils se font soudain sourire. D'un coup alors, ni dérision ni complainte ne sont nécessaires.
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– C'est sûrement difficile... Et pourtant, ça me paraît simple aussi maintenant, après cette semaine...
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– Mais je suis vieux, tu es jeune ! Pour toi le meilleur chemin maintenant, ce sont les rencontres, c'est le Monde, c'est ce que tu es venue chercher. Profite bien de ce moment. Car entre la vision et la compréhension, il y a un espace heureux, un temps béni. Après, on ne voit plus. Il faut désapprendre et c'est difficile... Je n'y parviens plus que peu.
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Silence.
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– Ah, mais il faut que je te dise aussi, reprend Maghlout, je t'ai trompée : il y a des feuilles d'automne qui ne tombent pas. Certaines restent accrochées comme s'il fallait qu'elles témoignent d'un automne à l'autre.
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***
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Mais klaxon !, klaxon ! Au loin se rapprochent encore deux ou trois coups stridents avec effet Doppler et bientôt le bruit d'un moteur qui a hâte d'en finir et les cris délirants d'un désir fou encore en marche : le Capitaine Fracasse rentre chez lui.
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La 205 fait irruption et hoquète en freinant brusquement dans la boue. Le moteur s'arrête, les phares restent allumés. Déjà la portière est ouverte et le Capitaine surgit. Il hurle :
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– Ma caravane !
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De détresse, de rage, de désolation et d'une immense frustration, un nouveau cri est rempli :
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– Ma caravane ! Idiot, triple couillon ! Où est ma caravane ?
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Le fantomatique directeur de cirque erre sur l'emplacement vide de son rêve et crie encore :
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– Je vais te tuer !
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Julien fait un pas en avant. – Écoute...
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– Tu l'as vendue, tu l'as fourgué contre quoi ? Non bien sûr !, tu t'en es simplement débarrassé, hein ? Couillon de fils, elle était encore à moi cette caravane !
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Ah !, Karamazov !
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Mais, sentant du coin de l'œil la présence des étrangers, le fantôme passe avec aisance de la colère à un ton plaintif. Julien est cloué sur place.
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– Tu me pensais mort ! Un bon à rien, l'arme à gauche... J'ai économisé ma vie pour ma caravane, c'était tout ce qui me restait. Tu me mets à la retraite ! Ah oui drôle, drôle de façon d'accueillir un père chez lui... Et c'est qui tout ça, hein ?
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Silence. Il dévisage la nuit de son œil double et le comédien prend encore une autre pose, le sourire aux oreilles lorsqu'il reconnaît Tina :
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– Mademoiselle, vous êtes donc là ? J'en suis content ! Vous avez trouvé mon logis, je vous en félicite, il n'y a pas à la ronde meilleur hôtel ! Il y manque juste une chambre, la mienne mais enfin, je vais la retrouver, n'est-ce-pas mon fils ?
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Silence.
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– Et celui-là, c'est ?
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– C'est Maghlout et...
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– Apporte à boire. Dans le coffre de la voiture.
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Julien y va mais avant qu'il ait pu refermer le coffre, son père est soudain à côté de lui et le menace en lui chuchotant à l'oreille : et maintenant, souviens-toi bien où est partie ma caravane, sinon...
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Puis, plus haut afin que tous entendent, d'une voix enjouée :
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– Allons mon fils, sacré Camus ! Va, laisse un peu avec cette caravane, tu veux ! Nous en reparlerons. Je suis bien content de te revoir... Amusons-nous ! J'ai d'immenses projets, tu sais ? Il faut que je vous dise cela. Oui, à vous tous et à vous particulièrement mademoiselle, car vous êtes du voyage ! Vous souhaitez voir le monde, n'est-ce-pas ? Hé bien, je vous en offre toutes les routes ! Je vous offre le rêve...
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Tina n'en peut plus, elle éclate de rire en chantant *Hey Mr Tambourine man, in the jingle-jangle morning I'll come following you*. Continuant sur le ton badin dont elle comprend que c'est le seul qu'entend le Capitaine :
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– C'est que voyez-vous, j'ai déjà des engagements. Monsieur m'emmène demain matin...
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– Comment, comment ? Monsieur est dans le cirque également ?
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– Non !, il s'occupe de mon âme.
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– C'est pareil !
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@@ -3,11 +3,20 @@ title: La Victoire
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date: 2021-01-11
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Dimanche matin, M. Marc a décidé d'aller voir lui-même. Il a pris sa moto. D'Horteuil lui a dit « entre Betton et Thorigné », M. Marc choisit d'aller par la RN12 qu'il connait mieux, celle qui l'amenait étant jeunot à Rennes de Fougères par Saint-Jean, Saint-Aubin, Gosné, Liffré, Thorigné. Lorsqu'on passait devant une laiterie perdue dans les champs, il restait cinq minutes avant Rennes. À La Victoire, après Thorigné, il y avait un musée de l'automobile. Dans une ambiance sombre et poussiéreuse, on y voyait des engins et des voitures. De Dion, Renault, tractions, peut-être un camion de pompier, Gwenaël ne se souvient plus. Le musée dépendait d'un garage et d'une station essence : la passion, la noblesse du métier. La voiture était une aventure. Aujourd'hui, le hangar est une casse. On y vend et on y achète des pièces de rechange pour des automobiles qui n'iront jamais au musée, qui ne seront jamais célébrées. La cause est entendue ! Seules quelques caravanes proposées à la vente d'occasion invitent encore à l'idée du voyage, sur un parking ouvert ce dimanche matin.
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M. Marc trouve enfin la D29. Au prochain rond-point, il s'arrêtera. Il ne sera plus loin.
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Au même moment, Maghlout prend le petit chemin derrière la maison de Davis. Il vient de laisser Tina à la porte de son ami. Que vont-ils se dire les deux adolescents, la carpe et le lapin ? Cela ne le regarde pas. Il va vers la ferme des Gandais récupérer ses sacs. Il dira non s'ils ont des travaux. Lui s'en ira vers cette motte qu'il a découverte avant-hier, là où il a ressenti pour la première fois cette sensation de vertige, de vitesse et d'élévation. Une réalité que son corps avait vécu pleinement et qui pour lui, le marcheur de fond, était nouvelle et intrigante. Comme si des vibrations se conjuguaient et s'amplifiaient pour l'emmener soudain très haut. Il lui tarde de rediriger ses pas vers cet endroit magique.
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Il respire très profondément, ouvrant encore une dernière fois ses poumons, ses yeux, ses narines et ses bras dans la petite brise du matin, sur ces prairies en pente douce et à toutes les senteurs que l'air tournant lui apporte : la forêt, les cheminées des maisons, l'eau du ruisseau et la pourriture de ses berges, les gaz des tronçonneuses, l'ozone des câbles. Tournant mécaniquement sur lui-même, mimant le temps et l'horloge, il voit la matinée telle qu'elle est dans son allure égale, à la fois indifférente et soucieuse d'elle-même, de l'argile à l'angélus, de mâtines à machines, de maintenant à tout-à-l'heure, d'ici à là-bas sous l'orbe solaire, lente, la pousse de l'herbe, les feuilles qui tremblent et tombent, tombent sur la tranquille assurance des tancarvilles où sèche le linge des maisons, rouillés, salis, s'égouttant.
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Seules des voitures fugitives, des motos filantes vues ou entendues derrières les haies, les talus ou les barrières disputent aux oiseaux le pouvoir d'aller vite et droit, de rayer le temps parmi les tracteurs et les renards, parmi les vieux jardiniers immobiles et ce joggeur qui souffle, son œil sur le chien qui pourrait jaillir – ou bien encore cet homme, là-bas, qui hésite. Il remonte la route, une main farfouillant la poche de son blouson. Il n'est pas aguerri et cherche quelque chose dans un coin qu'il ne connait pas.
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– Un *château* ici ? Non, ça ne nous dit rien. Tihouït, c'est là-bas, vous demanderez.
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Pourtant Tina lui avait laissé ce mot dans l'appartement : « Prochaine étape, château Tihouït. » M. Marc sort encore de sa poche ce qu'il a imprimé de Google. Il tente de mettre en concordance la photo satellite qui date sans doute de plusieurs années, et ce qu'il voit : des haies, une grande butte de terre orange, des maisons cachées, la petite route et l'abri-bus. Celui-là dont, de façon sans doute très indirecte, il a sûrement validé un jour l'emplacement et l'élévation. Il ne s'en souvient plus et M. Marc est troublé que l'abri donne déjà des signes de vieillissement.
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Ce dimanche matin, les quatre-voies sont désertes. Les terre-pleins sont semés de coquelicots joyeux dont les promeneurs font des bouquets. Au pied de la colline Esat se rejoignent la rivière et les ruisseaux, au long des courants des voitures circulant à travers les champs et les banlieues, à travers les zones de hangars, les terrains vides, les parkings béants. Immobiles les caravanes, les buissons et les tentes, immobile l'invisible. Sous la lune pâle, le vieux voyage continue, un TGV hurle et traverse le sol. Un dirigeable s'envole au dessus d'un magasin, un hérisson entreprend de traverser l'autoroute dans sa largeur – il meurt peu après.
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@@ -3,38 +3,74 @@ title: Le lotissement de la Terre
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date: 2021-01-10
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Nabab contemple son œuvre et remercie sa vie dure et chacune des épreuves qu'il a surmontées. Elles l'ont mené ici, près du village commercial La Forme à la consécration de son combat contre le travail. Il gagne car il a enfin trouvé l'idée pour le domestiquer : comprendre le besoin de la bête et la tenir ainsi fermement. Longtemps il a couru après elle, lui plaire et obtenir ses faveurs ! Tout sera facile désormais. Le travail et l'homme sont deux êtres différents qui ne s'apprivoisent pas. Il faut faire pâturer l'un ou l'autre, Nabab a compris lequel. Il contemple son lotissement, sa cité ouvrière mobile. La septième caravane de sa « brigade » est désormais en place. Bientôt les candidats se regrouperont à l'entrée du parking. Nabab repense à cet homme, Maghlout, le premier qu'il avait croisé en arrivant autour de Rennes. Voilà, comme promis aujourd'hui il lui raconterait volontiers son histoire. Mais c'est trop tard, comprend-il, il n'y a plus d'histoire à raconter maintenant qu'il a réussi. Autant raconter l'histoire du monde !
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Nabab regarde autour de lui et réalise soudain qu'il est au centre d'un vaste silence. Au milieu d'un monde gelé. Par ce qui doit être un extraordinaire hasard, les routes sont désertes. Il se surprend à compter dans sa tête un, deux, trois, quatre... La circulation reprend. Rien n'est plus vide.
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Á l'écart, Martin et Guillaume ont mis les cales sous les roues de leur Promenade. Les deux sont garés côte-à-côte et tête-bêche. Ainsi leurs salons se font face et, tendant une bâche, ils ont pu se faire une terrasse, commune et privée à eux deux. Guillaume débouche son blanc, Martin son rouge. La poule est dans le pot et mijote sur un gaz tandis que dans l'autre camion le riz bloubloute. Les deux anciens collègues ont décidé d'être traditionnels ce dimanche midi, de s'inviter comme à un repas de famille.
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– Je pense partir sur Saint-Malo dit Guillaume. Ou la Normandie, la Seine. J'ai envie de voir l'Angleterre. Au nord, ça bouge.
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– Sinon, je retournerai vers le sud, dit Martin. Ça bouge là-bas.
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– Il y a aussi cette môme qui voulait que je l'emmène...
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– Et moi ma femme. Et le Pont-Lagot ?
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– C'est terminé pour moi. Ils vont passer au très gros truc maintenant. Je laisse ça aux spécialistes.
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On a mis des petits bâtons de bois dans le sol et une marque de peinture orange dessus. Suivant les courbes et les pentes calculées pour absorber l'énergie, comme on ferait pour un circuit de course, ici sans tribune mais avec des zones de nature à conserver. Sur la carte, Rennes aura ainsi une forme plus aérodynamique entre Paris et Brest. Un premier bulldozer va régler soigneusement son azimut et zou, ce sera parti pour le Grand 8. Juste derrière lui, il y aura les arracheurs d'arbres. Ce sera rapide, ils n'ont pas eu le temps de prendre beaucoup racines. Cette couche d'humus sera vite évacuée et avec elle partiront des plastiques, des cartons et du papier journal, des couvertures mitées, des fringues oubliées, des livres, des capotes, des canettes vides, des lacets de chaussure et plein de choses encore dont personne ne prendra soin de faire la liste. Ensuite, on « bougera la végétale » pour l'amener là où la nature devra pousser. Puis ce sera le tour des *scraps* et des *rouleaux*. Alors l'ensemble du site deviendra lisse et prendra la teinte orange de la terre en chantier. Ce sera un vaste trou dégageant l'horizon, béant vers la tranchée déjà prête à travers les champs, vers l'ouest, par dessus le ruisseau. Une immense plage à modeler aussi facilement que du sable, un rêve de gosse. Collines à percer, vallons à combler, montagnes à construire et tout pourra encore se refaire autrement demain.
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– C'est fantastique ! Quand je repasserai ici, un jour, conclut Guillaume, je ne reconnaitrai plus rien. Je ne saurai même pas me souvenir de l'endroit où j'ai vécu ces derniers jours.
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– Ça te met en joie ! T'es quand même curieux..., dit Martin. On n'est pas d'accord, hein ?
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– Pas souvent, non.
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– Quel drôle de hasard qui nous a mis ensemble, hein !
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Ils discutent ainsi autour de leur repas. Martin est de plus en plus mélancolique. Lui et Guillaume ont toute une histoire commune mais des réactions différentes. Ils ont partagé des moments, heureux ou difficiles, voire une même attention à certaines valeurs : le respect, une solidarité, la franchise.
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– L'honnêteté, oui. Avec des pensées dissemblables.
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Tout a pris un sens nouveau depuis la fin de Promenade et Martin avoue que, pour sa part, au moment du solde, le compte n'y est pas. Il a trop laissé derrière lui. Femme, enfants, son métier et l'usine dont la philosophie lui convenait bien.
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– Bon, la famille, le travail et la patrie, quoi !, rigole Guillaume. Conneries que tout ça.
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– Non, ce n'est pas ça, le reprend Martin. C'est ce qu'il y a entre. Ce qui fait le lien et qui permet justement de ne pas ériger ces conneries en valeurs. Tu vois, ma liberté, elle est avec les autres. Elle existe dans les rencontres, les relations, comme celle par exemple que nous avons ensemble.
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Mais Guillaume n'accorde plus d'importance à ce qui cimente. Il n'a pas une si haute opinion de lui-même :
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– Ce qu'il y a entre, c'est devenu compliqué. Ma liberté, je ne la conçois pas comme un liant. Plutôt une eau qui coule, limpide, vive et indépendante. Et je la défend farouchement !, bien que j'en ignore la source. Si elle rejoint une autre eau vive, bon... Tu vois Martin, il ne faut pas se tromper de combat. Et je n'ai pas peur d'être incompris. Je n'ai même pas peur d'être sans le vouloir avec les salauds... La fraternité, ça ne se met pas en loi.
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– Je sais que j'ai tort parce que je m'entête à vouloir que ça colle comme du temps de Promenade...
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– Non, tu as raison, les gens, c'est important. Tiens regarde, entre moi et Tina... voilà. Quand ça arrive la fraternité, eh bien tant mieux.
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– Et entre nous deux ?
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– Oui, si tu veux, oui.
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– Ça t'aurait écorché la langue de dire amitié, hein ?, réplique Martin en remplissant les verres pour une nouvelle tournée de vin.
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Puisqu'on est aujourd'hui ensemble, fêtons ce moment.
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– Tiens, regarde qui s'amène ! Je suis méfiant de ce zigue avec, comment disait mon grand-père déjà ?, son nouveau phalanstère !
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Rires.
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– Vous auriez bien un coup, les gars ? Salut Guillaume, je t'avais bien dit qu'on allait se revoir. Vous venez pour l'embauche ?
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Nabab est venu voir. Il cherche des gars d'expérience pour sa colonne, des gars pas bêtes.
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– Ça y est, j'ai ma brigade et j'ai pensé que...
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– Internationale ?...
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– Hein ?
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– Une brigade internationale ? Il ne sait pas (*rires*.). Laisse tomber, Nabab.
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– Ah oui, ça, internationale elle l'est : des Indochinois, des Yougoslaves, des pieds-noirs, des...
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– Laisse on t'a dit. Tiens, prends un verre de vin et instruis-toi.
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@@ -3,31 +3,60 @@ title: La balade de Marc
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date: 2021-01-09
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– Messieurs, bonjour. Je... viens à propos d'une fille. C'est ma fille, elle s'appelle Tina et...
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– Monsieur, comme vous allez vite en affaires ! Oui, certes les choses peuvent s'engager déjà. Le cirque Fracassus, monsieur, est bien sur le départ, oui ! Mais les bureaux, le papier à en-tête,... disons que c'est en cours alors... Mais la troupe, oui, est presque constituée ! Et le programme...
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– Je vous demande pardon ?
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– Comment ? Le contrat, oui bien sûr ! Après tout, vous êtes le papa, elle est encore un peu mineure, n'est-ce-pas ? Moi aussi, je vous présente mon fiston, Julien. Mais le cirque ne l'intéresse pas, c'est un rejeton, bien au contraire de votre fille, monsieur ! Elle ne m'a, disons, formellement rien promis. Elle a des projets... concurrents. Mais, si vous donnez votre accord, alors...
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Un fou. M. Marc se reprend et, tout en trouvant que le quiproquo dure trop longtemps, il cherche à deviner avec crainte dans quelle galère Tina s'est embarquée. Si elle l'a réellement fait.
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– Julien, affranchis monsieur. Moi, j'ai à faire. Vous m'êtes sympathique, monsieur !
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Et le Capitaine retourne ranger ses pinceaux, la peinture rouge, la peinture or et les vieux cartons. À grands coups de brosse, il bichonne sa caravane retrouvée – son fils l'avait mise à la Victoire. Il est content des lettres finement dessinées d'un liseré blanc dont il en a honoré les flancs. Dans le vieux style américain, bien sûr. Tout en frottant, il s'interroge sur les figures à y rajouter un jour : lion, clown, tigre, dresseur de serpent, étoiles, magicien, jongleur, antipodiste ? Allons !, il n'y a que des puces, des mouches et des cafards dans sa ménagerie... Aucune sœur Goddivine et même pas son fils, évidemment pas cette fille ! Il est seul, comme le vieux monsieur qu'il a peint, vaguement inspiré du général Custer, en habit de dompteur, tirant de son chapeau un lapin effrayé. Et des taches de couleur autour, comme des mains qui applaudissent. Quel public pour sa solitude !
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Pendant ce temps, Julien a dit à M. Marc ce qu'il savait de Tina. Mais non, il ne sait pas où habite Davis.
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– Ils passent ces gens-là, vous voyez. Suivant la route, en gros.
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M. Marc repart vers sa moto, sachant ce qu'il lui reste à faire : tourner lui aussi. Commencer dans un sens, hésiter, revenir. Recommencer les hypothèses et les supputations, questionner. Chercher.
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– C'est incroyable, dit Julien. Ce père qui arrive alors que justement... Un miracle !
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– Un miracle, oui ! Les miracles, les miracles ! Je m'en fiche, moi ! Jamais je n'y croirai, tu m'entends ?, jamais ! Je crois aux désastres, moi, incapable de fils ! Alors adieu !
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– Papa ! Hé... Pourquoi as-tu enore ce rire sinistre ?
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– Ah ? Hé bien mon chéri, on a quand même dû t'expliquer que..., enfin tu n'es pas sans savoir que, un jour... un grand éclat de rire nous avalera tous, n'est-ce pas ? Quoiqu'on fasse et..., je suis content de toi. Voilà ! Adieu !
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– C'est puéril !
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– Chacun son cirque !
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Nouvel Adam, le Docteur Fracassus se lance dans sa voiture, sa caravane aux lettres peintes accrochée derrière. Il prend son élan entre la grande butte de terre de la déviation de Betton qui se construit là et le reste des champs où un jour Hector Renaud est venu acheté un lopin de terre, un château pour sa belle. Il jette un ultime coup d'œil aux silhouettes des trois arbres qui lui ont toujours tant plu et déjà les grilles du réservoir, les panneaux, les glissières, les plots, la grande boucle et l'accélération sur la bretelle en descente vers l'est. La rocade large comme l'enfer ne fait plus peur au conducteur, il déploie une carte sur le volant, insouciant du danger et il cherche au hasard vers où il va partir. Par la porte des « Loges », oui n'est-ce-pas, s'exclame M. le Régisseur ? Et les Goddivine, les Ramirez et les Brothers applaudissent au fond de la caravane étoilée, bientôt imités par les puces savantes et le singe fou de la ménagerie du Cirque Fracassus.
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M. Marc file dans les arrière-rues de Thorigné ou de Cesson, il ne se repère pas bien. Il a sûrement raté la route que lui a indiqué le jeune homme de Tihouït. Le voilà trop loin. Il cherche à se fier aux quelques panneaux encore rares ici. Les constructions sont trop neuves, les lotissements trop récents et les rues sans nom. M. Marc est d'autant plus perdu qu'il croit reconnaître les lieux mais il ne fait que traverser son imagination, nourrie des magazines de science urbaine et des programmes immobiliers. Toutes les rues qu'il prend sont des entrées ou des impasses en terre boueuse écrasée par les engins. De chaque côté, ce ne sont que nouveaux sentiers en attente d'être bitumés, entre les petits transformateurs électriques individuels et les stocks de parpaings, de plastiques et de briques dont sans doute les entreprises ont déjà assuré le vol. M. Marc fait demi-tour
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Plus loin, au bas d'immeubles, les habitants se groupent autour de braseros. Du linge est étendu sur un fil qui court d'un jardin à l'autre, au-dessus des buttes de terre et les amas de débris qui séparent les lots. Sur des vieilles pierres de maçonneries d'un four à pain qui se trouvait là avant, sont jetés des emballages et des palettes, des coupes de cloisons et de tout ce qu'il faut pour des appartements pas finis. Tout devant quoi courent et jouent des enfants dejà sevrés. M. Marc est au-delà des lignes connues, dans un inter-lieu qu'il découvre, il s'arrête. Il a posé son casque et fait quelques pas. Instinctivement, il regarde vers Rennes, son aimant de toujours. Au-dessus des arbres, mordant sur les nuages, il voit bien sûr la tour Télécom. Même désarmée de ses antennes, elle reste partout dans le paysage – M. Marc ignore que chaque matin, une foultitude de gens qui viennent travailler du nord de Rennes se servent d'elle comme azimut à vingt kilomètres à la ronde. Rennes trônant au fond de sa cuvette.
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Mais il y a aussi de nouvelles grues qui montent. Sur le fond du ciel, impossible de savoir où elles sont plantées mais M. Marc sait, bien sûr, que ce sont celles du chantier des Champs Blancs. Celles qui avanceront jusqu'à rejoindre la forêt un jour. Il en sait les prospectives, les plans, les études. Mais faisant un effort, Gwenaël Marc se force et il pose ses yeux sur le monde immédiat, devant lui. Il veut revenir vers Tihouït, le dernier indice tangible de l'existence de sa fille. Il remonte à moto et prend à l'estime une route qui le ramène vers l'ouest. Après quelques hangars et virages, il parvient à un endroit presque désert, entre un champ et une bande d'herbe non cultivée, sur sa droite. Elle fait tampon à une longue ligne de petits arbres sur un remblais. Celui-ci protégé par du grillage. Et un portail, soigneusement fermé, dont Gwenaël Marc se demande qui peut bien en avoir la clé. Il stoppe et cherche à se repérer.
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– C'est quoi son numéro ?
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– Un truc spécial. Tu n'y arriveras pas.
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– Eh, c'est pas Dieu quand même ton père !
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Davis tapote, saute de fenêtre en fenêtre, tourne des boutons, cherche des fréquences, interroge les bases, déclenche des requêtes. Un peu de patience, fébrile pour l'un, étonnée pour l'autre. Et puis :
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– Tu l'as invité à dîner ou quoi ? Il est là, tout près, à la Touche Dogon. Qu'est-ce qu'on fait ?
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Tina ne répondait jamais à ce genre de questions avant. Mais à Davis cette fois elle dit oui. Alors canne et blouson, sac à l'épaule de Tina. En partant, Davis tient la porte pour elle. Tina passe le seuil, hésite.
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– Davis, je veux te dire que... Et tandis qu'il ferme la porte, elle l'embrasse. Puis insiste pour le prendre en photo, « pour mon carnet de voyage, ta canne c'est pas grave ».
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@@ -1,41 +1,76 @@
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title: La Touche Dogon
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date: 2021-01-07
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M. Marc comprend qu'il est parvenu à l'arrière d'un terre-plein. Intrigué, il suit les grilles quelques dizaines de mètres. À quoi servent-elles, aux sangliers ou aux hommes ? Qui des sangliers ou des hommes respectent mieux les grilles ? La barrière s'arrête dans un virage, contre un pont qui enjambe une quatre-voies. M. Marc s'engage à pied. En face, c'est un petit bois et la campagne derrière. Le bruit et la vue sont inédites, M. Marc est subitement sur le pont, attiré vers la rambarde. Sous lui s'étalent la route, ses voies et les trajectoires des véhicules. Il voit enfin le ruban que lui a décrit le vendeur de sa 500, les yeux pétillants, imaginant des *runs* infinis.
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– Il ne faut jurer de rien, n'est-ce-pas monsieur ?, s'était-il amusé.
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La rambarde du pont est blanche, éclairée par le soleil, de grands panneaux de signalisation y sont accrochés. On n'en voit que l'arrière et on ignore les directions qu'ils indiquent à ceux qui roulent sur l'autoroute. D'ailleurs, est-on au-dessus de la rocade, de l'autoroute des Estuaires ou l'une de ses nombreuses bretelles ? Sur la gauche, un immense pylône bourdonne régulièrement. Gwenaël Marc descend sur un chemin à demi tracé à flanc du terre-plein, vers une antenne-relais. Des camions passent sans cesse quelques mètres sous lui. Il se retourne et voit qu'il pourrait passer en dessous du pont – et parvenir ainsi derrière le portail soigneusement clenché, celui qui semblait protéger un site sensible ! De drôles de pensées traversent alors la tête de M. Marc, par exemple l'ironie de la situation, l'idée d'un gâchis historique ou peut-être encore cette idée que Tina a vu ces choses que, lui, il rendait invisibles. Il remonte sur le pont, suivant des yeux la courbe des fils électriques, les traits des glissières de sécurité qui plongent dans le sol une fois leur rôle accompli et tous ces bosquets d'arbres dont on ne sait pas sur quoi ils poussent, où ils plongent leurs racines. Vers le nord, pas moins de 8 voies s'écartent deux par deux. Inlassablement s'y séparent des voyages : qui revient de Paris l'à-valoir en poche pour un space-opéra, qui va au Mont-Saint-Michel s'émerveiller encore, qui est en vacances dans une voiture de location. Qui rêve de capsule Soyouz, qui part en repérage pour un documentaire, qui monte là-haut vers Cherbourg ou qui roule tout simplement parce qu'elle est irritée, soupe-au-lait et que rouler est son dérivatif. Au centre, entre deux grandes lignes de barrière, le terre-plein central immense fait perspective, brisée à l'horizon par les flancs gazonnés d'une colline, l'incroyable intérieur de la boucle d'une des bretelles. Ainsi les voilà ces kilomètres carrés préemptés pour l'A84 ! Et ce pont qui en fait partie, lui qui devait l'emmener vers Tihouït. M. Marc se retourne vers l'ouest.
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Et il voit Tina.
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Elle s'avance seule sur le pont. La scène est aussi surréaliste qu'un échange d'espions à Check-Point Charlie – Gwenaël Marc pense encore en termes de frontière. Sa fille, elle, vient simplement vers son père. Elle a quitté les bras d'un claudiquant à lunettes qui la regarde partir d'un œil attentif. M. Marc réalise enfin le moment qu'il vit et il dégrippe et il dézappe son blouson, court et jette ses bras fous au cou de sa fille. En refermant l'embrassade, il pense à un livre qu'on claque, une feuille de papier qu'on déplie pour comprendre un origami ou bien aux samares, ces curieux fruits des frênes qu'on lance en l'air et qui retombent en volant comme des hélicoptères – et puis il pense également que serrer dans ses bras un être aimé, qu'y a-t-il de plus simple et de plus compliqué ?
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Tina rigole, bouscule son père et prend l'initiative. Elle pointe du doigt dans ce paysage les étapes de son voyage, cite des lieux que son père ignore, semble voir Rennes dans un espace réel. Elle raconte un peu, par bribes, ce qu'elle a fait et qui elle a rencontré. Mais pas trop, elle promet de tout écrire. Après, l'essentiel, dit-elle, est là maintenant :
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– Devant toi ! Regarde-moi.
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– Et maintenant ?, demande M. Marc, inquiet. Il sort le bout de papier où Tina avait inscrit *Tihouït*. J'ai eu déjà du mal te trouver ici !
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– Tu m'offres un grand café ?
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– Ma moto est juste là derrière. Il y a un bar ouvert à Thorigné, j'y suis passé tout à l'heure.
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– Allons-y !
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Tina se retourne. Elle fait un signe du bras à Davis. Un signe qui peut vouloir dire tout à la fois je vais bien, c'est OK, au-revoir, à bientôt, j'y vais, etc. *Merci*.
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De l'autre côté du pont, la voiture des Mane surgit et descend lentement sans bruit. Mayol en sort seul et vient prendre la main de son frère, enfin :
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– Viens Davis, tu n'as plus rien à attendre. Tu as eu ce que tu voulais, partons.
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– J'ai appelé Momo. Pas la peine.
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– Je sais, nous l'avons vu. Il ne viendra pas... Je suis là maintenant, Davis.
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Mais le regard du frère est braqué sur lui, l'intrus. Mayol baisse les yeux, a-t-il le droit d'être là, ce fraîchement débarqué ? Il repense à son si long trajet. Depuis l'utérus de sa mère jusqu'à ce pont désolé d'une autoroute, sur un continent nouveau , auprès d'un frère que ni sa mère, ni son père ni rien n'a choisi pour lui, sinon une suite incompréhensible de circonstances. Une longue ligne de naissances métis et des années et des années de saisons difficiles à cause de Niño et de Niña au flanc de la *sierra* de l'Arequipa. Trop difficile pour une veuve, alors la maladie et l'orphelinat. Et cet humanitaire international des Mane qui, surplombant tous les pays et leurs enfants possibles, a tombé sur lui. Oui, Mayol Melgar Roca-Mane, enfant d'un nom prestigieux, est lui aussi une goutte infime du brouillard de l'existence, tombée là aux hasards des condensations romanesque d'une voûte noire de suie.
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– Combien de miracles te faut-il donc, à toi Davis mon frère ?
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***
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Guillaume a raccroché. Il revient et apostrophe Nabab.
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– Regarde comment ça se passe : je pars. En une minute c'est décidé, un rien !
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– Tu pars ? Mais attends, écoute...
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– Arrête avec tes plans. Des gens comme nous, on ne peut plus les garder. C'est fini ce temps.
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Et puis se tournant vers son ami Martin :
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– La môme, elle veut filer. Prendre un ferry pour vivre l'hiver à Cork, chez des amis de son père. J'ai rendez-vous. Je pars.
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– Tu la rejoins, c'est vrai ?
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– À Roscoff. Son père l'emmène en moto.
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– Et bien moi aussi... Je vais d'abord passer à la maison.
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Ils se disent au-revoir en chargeant leur Promenade. Cette fois ça a l'air définitif entre eux mais il n'y aucune tristesse. Tout sera bientôt bitumé, savent-ils, et quand toutes les routes et les parkings seront construits, hé bien ils se toucheront et il ne restera nulle part où aller.
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– Nous nous reverrons alors !
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– Au tribunal, peut-être !
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– Il n'y a pas de tribunal pour ça.
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Martin démarre son *running-home*, y insère un disque que Guillaume lui a offert un jour de désœuvrement à la caisse d'une station-service, *Liberty's just another word for nothin' left to lose...*
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À peine une heure plus tard, au niveau de la porte de Maurepas côté extérieur, au long d'une belle plantation de bouleaux au flanc du terre-plein, M. Marc en moto passe tranquillement sur la file de gauche, laissant s'engager sur la rocade deux camping-cars blanc identiques, Martin devant, Guillaume derrière. Collée au dos de son père, Tina reconnaît Guillaume et lui fait signe de la main. Il lui répond par un appel de phares. Sans savoir, il n'a bien sûr pas reconnu son rendez-vous sur une petite 500 derrière un mec en blouson de cuir. Mais Tina soulève son casque et un peu de ses cheveux roux flottent au vent. Guillaume comprend alors et klaxonne joyeusement. Á tout à l'heure, à l'embarcadère ! Devant lui Martin, pensant que Guillaume l'interpelle une dernière fois, lui fait signe aussi. Salut !
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@@ -4,13 +4,24 @@ date: 2021-02-04
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Oh !, entre moi et Guillaume, ça n'a pas toujours été. C'est un grand type avec des idées un peu souples à mon goût et qui a du mal à rester en retrait. Il trouve toujours quelque chose à dire, il le puise dans l'air ambiant, tu vois ? Tout en étant parfois cassant et affirmatif. J'ai assisté régulièrement à ses numéros. Répéter ou dire le contraire d'une fois sur l'autre, ça ne le dérange pas. Toujours entre ce qu'il croit, ce qu'il entend et l'idée qui lui vient. Il n'est pas inconséquent, remarque, c'est un instinctif : il y a du vrai en lui mais le contact des autres le fait douter. Ce qu'il dit est donc un mélange de circonstanciel et de rigidité. C'est peut-être sa taille physique qui donne cette impression : imagines-toi un De Gaulle en OS, bleu de travail et baskets.
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Le jour où on est parti de la Chevallerie, là où était l'usine, il a joué le spécialiste. Tout le catalogue de Promenade, quel modèle choisir, la consommation, les aménagements, la motorisation. Mais il ne travaillait pas aux pièces et la série dans laquelle on a piqué nos camions, dont Guillaume se faisait le promoteur, elle n'avait pas été fabriquée avec de la bonne tôle, pour les réservoirs notamment. Voilà, c'était raté. Mais depuis, il en connait un paquet sur les réservoirs qui fuient à cause de la rouille ! Il m'a dit il y a trois semaines :
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– J'ai fait changer tout. Il n'y a plus la moindre petite tâche de rouille sur mon car. Les Gitans. C'est fou la qualité d'acier qu'ils ont et l'outillage aussi. C'est nickel, pour pas cher.
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Mais je me souviens aussi du matin où il nous a dit, alors que l'usine tournait à plein :
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– Je passe à 80 %. Je me suis inscrit au CNAM pour un diplôme d'ingénieur. J'aurai des cours par correspondance, je ne viendrai plus bosser le mardi.
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C'est ainsi que Mardi nous a rejoint à l'atelier. Il n'y connaissait rien, il était d'en bas l'usine, en intérimaire. Avant ce jour, nous étions habitués des Vendredis. Les bouche-trous, jamais les mêmes. On les appelait tous comme ça, pas la peine de retenir leur nom, hein ? Mais Jean-Marie est resté alors on a retenu son prénom. Car Guillaume a tenu le rythme. Il en avait des cernes sous les yeux le mercredi. Ingénieur ! Ça se mérite blaguait-il, mais j'y arrive. L'usine était encore neuve alors quelqu'un qui s'engageait comme ça, c'était un chemin pour nous tous. Nous en avions de la fierté, pour toute l'équipe.
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Une équipe : quatre ou cinq gars suivant les moments. On se salue, on bosse, on cause un peu en se rhabillant. On se rend service à l'occasion. On n'est pas obligé de faire plus si on veut. Ça peut être un peu aussi de l'amitié mais ça ne dure que le temps. On montre un peu de sa vie privée, de ses interrogations, des évènements. Peu ou trop de politique, on est différents. Bref, laisse-à-penser et devine-moi-si-tu-le-peux sont les règles. Le reste du temps, on bosse.
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Des menuisiers, les mêmes gestes, les mêmes techniques. La même matière souple, le bois, trouver des solutions et que ça colle à la fin. On peut tout faire avec du bois et même aussi avec ce plastique qu'on a appris à travailler – as-tu remarqué à quel point d'ailleurs les gens adorent vivre dans du plastique ? Ça me dépasse un peu... Des menuisiers, des artisans en fait : des façons propres à chacun, des petits secrets, des manières très différentes de voir une même pièce.
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Notre atelier était à part dans l'usine, à l'étage, sur une grande mezzanine au-dessus du montage. Les bureaux de la direction étaient en face, tu vois, au-dessus de l'atelier châssis. Nous, nous étions un peu les cadors. Nous réalisions les aménagements spéciaux des camions, le « custom » : certains acheteurs rajoutaient des demandes particulières aux modèles et les vendeurs avaient le chic pour vendre ces idées. « Philosophie Promenade », cette relation du client au produit. Un rangement à cannes à pêche, une accroche de cubi, un coffre-fort, un ratelier, un bidet, que sais-je encore ? Ah oui, la boîte à préservatifs, ça marchait bien ça ! Chaque semaine, des aménagements différents. Alors, discussions, inventions, conseils entre nous. Ça c'était sympa. Par rapport à ceux d'en bas, le travail n'était pas aussi répétitif. On nous appelait les « valeurs ajoutées ».
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Une équipe, donc. Quatre, cinq et parfois six personnes dans le même atelier, chaque jour, toute la semaine. Une dizaine de bras, autant de yeux et d'oreilles qui apprennent forcément à se connaître, à tisser une attention – une surveillance même si on veut : chacun à sa place, couver une nana qui est en apprentissage, savoir se mettre en retrait aussi. Les jours passent et ça colle, en gros. Un jour ça change parce que quelqu'un s'en va ou qu'un autre arrive. Les affinités et les équilibres sont à refaire, ou à laisser tomber.
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Remarque, on a jamais été malheureux à Promenade. Un autre fois, je te raconterai l'histoire de M. Robert, son créateur. Un original, celui-là ! Allez, je t'invite, tu restes dormir dans le camion ? Parle-moi de Davis, et de cette fille aussi...
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<h1 class="page-title">Tina chez Guillaume</h1>
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<p>– Qui elle est ton invitée du soir, Guillaume ? Je t’en ai déjà beaucoup dit je trouve en te racontant mon voyage ! Je suis une drôle de fugueuse, hein ? Je fugue ma « seconde de détermination » ! Tu devrais t’inquiéter, détournement de mineure, ça peut chercher loin…
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– Je n’ai pas peur. T’as seize ans quand même. Est-ce un crime d’héberger une ado ?
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– Ce serait plutôt être ado qui est un crime, ou plutôt un châtiment… Une accumulation de petits non fiévreux, instinctifs qui ne se rassemblent jamais en quelque chose de construit et que la fille qui est devant toi est bien obligée de prendre quand même !
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– Tu n’as pas l’air d’être si malheureuse que ça, non ?
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||||
– Disons que je me tisse un patchwork alors que d’autres je crois fabriquent déjà leur costume. Je n’ai pas grand chose à moi, j’ai l’impression d’être le nègre de ma vie, mon reporter, clic ! Clic ! Clic-Clac !, on fait son lit comme on couche !
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– Eh ben…
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– Oups, désolée… Ce que je voulais dire, c’est comme si on existait juste pour découvrir les choses.
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– Peut-être ! Sauf que ce n’est pas un un jeu de piste non plus, rien n’est préparé à l’avance, tu vois ? Mais tu as raison aussi, la vie est là.
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– Non, elle n’est pas là. Les adultes la désignent toujours comme quelque chose qu’il faut attendre…
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– Ne t’inquiète pas, des fois elle te saute au visage, hop ! Et là, il ne s’agit plus de fuir.
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– Je ne fuis rien !
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– Je ne sais pas, mais j’ai envie de te poser la question. T’es en fuite ?
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– Pas ce mot s’il te plait, il est vulgaire. Fugue est beaucoup plus joli, déjà. C’est musical. Non je ne fuis rien. Je marche, un peu plus loin que d’habitude. La ville, je la connais par cœur. Je ne sais plus ce que je vois quand je suis là-bas. J’ai envie d’un autre regard, à moi.
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– Oui mais le reste ? L’école, ta…
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– Oh, hé, arrête ! T’as vu où tu habites, toi ? Dans un camion ! Même pas de famille !
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– J’ai fini l’école moi !
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– Moi je la termine aujourd’hui, voilà. Est-ce que c’est de ma faute si l’école prend tout le temps ? Des années, à ne faire que ça ! L’école, c’est l’obligation, « reste scotchée là et ne fait rien d’autre. Tu verras plus tard ! » Même pas le temps de prendre son temps.
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– T’as que seize ans.
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– Là, on va commencer à parler famille, alors…
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– Non, il est tard, tu veux dormir dans le camion ? Il faut que j’y aille, je vais travailler toute la nuit.
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– OK. Mais dis-moi quand même, qu’est-ce que ça fait de pas avoir de maison, de direction ?</p>
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<p>– Qui elle est ton invitée du soir, Guillaume ? Je t’en ai déjà beaucoup dit je trouve en te racontant mon voyage ! Je suis une drôle de fugueuse, hein ? Je fugue ma « seconde de détermination » ! Tu devrais t’inquiéter, détournement de mineure, ça peut chercher loin…</p>
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<p>– Je n’ai pas peur. T’as seize ans quand même. Est-ce un crime d’héberger une ado ?</p>
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<p>– Ce serait plutôt être ado qui est un crime, ou plutôt un châtiment… Une accumulation de petits non fiévreux, instinctifs qui ne se rassemblent jamais en quelque chose de construit et que la fille qui est devant toi est bien obligée de prendre quand même !</p>
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<p>– Tu n’as pas l’air d’être si malheureuse que ça, non ?</p>
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<p>– Disons que je me tisse un patchwork alors que d’autres je crois fabriquent déjà leur costume. Je n’ai pas grand chose à moi, j’ai l’impression d’être le nègre de ma vie, mon reporter, clic ! Clic ! Clic-Clac !, on fait son lit comme on couche !</p>
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<p>– Eh ben…</p>
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<p>– Oups, désolée… Ce que je voulais dire, c’est comme si on existait juste pour découvrir les choses.</p>
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<p>– Peut-être ! Sauf que ce n’est pas un un jeu de piste non plus, rien n’est préparé à l’avance, tu vois ? Mais tu as raison aussi, la vie est là.</p>
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<p>– Non, elle n’est pas là. Les adultes la désignent toujours comme quelque chose qu’il faut attendre…</p>
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<p>– Ne t’inquiète pas, des fois elle te saute au visage, hop ! Et là, il ne s’agit plus de fuir.</p>
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<p>– Je ne fuis rien !</p>
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<p>– Je ne sais pas, mais j’ai envie de te poser la question. T’es en fuite ?</p>
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<p>– Pas ce mot s’il te plait, il est vulgaire. Fugue est beaucoup plus joli, déjà. C’est musical. Non je ne fuis rien. Je marche, un peu plus loin que d’habitude. La ville, je la connais par cœur. Je ne sais plus ce que je vois quand je suis là-bas. J’ai envie d’un autre regard, à moi.</p>
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<p>– Oui mais le reste ? L’école, ta…</p>
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<p>– Oh, hé, arrête ! T’as vu où tu habites, toi ? Dans un camion ! Même pas de famille !</p>
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<p>– J’ai fini l’école moi !</p>
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<p>– Moi je la termine aujourd’hui, voilà. Est-ce que c’est de ma faute si l’école prend tout le temps ? Des années, à ne faire que ça ! L’école, c’est l’obligation, « reste scotchée là et ne fait rien d’autre. Tu verras plus tard ! » Même pas le temps de prendre son temps.</p>
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<p>– T’as que seize ans.</p>
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<p>– Là, on va commencer à parler famille, alors…</p>
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<p>– Non, il est tard, tu veux dormir dans le camion ? Il faut que j’y aille, je vais travailler toute la nuit.</p>
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<p>– OK. Mais dis-moi quand même, qu’est-ce que ça fait de pas avoir de maison, de direction ?</p>
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<h1 class="page-title">Martin, au bout de la cigarette</h1>
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<p>Oui, bien sûr, il y a eu un premier soir. Mais on ne le sait pas. Ce soir devient le premier parce qu’il y en a eu d’autres après, un deuxième, un troisième. Après, les soirs font vite la semaine et bientôt tu perds le compte, tout a changé. D’autres habitudes se mettent en place, celle par exemple de téléphoner « je rentre. » Ça fait quinze jours ou trois semaines. Tu arrives, tu poses ton sac dans l’entrée et pas directement dans la chambre. T’es comme un invité. Tu programmes la machine à laver, tu laisses dans un coin du frigo ton casse-croûte pour le dimanche soir, quand tu repartiras avec le linge sec.
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Tu ne rentres pas chez toi, tu vas voir ta femme et tes enfants qui habitent une maison où la vie s’est organisée sans toi. Il y a pourtant des moments délicieux ces jours-là, crois-moi ! On se retrouve, on joue, on s’aime. Mais quand même, le cœur se pince. Et puis avec l’habitude, il ne pince plus autant.
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Alors oui, il y a eu des premiers soirs. Peut-être un de ceux où tu fumes une cigarette dehors dans le jardin. Il commence à faire vraiment nuit. Les nuages s’amassent mais laissent encore voir la lune. Il pleuvra demain, alors la lune est belle à prendre comme un cadeau. Un tout petit morceau d’exceptionnel et aussi une permanence, elle qui survivra aux nuages et à la pluie. On se dit je pourrais partir maintenant. Là, tout de suite. Tu es à trois mètres de la porte de la maison et tout près du portail. Tout glisse comme ça, tu es déjà parti. Voilà. De toutes petites choses.
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Mais il y a aussi un appel immense et permanent à prendre la route, depuis longtemps tu le sais ! On baigne dedans, on le respire avec l’air, et puis soudain une émotion submerge. Face à la mer, à l’horizon, dans une photo, à l’intérieur d’une musique, dans la phrase d’un livre, au bout d’une cigarette. C’est l’oxygène, la liberté qui nous montre de quoi on dépend, de ce à quoi on a dit oui. La liberté nous dit ce qui nous fixe. Rares sont ceux qui savent faire les bons nœuds d’attache.
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Moi, je me dit que la fin de l’usine a coupé tout. Mais ce n’est pas entièrement vrai sans doute. J’avais déjà répondu à l’appel du monde. Et si tu ne retournais pas au travail demain ? Qu’est-ce que ça changerait ? Pour qui finalement ? Il y a mille autres façons de passer son temps, d’aimer et de vivre. J’ai beaucoup discuté de tout ça avec Guillaume. Et nous voilà partis.</p>
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<p>Oui, bien sûr, il y a eu un premier soir. Mais on ne le sait pas. Ce soir devient le premier parce qu’il y en a eu d’autres après, un deuxième, un troisième. Après, les soirs font vite la semaine et bientôt tu perds le compte, tout a changé. D’autres habitudes se mettent en place, celle par exemple de téléphoner « je rentre. » Ça fait quinze jours ou trois semaines. Tu arrives, tu poses ton sac dans l’entrée et pas directement dans la chambre. T’es comme un invité. Tu programmes la machine à laver, tu laisses dans un coin du frigo ton casse-croûte pour le dimanche soir, quand tu repartiras avec le linge sec.</p>
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<p>Tu ne rentres pas chez toi, tu vas voir ta femme et tes enfants qui habitent une maison où la vie s’est organisée sans toi. Il y a pourtant des moments délicieux ces jours-là, crois-moi ! On se retrouve, on joue, on s’aime. Mais quand même, le cœur se pince. Et puis avec l’habitude, il ne pince plus autant.</p>
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<p>Alors oui, il y a eu des premiers soirs. Peut-être un de ceux où tu fumes une cigarette dehors dans le jardin. Il commence à faire vraiment nuit. Les nuages s’amassent mais laissent encore voir la lune. Il pleuvra demain, alors la lune est belle à prendre comme un cadeau. Un tout petit morceau d’exceptionnel et aussi une permanence, elle qui survivra aux nuages et à la pluie. On se dit je pourrais partir maintenant. Là, tout de suite. Tu es à trois mètres de la porte de la maison et tout près du portail. Tout glisse comme ça, tu es déjà parti. Voilà. De toutes petites choses.</p>
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<p>Mais il y a aussi un appel immense et permanent à prendre la route, depuis longtemps tu le sais ! On baigne dedans, on le respire avec l’air, et puis soudain une émotion submerge. Face à la mer, à l’horizon, dans une photo, à l’intérieur d’une musique, dans la phrase d’un livre, au bout d’une cigarette. C’est l’oxygène, la liberté qui nous montre de quoi on dépend, de ce à quoi on a dit oui. La liberté nous dit ce qui nous fixe. Rares sont ceux qui savent faire les bons nœuds d’attache.</p>
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<p>Moi, je me dit que la fin de l’usine a coupé tout. Mais ce n’est pas entièrement vrai sans doute. J’avais déjà répondu à l’appel du monde. Et si tu ne retournais pas au travail demain ? Qu’est-ce que ça changerait ? Pour qui finalement ? Il y a mille autres façons de passer son temps, d’aimer et de vivre. J’ai beaucoup discuté de tout ça avec Guillaume. Et nous voilà partis.</p>
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<h1 class="page-title">La balade de Maghlout</h1>
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<p>Maghlout marche dans la brume. Le bruit des voitures est considérablement assourdi. On entend les chiens des campagnes, quelques bruits des maisons des lotissements. Maghlout a ouvert à demi son anorak et a retiré son bonnet. Tout est apaisé et après l’heure de route, il ressent le bonheur de la marche longue. Celui, physique, de l’effort assumé par un corps au travail mais aussi le plaisir du trajet utile. Maghlout va trouver Guillaume, quelque part autour de la sortie Saint-Malo.
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Dans les bosquets qui couvrent le flanc du terre-plein, on devine quelques sacs et même des petites tentes, certaines camouflées avec de l’herbe arrachée. Toute une science de choisir l’endroit où dormir. Maghlout ne se lassera jamais de l’ingéniosité des Robinson. Sur la crête, il surplombe le large virage de la rocade qui fuit vers l’ouest et il s’accroupit quelques minutes. Le paysage chasse de son esprit les hommes endormis. Son regard suit les courbes de la terre et les lignes à haute tension, les pylônes et les arbres. Une passerelle bleue saute la route. Des motos passent soudain en furie. Maghlout descend un peu du côté nord du terre-plein pour ne plus les entendre. La campagne de l’autre côté a belle allure. Celle de la pesanteur grasse de la terre humide. C’est une terre qui se méfie de l’air, qui ne fait pas de poussière. Elle est à l’aise dans le brouillard. Elle gît et absorbe lentement les feuilles marron-noir, acides, couches et tas que le vent n’a pas pu prendre. Bien des fois, quand la météo est au sud-ouest, c’est le ciel qui semble vouloir se rapprocher de la terre et les nuages s’allongent et se couchent, roulent sur eux-mêmes. Ils prennent la couleur du bitume et l’esprit des hommes part alors au loin, au-delà des bras de la dépression, dans ces pays où il y a du soleil. Mais leur corps et leur vie restent attachés ici.
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Aujourd’hui, le ciel et la terre composent un accord de couleurs propre à la nature et à elle seule : des sèches et propres, rendues légèrement brillantes par l’eau et le soleil, délimitées par les bancs lumineux de la brume. Rouge des engins mécaniques, grès des murs, bleu des toits, vert clair des talus et sombre des fossés, gris et rouille des tôles, noir des quatre-quatre et des bâches et des pneus qui les tiennent, il n’y a que très peu du marron des champs retournés. Maghlout remarque l’orange de la trace d’un renard. Tous les traits autour des formes sont marqués, tous les vides de l’horizon sont uniformément remplis du bleu du ciel. Arbres, haies, routes et toits s’y détachent et en perdent leurs volumes. De certains angles de vue, avec les courbes des remblais de la rocade, les aplats des champs, les mamelons des rond-points, les tâches des camions et la ligne déchiquetée d’un vieil arbre, la nature est purement graphique. Par exemple ici une ligne d’arbres est subitement coupée par une quatre voies mais on en suit bien encore le trait, le lancé. Maghlout regarde le présent et voit aussi l’archéologie des arbres. Ainsi le paysage s’écrit lui-même, cherchant à se dire mieux qu’en vrai. Mais Maghlout pense soudain que cette photo n’est qu’un ordre voulu par sa mémoire de vieil homme. Qu’une réminiscence, encore.
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Déjà des paysages lui ont ainsi littéralement parlé. Les déserts par exemple et le premier d’entre eux : il quittait la maisonnée, la ville et bientôt le Maroc. Était-ce vraiment un choix ? Il avait pris la route par le désert et pas par la route de Tan-Tan le long de la côte. Maghlout se souvient du moment où il s’est dit, encore au seuil de son exil : « Je suis au premier sable du désert. » D’emblée il avait senti ce qu’allait être le chemin, cette traversée, sa fuite. La solitude, la tentation du retour. Il avait marché, l’élément désert empêche très tôt le retour. Comme l’océan, une peine, une longueur, une durée à laquelle se mesure le courage d’un fuyard. Et le désert, écrivant pour Maghlout ses lignes ondulées, le désert lui avait dit :
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« – Je n’ai rien à voir avec ta peine. »
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Cette parole avait coulé comme de l’eau tiède dans le corps de Maghlout. Sa gourde fraîche, le keffieh qu’il s’apprêtait à nouer sur la tête, la boussole qu’il serrait dans sa main, toutes ces précautions ne lui parurent plus essentielles. C’est en partant qu’il se protégeait, il ne devait pas craindre de plus grand danger que de renoncer à sa fuite. Et si devant lui il y avait le désert, la solitude et l’inconnu, il ne pouvait pas y avoir de peur.
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– Je n’ai rien à voir avec ta peine. Je suis neutre. Difficile mais sans animosité.
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– Oui.
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Par ces simples lettres le désert n’était plus une prison mais une route, le désert n’était plus l’impossible mais le passage. Ce qu’on accepte ainsi devient le petit lait de l’existence. Maghlout alors avait bu de ce lait.
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Le Maghlout d’aujourd’hui éclate de rire : avoir traversé le Sahara, l’Atlas, enjambé Gibraltar, s’être moqué de Franco et des gabelous pour se tenir ici ! À courir après une fille inconnue, sans doute déjà rentrée chez elle ou déjà partie loin ! Mais Davis est un curieux ami à qui on ne refuse rien. Et puis, Tina, « ne te sens déjà tu pas proche d’elle ? » lui avait-il dit.
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En bas du terre-plein, au bout d’une petite route coupée par la rocade, deux hommes récupèrent de l’acier sur la carcasse noircie d’une épave brûlée. Sur le haut, à une centaine de mètres, une voiture débouche d’une passerelle. Bleue, banale, deux hommes costauds habillés de noir. Des gendarmes.
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Maghlout les laisse passer puis franchit la route par la passerelle. Il reprend sa belle après-midi de marche. L’étape est maintenant une immense ligne droite. À travers les bouleaux, le long des sapins, montant et descendant au gré des levées de terre. Devant lui s’ouvre d’abord une perspective créée par la tonte récente du plat au milieu du terre-plein, entre deux rangées d’arbres. Gandais le paysan, s’il marchait là, comparerait peut-être ce couloir aux chemins creux de sa jeunesse qu’il y avait partout dans la campagne alentour et sans doute ici même, sous les pieds de Maghlout. Pour peu qu’on s’essaye à l’histoire des champs. Ce sont maintenant les chemins des paysagistes, celui du jardinier ou des gendarmes – l’espace de tous les gens à gilet fluorescent. Vert, jaune, orange.
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La terre est meuble sur ce plat, il n’y a pas de bâche ou de pierres. Maghlout sent ses pieds s’enfoncer dans l’herbe et aucune pensée inquiète ne gâche son plaisir. Il reprend peu à peu conscience de son poids, de son appui sur le sol humide et de ses traces. Maghlout sent la terre plier sous lui. Il pense comme il a déjà pensé il y a des centaines de milliers d’années qu’il est le Premier. Que la Terre gardera l’empreinte en creux de sa volonté. Qu’on retrouvera peut-être un jour le fossile de son pied, de son intention de marcher devant suivant ce qu’il croit vrai ou ce qu’il croit faux. Un peu comme M. Robert dont Martin lui a conté la longue histoire – elle commence au 19e siècle ! Un marcheur têtu lui aussi qui aurait sûrement remarqué l’âme heureuse de ces humbles bosquets, le discret accompagnement d’un oiseau et qui aurait exprimé un peu joliment « un indicible sentiment universel, une sensation de gratitude qui jaillit puissamment dans une âme en joie ».
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Le chemin se termine en pente douce et Maghlout se tient à l’abrupt d’une route qui s’engouffre dans un tunnel sous la rocade. Il sait qu’à partir de là, l’itinéraire sera moins facile. Il franchit les ponts au-dessus du canal et du train, les pointes nombreuses des remblais autour de la sortie 13. Il marche lentement en contrebas de la route. Enfin une dernière montée l’amène franchement en haut de sa destination. Il s’arrête là et prend ses quartiers. Ce n’est pas la première fois qu’il dort ici. Rien ne presse. Il s’assied. Il devine à travers les maigres branches des buissons l’agitation qui commence du côté des travaux. Car le soir descend et, avec lui, le repos.
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Le soleil est bien à l’ouest et, à la hauteur qu’il a ce soir, basse, on doit pouvoir être ébloui pour peu qu’on soit sur une des nombreuses rues de Rennes qui suivent l’axe est-ouest. Maghlout essaye de visualiser la ville où pourtant il n’a jamais mis les pieds. Davis lui en a souvent montré les cartes et il a l’air d’y trouver une réelle signification. Pour lui, Rennes est comme un temple dédié au soleil. Il entre certains jours en un rayon exact et place la ville au sein de l’univers entier ! Délire d’adolescent gavé de films et de jeux vidéo ? Non, car Davis lui a aussi raconté : En haut d’un escalier de la gare, regardant les quais un jour comme celui-ci, j’attendais. Une petite fille attendait aussi mais, pour ne pas rester seule, jouait sur les marches en aluminium pas loin de sa maman. Elle demande à sa mère : « C’est de quel côté, Paris ? » La mère attendait aussi mais pas de la même façon, elle devait être très inquiète, agacée, égarée car elle répondit ainsi à la môme d’un ton très énervé : « Mais enfin, Paris c’est là ! » Et elle désignait de son bras tendu le soleil qui se couchait exactement dans l’axe des rails, vers l’ouest.
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Le train, oui, Maghlout l’a déjà pris. Mais il se souvient plutôt des gares. Il y a longtemps. Ce fut facile en France, il allait vite, de quai en quai parmi les autres voyageurs qui s’étonnaient de son allure. Mais ils avaient besoin à l’époque de bras, de main-d’œuvre et le Maghreb, pour la majorité d’entre eux, c’était la France après tout. Ils haussaient les épaules.
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Des lumières s’agitent. Maghlout sort de sa rêverie. Dans le large virage et ses multiples lacets, des camionnettes et des voitures viennent se garer derrière les barrières et des signalisations en plastique dur. On prépare un déroutage. On a ouvert des grilles. Les engins s’allument et chauffent. Là-bas, autour de braseros, des hommes avec des gilets et des casques fluorescents s’assemblent. Ils attendent l’heure : il y a encore les deux lignes de voitures. Puis ces hommes envahiront la moitié de la route pour l’opération de chirurgie routière. Des camionnettes créeront un bouchon mobile pour inaugurer sans danger la dérivation. Et puis après, dans quelques jours, le sang circulera mieux. Des talkies-walkies crépitent.
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En attendant, Maghlout a attiré son sac et en sort son repas. Calé au tronc d’un peuplier, pas très loin d’un terrier et d’une herbe de la pampa – elle aussi s’est échappée et elle s’en trouve plutôt bien, Maghlout est enchanté de ce voisinage. Cette fois les hommes s’agitent, on leur assigne des postes, les talkies hurlent. Un hélicoptère survole la zone, les pompiers sont là, un journaliste aussi.
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Alors que les engins démarrent et que leurs fumées chatoient à la lumière des groupes électrogènes, un convoi de camion-goudron arrive et freine en haut de la bretelle. Maghlout range avec soin ses affaires. Juste de l’autre côté de la butte, il a repéré un lit de feuilles. Il y tire son sac, bâche en dessous, déploie une couverture. Puis, comme on regarde distraitement une série à la télévision, il jette un œil au début de la nuit de travaux. Enfin, heureux de sa journée, il se couche. Il aura quelques points douloureux dans son vieux corps demain. Du chantier, il n’a désormais qu’un bruit assourdi, quelques coups de sifflets et des accélérations de moteurs lourds. Au-dessus de lui, des vagues lueurs, parfois une odeur de gasoil brulé. Il se réveillera le matin à l’âcre atmosphère du bitume fondu.
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En contrebas, Guillaume installe des projecteurs blancs. C’est parti pour la nuit. Il repense fugitivement à Judith, sa « fiancée » comme on dit, à son diplôme d’ingénieur abandonné, à son camion et à Tina qui y dort peut-être. Il sourit, que faire d’autre, la journée de travail a commencé.</p>
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<p>Maghlout marche dans la brume. Le bruit des voitures est considérablement assourdi. On entend les chiens des campagnes, quelques bruits des maisons des lotissements. Maghlout a ouvert à demi son anorak et a retiré son bonnet. Tout est apaisé et après l’heure de route, il ressent le bonheur de la marche longue. Celui, physique, de l’effort assumé par un corps au travail mais aussi le plaisir du trajet utile. Maghlout va trouver Guillaume, quelque part autour de la sortie Saint-Malo.</p>
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<p>Dans les bosquets qui couvrent le flanc du terre-plein, on devine quelques sacs et même des petites tentes, certaines camouflées avec de l’herbe arrachée. Toute une science de choisir l’endroit où dormir. Maghlout ne se lassera jamais de l’ingéniosité des Robinson. Sur la crête, il surplombe le large virage de la rocade qui fuit vers l’ouest et il s’accroupit quelques minutes. Le paysage chasse de son esprit les hommes endormis. Son regard suit les courbes de la terre et les lignes à haute tension, les pylônes et les arbres. Une passerelle bleue saute la route. Des motos passent soudain en furie. Maghlout descend un peu du côté nord du terre-plein pour ne plus les entendre. La campagne de l’autre côté a belle allure. Celle de la pesanteur grasse de la terre humide. C’est une terre qui se méfie de l’air, qui ne fait pas de poussière. Elle est à l’aise dans le brouillard. Elle gît et absorbe lentement les feuilles marron-noir, acides, couches et tas que le vent n’a pas pu prendre. Bien des fois, quand la météo est au sud-ouest, c’est le ciel qui semble vouloir se rapprocher de la terre et les nuages s’allongent et se couchent, roulent sur eux-mêmes. Ils prennent la couleur du bitume et l’esprit des hommes part alors au loin, au-delà des bras de la dépression, dans ces pays où il y a du soleil. Mais leur corps et leur vie restent attachés ici.</p>
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<p>Aujourd’hui, le ciel et la terre composent un accord de couleurs propre à la nature et à elle seule : des sèches et propres, rendues légèrement brillantes par l’eau et le soleil, délimitées par les bancs lumineux de la brume. Rouge des engins mécaniques, grès des murs, bleu des toits, vert clair des talus et sombre des fossés, gris et rouille des tôles, noir des quatre-quatre et des bâches et des pneus qui les tiennent, il n’y a que très peu du marron des champs retournés. Maghlout remarque l’orange de la trace d’un renard. Tous les traits autour des formes sont marqués, tous les vides de l’horizon sont uniformément remplis du bleu du ciel. Arbres, haies, routes et toits s’y détachent et en perdent leurs volumes. De certains angles de vue, avec les courbes des remblais de la rocade, les aplats des champs, les mamelons des rond-points, les tâches des camions et la ligne déchiquetée d’un vieil arbre, la nature est purement graphique. Par exemple ici une ligne d’arbres est subitement coupée par une quatre voies mais on en suit bien encore le trait, le lancé. Maghlout regarde le présent et voit aussi l’archéologie des arbres. Ainsi le paysage s’écrit lui-même, cherchant à se dire mieux qu’en vrai. Mais Maghlout pense soudain que cette photo n’est qu’un ordre voulu par sa mémoire de vieil homme. Qu’une réminiscence, encore.</p>
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<p>Déjà des paysages lui ont ainsi littéralement parlé. Les déserts par exemple et le premier d’entre eux : il quittait la maisonnée, la ville et bientôt le Maroc. Était-ce vraiment un choix ? Il avait pris la route par le désert et pas par la route de Tan-Tan le long de la côte. Maghlout se souvient du moment où il s’est dit, encore au seuil de son exil : « Je suis au premier sable du désert. » D’emblée il avait senti ce qu’allait être le chemin, cette traversée, sa fuite. La solitude, la tentation du retour. Il avait marché, l’élément désert empêche très tôt le retour. Comme l’océan, une peine, une longueur, une durée à laquelle se mesure le courage d’un fuyard. Et le désert, écrivant pour Maghlout ses lignes ondulées, le désert lui avait dit :</p>
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<p>« – Je n’ai rien à voir avec ta peine. »</p>
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<p>Cette parole avait coulé comme de l’eau tiède dans le corps de Maghlout. Sa gourde fraîche, le keffieh qu’il s’apprêtait à nouer sur la tête, la boussole qu’il serrait dans sa main, toutes ces précautions ne lui parurent plus essentielles. C’est en partant qu’il se protégeait, il ne devait pas craindre de plus grand danger que de renoncer à sa fuite. Et si devant lui il y avait le désert, la solitude et l’inconnu, il ne pouvait pas y avoir de peur.</p>
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<p>– Je n’ai rien à voir avec ta peine. Je suis neutre. Difficile mais sans animosité.</p>
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<p>– Oui.</p>
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<p>Par ces simples lettres le désert n’était plus une prison mais une route, le désert n’était plus l’impossible mais le passage. Ce qu’on accepte ainsi devient le petit lait de l’existence. Maghlout alors avait bu de ce lait.</p>
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<p>Le Maghlout d’aujourd’hui éclate de rire : avoir traversé le Sahara, l’Atlas, enjambé Gibraltar, s’être moqué de Franco et des gabelous pour se tenir ici ! À courir après une fille inconnue, sans doute déjà rentrée chez elle ou déjà partie loin ! Mais Davis est un curieux ami à qui on ne refuse rien. Et puis, Tina, « ne te sens déjà tu pas proche d’elle ? » lui avait-il dit.</p>
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<p>En bas du terre-plein, au bout d’une petite route coupée par la rocade, deux hommes récupèrent de l’acier sur la carcasse noircie d’une épave brûlée. Sur le haut, à une centaine de mètres, une voiture débouche d’une passerelle. Bleue, banale, deux hommes costauds habillés de noir. Des gendarmes.</p>
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<p>Maghlout les laisse passer puis franchit la route par la passerelle. Il reprend sa belle après-midi de marche. L’étape est maintenant une immense ligne droite. À travers les bouleaux, le long des sapins, montant et descendant au gré des levées de terre. Devant lui s’ouvre d’abord une perspective créée par la tonte récente du plat au milieu du terre-plein, entre deux rangées d’arbres. Gandais le paysan, s’il marchait là, comparerait peut-être ce couloir aux chemins creux de sa jeunesse qu’il y avait partout dans la campagne alentour et sans doute ici même, sous les pieds de Maghlout. Pour peu qu’on s’essaye à l’histoire des champs. Ce sont maintenant les chemins des paysagistes, celui du jardinier ou des gendarmes – l’espace de tous les gens à gilet fluorescent. Vert, jaune, orange.</p>
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<p>La terre est meuble sur ce plat, il n’y a pas de bâche ou de pierres. Maghlout sent ses pieds s’enfoncer dans l’herbe et aucune pensée inquiète ne gâche son plaisir. Il reprend peu à peu conscience de son poids, de son appui sur le sol humide et de ses traces. Maghlout sent la terre plier sous lui. Il pense comme il a déjà pensé il y a des centaines de milliers d’années qu’il est le Premier. Que la Terre gardera l’empreinte en creux de sa volonté. Qu’on retrouvera peut-être un jour le fossile de son pied, de son intention de marcher devant suivant ce qu’il croit vrai ou ce qu’il croit faux. Un peu comme M. Robert dont Martin lui a conté la longue histoire – elle commence au 19e siècle ! Un marcheur têtu lui aussi qui aurait sûrement remarqué l’âme heureuse de ces humbles bosquets, le discret accompagnement d’un oiseau et qui aurait exprimé un peu joliment « un indicible sentiment universel, une sensation de gratitude qui jaillit puissamment dans une âme en joie ».</p>
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<p>Le chemin se termine en pente douce et Maghlout se tient à l’abrupt d’une route qui s’engouffre dans un tunnel sous la rocade. Il sait qu’à partir de là, l’itinéraire sera moins facile. Il franchit les ponts au-dessus du canal et du train, les pointes nombreuses des remblais autour de la sortie 13. Il marche lentement en contrebas de la route. Enfin une dernière montée l’amène franchement en haut de sa destination. Il s’arrête là et prend ses quartiers. Ce n’est pas la première fois qu’il dort ici. Rien ne presse. Il s’assied. Il devine à travers les maigres branches des buissons l’agitation qui commence du côté des travaux. Car le soir descend et, avec lui, le repos.</p>
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<p>Le soleil est bien à l’ouest et, à la hauteur qu’il a ce soir, basse, on doit pouvoir être ébloui pour peu qu’on soit sur une des nombreuses rues de Rennes qui suivent l’axe est-ouest. Maghlout essaye de visualiser la ville où pourtant il n’a jamais mis les pieds. Davis lui en a souvent montré les cartes et il a l’air d’y trouver une réelle signification. Pour lui, Rennes est comme un temple dédié au soleil. Il entre certains jours en un rayon exact et place la ville au sein de l’univers entier ! Délire d’adolescent gavé de films et de jeux vidéo ? Non, car Davis lui a aussi raconté : En haut d’un escalier de la gare, regardant les quais un jour comme celui-ci, j’attendais. Une petite fille attendait aussi mais, pour ne pas rester seule, jouait sur les marches en aluminium pas loin de sa maman. Elle demande à sa mère : « C’est de quel côté, Paris ? » La mère attendait aussi mais pas de la même façon, elle devait être très inquiète, agacée, égarée car elle répondit ainsi à la môme d’un ton très énervé : « Mais enfin, Paris c’est là ! » Et elle désignait de son bras tendu le soleil qui se couchait exactement dans l’axe des rails, vers l’ouest.</p>
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<p>Le train, oui, Maghlout l’a déjà pris. Mais il se souvient plutôt des gares. Il y a longtemps. Ce fut facile en France, il allait vite, de quai en quai parmi les autres voyageurs qui s’étonnaient de son allure. Mais ils avaient besoin à l’époque de bras, de main-d’œuvre et le Maghreb, pour la majorité d’entre eux, c’était la France après tout. Ils haussaient les épaules.</p>
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<p>Des lumières s’agitent. Maghlout sort de sa rêverie. Dans le large virage et ses multiples lacets, des camionnettes et des voitures viennent se garer derrière les barrières et des signalisations en plastique dur. On prépare un déroutage. On a ouvert des grilles. Les engins s’allument et chauffent. Là-bas, autour de braseros, des hommes avec des gilets et des casques fluorescents s’assemblent. Ils attendent l’heure : il y a encore les deux lignes de voitures. Puis ces hommes envahiront la moitié de la route pour l’opération de chirurgie routière. Des camionnettes créeront un bouchon mobile pour inaugurer sans danger la dérivation. Et puis après, dans quelques jours, le sang circulera mieux. Des talkies-walkies crépitent.</p>
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<p>En attendant, Maghlout a attiré son sac et en sort son repas. Calé au tronc d’un peuplier, pas très loin d’un terrier et d’une herbe de la pampa – elle aussi s’est échappée et elle s’en trouve plutôt bien, Maghlout est enchanté de ce voisinage. Cette fois les hommes s’agitent, on leur assigne des postes, les talkies hurlent. Un hélicoptère survole la zone, les pompiers sont là, un journaliste aussi.</p>
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<p>Alors que les engins démarrent et que leurs fumées chatoient à la lumière des groupes électrogènes, un convoi de camion-goudron arrive et freine en haut de la bretelle. Maghlout range avec soin ses affaires. Juste de l’autre côté de la butte, il a repéré un lit de feuilles. Il y tire son sac, bâche en dessous, déploie une couverture. Puis, comme on regarde distraitement une série à la télévision, il jette un œil au début de la nuit de travaux. Enfin, heureux de sa journée, il se couche. Il aura quelques points douloureux dans son vieux corps demain. Du chantier, il n’a désormais qu’un bruit assourdi, quelques coups de sifflets et des accélérations de moteurs lourds. Au-dessus de lui, des vagues lueurs, parfois une odeur de gasoil brulé. Il se réveillera le matin à l’âcre atmosphère du bitume fondu.</p>
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<p>En contrebas, Guillaume installe des projecteurs blancs. C’est parti pour la nuit. Il repense fugitivement à Judith, sa « fiancée » comme on dit, à son diplôme d’ingénieur abandonné, à son camion et à Tina qui y dort peut-être. Il sourit, que faire d’autre, la journée de travail a commencé.</p>
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<h1 class="page-title">Du haut des Horizons</h1>
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<p>M. Marc est debout à la baie de son appartement, dernier étage des Horizons, whisky. <em>Strathisla</em> cinquante ans d’âge – plus vieux que ces tours ! Rennes s’expose à M. Marc, comme toujours. Une carte vivante, à l’échelle un pour un, la ville qu’il aime tant. Toute sa vie y est inscrite, quasiment dans chaque rue. Parmi les lumières, il y distingue les lueurs des bougies de ses souvenirs, les spots des chantiers sur lesquels il travaille, les marques rouges des rénovations déjà actées. Celles qui sont l’avenir de la ville. On vit toujours dans un avenir.
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Lui-même vit les jours qui étaient l’avenir de sa femme, Chantal Moine, défunte. Sûrement cette douzaine d’années, elle aurait voulu les vivre, elle les aurait aimées. Nous les aurions aimées ensemble, Tina, Rennes, elle et moi. Gwenaël Marc n’est pas un habitué du vague-à-l’âme et c’est pourquoi il évoque ce passé sans nostalgie, ce passé à la fois non avenu et pourtant réalisé, d’une certaine façon. Sa vie n’est que création et amour pour sa ville, sa fille, tout ce qu’avait commencé Chantal. Elle était – au tout début quand il était étudiant – sa directrice de stage. C’était à l’agence d’urbanisme et de développement de l’agglomération, comme on disait à l’époque, rennaise. C’était du sérieux. On ne répliquait pas à cette Audiar-là et encore moins à Chantal Moine. La jeune femme y avait un rôle influent, rapidement acquis. Intelligente, compétente, joyeuse, elle impressionnait. Foncièrement acquise au fonctionnalisme dans l’urbanisme et l’architecture, elle en exprimait une vision personnelle. « L’utilité alliée à la liberté », disait-elle. Elle parlait grands ensembles, ZAC et ZUP dans un grand cliquetis de perles indiennes, de bracelets et de breloques qu’elle collectionnait sur des robes très amples. On savait son style de vie libre, elle était bien dans ses années soixante-dix. On avait envie d’habiter les maquettes et même les dossiers des technocrates de l’agence, pour peu qu’elle les présentât. Elle parlait de « la norme, de la non-norme comme espace-création et de l’à-côté de la norme comme lieu-concept. Rennes doit maitriser cette dialectique. Si on le fait, dans cinquante ans, on a gagné ! » Elle souriait en concluant là-dessus, avec des yeux bleus au travers de grosses lunettes d’écaille. Gwenaël Marc était rapidement tombé amoureux.
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Que trouva-t-elle chez le jeune homme ? Je n’en saurai jamais rien, se dit M. Marc. Sans aucun doute l’intuition qu’il serait un passeur, un transformateur, un innovateur fidèle. Fidèle à quoi ? À propos de ce mariage surprenant, elle répondait par l’explication du coup de foudre. La romance, « vivre par et pour le sentiment ». Personne ne la crut jusqu’à ce qu’elle accouche de Tina.
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Rennes ce soir semble une ville à la fois lourde et en suspens, comme une campagne en hiver sous un ciel orange allumant la pâle lueur du soleil parti. Subitement l’impression que rien ne nous sera donné de plus aujourd’hui. La ville est calme et ondule lentement dans son sommeil. Elle se tord, elle gonfle, elle bout là-bas comme un lac avec de la fumée sur l’eau. Autour d’elle, des torrents de phares rouge la quittent, quittent le volcan percé et coulent loin dans les alentours. La ville liquide va, déborde, envahit des zones, suinte par ses axes. Les quelques tours commencent à fléchir sous l’ombre et la chaleur, on a l’impression que seuls les habitants les font encore tenir debout. Tout va bien. Un autre verre.
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– Et oui !, crie M. Marc.
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Construire. Diriger les fluides, contenir et gérer les pressions. Couler le béton, faire circuler, attirer et retenir. Une construction que menacent toujours des flux, des courants humains et économiques, beaucoup plus difficiles à endiguer que la mer et ses vagues.
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Non !, Tina n’a sûrement pas quitté Ys ! Avec cette rue Saint-Georges un soir de juin à la lueur des bougies. Le Thabor aux premiers dimanches d’avril. Ces sacs à dos dans la gare sur lesquels bébé ses jeunes parents l’allongeaient. Cet immeuble dont Gwenaël Marc se souvient de l’érection, cet immense trou sous les Lices où il s’était fait photographié en famille, bras dessus dessous aux épaules d’une équipe de cimentiers. Photographié sous les marronniers de la place Hoche, sous l’enseigne des entrepôts Picard rue Saint-Malo. Devant l’Opéra, en face de la mairie, serrant la main de M. Hervé ; là recevant une médaille et les honneurs du préfet. Tous ces hommages, ces onze-novembre, ces huit-mai et ces cinq-août en l’honneur de la libération de la ville par Patton. Tous ces poignards élimés ou ces souvenirs joyeux encore saillants, ignorant du temps qui passe, ces regards aimants et l’éperdue bonté des gens. Tina à n’importe quel âge, vivante parmi tant de jouets, parmi tant d’occasions, prise dans les bras de ces Béninois qui avaient rénové l’école, embrassée par les femmes du Planning familial ou par telle enseignante qui lui trouvait sans flagornerie, au-delà de ce nom de famille si connu dans Rennes, quelques qualités personnelles.
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Tina est même là dans ces rapports, ces comptes-rendus, ces esquisses, ces affiches, tous ces plans de masse, de coupe ou en cavalière, les gribouillis, les cartes, dans les diagrammes et les camemberts, ces papiers qui s’entassent sur le bureau et vers lesquels se dirige maintenant M. Marc. Tout son amour de façonner la ville, son jardin, la vie. Là où Tina a grandi et a joué, et où elle doit jouer encore ce mardi, jour qu’elle décidé sans école. Et alors ? Gwenaël Marc a confiance.</p>
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<p>M. Marc est debout à la baie de son appartement, dernier étage des Horizons, whisky. <em>Strathisla</em> cinquante ans d’âge – plus vieux que ces tours ! Rennes s’expose à M. Marc, comme toujours. Une carte vivante, à l’échelle un pour un, la ville qu’il aime tant. Toute sa vie y est inscrite, quasiment dans chaque rue. Parmi les lumières, il y distingue les lueurs des bougies de ses souvenirs, les spots des chantiers sur lesquels il travaille, les marques rouges des rénovations déjà actées. Celles qui sont l’avenir de la ville. On vit toujours dans un avenir.</p>
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<p>Lui-même vit les jours qui étaient l’avenir de sa femme, Chantal Moine, défunte. Sûrement cette douzaine d’années, elle aurait voulu les vivre, elle les aurait aimées. Nous les aurions aimées ensemble, Tina, Rennes, elle et moi. Gwenaël Marc n’est pas un habitué du vague-à-l’âme et c’est pourquoi il évoque ce passé sans nostalgie, ce passé à la fois non avenu et pourtant réalisé, d’une certaine façon. Sa vie n’est que création et amour pour sa ville, sa fille, tout ce qu’avait commencé Chantal. Elle était – au tout début quand il était étudiant – sa directrice de stage. C’était à l’agence d’urbanisme et de développement de l’agglomération, comme on disait à l’époque, rennaise. C’était du sérieux. On ne répliquait pas à cette Audiar-là et encore moins à Chantal Moine. La jeune femme y avait un rôle influent, rapidement acquis. Intelligente, compétente, joyeuse, elle impressionnait. Foncièrement acquise au fonctionnalisme dans l’urbanisme et l’architecture, elle en exprimait une vision personnelle. « L’utilité alliée à la liberté », disait-elle. Elle parlait grands ensembles, ZAC et ZUP dans un grand cliquetis de perles indiennes, de bracelets et de breloques qu’elle collectionnait sur des robes très amples. On savait son style de vie libre, elle était bien dans ses années soixante-dix. On avait envie d’habiter les maquettes et même les dossiers des technocrates de l’agence, pour peu qu’elle les présentât. Elle parlait de « la norme, de la non-norme comme espace-création et de l’à-côté de la norme comme lieu-concept. Rennes doit maitriser cette dialectique. Si on le fait, dans cinquante ans, on a gagné ! » Elle souriait en concluant là-dessus, avec des yeux bleus au travers de grosses lunettes d’écaille. Gwenaël Marc était rapidement tombé amoureux.</p>
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<p>Que trouva-t-elle chez le jeune homme ? Je n’en saurai jamais rien, se dit M. Marc. Sans aucun doute l’intuition qu’il serait un passeur, un transformateur, un innovateur fidèle. Fidèle à quoi ? À propos de ce mariage surprenant, elle répondait par l’explication du coup de foudre. La romance, « vivre par et pour le sentiment ». Personne ne la crut jusqu’à ce qu’elle accouche de Tina.</p>
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<p>Rennes ce soir semble une ville à la fois lourde et en suspens, comme une campagne en hiver sous un ciel orange allumant la pâle lueur du soleil parti. Subitement l’impression que rien ne nous sera donné de plus aujourd’hui. La ville est calme et ondule lentement dans son sommeil. Elle se tord, elle gonfle, elle bout là-bas comme un lac avec de la fumée sur l’eau. Autour d’elle, des torrents de phares rouge la quittent, quittent le volcan percé et coulent loin dans les alentours. La ville liquide va, déborde, envahit des zones, suinte par ses axes. Les quelques tours commencent à fléchir sous l’ombre et la chaleur, on a l’impression que seuls les habitants les font encore tenir debout. Tout va bien. Un autre verre.</p>
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<p>– Et oui !, crie M. Marc.</p>
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<p>Construire. Diriger les fluides, contenir et gérer les pressions. Couler le béton, faire circuler, attirer et retenir. Une construction que menacent toujours des flux, des courants humains et économiques, beaucoup plus difficiles à endiguer que la mer et ses vagues.</p>
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<p>Non !, Tina n’a sûrement pas quitté Ys ! Avec cette rue Saint-Georges un soir de juin à la lueur des bougies. Le Thabor aux premiers dimanches d’avril. Ces sacs à dos dans la gare sur lesquels bébé ses jeunes parents l’allongeaient. Cet immeuble dont Gwenaël Marc se souvient de l’érection, cet immense trou sous les Lices où il s’était fait photographié en famille, bras dessus dessous aux épaules d’une équipe de cimentiers. Photographié sous les marronniers de la place Hoche, sous l’enseigne des entrepôts Picard rue Saint-Malo. Devant l’Opéra, en face de la mairie, serrant la main de M. Hervé ; là recevant une médaille et les honneurs du préfet. Tous ces hommages, ces onze-novembre, ces huit-mai et ces cinq-août en l’honneur de la libération de la ville par Patton. Tous ces poignards élimés ou ces souvenirs joyeux encore saillants, ignorant du temps qui passe, ces regards aimants et l’éperdue bonté des gens. Tina à n’importe quel âge, vivante parmi tant de jouets, parmi tant d’occasions, prise dans les bras de ces Béninois qui avaient rénové l’école, embrassée par les femmes du Planning familial ou par telle enseignante qui lui trouvait sans flagornerie, au-delà de ce nom de famille si connu dans Rennes, quelques qualités personnelles.</p>
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<p>Tina est même là dans ces rapports, ces comptes-rendus, ces esquisses, ces affiches, tous ces plans de masse, de coupe ou en cavalière, les gribouillis, les cartes, dans les diagrammes et les camemberts, ces papiers qui s’entassent sur le bureau et vers lesquels se dirige maintenant M. Marc. Tout son amour de façonner la ville, son jardin, la vie. Là où Tina a grandi et a joué, et où elle doit jouer encore ce mardi, jour qu’elle décidé sans école. Et alors ? Gwenaël Marc a confiance.</p>
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la main. Lorsqu’on rencontre quelqu’un de vraiment libre,
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on se sent soudain bien nigaud avec tous ses voyages et ses projets. – Nicolas Bouvier.</p>
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</blockquote>
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<p>Ce n’est que vers dix heures ce matin que j’ai pu me faire payer de la nuit. Le travail a été fini à six heures comme prévu et la circulation a repris. Mais pour le salaire, trop de papiers s’étaient soudain révélés indispensables, parait-il, dans ce délai. Ça discutait ferme autour du guichet – une simple table de camping, alors j’ai joué des coudes. Et j’ai dit j’ai fait tant d’heures, à tel poste, alors voilà, payez-moi.
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– Ce n’est pas si simple aujourd’hui, Guillaume, qu’on m’a répondu. Tu vois, c’est un gros chantier qui commence maintenant, le Pont-Lagot. Il nous faut quelques papiers quand même.
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J’ai pris mon sac et j’ai sorti tout ce que j’avais. L’ancien contrat de travail de Promenade, la domiciliation de Judith, une autorisation de sortie de territoire, ma carte vitale. Mon permis de conduire, l’arrêté du tribunal, la loi, la Constitution, tout ça ! Mais non, les règles avaient changé. OK, laisse-moi voir un peu, me dit le gars. On te connait quand même.
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– Et comment, j’ai dit ! J’ai bossé, ils ont été contents de me trouver là. Bon, vous me payez et je m’en vais, c’est tout !
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C’est alors qu’un petit homme m’a abordé par le bras. Laisse couler, il me dit. Pourquoi on ne serait pas ensemble ? Et il s’est tourné vers le comptable :
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– Attends deux secondes, tout va s’arranger bien.
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Et il m’a pris à l’écart :
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– Je suis Nabab, salut. T’es bon toi, hein ? Je t’ai remarqué cette nuit. Alors rejoins mon petit groupe et tout va vite s’arranger tu vas voir. Tu pourras continuer à bosser sur le Pont-Lagot.
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– Pourquoi, tu es du chantier ?
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– Non, pas exactement. Je monte un groupement, tu vois ? Une coopérative, une petite affaire de travailleurs pour…
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– Au cul le communisme, au cul le syndicat !
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– Non, non, tu te trompes ! Au contraire, c’est une sorte de fédération, une solidarité adaptée aux nouvelles formes de travail. Une meilleure façon de dialoguer avec les passeurs d’ordre, de vendre au meilleur.
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– Au cul aussi ton entreprise ! J’en suis pas !
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– Tu comprends décidément pas. C’est comme ça qu’ils discutent maintenant ! C’est comme ça qu’il faut qu’on s’organise et qu’on travaille. On repère un chantier, on aborde, on négocie en force et après on s’assure la répartition. Toi et moi on est du même milieu, hein ? T’as pas de fixe ? Tu loges aussi sur les terre-pleins, non ? Donnant-donnant, et j’en obtiendrai plus pour toi. T’es intelligent. Comme moi, tout pareil. Et si on fait un bon équipage, on gagnera beaucoup plus. J’connais toutes les ficelles du travail, tu sais, tous les trucs, toutes les embrouilles. On ne me le fera plus ! Avec moi, t’auras plus de soucis !
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– Je t’arrête. Ça ne passera pas avec moi, j’aime pas les intermédiaires.
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– Et si ça se passe mal, hein ? Tu pars et c’est tout ? Tu crois que c’est aussi simple ? T’as pas d’ami, tu seras seul. Moi je facilite, tu vois ? J’ai mes entrées. Et je me vois bien avec toi, Guillaume. On est pareils je te dis.
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– Mais d’abord, comment tu sais mon nom ?
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– Hé, hé… Allez, viens.
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– Laisse-moi tranquille. Je suis peut-être con mais ton syndicat, j’appelle cela de la mafia. C’est rétrograde.
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– Ben mince, alors ! Comment ça rétrograde ? Tu sors d’où bonhomme ? C’est plutôt à la pointe comme système ! Partout en Europe ça se passe comme ça. En Italie, en Autriche aussi ils ont la technique. Bientôt en Allemagne, en Algérie, dans l’Australie et tout ça. Tiens, moi qui revient de Hongrie…
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– Et bien retournes-y. Je viens de Promenade, moi. J’ai pas besoin de tes services. Salut !
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Et je suis parti en lui clouant le bec comme ça. Je n’ai même pas cherché à me faire payer. Mais le comptable m’a rattrapé après et il m’a donné mon salaire. « Tu sais, ça change. » Quand ça arrange, vous savez faire, j’ai conclu, et l’autre, là ? – Bah , que veux-tu…
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« La solidarité n’existe plus » m’a dit un jour un ami, Jacques, qu’est costaud sur ces questions. C’est vrai. C’est presque plus facile de penser aux Chinois qu’à son voisin de travail. Tant mieux en un sens, tu vois Maghlout ?, on est libre aujourd’hui de choisir ses amis au moins. Voilà, maintenant je vis comme ça.
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Ma maison est blanche. Un camping-car parmi des caravanes, tous garés sur ce terrain au bord de la rocade. Le soir, lorsque je reviens chez moi, la bretelle de l’autoroute surplombe le camp un bref moment. Je vois ces cubes blanc cru sous le petit ciel orange des lampadaires. Des jouets qui ne seront jamais peints et qu’une main d’enfant aurait disposé là en cercle, en rangées, en colonne. Un enfant préfère construire le jeu et souvent le délaisse ensuite. C’est dans la tête qu’un enfant joue et moi je vis dans la tête d’un enfant qui joue.
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Les villages anciens avec leurs toits gris, groupés autour de l’église, des deux écoles, du monument, du jeu de boules, du cimetière et des trois ou quatre bars, tout est oublié. Rien de tout cela chez nous. Une forme changeante, coulante, un flux. <em>Here today, gone tomorrow</em>. Alors je range mon camion parmi les mobiles et les caravanes des femmes tatouées, des barbus et parmi ceux que les gens appellent les manouches – par manque de mots. Ils collent ce mot-là sur tous ceux qui voyagent, qui parasitent, les sans-attache, les traitres, les aboule-fric, les hors-sens, les demeurant-partout.
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Qu’importe si j’en suis pour les gens : ils ne sont pas les gens.
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Moi je suis un prédateur. Je suis redevenu un prédateur après la fermeture de Promenade. Je suis redevenu celui qu’étaient les gens avant. Je suis la vie, je m’en nourris, je ne la lâche pas. Quand le travail est là, je le suce. Quand il s’enfuit, je le piste vaguement, il n’est qu’une nourriture et je peux rester sans manger longtemps ! Je suis maintenant redevenu un nomade. Je n’ai plus de notion de lieu ni de fidélité. Comme la grande majorité du monde entier, nous ne vivrons pas l’avenir de nos pères ! Eux nos pères et nos mères, leur bonne et leur mauvaise foi se sont conjuguées pour nous préparer un monde mauvais. Nous y vivrons, oui ! Mais rien de ce qui les passionnaient ou de ce qui les divisaient n’a plus aucune prise sur nous. Nous sommes maintenant bien lisses aux idées. L’origine, l’histoire, la famille, le figé, tout cela n’a plus aucune réalité. Tant pis pour eux. Tout ça s’est effondré, tout ça s’évapore. Maintenant, on est des toujours-partis.
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Alors autour des villes construites en dur pour durer alors que tout change et que rien ne perdure, nous habiterons sur les trottoirs, les terre-pleins, les zébras, les rond-points, les parkings et les bretelles, sur toute la terre qu’ils ont bien involontairement laissée libre. C’est de là qu’on peut repartir plus vite vers les autres zones franches. Étrange vocabulaire, n’est-ce pas Maghlout l’immigré ? Je serai celui qui brûlera le dernier litre de pétrole pour aller ailleurs, dans un nouveau monde, à l’abri, <em>an air-conditionned gypsy</em>…
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sep
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– OK, philosophe. Parle-moi de Tina maintenant.
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– Quand je suis rentré ce matin, elle avait grimpé sur le toit de mon camion. Elle m’a dit coucou !, elle avait bien dormi dans mon nid. Elle a repris les jumelles. Qu’a-t-elle vu ? La voie d’accès à Villejean, peut-être le ruisseau du Pont-Lagot, sans doute le lycée agricole de la Lande du Breil. Viens voir, là.
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Puis elle est repartie. Elle a promis de me revoir, elle a pris mon numéro et que si elle avait besoin d’un taxi, a-t-elle dit… Je ne sais pas si je vais rester là, lui ai-je répondu. Justement elle a dit. On verra… Et ton Davis, Maghlout, il va m’en vouloir de l’avoir laissée partir ? Il n’a qu’à se déplacer lui-même !
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– Non, je marche à sa place. C’est facile pour moi, pas pour lui. Crois-tu qu’elle veuille vraiment partir loin ? T’as t-elle dit où elle allait ?
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– Les adieux ont été simples. Elle m’a dit « Au revoir camion. » Je ne crois pas qu’elle va s’en aller de suite. Peut-être elle va rentrer. Peut-être quand même elle va partir.
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– Je ne suis pas avancé avec ça.
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– Écoute. Oui c’est vrai, on a causé pas mal encore ce matin. Je voulais finalement en savoir plus sur cette gosse. Ce qu’elle voulait. Et puis, un enfant c’est un enfant, hein ? On est obligé de faire attention. Mais j’ai envie de te laisser dans l’indécision comme je le suis, moi. Je lui ai donné mon numéro, alors qu’elle n’a plus de téléphone ! Inch Allah ! Elle décidera. Tout le monde a une histoire, n’est-ce pas Maghlout ? Bien sûr, oui ! Mais j’ai cru jusque tard ce matin qu’elle n’en avait pas. Je me suis trompé longtemps sur son compte mais elle a vécu elle aussi des heures et des jours. Comme moi, comme toi qu’est vieux et comme tous les autres ! C’est là qu’elle m’a ému, tu vois ? Tu diras ça à Davis. Chaque putain de seconde qui passe, pour qui que ce soit, c’est de l’histoire. Pour moi, pour Martin, pour toi ou Davis, pour Judith aussi – ma copine que je ne vois plus. Une fois chaque seconde passée, elle devient un mystère. Des interrogations, des conversations et parfois hélas un passé qui pèse. Mais un moteur aussi : Tina est venue dans mon camion. Tu as croisé Martin, tu viens me voir, tu me parles de Davis, j’ai l’impression que tout le monde est là ! Depuis que j’ai croisé Tina, je pense qu’il faut faire un peu plus attention aux autres, à ceux que l’on rencontre. C’est idiot, hein ? Je l’aime bien cette gosse. Je lui ai donné de l’argent, j’ai cru la protéger.
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Bon, de toi, elle n’a rien à craindre. Elle est partie par là, au sud, elle va continuer son tour. Avec un peu de chance, tu la rattrapes ce soir. Couvre-toi, ils annoncent de la pluie !</p>
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<p>Ce n’est que vers dix heures ce matin que j’ai pu me faire payer de la nuit. Le travail a été fini à six heures comme prévu et la circulation a repris. Mais pour le salaire, trop de papiers s’étaient soudain révélés indispensables, parait-il, dans ce délai. Ça discutait ferme autour du guichet – une simple table de camping, alors j’ai joué des coudes. Et j’ai dit j’ai fait tant d’heures, à tel poste, alors voilà, payez-moi.</p>
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<p>– Ce n’est pas si simple aujourd’hui, Guillaume, qu’on m’a répondu. Tu vois, c’est un gros chantier qui commence maintenant, le Pont-Lagot. Il nous faut quelques papiers quand même.</p>
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<p>J’ai pris mon sac et j’ai sorti tout ce que j’avais. L’ancien contrat de travail de Promenade, la domiciliation de Judith, une autorisation de sortie de territoire, ma carte vitale. Mon permis de conduire, l’arrêté du tribunal, la loi, la Constitution, tout ça ! Mais non, les règles avaient changé. OK, laisse-moi voir un peu, me dit le gars. On te connait quand même.</p>
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<p>– Et comment, j’ai dit ! J’ai bossé, ils ont été contents de me trouver là. Bon, vous me payez et je m’en vais, c’est tout !</p>
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<p>C’est alors qu’un petit homme m’a abordé par le bras. Laisse couler, il me dit. Pourquoi on ne serait pas ensemble ? Et il s’est tourné vers le comptable :</p>
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<p>– Attends deux secondes, tout va s’arranger bien.</p>
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<p>Et il m’a pris à l’écart :</p>
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<p>– Je suis Nabab, salut. T’es bon toi, hein ? Je t’ai remarqué cette nuit. Alors rejoins mon petit groupe et tout va vite s’arranger tu vas voir. Tu pourras continuer à bosser sur le Pont-Lagot.</p>
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<p>– Pourquoi, tu es du chantier ?</p>
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<p>– Non, pas exactement. Je monte un groupement, tu vois ? Une coopérative, une petite affaire de travailleurs pour…</p>
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<p>– Au cul le communisme, au cul le syndicat !</p>
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<p>– Non, non, tu te trompes ! Au contraire, c’est une sorte de fédération, une solidarité adaptée aux nouvelles formes de travail. Une meilleure façon de dialoguer avec les passeurs d’ordre, de vendre au meilleur.</p>
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<p>– Au cul aussi ton entreprise ! J’en suis pas !</p>
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<p>– Tu comprends décidément pas. C’est comme ça qu’ils discutent maintenant ! C’est comme ça qu’il faut qu’on s’organise et qu’on travaille. On repère un chantier, on aborde, on négocie en force et après on s’assure la répartition. Toi et moi on est du même milieu, hein ? T’as pas de fixe ? Tu loges aussi sur les terre-pleins, non ? Donnant-donnant, et j’en obtiendrai plus pour toi. T’es intelligent. Comme moi, tout pareil. Et si on fait un bon équipage, on gagnera beaucoup plus. J’connais toutes les ficelles du travail, tu sais, tous les trucs, toutes les embrouilles. On ne me le fera plus ! Avec moi, t’auras plus de soucis !</p>
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<p>– Je t’arrête. Ça ne passera pas avec moi, j’aime pas les intermédiaires.</p>
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<p>– Et si ça se passe mal, hein ? Tu pars et c’est tout ? Tu crois que c’est aussi simple ? T’as pas d’ami, tu seras seul. Moi je facilite, tu vois ? J’ai mes entrées. Et je me vois bien avec toi, Guillaume. On est pareils je te dis.</p>
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<p>– Mais d’abord, comment tu sais mon nom ?</p>
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<p>– Hé, hé… Allez, viens.</p>
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<p>– Laisse-moi tranquille. Je suis peut-être con mais ton syndicat, j’appelle cela de la mafia. C’est rétrograde.</p>
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<p>– Ben mince, alors ! Comment ça rétrograde ? Tu sors d’où bonhomme ? C’est plutôt à la pointe comme système ! Partout en Europe ça se passe comme ça. En Italie, en Autriche aussi ils ont la technique. Bientôt en Allemagne, en Algérie, dans l’Australie et tout ça. Tiens, moi qui revient de Hongrie…</p>
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<p>– Et bien retournes-y. Je viens de Promenade, moi. J’ai pas besoin de tes services. Salut !</p>
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<p>Et je suis parti en lui clouant le bec comme ça. Je n’ai même pas cherché à me faire payer. Mais le comptable m’a rattrapé après et il m’a donné mon salaire. « Tu sais, ça change. » Quand ça arrange, vous savez faire, j’ai conclu, et l’autre, là ? – Bah , que veux-tu…</p>
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<p>« La solidarité n’existe plus » m’a dit un jour un ami, Jacques, qu’est costaud sur ces questions. C’est vrai. C’est presque plus facile de penser aux Chinois qu’à son voisin de travail. Tant mieux en un sens, tu vois Maghlout ?, on est libre aujourd’hui de choisir ses amis au moins. Voilà, maintenant je vis comme ça.</p>
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<p>Ma maison est blanche. Un camping-car parmi des caravanes, tous garés sur ce terrain au bord de la rocade. Le soir, lorsque je reviens chez moi, la bretelle de l’autoroute surplombe le camp un bref moment. Je vois ces cubes blanc cru sous le petit ciel orange des lampadaires. Des jouets qui ne seront jamais peints et qu’une main d’enfant aurait disposé là en cercle, en rangées, en colonne. Un enfant préfère construire le jeu et souvent le délaisse ensuite. C’est dans la tête qu’un enfant joue et moi je vis dans la tête d’un enfant qui joue.</p>
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<p>Les villages anciens avec leurs toits gris, groupés autour de l’église, des deux écoles, du monument, du jeu de boules, du cimetière et des trois ou quatre bars, tout est oublié. Rien de tout cela chez nous. Une forme changeante, coulante, un flux. <em>Here today, gone tomorrow</em>. Alors je range mon camion parmi les mobiles et les caravanes des femmes tatouées, des barbus et parmi ceux que les gens appellent les manouches – par manque de mots. Ils collent ce mot-là sur tous ceux qui voyagent, qui parasitent, les sans-attache, les traitres, les aboule-fric, les hors-sens, les demeurant-partout.</p>
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<p>Qu’importe si j’en suis pour les gens : ils ne sont pas les gens.</p>
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<p>Moi je suis un prédateur. Je suis redevenu un prédateur après la fermeture de Promenade. Je suis redevenu celui qu’étaient les gens avant. Je suis la vie, je m’en nourris, je ne la lâche pas. Quand le travail est là, je le suce. Quand il s’enfuit, je le piste vaguement, il n’est qu’une nourriture et je peux rester sans manger longtemps ! Je suis maintenant redevenu un nomade. Je n’ai plus de notion de lieu ni de fidélité. Comme la grande majorité du monde entier, nous ne vivrons pas l’avenir de nos pères ! Eux nos pères et nos mères, leur bonne et leur mauvaise foi se sont conjuguées pour nous préparer un monde mauvais. Nous y vivrons, oui ! Mais rien de ce qui les passionnaient ou de ce qui les divisaient n’a plus aucune prise sur nous. Nous sommes maintenant bien lisses aux idées. L’origine, l’histoire, la famille, le figé, tout cela n’a plus aucune réalité. Tant pis pour eux. Tout ça s’est effondré, tout ça s’évapore. Maintenant, on est des toujours-partis.</p>
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<p>Alors autour des villes construites en dur pour durer alors que tout change et que rien ne perdure, nous habiterons sur les trottoirs, les terre-pleins, les zébras, les rond-points, les parkings et les bretelles, sur toute la terre qu’ils ont bien involontairement laissée libre. C’est de là qu’on peut repartir plus vite vers les autres zones franches. Étrange vocabulaire, n’est-ce pas Maghlout l’immigré ? Je serai celui qui brûlera le dernier litre de pétrole pour aller ailleurs, dans un nouveau monde, à l’abri, <em>an air-conditionned gypsy</em>…</p>
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<p>– Quand je suis rentré ce matin, elle avait grimpé sur le toit de mon camion. Elle m’a dit coucou !, elle avait bien dormi dans mon nid. Elle a repris les jumelles. Qu’a-t-elle vu ? La voie d’accès à Villejean, peut-être le ruisseau du Pont-Lagot, sans doute le lycée agricole de la Lande du Breil. Viens voir, là.</p>
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<p>Puis elle est repartie. Elle a promis de me revoir, elle a pris mon numéro et que si elle avait besoin d’un taxi, a-t-elle dit… Je ne sais pas si je vais rester là, lui ai-je répondu. Justement elle a dit. On verra… Et ton Davis, Maghlout, il va m’en vouloir de l’avoir laissée partir ? Il n’a qu’à se déplacer lui-même !</p>
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<p>– Non, je marche à sa place. C’est facile pour moi, pas pour lui. Crois-tu qu’elle veuille vraiment partir loin ? T’as t-elle dit où elle allait ?</p>
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<p>– Écoute. Oui c’est vrai, on a causé pas mal encore ce matin. Je voulais finalement en savoir plus sur cette gosse. Ce qu’elle voulait. Et puis, un enfant c’est un enfant, hein ? On est obligé de faire attention. Mais j’ai envie de te laisser dans l’indécision comme je le suis, moi. Je lui ai donné mon numéro, alors qu’elle n’a plus de téléphone ! Inch Allah ! Elle décidera. Tout le monde a une histoire, n’est-ce pas Maghlout ? Bien sûr, oui ! Mais j’ai cru jusque tard ce matin qu’elle n’en avait pas. Je me suis trompé longtemps sur son compte mais elle a vécu elle aussi des heures et des jours. Comme moi, comme toi qu’est vieux et comme tous les autres ! C’est là qu’elle m’a ému, tu vois ? Tu diras ça à Davis. Chaque putain de seconde qui passe, pour qui que ce soit, c’est de l’histoire. Pour moi, pour Martin, pour toi ou Davis, pour Judith aussi – ma copine que je ne vois plus. Une fois chaque seconde passée, elle devient un mystère. Des interrogations, des conversations et parfois hélas un passé qui pèse. Mais un moteur aussi : Tina est venue dans mon camion. Tu as croisé Martin, tu viens me voir, tu me parles de Davis, j’ai l’impression que tout le monde est là ! Depuis que j’ai croisé Tina, je pense qu’il faut faire un peu plus attention aux autres, à ceux que l’on rencontre. C’est idiot, hein ? Je l’aime bien cette gosse. Je lui ai donné de l’argent, j’ai cru la protéger.</p>
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<p>Bon, de toi, elle n’a rien à craindre. Elle est partie par là, au sud, elle va continuer son tour. Avec un peu de chance, tu la rattrapes ce soir. Couvre-toi, ils annoncent de la pluie !</p>
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<h1 class="page-title">Ce que sont les acquis</h1>
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<p>Huitres, muscadet, tourteaux et bigorneaux hier soir. M. et Mme Mane sont arrivés un peu plus tard qu’annoncé mais les mains pleines. Ils étaient très gais. La soirée fut une petite fête et maman était très belle. Fatiguée, mais remaquillée et heureuse. Ce matin fut passé à se préoccuper de Davis et des multiples riens administratifs. M. Mane a pu voir le paysagiste pour planifier les entretiens du printemps et les plantations. Il y a pris du plaisir à rendre possibles ces efflorescences. Quelques disques passés après le repas, <em>Child in time, A Wreck on the Highway, I will follow, I wish I can feel what’s to be Free, Paint it Black</em> et le très long <em>Do you fell the way that I feel ?</em> Que des tubes sortis de la discographie paternelle. Langage, prémonition, déclaration, annonciation, chants de Noël !
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Davis regarde le soleil tomber derrière les arbres, à travers la vitre du salon de la maison. Les ragosses se lancent et, sur fond du soleil large et rouge du soir, elles dessinent quelque chose de tordu, d’obstiné, d’aléatoire, de sentimental. Forcées, torturées mais libres les ragosses, nobles – une petitesse magnifiée dans l’astre. Les parents de Davis sont repartis. Ce mercredi ressemble à un dimanche rapide. Un weekend en semaine, opportunité rendue possible par les métiers de M. et Mme Mane – et par la situation de Davis aussi.
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Ça s’est passé à l’apéritif ce midi. M. et Mme Mane s’étaient assis au milieu du canapé, tout proches, enlacés. Excités et bientôt soulagés par ce qu’ils avaient à annoncer. Lui, de mauvais poil dans sa chaise adaptée, demi-assis demi allongé.
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– Tu vois qui est Mayol ? Celui que nous parrainons depuis dix ans avec l’association ? Il envoie à toi son « grand frère » un dessin tous les ans, a dit le père.
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– Eh bien, c’est ça, reprend la mère. Nous avons fini les démarches d’adoption. Il arrive samedi à Roissy. Nous serons là tous ensemble dimanche, a conclu la mère.
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Davis se décroche de la baie vitrée à travers de laquelle le soleil s’en va. Il est encore stupéfait de la désinvolture dont ont fait preuve, encore à son égard, ses parents. Son regard erre dans le salon vide.
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– Mais enfin mon chéri, toi tu es né entre l’âne et le bœuf ! Ce n’est pas pareil.
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Heureusement qu’il sait se débrouiller, le Jésus déchu ! Évidemment, cela fait longtemps que Mayol et lui se parlent sur Internet. Depuis au moins un an. C’est le jeune Péruvien qui l’a trouvé et qui a pris l’initiative. Il lui a confié ses rêves, son admiration pour Davis ce frère lointain et bénéfique, sa volonté d’être au monde et comment il travaillait déjà dur son français. Davis rage, monte à l’étage et lui envoie un nouveau message : « Voilà comment je vois les choses : tu marcheras pour moi. Quand tu seras installé ici, passé les cérémonies, il y aura la symbolique visite au centre commercial, le temple si tu veux. Ça se passe comme ça chez nous. Eh bien là, je t’achèterai une solide paire de Pataugaz, pas vraiment <em>à la mode</em> mais très sûres à la marche. Tu seras heureux, je t’attends p’tit con… »</p>
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<p>Huitres, muscadet, tourteaux et bigorneaux hier soir. M. et Mme Mane sont arrivés un peu plus tard qu’annoncé mais les mains pleines. Ils étaient très gais. La soirée fut une petite fête et maman était très belle. Fatiguée, mais remaquillée et heureuse. Ce matin fut passé à se préoccuper de Davis et des multiples riens administratifs. M. Mane a pu voir le paysagiste pour planifier les entretiens du printemps et les plantations. Il y a pris du plaisir à rendre possibles ces efflorescences. Quelques disques passés après le repas, <em>Child in time, A Wreck on the Highway, I will follow, I wish I can feel what’s to be Free, Paint it Black</em> et le très long <em>Do you fell the way that I feel ?</em> Que des tubes sortis de la discographie paternelle. Langage, prémonition, déclaration, annonciation, chants de Noël !</p>
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<p>Davis regarde le soleil tomber derrière les arbres, à travers la vitre du salon de la maison. Les ragosses se lancent et, sur fond du soleil large et rouge du soir, elles dessinent quelque chose de tordu, d’obstiné, d’aléatoire, de sentimental. Forcées, torturées mais libres les ragosses, nobles – une petitesse magnifiée dans l’astre. Les parents de Davis sont repartis. Ce mercredi ressemble à un dimanche rapide. Un weekend en semaine, opportunité rendue possible par les métiers de M. et Mme Mane – et par la situation de Davis aussi.</p>
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<p>Ça s’est passé à l’apéritif ce midi. M. et Mme Mane s’étaient assis au milieu du canapé, tout proches, enlacés. Excités et bientôt soulagés par ce qu’ils avaient à annoncer. Lui, de mauvais poil dans sa chaise adaptée, demi-assis demi allongé.</p>
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<p>– Tu vois qui est Mayol ? Celui que nous parrainons depuis dix ans avec l’association ? Il envoie à toi son « grand frère » un dessin tous les ans, a dit le père.</p>
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<p>– Eh bien, c’est ça, reprend la mère. Nous avons fini les démarches d’adoption. Il arrive samedi à Roissy. Nous serons là tous ensemble dimanche, a conclu la mère.</p>
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<p>Davis se décroche de la baie vitrée à travers de laquelle le soleil s’en va. Il est encore stupéfait de la désinvolture dont ont fait preuve, encore à son égard, ses parents. Son regard erre dans le salon vide.</p>
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<p>– Mais enfin mon chéri, toi tu es né entre l’âne et le bœuf ! Ce n’est pas pareil.</p>
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<p>Heureusement qu’il sait se débrouiller, le Jésus déchu ! Évidemment, cela fait longtemps que Mayol et lui se parlent sur Internet. Depuis au moins un an. C’est le jeune Péruvien qui l’a trouvé et qui a pris l’initiative. Il lui a confié ses rêves, son admiration pour Davis ce frère lointain et bénéfique, sa volonté d’être au monde et comment il travaillait déjà dur son français. Davis rage, monte à l’étage et lui envoie un nouveau message : « Voilà comment je vois les choses : tu marcheras pour moi. Quand tu seras installé ici, passé les cérémonies, il y aura la symbolique visite au centre commercial, le temple si tu veux. Ça se passe comme ça chez nous. Eh bien là, je t’achèterai une solide paire de Pataugaz, pas vraiment <em>à la mode</em> mais très sûres à la marche. Tu seras heureux, je t’attends p’tit con… »</p>
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<h1 class="page-title">Rocade</h1>
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<p>Il y a une lenteur inattendue et surprenante dans le paysage. Ralentie, la rocade soudainement bloque d’un côté. Deux longues files de voitures et de camions et de cars s’y trainent en un cortège incongru. Ce qui était voué à la vitesse et le temps calculé au plus juste se trouve pris dans le sablier de l’embouteillage. Du côté intérieur, tout est libre. Du côté extérieur, d’autres véhicules tombent encore dans le piège par les bretelles cachées par des arbres. Il s’en rajoute à chaque seconde. À quoi penser ? Le rire et les pleurs des masques du théâtre, une nasse, une rivière en crue, un tricot, un engorgement électrique, un ralentissement de la matière ? Aucune idée et les gens s’échangent des regards tantôt navrés, tantôt agacés, tous perdus. Puis l’indifférence car ils s’absorbent dans ce qui ce dit ou se chante à l’autoradio, pour une fois c’est passionnant. L’air indifférent car ils sont tous bien sûr au-dessus de ce contre-temps. Indifférents car ils le sont effectivement, la route n’est qu’un lieu de passage obligé, un péage où on paye avec du temps. Désœuvrés soudain, ils accueilleraient presque avec intérêt la main tendue du mendiant, ils prendraient par politesse et d’une main négligée à travers la vitre le faire-part du décès de l’accidenté deux kilomètres plus loin, pour peu qu’on le distribue. Ils forment déjà le cortège funèbre de l’accident mais ça ne les concerne pas. Peut-être certains seraient même excités de cette ignorance même : comment ?, l’ambulance, les pompiers et la police et nous ne sommes pas encore au courant ?
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À moins que ce ne soit encore ces maudits travaux ! Toujours à modifier la route, qui naguère était si <em>cool</em> ! Les travaux, il y en a tout le temps. C’est un phénomène qui se déplace, imprévisible. Un symptôme constant de bonne santé, mais aussi inévitable qu’un rhume pour les pauvres automobilistes. Comme la météo, les cours boursiers et les flashs info. La route n’a jamais l’air finie, comme si on vivait dans un endroit angoissant qu’il faut toujours bouger. C’est peut-être pour cette raison que pendant les congés on s’en va vers la montagne, la mer, la campagne ? Des paysages stables, protégés, résistants aux travaux.
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Ainsi ruminent des conducteurs dans la file. Certains remarquent l’hélicoptère et imaginent une chasse à l’homme, comme dans les films et les romans, dont ils seraient les témoins de l’action finale. Mais qui a l’honneur d’être ainsi pourchassé aujourd’hui ? M. Marc pense à sa fille – et à ce qui lui a bien pris de prendre la rocade à cette heure-ci, lui qui connait toutes les statistiques de circulation ? Il compose un numéro de téléphone, comme d’ailleurs une centaine d’autres aventureux de la route autour de lui. Dix kilomètres fois deux voies, au moins cinq cents voitures, au moins mille récits au téléphone perdus pour la littérature. Trop lents, les livres, trop lents !
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Martin, lui, s’est rapidement garé sur la bande d’arrêt d’urgence, dès que ça a coincé. Il a coupé la radio et il profite du spectacle. Après tout, un pare-brise et des rétroviseurs, voilà qui remplace bien la télé ! Devant lui passe lentement un camion-citerne, il distingue aussi un mouvement brusque. Une jolie femme n’a pas que ça à faire, elle se faufile ! Martin se recale au fond de son siège. Il se sent si étranger à cette foule. Et pourtant, il est dedans en un sens. Un figurant. Qui prend le temps de regarder.
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Et parfois ainsi le regard s’étonne : que nous propose-t-on comme idéal ?
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M. Marc, pas loin de Martin dans l’embouteillage, comprend que l’illusion masque bien souvent la vision : l’intention, la destinée de la route, c’est de rouler. Or la rocade ne roule pas. La netteté et la clarté de l’ensemble, des embranchements, les bornes, les noms bien écrits sur les panneaux, la pureté des courbes des échangeurs, tout cela perd soudain de son utilité. : on ne voit plus l’intelligence qui y a présidé. M. Marc se verrait mal d’ailleurs d’expliquer cette intelligence à chacun des gens bloqués ici… Il se souvient pourtant qu’il a manipulé des tonnes de chiffres, des monceaux de rapports et des prospectives. Il se souvient que tout est parti d’un seul trait sur une carte au 1/100 000e, grossier, tracé comme ça à main levée… et la route a existé. Une idée nette : permettre, sinon le voyage les déplacements, sinon un itinéraire, les flux, sinon l’évitement de la ville ses nouvelles frontières. De nouvelles normes, de nouvelles façons de faire, de nouvelles permissions et de nouvelles restrictions. Bref, le couple vertueux du progrès.
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Alors oui bien sûr, sous le trait du crayon, la terre mobilisée, les expropriations, les ponts, les sous-ponts, la gigantesque tranchée et des routes secondaires soit rendues aériennes soit tout simplement coupées. Une gigantesque écriture sur la page verte de la campagne et qu’on a nommée « Rocade », comme si Rennes était en guerre. Rocade, c’est un mot de 14-18 !, avait-il plaidé. En arrière du front à l’époque, elle « permettait la circulation des troupes et l’accès au combat grâce à des pénétrantes ». Et ses collègues qui persistaient à vouloir justement des <em>pénétrantes</em> dans Rennes, en plein cœur des prairies Saint-Martin ! Où est-donc la guerre, de quel côté, criait-il ? M. Marc se souvient qu’il a milité et insisté à l’époque pour que toute cette boucle soit nommée sobrement <em>périphérique</em>, comme dans toutes les grandes villes.
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« Ça fait péripatéticienne », lui répondit-on.</p>
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<p>Il y a une lenteur inattendue et surprenante dans le paysage. Ralentie, la rocade soudainement bloque d’un côté. Deux longues files de voitures et de camions et de cars s’y trainent en un cortège incongru. Ce qui était voué à la vitesse et le temps calculé au plus juste se trouve pris dans le sablier de l’embouteillage. Du côté intérieur, tout est libre. Du côté extérieur, d’autres véhicules tombent encore dans le piège par les bretelles cachées par des arbres. Il s’en rajoute à chaque seconde. À quoi penser ? Le rire et les pleurs des masques du théâtre, une nasse, une rivière en crue, un tricot, un engorgement électrique, un ralentissement de la matière ? Aucune idée et les gens s’échangent des regards tantôt navrés, tantôt agacés, tous perdus. Puis l’indifférence car ils s’absorbent dans ce qui ce dit ou se chante à l’autoradio, pour une fois c’est passionnant. L’air indifférent car ils sont tous bien sûr au-dessus de ce contre-temps. Indifférents car ils le sont effectivement, la route n’est qu’un lieu de passage obligé, un péage où on paye avec du temps. Désœuvrés soudain, ils accueilleraient presque avec intérêt la main tendue du mendiant, ils prendraient par politesse et d’une main négligée à travers la vitre le faire-part du décès de l’accidenté deux kilomètres plus loin, pour peu qu’on le distribue. Ils forment déjà le cortège funèbre de l’accident mais ça ne les concerne pas. Peut-être certains seraient même excités de cette ignorance même : comment ?, l’ambulance, les pompiers et la police et nous ne sommes pas encore au courant ?</p>
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<p>À moins que ce ne soit encore ces maudits travaux ! Toujours à modifier la route, qui naguère était si <em>cool</em> ! Les travaux, il y en a tout le temps. C’est un phénomène qui se déplace, imprévisible. Un symptôme constant de bonne santé, mais aussi inévitable qu’un rhume pour les pauvres automobilistes. Comme la météo, les cours boursiers et les flashs info. La route n’a jamais l’air finie, comme si on vivait dans un endroit angoissant qu’il faut toujours bouger. C’est peut-être pour cette raison que pendant les congés on s’en va vers la montagne, la mer, la campagne ? Des paysages stables, protégés, résistants aux travaux.</p>
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<p>Ainsi ruminent des conducteurs dans la file. Certains remarquent l’hélicoptère et imaginent une chasse à l’homme, comme dans les films et les romans, dont ils seraient les témoins de l’action finale. Mais qui a l’honneur d’être ainsi pourchassé aujourd’hui ? M. Marc pense à sa fille – et à ce qui lui a bien pris de prendre la rocade à cette heure-ci, lui qui connait toutes les statistiques de circulation ? Il compose un numéro de téléphone, comme d’ailleurs une centaine d’autres aventureux de la route autour de lui. Dix kilomètres fois deux voies, au moins cinq cents voitures, au moins mille récits au téléphone perdus pour la littérature. Trop lents, les livres, trop lents !</p>
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<p>Martin, lui, s’est rapidement garé sur la bande d’arrêt d’urgence, dès que ça a coincé. Il a coupé la radio et il profite du spectacle. Après tout, un pare-brise et des rétroviseurs, voilà qui remplace bien la télé ! Devant lui passe lentement un camion-citerne, il distingue aussi un mouvement brusque. Une jolie femme n’a pas que ça à faire, elle se faufile ! Martin se recale au fond de son siège. Il se sent si étranger à cette foule. Et pourtant, il est dedans en un sens. Un figurant. Qui prend le temps de regarder.</p>
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<p>Et parfois ainsi le regard s’étonne : que nous propose-t-on comme idéal ?</p>
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<p>M. Marc, pas loin de Martin dans l’embouteillage, comprend que l’illusion masque bien souvent la vision : l’intention, la destinée de la route, c’est de rouler. Or la rocade ne roule pas. La netteté et la clarté de l’ensemble, des embranchements, les bornes, les noms bien écrits sur les panneaux, la pureté des courbes des échangeurs, tout cela perd soudain de son utilité. : on ne voit plus l’intelligence qui y a présidé. M. Marc se verrait mal d’ailleurs d’expliquer cette intelligence à chacun des gens bloqués ici… Il se souvient pourtant qu’il a manipulé des tonnes de chiffres, des monceaux de rapports et des prospectives. Il se souvient que tout est parti d’un seul trait sur une carte au 1/100 000e, grossier, tracé comme ça à main levée… et la route a existé. Une idée nette : permettre, sinon le voyage les déplacements, sinon un itinéraire, les flux, sinon l’évitement de la ville ses nouvelles frontières. De nouvelles normes, de nouvelles façons de faire, de nouvelles permissions et de nouvelles restrictions. Bref, le couple vertueux du progrès.</p>
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<p>Alors oui bien sûr, sous le trait du crayon, la terre mobilisée, les expropriations, les ponts, les sous-ponts, la gigantesque tranchée et des routes secondaires soit rendues aériennes soit tout simplement coupées. Une gigantesque écriture sur la page verte de la campagne et qu’on a nommée « Rocade », comme si Rennes était en guerre. Rocade, c’est un mot de 14-18 !, avait-il plaidé. En arrière du front à l’époque, elle « permettait la circulation des troupes et l’accès au combat grâce à des pénétrantes ». Et ses collègues qui persistaient à vouloir justement des <em>pénétrantes</em> dans Rennes, en plein cœur des prairies Saint-Martin ! Où est-donc la guerre, de quel côté, criait-il ? M. Marc se souvient qu’il a milité et insisté à l’époque pour que toute cette boucle soit nommée sobrement <em>périphérique</em>, comme dans toutes les grandes villes.</p>
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<p>« Ça fait péripatéticienne », lui répondit-on.</p>
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<h1 class="page-title">La Gaité</h1>
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<p>Tina est épuisée. Des heures et des heures qu’elle va dans le sud-ouest de Rennes, sous les averses. Elle marche nerveusement, furieuse de son indétermination. L’élan est grand en elle mais elle ne trouve pas de direction. Elle sait que, continuant vers l’est, elle aura bientôt fait le tour, elle retrouvera la route de Nantes et les endroits hallucinés où elle a commencé sa boucle. Elle marche pour s’épuiser et pour être forcée, un moment, de s’arrêter. Manger et dormir. Laisser la spirale encore ouverte. Elle fait et refait dans sa tête la liste des possibles, le répertoire des gens qu’elle pourrait solliciter. Sans renoncer à ce qu’elle vit maintenant, c’est-à-dire sans laisser de traces, sans toucher un des multiples fils d’alarme connectés à son père et à ses connaissances. Le filet doit être sûrement bien en place maintenant.
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La pluie s’est arrêtée. Mais elle pourrait repartir.
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Tina grimpe sur une butte de terre et rejoint le monde, la vue et les bruits qu’elle considère désormais siens. Elle n’est pas déçue : la route est remplie de voitures et de camions, toute une panoplie de clignotants et de sauveteurs et voici même les hélicoptères. Le bruit est à son comble, loin des roulements habituels de la rocade tranquille. Au-delà de la route, parmi les grues et les ferrailles de béton qui hérissent les anciens terrains militaires, un hôtel a déjà allumé son enseigne. Il appelle à la nuit et au confort, tout en participant sans le vouloir à l’attraction colorée du moment. Vite indifférente à l’accident, Tina compte l’argent que lui a donné Guillaume : de quoi dormir dans cet hôtel. Il faudrait suivre le creux de l’herbe, le long des barbelés mais est-ce la bonne idée avec l’accident, toutes ces lumières et ces uniformes, les voitures en feu qui pourraient tomber de la route à ses pieds ? Dans les lumières clignotantes, elle repère un camping-car blanc, le même que celui de Guillaume. Mais ça ne veut rien dire, ce pourrait aussi bien être deux salopards là-dedans. Tina s’éloigne et pénètre dans un bois. Elle trouve bientôt un chemin. Elle a l’intention de contourner tout ce bazar et de trouver un endroit plus loin pour traverser la rocade et revenir ensuite vers l’hôtel. Dormir une bonne nuit lui ferait du bien. Elle bute encore sur des grillages : Terrains militaires.
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Son cousin lui a raconté son service : Il y faisait des rondes inutiles équipé d’une simple radio face aux dangereux terroristes. L’armée avait plus peur des suicides des appelés que des attaques, alors elle avait retiré aux sentinelles cartouches et arme et n’avait même laissé au sergent qu’un pistolet sans balle. Lors de ses tours de garde dans le camp, le cousin déambulait en récitant des poésies. Il avait raconté tout ça à la petite Tina, en rigolant sauf lorsqu’il évoquait les officiers. Ceux-là revenaient d’Afrique et partaient chez les Yougo, se vantant d’avoir déjà tué de sang-froid des Niaquoués. Ils buvaient dès le matin et jetaient leurs mégots par terre dans les bureaux. Le colonel avait dit dans un cimetière militaire, devant des tombes d’enfants-soldats allemands, « Ils n’avaient qu’à pas venir ici. » Tina laisse ces grillages et trouve un chemin, celui de la Maltière. Une centaine de gens y furent fusillés lui apprend une plaque commémorative. Beaucoup de cheminots et de communistes. Une autre plaque, à côté, annonce un « continuum de vie » écologique – au moins les grenouilles ont-elles la vie sauve.
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Il est tard lorsqu’enfin Tina a traversé la Gaité. Elle se glisse entre les maisons, les hangars et des ruines d’ateliers, des serres brisées, taguées « 3G » et qui font la joie des herbes. Elle retrouve au-dessus d’elle, beaucoup moins haute cette fois, la rocade. Un certain retour à la normale s’est effectué. Tina pourra bientôt trouver un passage à gué pour traverser la route et revenir vers l’hôtel. Il faudrait juste qu’elle traverse ces cinq voies. Elle poursuit un chemin goudronné qui longe la rocade, juste séparé d’elle par des glissières fragiles.
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Allons, allons.
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Un peu plus loin, elle aperçoit une voiture et un homme penché sur le capot. En panne, sans doute. Tina réalise qu’elle n’a croisé personne aujourd’hui, c’est-à-dire personne seul, à pied, hors d’une voiture et regardant autour de lui. La centaine de visages qu’elle a vus étaient soit tournés les uns vers les autres en groupe ou penchés sur soi en famille, soit derrière les pare-brise, au-dessus de leur volant. Tina en conçoit une petite crainte, l’endroit est en fait plutôt désolé et désert, malgré la route toute proche. L’homme paraît peu ordinaire. Il ne semble pas l’avoir vue encore. Il se relève du capot en se tordant bizarrement. Il est grand et mince un instant, avant qu’il ne s’assoit sur l’herbe. Tina ne le voit plus derrière la voiture stationnée. Elle continue de marcher et arrive à sa hauteur.
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Une véritable décharge de frousse secoue l’homme lorsqu’il la voit. Comme un fil de fer de soudure tordu par la flamme, le voilà qui se redresse et qui dit d’une voie forcée Mademoiselle ? Un rictus de surprise crispe son visage, un énorme coquard noie son œil gauche au fond d’un gouffre bleuté. Son teint est plutôt blafard. Cet homme souffre, se dit Tina, et il est complètement anormal. Il est vêtu d’un frac. Devant la voiture, sur une couverture soigneusement aplatie, un pique-nique est dressé à l’ancienne, pas à la va-vite, avec assiettes, verres et beurrier. Couchées dans l’herbe, deux bouteilles de vin entamées, blanc et rouge. Malgré elle, surprise, Tina s’arrête. Sur le capot est étalée une carte routière.
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Mais l’homme trouve soudain du ressort et il s’anime. Son visage prend des couleurs et un sourire inattendu, comme d’un pantomime, le transforme en masque de foire. Il est difficile de lui donner un âge, ses rides ne vieillissent pas sa peau souple. Mais sûrement la bonne cinquantaine.
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– Quelle curieuse et enthousiasmante apparition que celle-là ! Destin et hasard, ô maîtres du spectacle !, voilà que sur la route désertée par la raison humaine, loin de toute poésie, vous levez le rideau ! Roulements de tambour ! Attention, et voici… Une jeune routarde ! Applaudissements, mesdames, messieurs ! Mais… Bof, elle est fatiguée, perdue et affamée… Pas douchée, elle pue ! Elle a peur, elle est prête à tout ! Viendrait-elle chiper mon fastueux pique-nique, les petits enfants ? Drame, nous voilà bien…
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Tina est abasourdie. Cet homme est fou. Mais comment l’a-t-il dévoilée en un regard ?
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– Intéressante rencontre, n’est-ce pas Mademoiselle ? J’ignore ce qui vous amène à passer ici à cette heure. Ah, la route ! Moi-même, je… Enfin, moi-même j’ai horreur des autostrades, je ne prends que les petites routes et je reviens de Nantes. Mais c’est difficile à l’heure actuelle les petites routes, vous savez ? Deux jours, et je ne suis toujours pas rendu chez moi à Tihouït… Je me présente : Hector Renaud, pour vous servir. Je… Je suis un peu dans le cirque.
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– Ah ? Bien, on m’attend… Bonne soirée, monsieur.
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– Par toutes les vertus du carnaval, attendez, mademoiselle ! Ne laissons pas passer l’occasion : je déteste manger seul et je vois bien que vous crevez de faim ! Je suis ravi de vous inviter. Allons, ne craignez rien. Acceptez l’épisode.</p>
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<p>Tina est épuisée. Des heures et des heures qu’elle va dans le sud-ouest de Rennes, sous les averses. Elle marche nerveusement, furieuse de son indétermination. L’élan est grand en elle mais elle ne trouve pas de direction. Elle sait que, continuant vers l’est, elle aura bientôt fait le tour, elle retrouvera la route de Nantes et les endroits hallucinés où elle a commencé sa boucle. Elle marche pour s’épuiser et pour être forcée, un moment, de s’arrêter. Manger et dormir. Laisser la spirale encore ouverte. Elle fait et refait dans sa tête la liste des possibles, le répertoire des gens qu’elle pourrait solliciter. Sans renoncer à ce qu’elle vit maintenant, c’est-à-dire sans laisser de traces, sans toucher un des multiples fils d’alarme connectés à son père et à ses connaissances. Le filet doit être sûrement bien en place maintenant.</p>
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<p>La pluie s’est arrêtée. Mais elle pourrait repartir.</p>
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<p>Tina grimpe sur une butte de terre et rejoint le monde, la vue et les bruits qu’elle considère désormais siens. Elle n’est pas déçue : la route est remplie de voitures et de camions, toute une panoplie de clignotants et de sauveteurs et voici même les hélicoptères. Le bruit est à son comble, loin des roulements habituels de la rocade tranquille. Au-delà de la route, parmi les grues et les ferrailles de béton qui hérissent les anciens terrains militaires, un hôtel a déjà allumé son enseigne. Il appelle à la nuit et au confort, tout en participant sans le vouloir à l’attraction colorée du moment. Vite indifférente à l’accident, Tina compte l’argent que lui a donné Guillaume : de quoi dormir dans cet hôtel. Il faudrait suivre le creux de l’herbe, le long des barbelés mais est-ce la bonne idée avec l’accident, toutes ces lumières et ces uniformes, les voitures en feu qui pourraient tomber de la route à ses pieds ? Dans les lumières clignotantes, elle repère un camping-car blanc, le même que celui de Guillaume. Mais ça ne veut rien dire, ce pourrait aussi bien être deux salopards là-dedans. Tina s’éloigne et pénètre dans un bois. Elle trouve bientôt un chemin. Elle a l’intention de contourner tout ce bazar et de trouver un endroit plus loin pour traverser la rocade et revenir ensuite vers l’hôtel. Dormir une bonne nuit lui ferait du bien. Elle bute encore sur des grillages : Terrains militaires.</p>
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<p>Son cousin lui a raconté son service : Il y faisait des rondes inutiles équipé d’une simple radio face aux dangereux terroristes. L’armée avait plus peur des suicides des appelés que des attaques, alors elle avait retiré aux sentinelles cartouches et arme et n’avait même laissé au sergent qu’un pistolet sans balle. Lors de ses tours de garde dans le camp, le cousin déambulait en récitant des poésies. Il avait raconté tout ça à la petite Tina, en rigolant sauf lorsqu’il évoquait les officiers. Ceux-là revenaient d’Afrique et partaient chez les Yougo, se vantant d’avoir déjà tué de sang-froid des Niaquoués. Ils buvaient dès le matin et jetaient leurs mégots par terre dans les bureaux. Le colonel avait dit dans un cimetière militaire, devant des tombes d’enfants-soldats allemands, « Ils n’avaient qu’à pas venir ici. » Tina laisse ces grillages et trouve un chemin, celui de la Maltière. Une centaine de gens y furent fusillés lui apprend une plaque commémorative. Beaucoup de cheminots et de communistes. Une autre plaque, à côté, annonce un « continuum de vie » écologique – au moins les grenouilles ont-elles la vie sauve.</p>
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<p>Il est tard lorsqu’enfin Tina a traversé la Gaité. Elle se glisse entre les maisons, les hangars et des ruines d’ateliers, des serres brisées, taguées « 3G » et qui font la joie des herbes. Elle retrouve au-dessus d’elle, beaucoup moins haute cette fois, la rocade. Un certain retour à la normale s’est effectué. Tina pourra bientôt trouver un passage à gué pour traverser la route et revenir vers l’hôtel. Il faudrait juste qu’elle traverse ces cinq voies. Elle poursuit un chemin goudronné qui longe la rocade, juste séparé d’elle par des glissières fragiles.</p>
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<p>Un peu plus loin, elle aperçoit une voiture et un homme penché sur le capot. En panne, sans doute. Tina réalise qu’elle n’a croisé personne aujourd’hui, c’est-à-dire personne seul, à pied, hors d’une voiture et regardant autour de lui. La centaine de visages qu’elle a vus étaient soit tournés les uns vers les autres en groupe ou penchés sur soi en famille, soit derrière les pare-brise, au-dessus de leur volant. Tina en conçoit une petite crainte, l’endroit est en fait plutôt désolé et désert, malgré la route toute proche. L’homme paraît peu ordinaire. Il ne semble pas l’avoir vue encore. Il se relève du capot en se tordant bizarrement. Il est grand et mince un instant, avant qu’il ne s’assoit sur l’herbe. Tina ne le voit plus derrière la voiture stationnée. Elle continue de marcher et arrive à sa hauteur.</p>
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<p>Une véritable décharge de frousse secoue l’homme lorsqu’il la voit. Comme un fil de fer de soudure tordu par la flamme, le voilà qui se redresse et qui dit d’une voie forcée Mademoiselle ? Un rictus de surprise crispe son visage, un énorme coquard noie son œil gauche au fond d’un gouffre bleuté. Son teint est plutôt blafard. Cet homme souffre, se dit Tina, et il est complètement anormal. Il est vêtu d’un frac. Devant la voiture, sur une couverture soigneusement aplatie, un pique-nique est dressé à l’ancienne, pas à la va-vite, avec assiettes, verres et beurrier. Couchées dans l’herbe, deux bouteilles de vin entamées, blanc et rouge. Malgré elle, surprise, Tina s’arrête. Sur le capot est étalée une carte routière.</p>
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<p>Mais l’homme trouve soudain du ressort et il s’anime. Son visage prend des couleurs et un sourire inattendu, comme d’un pantomime, le transforme en masque de foire. Il est difficile de lui donner un âge, ses rides ne vieillissent pas sa peau souple. Mais sûrement la bonne cinquantaine.</p>
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<p>– Quelle curieuse et enthousiasmante apparition que celle-là ! Destin et hasard, ô maîtres du spectacle !, voilà que sur la route désertée par la raison humaine, loin de toute poésie, vous levez le rideau ! Roulements de tambour ! Attention, et voici… Une jeune routarde ! Applaudissements, mesdames, messieurs ! Mais… Bof, elle est fatiguée, perdue et affamée… Pas douchée, elle pue ! Elle a peur, elle est prête à tout ! Viendrait-elle chiper mon fastueux pique-nique, les petits enfants ? Drame, nous voilà bien…</p>
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<p>Tina est abasourdie. Cet homme est fou. Mais comment l’a-t-il dévoilée en un regard ?</p>
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<p>– Intéressante rencontre, n’est-ce pas Mademoiselle ? J’ignore ce qui vous amène à passer ici à cette heure. Ah, la route ! Moi-même, je… Enfin, moi-même j’ai horreur des autostrades, je ne prends que les petites routes et je reviens de Nantes. Mais c’est difficile à l’heure actuelle les petites routes, vous savez ? Deux jours, et je ne suis toujours pas rendu chez moi à Tihouït… Je me présente : Hector Renaud, pour vous servir. Je… Je suis un peu dans le cirque.</p>
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<p>– Ah ? Bien, on m’attend… Bonne soirée, monsieur.</p>
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<p>– Par toutes les vertus du carnaval, attendez, mademoiselle ! Ne laissons pas passer l’occasion : je déteste manger seul et je vois bien que vous crevez de faim ! Je suis ravi de vous inviter. Allons, ne craignez rien. Acceptez l’épisode.</p>
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<h1 class="page-title">À l'hôtel</h1>
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<p>Maghlout et Martin sont engoncés dans les fauteuils mous de l’espace convivial de l’hôtel. La course folle est enfin finie, Maghlout s’est remis de ses frayeurs. Martin a été garer son camion dans un endroit discret entre un gymnase, des immeubles, tout près du terrain où il travaillera demain. Et puis des cabines de chantier avec de vieux graffs MAB et une caravane usée – sûrement une maison close ambulante. L’hôtel est plein, Martin a pu cependant faire libérer un lit pour Maghlout grâce au sésame « MichelAngeloLtd », l’entreprise gérant le futur chantier et à qui l’hôtel ne saurait donc rien refuser.
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– Tu dormiras aux frais de la princesse ! La simple invocation de Son Très Saint Nom suffit. C’est magique. Santé !
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Ils trinquent et conversent. Bientôt, dans ce petit lieu confortable, on a baissé la lumière. Dans l’intimité, au bout des paroles et encouragé par Maghlout, Martin règle une certaine dette vis-à-vis de la vérité :
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– Tout les espaces intérieurs, tout ce qui est clandestin en nous : est-ce que cela fait aussi partie du monde ?
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Martin questionne ainsi son histoire personnelle, celle qui s’est arrachée il y a quelques mois.
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||||
– Il me semble que des ombres me reprochent quelque chose. Mes anciens amis, mes anciens voisins, mes anciennes relations de travail, mon boucher, la maîtresse du CP et même pourquoi pas le banquier ! – sans parler de la famille, mais ce ne sont pas les mêmes ombres. Ils doivent c’est sûr m’en vouloir pour l’absence de signes donnés depuis mon départ. Un manque de fidélité en somme : suis-je toujours le même ? Peut-on compter sur moi ?
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Maghlout fait remarquer à Martin que, ait-il changé ou non, cela ne modifie pas le devoir de fidélité.
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– Oui bien sûr, toi tu as résolu d’une certaine façon la question, par la fuite, la solitude !
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||||
– Cela fait si longtemps…
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– Pas moi. La question m’angoisse encore et je suis parfois pris de véritables convulsions… Dans ces moments-là, le plus sublime plaisir de la vie me semble être de me reconnecter à mon passé, à ces ombres, à ces gens.
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– Qui ont sûrement eux-mêmes bougé depuis !
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– J’en ai souffert et j’en souffre encore abondamment.
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– « Paris est petit pour ceux qui s’aiment ! »
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– Très drôle… Mais il ne s’agit pas de cela. Il y a le temps, bien plus terrible que la distance. Écoute : l’abandon, la désertion ou l’indifférence aux anciens amis, est-ce que ça peut être aussi facilement accepté ? Est-ce que la trahison peut être ainsi érigée en valeur ?
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– On reproche bien à Dieu d’abandonner les hommes !
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– Mais comment se comporter comme Lui et oublier les siens ? Mes souvenirs, je les réanime, je les revis, je n’arrête pas d’en modifier le sens. Ajouts, suppressions, déraillements, autres futurs possibles ! J’en suis malade. Ces ruminations ne sont pas des regrets, elles sont bel et bien des interrogations sur le présent, sur ce que moi je deviens. C’est un fait, une question réelle… Excuse-moi.
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Martin est au bord des larmes. Maghlout se lève par pudeur et va tester une nouvelle fois le bar, avant fermeture, le sésame Michel-Ange. Ça marche. Il revient avec de nouveaux verres et dit à Martin :
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– Tu n’as plus qu’une seule chose à faire : les aimer ces adieux. Pour t’aimer toi.
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– Sans doute… Mais il reste que pour mon comportement, aucune excuse n’est possible. Aucune excuse intérieure, juste des <em>circonstances</em>.
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– Exactement. Alors dis-moi : une fois l’histoire racontée, qu’est-ce qui se passe ? Est-on avec quelque chose en plus ou quelque chose en moins ?
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– Je ne sais pas, avec une histoire où il y a une histoire racontée dedans…
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Dans son lit un peu plus tard, Martin continue de penser aux paroles du vieil homme. Oui, celui qui part emporte tous les torts avec lui, il n’a plus de filiation. Mais être un fils prodigue ? Jamais ! La pluie a repris, battante, avec le vent, sur la fenêtre. Martin s’endort dans ce bruit d’eau et la vision d’un cuirassier perdu au milieu de l’océan, touché, chassé par ses ennemis, oublié des amis. Un Bismark <em>heureux</em>.
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– Tourne, tourne fait le vent dans son rêve ! Tourne la page, y-a-t-il quelque chose de plus simple ? La vie peut être facile pour qui le souhaite.</p>
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<p>Maghlout et Martin sont engoncés dans les fauteuils mous de l’espace convivial de l’hôtel. La course folle est enfin finie, Maghlout s’est remis de ses frayeurs. Martin a été garer son camion dans un endroit discret entre un gymnase, des immeubles, tout près du terrain où il travaillera demain. Et puis des cabines de chantier avec de vieux graffs MAB et une caravane usée – sûrement une maison close ambulante. L’hôtel est plein, Martin a pu cependant faire libérer un lit pour Maghlout grâce au sésame « MichelAngeloLtd », l’entreprise gérant le futur chantier et à qui l’hôtel ne saurait donc rien refuser.</p>
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<p>– Tu dormiras aux frais de la princesse ! La simple invocation de Son Très Saint Nom suffit. C’est magique. Santé !</p>
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<p>Ils trinquent et conversent. Bientôt, dans ce petit lieu confortable, on a baissé la lumière. Dans l’intimité, au bout des paroles et encouragé par Maghlout, Martin règle une certaine dette vis-à-vis de la vérité :</p>
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<p>– Tout les espaces intérieurs, tout ce qui est clandestin en nous : est-ce que cela fait aussi partie du monde ?</p>
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<p>Martin questionne ainsi son histoire personnelle, celle qui s’est arrachée il y a quelques mois.</p>
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<p>– Il me semble que des ombres me reprochent quelque chose. Mes anciens amis, mes anciens voisins, mes anciennes relations de travail, mon boucher, la maîtresse du CP et même pourquoi pas le banquier ! – sans parler de la famille, mais ce ne sont pas les mêmes ombres. Ils doivent c’est sûr m’en vouloir pour l’absence de signes donnés depuis mon départ. Un manque de fidélité en somme : suis-je toujours le même ? Peut-on compter sur moi ?</p>
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<p>Maghlout fait remarquer à Martin que, ait-il changé ou non, cela ne modifie pas le devoir de fidélité.</p>
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<p>– Oui bien sûr, toi tu as résolu d’une certaine façon la question, par la fuite, la solitude !</p>
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<p>– Cela fait si longtemps…</p>
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<p>– Pas moi. La question m’angoisse encore et je suis parfois pris de véritables convulsions… Dans ces moments-là, le plus sublime plaisir de la vie me semble être de me reconnecter à mon passé, à ces ombres, à ces gens.</p>
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<p>– Qui ont sûrement eux-mêmes bougé depuis !</p>
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<p>– J’en ai souffert et j’en souffre encore abondamment.</p>
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<p>– « Paris est petit pour ceux qui s’aiment ! »</p>
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<p>– Très drôle… Mais il ne s’agit pas de cela. Il y a le temps, bien plus terrible que la distance. Écoute : l’abandon, la désertion ou l’indifférence aux anciens amis, est-ce que ça peut être aussi facilement accepté ? Est-ce que la trahison peut être ainsi érigée en valeur ?</p>
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<p>– On reproche bien à Dieu d’abandonner les hommes !</p>
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<p>– Mais comment se comporter comme Lui et oublier les siens ? Mes souvenirs, je les réanime, je les revis, je n’arrête pas d’en modifier le sens. Ajouts, suppressions, déraillements, autres futurs possibles ! J’en suis malade. Ces ruminations ne sont pas des regrets, elles sont bel et bien des interrogations sur le présent, sur ce que moi je deviens. C’est un fait, une question réelle… Excuse-moi.</p>
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<p>Martin est au bord des larmes. Maghlout se lève par pudeur et va tester une nouvelle fois le bar, avant fermeture, le sésame Michel-Ange. Ça marche. Il revient avec de nouveaux verres et dit à Martin :</p>
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<p>– Tu n’as plus qu’une seule chose à faire : les aimer ces adieux. Pour t’aimer toi.</p>
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<p>– Sans doute… Mais il reste que pour mon comportement, aucune excuse n’est possible. Aucune excuse intérieure, juste des <em>circonstances</em>.</p>
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<p>– Exactement. Alors dis-moi : une fois l’histoire racontée, qu’est-ce qui se passe ? Est-on avec quelque chose en plus ou quelque chose en moins ?</p>
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<p>– Je ne sais pas, avec une histoire où il y a une histoire racontée dedans…</p>
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<p>Dans son lit un peu plus tard, Martin continue de penser aux paroles du vieil homme. Oui, celui qui part emporte tous les torts avec lui, il n’a plus de filiation. Mais être un fils prodigue ? Jamais ! La pluie a repris, battante, avec le vent, sur la fenêtre. Martin s’endort dans ce bruit d’eau et la vision d’un cuirassier perdu au milieu de l’océan, touché, chassé par ses ennemis, oublié des amis. Un Bismark <em>heureux</em>.</p>
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<p>– Tourne, tourne fait le vent dans son rêve ! Tourne la page, y-a-t-il quelque chose de plus simple ? La vie peut être facile pour qui le souhaite.</p>
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<p>Trempée, Tina se couche dans des draps identiques à ceux de Martin et de Maghlout, quelques chambres plus loin. Entre peur et ravissement, elle repense à son repas avec Hector Renaud, le Capitaine, le fou. À ce qu’elle a vaguement dit, à ce qu’elle projette de faire demain. Au matin, elle se lève et quitte très tôt l’hôtel.</p>
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<h1 class="page-title">Présence, absence</h1>
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<p>Maghlout a trouvé à la réception un message de Martin qui lui disait en gros à bientôt j’espère. L’inaccoutumé des lits d’hôtel s’en va presque titubant d’une nuit pleine. Il a des gestes d’épaule comme s’il sentait encore les draps sur lui. Au carrefour, il regarde et se demande. Son regard s’arrête, étonné, sur une enseigne jaune. Jaune enfantin de confiance et pourtant aussi symbole de la trahison. Pourquoi pense-t-il encore à la trahison ? Il passe devant le bureau de Poste en se souvenant des rares courriers qui sont parvenus jusqu’à lui. Cela fait bien longtemps par exemple qu’il n’a pas lu les vociférations d’un de ses frères ainés : « Maghlout, petit frère ! J’espère que ton orgueil se porte bien ! Car c’est ainsi que tu vas, je le sais. Si tu es toujours aussi orgueilleux, alors tu es en bonne santé ! C’est ce qui te tient. Mais tu deviens vieux toi aussi et j’espère que tu es seul et errant, frère indigne !, et surtout que tu gardes pour toi seul la honte dont tu es fier, que tu n’embobine personne. Chien ! De la prison – car oui, à mon âge on me garde encore en prison ! –, je le dis : tu es encore moins que moi, tu as abandonné tes frères et ton père. Fuyard, Genghis Khan ! Est-ce donc de cela dont tu seras fier jusqu’au bout de vie ? »
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Ou des souvenirs d’amitié, « D’Alexandre. Mon ami, la journée, je suis corps perdu dans le travail. Le soir, mon esprit pense encore au travail. Seule la nuit, avec beaucoup de littérature et de musique commence à faire venir la vie et là, peu à peu, je pénètre dans le cœur des gens. Plus je vois les grandes choses qui se construisent, plus je pense aux petites choses, aux gens et à leurs enfants. Nous en avons déjà discuté, n’est-ce pas Maghlout ? Mais nous butions toujours au fond sur cette question : quelle est la véritable expression des gens ? Souvent nous nous crispions là dessus. Je devine que cela te rendait malheureux. Mais il fallait bien que je te dise que, malgré ta belle assurance, tu avais tort aussi. Je pense souvent à toi, ô prophète ! »
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L’orgueil et l’inutile volonté d’avoir des réponses, oui ! Maghlout ne s’en est-il donc pas encore débarrassé ? Malédiction ! Il se met à marcher. Vite, très vite. Sortir et continuer le long chemin. Une fois sur l’herbe haute de la porte de Bréquigny, il s’arrête brusquement : Qui sont les gens réalistes et sensibles ?
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Ça lui colle encore au nez cette question. Autour de lui, les arbres continuent leur pousse – ils ont l’ambition de la forêt mais doutent quand même de leur avenir, le bruit de la route les inquiètent. Ils poursuivent cependant leur aspiration de gaz, libérant à nouveau de l’oxygène. En dessous sur la route passent quantités de gens et de camions de bêtes. Dans la petite lucarne de verdure que lui laissent les arbres et le vent, Maghlout voit toute la succession de bolides sans possibilité d’accorder longuement son attention à l’un d’eux – <em>Roadrunner</em> a-t-il quand même lu sur un seize tonnes. Comment arrêter l’un, comment arrêter l’autre et lui demander comment il se sent réaliste et sensible ? Insensible et réaliste, irréaliste et sensible, irréaliste et insensible ?
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Maglhout reprend sa marche. De bosquet en bosquet, de butte en butte, le long des palissades, sur et sous les ponts, il avance, saute vivement les bretelles. Il n’est pas essoufflé, ses pas et ses enjambées sont faciles, grandes, sûres et rapides. Il saute un triangle d’herbe rase, un grand plot en plastique vert. Ramenant sa large capuche sur son front, il ferme les yeux et traverse d’un bond les trois mètres de bitume. Il enjambe les ajoncs, survole en courant une autre butte, sans se soucier des épines. Dans sa course, il agrippe sa gourde.</p>
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<p>Maghlout a trouvé à la réception un message de Martin qui lui disait en gros à bientôt j’espère. L’inaccoutumé des lits d’hôtel s’en va presque titubant d’une nuit pleine. Il a des gestes d’épaule comme s’il sentait encore les draps sur lui. Au carrefour, il regarde et se demande. Son regard s’arrête, étonné, sur une enseigne jaune. Jaune enfantin de confiance et pourtant aussi symbole de la trahison. Pourquoi pense-t-il encore à la trahison ? Il passe devant le bureau de Poste en se souvenant des rares courriers qui sont parvenus jusqu’à lui. Cela fait bien longtemps par exemple qu’il n’a pas lu les vociférations d’un de ses frères ainés : « Maghlout, petit frère ! J’espère que ton orgueil se porte bien ! Car c’est ainsi que tu vas, je le sais. Si tu es toujours aussi orgueilleux, alors tu es en bonne santé ! C’est ce qui te tient. Mais tu deviens vieux toi aussi et j’espère que tu es seul et errant, frère indigne !, et surtout que tu gardes pour toi seul la honte dont tu es fier, que tu n’embobine personne. Chien ! De la prison – car oui, à mon âge on me garde encore en prison ! –, je le dis : tu es encore moins que moi, tu as abandonné tes frères et ton père. Fuyard, Genghis Khan ! Est-ce donc de cela dont tu seras fier jusqu’au bout de vie ? »</p>
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<p>Ou des souvenirs d’amitié, « D’Alexandre. Mon ami, la journée, je suis corps perdu dans le travail. Le soir, mon esprit pense encore au travail. Seule la nuit, avec beaucoup de littérature et de musique commence à faire venir la vie et là, peu à peu, je pénètre dans le cœur des gens. Plus je vois les grandes choses qui se construisent, plus je pense aux petites choses, aux gens et à leurs enfants. Nous en avons déjà discuté, n’est-ce pas Maghlout ? Mais nous butions toujours au fond sur cette question : quelle est la véritable expression des gens ? Souvent nous nous crispions là dessus. Je devine que cela te rendait malheureux. Mais il fallait bien que je te dise que, malgré ta belle assurance, tu avais tort aussi. Je pense souvent à toi, ô prophète ! »</p>
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<p>L’orgueil et l’inutile volonté d’avoir des réponses, oui ! Maghlout ne s’en est-il donc pas encore débarrassé ? Malédiction ! Il se met à marcher. Vite, très vite. Sortir et continuer le long chemin. Une fois sur l’herbe haute de la porte de Bréquigny, il s’arrête brusquement : Qui sont les gens réalistes et sensibles ?</p>
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<p>Ça lui colle encore au nez cette question. Autour de lui, les arbres continuent leur pousse – ils ont l’ambition de la forêt mais doutent quand même de leur avenir, le bruit de la route les inquiètent. Ils poursuivent cependant leur aspiration de gaz, libérant à nouveau de l’oxygène. En dessous sur la route passent quantités de gens et de camions de bêtes. Dans la petite lucarne de verdure que lui laissent les arbres et le vent, Maghlout voit toute la succession de bolides sans possibilité d’accorder longuement son attention à l’un d’eux – <em>Roadrunner</em> a-t-il quand même lu sur un seize tonnes. Comment arrêter l’un, comment arrêter l’autre et lui demander comment il se sent réaliste et sensible ? Insensible et réaliste, irréaliste et sensible, irréaliste et insensible ?</p>
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<p>Maglhout reprend sa marche. De bosquet en bosquet, de butte en butte, le long des palissades, sur et sous les ponts, il avance, saute vivement les bretelles. Il n’est pas essoufflé, ses pas et ses enjambées sont faciles, grandes, sûres et rapides. Il saute un triangle d’herbe rase, un grand plot en plastique vert. Ramenant sa large capuche sur son front, il ferme les yeux et traverse d’un bond les trois mètres de bitume. Il enjambe les ajoncs, survole en courant une autre butte, sans se soucier des épines. Dans sa course, il agrippe sa gourde.</p>
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<h1 class="page-title">Sur le monde flottant</h1>
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<p>Martin est perché sur une des premières poutres métalliques lancées en l’air par la grue, le début du toit de l’atelier de montage de l’usine en construction. En quelques heures, ce sera fait. Tandis qu’on mettra les bardages au hangar, le travail pour l’usine commencera à l’abri de la pluie. Mais on attend les boulons. Les vis sont prêtes.
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– Le camion ne va pas tarder, annonce Mr Foreman, le directeur.
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En fait, tant que l’usine n’est pas debout, Mr Foreman n’en est pas encore formellement le directeur. Il n’est pour l’instant que responsable. Les ouvriers ne chipotent pas et l’appellent M. le directeur.
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– Mr Adrian, je vous en prie, corrige-t-il avec l’inimitable politesse anglaise.
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C’est la direction générale qui chipote sur les titres pour une question de salaire. Mr Foreman est bien de formation un directeur et il n’a aucun savoir d’un chef de chantier. Mais les gars comme Martin sont là justement, ils connaissent leur boulot. Mr Foreman ne gère donc que l’alimentation du chantier – d’où son annonce péremptoire sur le camion qui arrive avec les boulons –, pas le chantier lui-même.
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Son truc, son métier, ce sur quoi il doit se concentrer, l’objet vrai de son travail, ce sont les flux. Le mouvement des choses et des hommes, tout doit être <em>in time</em>. Et c’est très éphémère le juste-à-temps ! C’est pour ça que c’est un métier – lui-même d’ailleurs souvent volatile. Stock, immobilisation, parc – pouah !, voilà des mots anciens. Trop comptables. <em>Direct, fluency, dead line</em>,… voilà les notions qui fleurent bon le changement, l’opportunisme, l’en-avant et pour tout dire, une philosophie de vie qui ferait presque penser à l'<em>ukiyo-e</em> des si charmantes peintures d’Hokusai. Car étant sur un monde flottant, après tout, flottons.
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Tous ensemble. Nous sommes tous les prolétaires de quelque chose. Des hobos d’idéologies. Tous égaux donc, même si nous roulons en superbes voitures, d’hôtels chics en restaurants hors de prix.
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Mais Adrian Foreman, comme d’ailleurs la quasi unanimité des gens, n’irait tout de même pas jusque là. L’ukiyo-e, « la réalité d’un monde dont la seule certitude est l’impermanence » n’est justement pas, pour Mr Foreman, toute la réalité. Le mouvement, le changement et être dans le rythme ne valent que pour le travail et l’argent, dans cette espèce de salle de jeu où quelques personnes gagnent ce que la plupart perdent à tout coup. Mais au salon, à la cuisine, dans la chambre nuptiale ou au temple, la permanence, le bon goût, la politesse, la religion et la virilité prévalent encore – et Dieu merci beaucoup. Mr Foreman fait partie de ces gens pour qui professer la liberté veut simplement dire accroitre leur domination. Suprématie que leur ont léguée papa ou maman, on ne peut pas tous être pareils.
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Et le plus drôle se dit Martin – tout en pensant qu’il consacre cette pause à des pensées bien étranges et futiles –, c’est qu’Adrian, en basculant tout son être dans cette modernité mouvante, il a sans doute emporté dans cet élan toutes ses chères valeurs éternelles. La crise, d’économique, ne peut que gagner la morale. L’esprit de mission a lui-même ses limites ! Martin ne donne pas chères de leurs peaux aux fées qui ont été appelées au-dessus du berceau du charmant Adrian. En grandissant dans cette ambiance si spéciale, ce petit a dû labourer son sillon, travailler ses tripes comme un culturiste et ôter de son cerveau toute idée malsaine. Pour ne garder par exemple que le cynisme, la blague facile, des publicités pour voiture, l’impunité, la supériorité, le racisme et l’insensibilité au meurtre. Comme beaucoup d’autres ! Hélas. Et voilà que cette addiction au travail ne laisse à ce malheureux Foreman que peu de jours dans l’année pour incarner ses vraies croyances intimes. Savoir sa femme et ses enfants sagement installés dans la maison du Buckinghamshire ne doit être que l’unique reste de son idéal, tandis qu’il gère ici des camions de vis. Martin est prêt à parier les yeux fermés son camion que Miss Foreman ne s’ennuie plus seule depuis longtemps dans le <em>cottage</em> – sans même parler des enfants et de leurs croûtes sur les avant-bras. <em>Heroin eyes, Old England is dying</em>.
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Facile, n’est-ce pas ? Et toi, Martin l’avait provoqué l’autre jour Guillaume et puis Maghlout hier. Oui, à l’évidence, tout ce que je n’aime pas, finalement je le fais moi aussi… Mais on siffle et le camion arrive. Il faut laisser les pensées et mettre son quota de verrous.</p>
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<p>Martin est perché sur une des premières poutres métalliques lancées en l’air par la grue, le début du toit de l’atelier de montage de l’usine en construction. En quelques heures, ce sera fait. Tandis qu’on mettra les bardages au hangar, le travail pour l’usine commencera à l’abri de la pluie. Mais on attend les boulons. Les vis sont prêtes.</p>
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<p>– Le camion ne va pas tarder, annonce Mr Foreman, le directeur.</p>
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<p>En fait, tant que l’usine n’est pas debout, Mr Foreman n’en est pas encore formellement le directeur. Il n’est pour l’instant que responsable. Les ouvriers ne chipotent pas et l’appellent M. le directeur.</p>
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<p>– Mr Adrian, je vous en prie, corrige-t-il avec l’inimitable politesse anglaise.</p>
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<p>C’est la direction générale qui chipote sur les titres pour une question de salaire. Mr Foreman est bien de formation un directeur et il n’a aucun savoir d’un chef de chantier. Mais les gars comme Martin sont là justement, ils connaissent leur boulot. Mr Foreman ne gère donc que l’alimentation du chantier – d’où son annonce péremptoire sur le camion qui arrive avec les boulons –, pas le chantier lui-même.</p>
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<p>Son truc, son métier, ce sur quoi il doit se concentrer, l’objet vrai de son travail, ce sont les flux. Le mouvement des choses et des hommes, tout doit être <em>in time</em>. Et c’est très éphémère le juste-à-temps ! C’est pour ça que c’est un métier – lui-même d’ailleurs souvent volatile. Stock, immobilisation, parc – pouah !, voilà des mots anciens. Trop comptables. <em>Direct, fluency, dead line</em>,… voilà les notions qui fleurent bon le changement, l’opportunisme, l’en-avant et pour tout dire, une philosophie de vie qui ferait presque penser à l'<em>ukiyo-e</em> des si charmantes peintures d’Hokusai. Car étant sur un monde flottant, après tout, flottons.</p>
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<p>Tous ensemble. Nous sommes tous les prolétaires de quelque chose. Des hobos d’idéologies. Tous égaux donc, même si nous roulons en superbes voitures, d’hôtels chics en restaurants hors de prix.</p>
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<p>Mais Adrian Foreman, comme d’ailleurs la quasi unanimité des gens, n’irait tout de même pas jusque là. L’ukiyo-e, « la réalité d’un monde dont la seule certitude est l’impermanence » n’est justement pas, pour Mr Foreman, toute la réalité. Le mouvement, le changement et être dans le rythme ne valent que pour le travail et l’argent, dans cette espèce de salle de jeu où quelques personnes gagnent ce que la plupart perdent à tout coup. Mais au salon, à la cuisine, dans la chambre nuptiale ou au temple, la permanence, le bon goût, la politesse, la religion et la virilité prévalent encore – et Dieu merci beaucoup. Mr Foreman fait partie de ces gens pour qui professer la liberté veut simplement dire accroitre leur domination. Suprématie que leur ont léguée papa ou maman, on ne peut pas tous être pareils.</p>
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<p>Et le plus drôle se dit Martin – tout en pensant qu’il consacre cette pause à des pensées bien étranges et futiles –, c’est qu’Adrian, en basculant tout son être dans cette modernité mouvante, il a sans doute emporté dans cet élan toutes ses chères valeurs éternelles. La crise, d’économique, ne peut que gagner la morale. L’esprit de mission a lui-même ses limites ! Martin ne donne pas chères de leurs peaux aux fées qui ont été appelées au-dessus du berceau du charmant Adrian. En grandissant dans cette ambiance si spéciale, ce petit a dû labourer son sillon, travailler ses tripes comme un culturiste et ôter de son cerveau toute idée malsaine. Pour ne garder par exemple que le cynisme, la blague facile, des publicités pour voiture, l’impunité, la supériorité, le racisme et l’insensibilité au meurtre. Comme beaucoup d’autres ! Hélas. Et voilà que cette addiction au travail ne laisse à ce malheureux Foreman que peu de jours dans l’année pour incarner ses vraies croyances intimes. Savoir sa femme et ses enfants sagement installés dans la maison du Buckinghamshire ne doit être que l’unique reste de son idéal, tandis qu’il gère ici des camions de vis. Martin est prêt à parier les yeux fermés son camion que Miss Foreman ne s’ennuie plus seule depuis longtemps dans le <em>cottage</em> – sans même parler des enfants et de leurs croûtes sur les avant-bras. <em>Heroin eyes, Old England is dying</em>.</p>
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<p>Facile, n’est-ce pas ? Et toi, Martin l’avait provoqué l’autre jour Guillaume et puis Maghlout hier. Oui, à l’évidence, tout ce que je n’aime pas, finalement je le fais moi aussi… Mais on siffle et le camion arrive. Il faut laisser les pensées et mettre son quota de verrous.</p>
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<h1 class="page-title">L'Origine</h1>
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<p>Maghlout se réveille après un long chemin. Au sommet d’une motte levée parmi tant d’autres au milieu d’un vaste échangeur de routes, il s’arrête soudain. Il ouvre les yeux à la fin d’une longue absence. Ébloui de fatigue, il s’assied. Ses jambes et sa colonne ne le portent plus et c’est ici qu’elles ont fini par atterrir. Maghlout tente d’évaluer depuis combien de temps il marche, non, depuis combien de temps il court. Le soleil est au-dessus de lui, à son apogée. Midi. Comme le temps a passé lentement à côté de lui tandis qu’il allait, lui, avec cette aisance incroyable !
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Le paysage lui est inconnu, Maghlout ne se souvient pas avoir déjà foulé cet ensemble de terre-pleins. Mais il se repère assez vite : Rennes est sur sa gauche un peu dans le lointain. Ses collines émergent de la brume, des chaleurs, des fumées et des gaz. Des voitures filent à toute vitesse à droite vers le nord, Cesson, Thorigné, croisant celles qui en descendent ralentissant à peine avant les grands virages vers Paris-Ouest ou vers la rocade sud.
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Maghlout fait le tour du mamelon de terre. Au milieu, un grand espace chauve protégé par une grille en bas sur une bretelle enterrée sous les voies et un panneau « Entrée interdite ». Le terrain reçoit des vieux panneaux routiers élimés par le soleil ou accidentés, des plots crevés et des bandes jaunes autocollantes usagées. Cachant cet hospice routier, des sapins et des arbres. Un peu plus bas, tout autour de la butte, de l’herbe et des arbustes aux bourgeons blancs. Là, un déversoir d’eau colonisé de jonc. Maghlout cherche au loin la Vilaine et les ponts qui la traversent. Mais d’où il est, il ne voit que les pylônes du train. Il comprend peu à peu la géographie de son île. Elle est au centre du vaste échangeur de la Rigourdière qui noue les rocades Est et Sud à l’autoroute de Paris. Il est immense, ce nœud en pleine campagne. Et sa forme, que Maghlout devine parmi les mottes et les voies, elle le ramène en pensée très très loin avant – à une certaine Origine.</p>
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<p>Maghlout se réveille après un long chemin. Au sommet d’une motte levée parmi tant d’autres au milieu d’un vaste échangeur de routes, il s’arrête soudain. Il ouvre les yeux à la fin d’une longue absence. Ébloui de fatigue, il s’assied. Ses jambes et sa colonne ne le portent plus et c’est ici qu’elles ont fini par atterrir. Maghlout tente d’évaluer depuis combien de temps il marche, non, depuis combien de temps il court. Le soleil est au-dessus de lui, à son apogée. Midi. Comme le temps a passé lentement à côté de lui tandis qu’il allait, lui, avec cette aisance incroyable !</p>
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<p>Le paysage lui est inconnu, Maghlout ne se souvient pas avoir déjà foulé cet ensemble de terre-pleins. Mais il se repère assez vite : Rennes est sur sa gauche un peu dans le lointain. Ses collines émergent de la brume, des chaleurs, des fumées et des gaz. Des voitures filent à toute vitesse à droite vers le nord, Cesson, Thorigné, croisant celles qui en descendent ralentissant à peine avant les grands virages vers Paris-Ouest ou vers la rocade sud.</p>
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<p>Maghlout fait le tour du mamelon de terre. Au milieu, un grand espace chauve protégé par une grille en bas sur une bretelle enterrée sous les voies et un panneau « Entrée interdite ». Le terrain reçoit des vieux panneaux routiers élimés par le soleil ou accidentés, des plots crevés et des bandes jaunes autocollantes usagées. Cachant cet hospice routier, des sapins et des arbres. Un peu plus bas, tout autour de la butte, de l’herbe et des arbustes aux bourgeons blancs. Là, un déversoir d’eau colonisé de jonc. Maghlout cherche au loin la Vilaine et les ponts qui la traversent. Mais d’où il est, il ne voit que les pylônes du train. Il comprend peu à peu la géographie de son île. Elle est au centre du vaste échangeur de la Rigourdière qui noue les rocades Est et Sud à l’autoroute de Paris. Il est immense, ce nœud en pleine campagne. Et sa forme, que Maghlout devine parmi les mottes et les voies, elle le ramène en pensée très très loin avant – à une certaine Origine.</p>
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<h1 class="page-title">Surveillance</h1>
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<p>M. Marc demande à revoir les images. Le policier municipal part en régie relancer le petit montage. Aucun doute, il s’agit bien de Tina mais M. Marc veut revoir. Il veut peut-être vérifier mais peut-être aussi se complaire dans le malaise qu’il ressent. Il ne sait pas. Dans la régie, derrière la vitre, des moniteurs diffusent pendant ce temps d’autres images en direct : des gens dans les bus, des gens aux arrêts, des gens dans le métro, des gens qui attendent et d’autres qui passent furtivement. Quelques immobiles sur lesquels la caméra zoome automatiquement. M. Marc se sent légèrement coupable.
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Les seules images de vidéosurveillance qu’il a vu avant celles-ci, c’était dans un petit supermarché de quartier tandis qu’il attendait un rendez-vous avec le directeur, il ne sait plus pourquoi. Les mêmes écrans devant lui aujourd’hui, braqués sur sa ville. Mais ces images repartent à droite sur le petit moniteur et M. Marc regarde malgré lui. Il doit faire un effort pour trouver, là dans le soufflet du bus, sa fille. Coupure. Nouveau bus, cette fois elle est assise dos tourné, capuche sur la tête. Quelqu’un lui parle, elle dégage son visage, c’est bien elle. La bouille familière, étrangement reconnaissable malgré le contexte. Est-elle fatiguée, joyeuse, comment va-t-elle ? Où va-t-elle ? Les écrans sont muets sur ce point. M. Marc est-il heureux ?
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Non. Et il dit brusquement au policier :
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– Je m’en vais. Détruisez ces images.
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– Oh oui, bien sûr monsieur ! En fait, on avait pas le droit de vous les montrer. C’est une faveur qu’on vous a fait avec les collègues. Monsieur d’Horteuil… Et puis c’est votre fille…
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M. Marc s’en va furieux à travers les couloirs sombres. Il pousse violemment la porte de sortie et se retrouve dans la foule, sur le trottoir, au pied du Colombier, parmi les gens. Sous les caméras.
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– Mais qu’ai-je fait ?</p>
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<p>M. Marc demande à revoir les images. Le policier municipal part en régie relancer le petit montage. Aucun doute, il s’agit bien de Tina mais M. Marc veut revoir. Il veut peut-être vérifier mais peut-être aussi se complaire dans le malaise qu’il ressent. Il ne sait pas. Dans la régie, derrière la vitre, des moniteurs diffusent pendant ce temps d’autres images en direct : des gens dans les bus, des gens aux arrêts, des gens dans le métro, des gens qui attendent et d’autres qui passent furtivement. Quelques immobiles sur lesquels la caméra zoome automatiquement. M. Marc se sent légèrement coupable.</p>
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<p>Les seules images de vidéosurveillance qu’il a vu avant celles-ci, c’était dans un petit supermarché de quartier tandis qu’il attendait un rendez-vous avec le directeur, il ne sait plus pourquoi. Les mêmes écrans devant lui aujourd’hui, braqués sur sa ville. Mais ces images repartent à droite sur le petit moniteur et M. Marc regarde malgré lui. Il doit faire un effort pour trouver, là dans le soufflet du bus, sa fille. Coupure. Nouveau bus, cette fois elle est assise dos tourné, capuche sur la tête. Quelqu’un lui parle, elle dégage son visage, c’est bien elle. La bouille familière, étrangement reconnaissable malgré le contexte. Est-elle fatiguée, joyeuse, comment va-t-elle ? Où va-t-elle ? Les écrans sont muets sur ce point. M. Marc est-il heureux ?</p>
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<p>Non. Et il dit brusquement au policier :</p>
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<p>– Je m’en vais. Détruisez ces images.</p>
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<p>– Oh oui, bien sûr monsieur ! En fait, on avait pas le droit de vous les montrer. C’est une faveur qu’on vous a fait avec les collègues. Monsieur d’Horteuil… Et puis c’est votre fille…</p>
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<p>M. Marc s’en va furieux à travers les couloirs sombres. Il pousse violemment la porte de sortie et se retrouve dans la foule, sur le trottoir, au pied du Colombier, parmi les gens. Sous les caméras.</p>
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<p>– Mais qu’ai-je fait ?</p>
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<p>Tête baissée, sans faire attention à sa ville chérie, M. Marc a rejoint son appartement. Mécaniquement, il ouvre la porte, sans même réaliser qu’il pourrait y retrouver Tina. Son cœur s’accélère lorsqu’il constate les traces d’un passage très récent. Des habits sales, des propres emportés. La douche encore humide. Quelques chèques qui manquent. Un mot <em>Je vais bien, j’ai pris l’appareil photo. Prochaine étape, château Tihouït</em>. Mais le trousseau de clés laissé bien en évidence. La table de chevet et le tiroir à secrets vidé. Et c’est quoi <em>Tihouït</em>, c’est où dans le monde Tihouït ? M. Marc a son téléphone comme un mauvais réflexe dans ses mains. Il appelle D’Horteuil. Il n’a qu’une seule envie, serrer sa fille dans ses bras, mais supporte mal d’être seul subitement. Il se sert un whisky et interroge : Ô mes amis, où êtes-vous ? Qu’êtes-vous devenus ? Pourquoi n’êtes-vous pas là aujourd’hui, au-delà d’un numéro de téléphone ? J’ai dû me tromper, sûrement je n’ai pas vu, je me suis enfermé… Pourquoi ne me l’avez-vous pas dit ?
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M. Marc se rapproche de sa fenêtre, du haut des Horizons, il laisse planer ces pensées mauvaises. Elles ne dureront pas. Il regarde Rennes, l’œuvre de lui et de ses amis, de Chantal et de ses maîtres, de ses enseignants, des idées vingtième siècle, de la paix et des guerres passées… On a laissé plein de choses se faire, il est sans doute temps de réinvestir, pense Gwenaël Marc, d’ailleurs Tina le fait-elle peut-être à sa façon ? L’amertume de l’édile plane un moment et elle retombe, doucement, sur les gens réels. Les gens qui vivent sans plan ni prospective, subissant la ville mais qui n’en veulent pas du tout à cet homme qui doute, seul à sa fenêtre.</p>
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<p>Tête baissée, sans faire attention à sa ville chérie, M. Marc a rejoint son appartement. Mécaniquement, il ouvre la porte, sans même réaliser qu’il pourrait y retrouver Tina. Son cœur s’accélère lorsqu’il constate les traces d’un passage très récent. Des habits sales, des propres emportés. La douche encore humide. Quelques chèques qui manquent. Un mot <em>Je vais bien, j’ai pris l’appareil photo. Prochaine étape, château Tihouït</em>. Mais le trousseau de clés laissé bien en évidence. La table de chevet et le tiroir à secrets vidé. Et c’est quoi <em>Tihouït</em>, c’est où dans le monde Tihouït ? M. Marc a son téléphone comme un mauvais réflexe dans ses mains. Il appelle D’Horteuil. Il n’a qu’une seule envie, serrer sa fille dans ses bras, mais supporte mal d’être seul subitement. Il se sert un whisky et interroge : Ô mes amis, où êtes-vous ? Qu’êtes-vous devenus ? Pourquoi n’êtes-vous pas là aujourd’hui, au-delà d’un numéro de téléphone ? J’ai dû me tromper, sûrement je n’ai pas vu, je me suis enfermé… Pourquoi ne me l’avez-vous pas dit ?</p>
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<p>M. Marc se rapproche de sa fenêtre, du haut des Horizons, il laisse planer ces pensées mauvaises. Elles ne dureront pas. Il regarde Rennes, l’œuvre de lui et de ses amis, de Chantal et de ses maîtres, de ses enseignants, des idées vingtième siècle, de la paix et des guerres passées… On a laissé plein de choses se faire, il est sans doute temps de réinvestir, pense Gwenaël Marc, d’ailleurs Tina le fait-elle peut-être à sa façon ? L’amertume de l’édile plane un moment et elle retombe, doucement, sur les gens réels. Les gens qui vivent sans plan ni prospective, subissant la ville mais qui n’en veulent pas du tout à cet homme qui doute, seul à sa fenêtre.</p>
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<h1 class="page-title">Le Chêne Germain</h1>
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<p>Tina se sent nulle, juste descendue du bus. La traversée de Rennes, son passage clandestin chez son père l’ont remuée, elle a cette fois l’impression d’avoir fait quelque chose d’illégal. L’après-midi se termine. Seuls ou par petits groupes, les « voyageurs » du bus se sont vite dispersés au terminus, chacun avec un pas et une allure sans équivoque. Ils savent où aller et quoi faire. Sans conviction, Tina fait quelques enjambées parce que rester là serait ridicule. Et peut-être que ça éveillerait la curiosité du chauffeur. Elle bat rageusement du pied, comme si elle avait froid. Son indécision la vexe, elle lève les yeux sur une curieuse petite place, bornée de fausses colonnes doriques. Un bout de ligne, une zone de bureaux, des pelouses, des arbustes et dans les trouées des bâtiments, des grands arbres et des champs. Le carrefour aménagé à la romaine ne distribue ses voies que vers des parkings et des entrées grillagées. Parfois une guérite, parfois un vigile. Seule une petite route s’en va là-bas, plongeant subitement sous un pont… Par là ?
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De la rue qui vient de la ville surgit déjà un autre bus. Il ondule et met ses clignotants devant la clinique, se gare en demi-lune. Derrière lui déboite une voiture blanche, lente, blanche à rayures rouges et bleues. Patrouille, trouille. Rien ici, attention, le bus ! Je suis connue, je suis recherchée, je dois me cacher, la voilà ton hésitation pauvre gourde ! Tina se faufile entre les haies, les arrières de bureaux et les pompes à chaleur. Elle se baisse un peu devant les fenêtres éclairées où elle aperçoit des gens encore au téléphone ou à leur ordinateur. Stoppée par un grillage, elle repart vers une nouvelle grille. Elle s’accroupit. Prend garde à ne pas se trouver dans un angle de vue et met à jour son ambition. L’urgence est d’attendre, de se cacher là. Pour préserver la suite. Il n’y a plus à hésiter. Elle est joyeuse de son pragmatisme retrouvé. Oui, son voyage en spirale l’emmènera bien au bout du monde, ce monde qu’elle compte arpenter pour en connaître la sereine destinée. Guillaume ou bien cet Hector Renaud l’aideront. L’important est qu’elle marche. Adieu les trottoirs !</p>
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<p>Tina se sent nulle, juste descendue du bus. La traversée de Rennes, son passage clandestin chez son père l’ont remuée, elle a cette fois l’impression d’avoir fait quelque chose d’illégal. L’après-midi se termine. Seuls ou par petits groupes, les « voyageurs » du bus se sont vite dispersés au terminus, chacun avec un pas et une allure sans équivoque. Ils savent où aller et quoi faire. Sans conviction, Tina fait quelques enjambées parce que rester là serait ridicule. Et peut-être que ça éveillerait la curiosité du chauffeur. Elle bat rageusement du pied, comme si elle avait froid. Son indécision la vexe, elle lève les yeux sur une curieuse petite place, bornée de fausses colonnes doriques. Un bout de ligne, une zone de bureaux, des pelouses, des arbustes et dans les trouées des bâtiments, des grands arbres et des champs. Le carrefour aménagé à la romaine ne distribue ses voies que vers des parkings et des entrées grillagées. Parfois une guérite, parfois un vigile. Seule une petite route s’en va là-bas, plongeant subitement sous un pont… Par là ?</p>
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<p>De la rue qui vient de la ville surgit déjà un autre bus. Il ondule et met ses clignotants devant la clinique, se gare en demi-lune. Derrière lui déboite une voiture blanche, lente, blanche à rayures rouges et bleues. Patrouille, trouille. Rien ici, attention, le bus ! Je suis connue, je suis recherchée, je dois me cacher, la voilà ton hésitation pauvre gourde ! Tina se faufile entre les haies, les arrières de bureaux et les pompes à chaleur. Elle se baisse un peu devant les fenêtres éclairées où elle aperçoit des gens encore au téléphone ou à leur ordinateur. Stoppée par un grillage, elle repart vers une nouvelle grille. Elle s’accroupit. Prend garde à ne pas se trouver dans un angle de vue et met à jour son ambition. L’urgence est d’attendre, de se cacher là. Pour préserver la suite. Il n’y a plus à hésiter. Elle est joyeuse de son pragmatisme retrouvé. Oui, son voyage en spirale l’emmènera bien au bout du monde, ce monde qu’elle compte arpenter pour en connaître la sereine destinée. Guillaume ou bien cet Hector Renaud l’aideront. L’important est qu’elle marche. Adieu les trottoirs !</p>
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<h1 class="page-title">Retour au Vivier</h1>
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<p>Dans l’après-midi, Maghlout de ses grands pas revient du côté de chez Davis. Après ce périple, il serait temps qu’il lui rende compte de sa mission mais la maison est vide. Les clés sont dans leur cache, douche et café sans l’ami. Désœuvré, Maghlout feuillette un journal, un moment fasciné cette tentative désespérée de regrouper chaque jour des choses hétéroclites, oubliées demain. Vain mais touchant, exotique. Maghlout se souvient des livres d’images de son enfance. Il ressort et songe le long de la D29, jusqu’au rond-point. Un camion à plateau s’y engage et Maghlout soudain est attentif. Dessus est juchée une caravane vieille et crasseuse.
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– Je la connais, celle-ci ! Et il se remémore : une belle caravane des Trente Glorieuses, mitée de points et de plaques grises là où le champignon a mangé le plastique. Des fenêtres orangées, bombées. Une poignée cassée, une autre arrachée au début de la fissure recollée avec un mélange de colle et de sacs plastiques fondus. Et quatre très fines roues, fragiles, enjolivées d’aluminium et pompeusement couronnées de garde-boue. Une silhouette un peu en flèche vers l’avant comme pour fendre l’air derrière la voiture et le gracile trio de poutrelles pour l’accroche. Oui, c’est bien cette caravane-là que le camion emporte, celle de la Fracasse.
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Maghlout prend alors la petite route de Saint-Sulpice. Celle qui avait le droit il y encore quelques années, se souvient-il, d’aller jusqu’à Rennes. Mais la construction de la rocade et les aménagements encore en cours plus haut la font désormais commencer ici. Son histoire doit subsister en pointillés sur quelque carte ancienne, ou dans la mémoire des passants.
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Au lieu-dit Tihouït, il y a donc le Château de la Fracasse : un petit quadrilatère de terrain le long de la route, ceinturé d’une vieille et courte haie de piquants, une cabane usée, cloutée, rendue aveugle sur la route par de l’agglo et du polystyrène. Le reste : des herbes folles, carcasse de voiture, un vieux pommier, deux poiriers tortueux, du bois coupé. Mais surtout cinq beaux arbres qui cachent le tout et remplissent le domaine.
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Une place vide de caravane.
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Et à partir de cet endroit d’herbe jaunie, l’Héritier, le fils de la Fracasse s’active déjà à défricher les herbes. Maghlout l’interpelle joyeusement. Le fils lève la tête et lâche sa faucille :
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– Hé, Maghlout ! Tu cherches du travail ? J’en ai !
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– Non merci, Julien. J’ai déjà travaillé la semaine dernière chez les Gandais. Mais dis-moi, que se passe-t-il ? Aurais-tu enfin des nouvelles de ton père ?</p>
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<p>Dans l’après-midi, Maghlout de ses grands pas revient du côté de chez Davis. Après ce périple, il serait temps qu’il lui rende compte de sa mission mais la maison est vide. Les clés sont dans leur cache, douche et café sans l’ami. Désœuvré, Maghlout feuillette un journal, un moment fasciné cette tentative désespérée de regrouper chaque jour des choses hétéroclites, oubliées demain. Vain mais touchant, exotique. Maghlout se souvient des livres d’images de son enfance. Il ressort et songe le long de la D29, jusqu’au rond-point. Un camion à plateau s’y engage et Maghlout soudain est attentif. Dessus est juchée une caravane vieille et crasseuse.</p>
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<p>– Je la connais, celle-ci ! Et il se remémore : une belle caravane des Trente Glorieuses, mitée de points et de plaques grises là où le champignon a mangé le plastique. Des fenêtres orangées, bombées. Une poignée cassée, une autre arrachée au début de la fissure recollée avec un mélange de colle et de sacs plastiques fondus. Et quatre très fines roues, fragiles, enjolivées d’aluminium et pompeusement couronnées de garde-boue. Une silhouette un peu en flèche vers l’avant comme pour fendre l’air derrière la voiture et le gracile trio de poutrelles pour l’accroche. Oui, c’est bien cette caravane-là que le camion emporte, celle de la Fracasse.</p>
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<p>Maghlout prend alors la petite route de Saint-Sulpice. Celle qui avait le droit il y encore quelques années, se souvient-il, d’aller jusqu’à Rennes. Mais la construction de la rocade et les aménagements encore en cours plus haut la font désormais commencer ici. Son histoire doit subsister en pointillés sur quelque carte ancienne, ou dans la mémoire des passants.</p>
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<p>Au lieu-dit Tihouït, il y a donc le Château de la Fracasse : un petit quadrilatère de terrain le long de la route, ceinturé d’une vieille et courte haie de piquants, une cabane usée, cloutée, rendue aveugle sur la route par de l’agglo et du polystyrène. Le reste : des herbes folles, carcasse de voiture, un vieux pommier, deux poiriers tortueux, du bois coupé. Mais surtout cinq beaux arbres qui cachent le tout et remplissent le domaine.</p>
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<p>Une place vide de caravane.</p>
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<p>Et à partir de cet endroit d’herbe jaunie, l’Héritier, le fils de la Fracasse s’active déjà à défricher les herbes. Maghlout l’interpelle joyeusement. Le fils lève la tête et lâche sa faucille :</p>
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<p>– Hé, Maghlout ! Tu cherches du travail ? J’en ai !</p>
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<p>– Non merci, Julien. J’ai déjà travaillé la semaine dernière chez les Gandais. Mais dis-moi, que se passe-t-il ? Aurais-tu enfin des nouvelles de ton père ?</p>
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<h1 class="page-title">Histoire de la Fracasse</h1>
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<p>Hector Renaud mon père doit son surnom à ces dernières années malheureuses passées à Nantes. C’est là-bas qu’il s’est taillé une triste réputation d’alcoolique, de noceur, de <em>looser</em> et de pitoyable pantin. À force de s’enflammer et de s’embarquer dans des affaires de branques, de parler fort à tout le monde au long des tournées de bars – et il y en a, à Nantes ! Une apogée de pitreries et de bravades, une sacré rapide déchéance. J’y ai assisté de loin et ça me faisait mal. On se jouait de lui, on le moquait, personne ne lui a jamais tendu la main. Sinon pour le faire tomber quand il titubait déjà – car lorsqu’il se retrouvait le cul par terre, il était le premier de tous à en rire. Il riait du ridicule en général.
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Il s’est marié jeune et lorsque je suis né c’était différent. Il était même très sérieux. Ma mère était un peu plus âgée que lui. Elle était fantasque et fantasmatique si je puis dire. Il avait une folle admiration pour elle. Avec l’argent d’un oncle, il a acheté ce terrain, pour y bâtir une maison. Mais ma mère l’a tôt quitté et n’a presque jamais rien fait pour me garder avec elle. Ce n’était pas les enfants qu’elle aimait. Elle, elle admirait les yeux des hommes quand ils la <em>relookaient</em>. Et le regard de mon père n’y suffit plus, très vite. Alors en plus, un fils dans la photo ! Est-ce qu’on voit dans les magazines des mannequins avec des enfants dans leurs jambes ? Elle l’a quitté.
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Mon père a quand même bâti une cabane et a continué à appeler ce terrain son « château » – la dérision a peut-être commencé là. Il a aussi acheté une caravane avec sa prime de licenciement et il a trouvé à suivre des cirques, pendant le chômage. Il travaillait par saison à soigner les animaux sauvages que les enfants applaudissent. Il m’emmenait avec lui bien sûr. Il travaillait dur mais les soirées étaient la fête. Il ne buvait jamais la journée. Tout le monde l’appelait de son nom, M. Renaud, sérieux, gentil, courageux et honnête homme avec son fils, moi qui grandissait bien. Mais voilà, j’avais dix-sept ans quand j’ai trouvé ma femme. Au lieu de se fâcher comme je l’ai cru, il s’est exclamé : <em>voilà qui est parfait !</em>, avec ce trait grimaçant de la bouche et pour la première fois je crois, cette mine mauvaise. Mon bonheur a été sa libération fatale. Tout ce à quoi il s’accrochait encore était libre. Ça a eu raison de son abnégation, ça a donné raison aux animaux sauvages dont il s’occupait et au costume à épaulettes qu’il portait pour la plus grande joie des enfants. Le Capitaine. Depuis il a ce rire effrayant. Depuis il a pu devenir lui.
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Il a comme pris la mouche d’être seul et, parce que la fortune ne venait pas à lui…, il s’est découvert un tempérament de bretteur. Il s’est mis à chercher le duel en permanence, contre la vie, l’espoir et la chance à ses côtés. Mais de fil en fil, il a mal tricoté car la vraie vie est un leurre pour qui ne veut pas être seul. Les opportunités qu’il gagnait se sont transformées en coups foireux. Voulant alors se refaire, il repartait toujours, persuadé qu’il suffisait de suivre les lumières du spectacle, d’amis en amis qui n’en étaient pas. D’escrocs en ivrognes, il n’a plus joué les bons duels. Matamore, il a chuté et s’est mis cette fois à boire durement. Non sans doute pour s’exalter mais pour se mettre au niveau de la pauvre bande qui riait avec lui, l’appelant ici et là aux quatre coins de la Bretagne sud. Le Capitaine connaissait tous les perdus, des vasouillards de la Trinité aux fonds-de-port d’Olonnes. Et tous les pirates de la côte nord venant faire des affaires au soleil du Golfe. Et puis bien sûr, Nantes.
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Nantes qui muait à n’en plus finir. Maintenant, c’est autre chose ! Mais il y a une quinzaine d’années, Nantes allait vite. Elle fleurissait de fleurs de nuit, c’était New York. Les chantiers, il y en avait partout et on se promenait du centre ancien propre et riche jusqu’aux boîtes nouvelles au pied des immeubles neufs, en passant par les rues en pentes et les quais pour finir dans les bars des débardeurs, sous les grues antiques devenues musée. Ce n’était pas encore l’époque des Machines mais déjà tout se mêlait. L’ancien, le nouveau, l’avenir.
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La nuit, le fond de l’Erdre remontait malsain, minant à nouveau les maisons des marchands d’esclaves et noyant les fondations de la tour Bretagne. La vieille source sourdait encore dans les quartiers en contre-bas des banques et des joailleries. Entre les Cinquante-Otages et Stalingrad, là où l’eau avait déjà stagné un jour, les anciens exhibaient leurs tatouages et leurs mœurs sexuelles, jouaient les autochtones. Des apaches délicieux pour tous les petits papillons que Nantes attirait, pas vraiment pour ses Petits Beurres. Comme mon père.
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Ah ce n’était plus tout à fait le Nantes de mes arrière-grands-parents !, le Nantes domestiqué où ils prenaient un café ou un chocolat chaud sur la terrasse Décrée. Le transbordeur avait transporté leurs parents, ils trouvaient encore des chaussures solides à leur pied et le mal-famé passait alors son chemin dans les rues à gauche, celles qu’il ne fallait pas prendre mais qui faisaient partie du décor du port. Le tatoué renvoyait par sa sale figure aux années de guerre et il n’était plus question qu’on lui fasse une stèle. Mais quand mon père est arrivé à Nantes, si, il en redevenait question. L’argent attire la guerre et ses marlous, le passé interlope d’une ville se change en argument. Le temps des Géants. Une scène pour des gens atteints comme Fracasse. Le mauvais moment de Nantes dans le mauvais moment de sa vie. Il ne s’en est que peu soucié. Prenant pour vraie cette époque, tenant pour sûres les opinions de ses comparses, il en a endossé le costume avec facilité. Fracasse ! Un peu désolante, cette naïveté, non ?
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Il a peut-être bien disparu cette fois pour de bon. Qu’il aille où il veut. Moi je désherbe et mes enfants joueront très bientôt au ballon ici. Ils prendront des quatre-heures de miel et ils feront ce qu’ils voudront. Je ne leur raconterai jamais ces histoires, que s’ils insistent.
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Il y a pourtant quelque chose chez Fracasse, mon père, que j’admire, comment il a gagné une forme d’élégance en lui. Je l’ai vu maquillé, grimé, déguisé de costumes extravagants et ridicules. Fanfaron, oui. Fier, non. Il n’a jamais surjoué, il a tiré le rôle vers le pantomime, un immense boa rose autour du cou. Involontairement je crois, c’est la vie qui n’a pas arrêté de lui offrir en permanence un arrière-fond de théâtre devant lequel sa silhouette était en décalage tragi-comique, comme dans un Guignol. Un papillon devant chaque vitrine, un boiteux sur chaque trottoir, un aveugle contre tous les murs, un homme face à la méchanceté. Qu’il tint un fromage, un renard surgissait aussitôt ; qu’il jouât la grenouille, un bœuf l’encourageait. Pris dans ces fables, il n’a eu qu’une intelligence m’a-t-il dit un matin, clair : Être un roseau.</p>
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<p>Hector Renaud mon père doit son surnom à ces dernières années malheureuses passées à Nantes. C’est là-bas qu’il s’est taillé une triste réputation d’alcoolique, de noceur, de <em>looser</em> et de pitoyable pantin. À force de s’enflammer et de s’embarquer dans des affaires de branques, de parler fort à tout le monde au long des tournées de bars – et il y en a, à Nantes ! Une apogée de pitreries et de bravades, une sacré rapide déchéance. J’y ai assisté de loin et ça me faisait mal. On se jouait de lui, on le moquait, personne ne lui a jamais tendu la main. Sinon pour le faire tomber quand il titubait déjà – car lorsqu’il se retrouvait le cul par terre, il était le premier de tous à en rire. Il riait du ridicule en général.</p>
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<p>Il s’est marié jeune et lorsque je suis né c’était différent. Il était même très sérieux. Ma mère était un peu plus âgée que lui. Elle était fantasque et fantasmatique si je puis dire. Il avait une folle admiration pour elle. Avec l’argent d’un oncle, il a acheté ce terrain, pour y bâtir une maison. Mais ma mère l’a tôt quitté et n’a presque jamais rien fait pour me garder avec elle. Ce n’était pas les enfants qu’elle aimait. Elle, elle admirait les yeux des hommes quand ils la <em>relookaient</em>. Et le regard de mon père n’y suffit plus, très vite. Alors en plus, un fils dans la photo ! Est-ce qu’on voit dans les magazines des mannequins avec des enfants dans leurs jambes ? Elle l’a quitté.</p>
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<p>Mon père a quand même bâti une cabane et a continué à appeler ce terrain son « château » – la dérision a peut-être commencé là. Il a aussi acheté une caravane avec sa prime de licenciement et il a trouvé à suivre des cirques, pendant le chômage. Il travaillait par saison à soigner les animaux sauvages que les enfants applaudissent. Il m’emmenait avec lui bien sûr. Il travaillait dur mais les soirées étaient la fête. Il ne buvait jamais la journée. Tout le monde l’appelait de son nom, M. Renaud, sérieux, gentil, courageux et honnête homme avec son fils, moi qui grandissait bien. Mais voilà, j’avais dix-sept ans quand j’ai trouvé ma femme. Au lieu de se fâcher comme je l’ai cru, il s’est exclamé : <em>voilà qui est parfait !</em>, avec ce trait grimaçant de la bouche et pour la première fois je crois, cette mine mauvaise. Mon bonheur a été sa libération fatale. Tout ce à quoi il s’accrochait encore était libre. Ça a eu raison de son abnégation, ça a donné raison aux animaux sauvages dont il s’occupait et au costume à épaulettes qu’il portait pour la plus grande joie des enfants. Le Capitaine. Depuis il a ce rire effrayant. Depuis il a pu devenir lui.</p>
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<p>Il a comme pris la mouche d’être seul et, parce que la fortune ne venait pas à lui…, il s’est découvert un tempérament de bretteur. Il s’est mis à chercher le duel en permanence, contre la vie, l’espoir et la chance à ses côtés. Mais de fil en fil, il a mal tricoté car la vraie vie est un leurre pour qui ne veut pas être seul. Les opportunités qu’il gagnait se sont transformées en coups foireux. Voulant alors se refaire, il repartait toujours, persuadé qu’il suffisait de suivre les lumières du spectacle, d’amis en amis qui n’en étaient pas. D’escrocs en ivrognes, il n’a plus joué les bons duels. Matamore, il a chuté et s’est mis cette fois à boire durement. Non sans doute pour s’exalter mais pour se mettre au niveau de la pauvre bande qui riait avec lui, l’appelant ici et là aux quatre coins de la Bretagne sud. Le Capitaine connaissait tous les perdus, des vasouillards de la Trinité aux fonds-de-port d’Olonnes. Et tous les pirates de la côte nord venant faire des affaires au soleil du Golfe. Et puis bien sûr, Nantes.</p>
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<p>Nantes qui muait à n’en plus finir. Maintenant, c’est autre chose ! Mais il y a une quinzaine d’années, Nantes allait vite. Elle fleurissait de fleurs de nuit, c’était New York. Les chantiers, il y en avait partout et on se promenait du centre ancien propre et riche jusqu’aux boîtes nouvelles au pied des immeubles neufs, en passant par les rues en pentes et les quais pour finir dans les bars des débardeurs, sous les grues antiques devenues musée. Ce n’était pas encore l’époque des Machines mais déjà tout se mêlait. L’ancien, le nouveau, l’avenir.</p>
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<p>La nuit, le fond de l’Erdre remontait malsain, minant à nouveau les maisons des marchands d’esclaves et noyant les fondations de la tour Bretagne. La vieille source sourdait encore dans les quartiers en contre-bas des banques et des joailleries. Entre les Cinquante-Otages et Stalingrad, là où l’eau avait déjà stagné un jour, les anciens exhibaient leurs tatouages et leurs mœurs sexuelles, jouaient les autochtones. Des apaches délicieux pour tous les petits papillons que Nantes attirait, pas vraiment pour ses Petits Beurres. Comme mon père.</p>
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<p>Ah ce n’était plus tout à fait le Nantes de mes arrière-grands-parents !, le Nantes domestiqué où ils prenaient un café ou un chocolat chaud sur la terrasse Décrée. Le transbordeur avait transporté leurs parents, ils trouvaient encore des chaussures solides à leur pied et le mal-famé passait alors son chemin dans les rues à gauche, celles qu’il ne fallait pas prendre mais qui faisaient partie du décor du port. Le tatoué renvoyait par sa sale figure aux années de guerre et il n’était plus question qu’on lui fasse une stèle. Mais quand mon père est arrivé à Nantes, si, il en redevenait question. L’argent attire la guerre et ses marlous, le passé interlope d’une ville se change en argument. Le temps des Géants. Une scène pour des gens atteints comme Fracasse. Le mauvais moment de Nantes dans le mauvais moment de sa vie. Il ne s’en est que peu soucié. Prenant pour vraie cette époque, tenant pour sûres les opinions de ses comparses, il en a endossé le costume avec facilité. Fracasse ! Un peu désolante, cette naïveté, non ?</p>
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<p>Il a peut-être bien disparu cette fois pour de bon. Qu’il aille où il veut. Moi je désherbe et mes enfants joueront très bientôt au ballon ici. Ils prendront des quatre-heures de miel et ils feront ce qu’ils voudront. Je ne leur raconterai jamais ces histoires, que s’ils insistent.</p>
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<p>Il y a pourtant quelque chose chez Fracasse, mon père, que j’admire, comment il a gagné une forme d’élégance en lui. Je l’ai vu maquillé, grimé, déguisé de costumes extravagants et ridicules. Fanfaron, oui. Fier, non. Il n’a jamais surjoué, il a tiré le rôle vers le pantomime, un immense boa rose autour du cou. Involontairement je crois, c’est la vie qui n’a pas arrêté de lui offrir en permanence un arrière-fond de théâtre devant lequel sa silhouette était en décalage tragi-comique, comme dans un Guignol. Un papillon devant chaque vitrine, un boiteux sur chaque trottoir, un aveugle contre tous les murs, un homme face à la méchanceté. Qu’il tint un fromage, un renard surgissait aussitôt ; qu’il jouât la grenouille, un bœuf l’encourageait. Pris dans ces fables, il n’a eu qu’une intelligence m’a-t-il dit un matin, clair : Être un roseau.</p>
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<h1 class="page-title">Ceux qui sont là</h1>
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<p>Sur le retour de l’hôpital Sud, Momo a choisi de couper un bout de ville. Aux feux, il s’occupe de papiers. Il y a la radio et Momo l’infirmier tapote distraitement des doigts. Davis, à l’arrière de la voiture, apprécie ce nouvel itinéraire – la rocade, c’est un film qu’il connait par cœur. Cela fait longtemps qu’il n’est pas revenu par ici, aux Longs Champs. De nouveaux bâtiments, de nouvelles rues, des zébras. Là-bas sur la gauche, il n’y a pas si longtemps que cela, un peu en avant de l’emplacement de l’ancienne cabane des Dalton, se tenait un puits. Curieusement, il est resté très seul longtemps debout alors que l’aménagement de la zone de bureaux allait bon train (ça s’appelle maintenant Rennes Atalante Saint-Sulpice).
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Et puis on l’a finalement rasé.
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– Eh, Momo, j’aimerais savoir pourquoi c’est justement le puits qu’on a rasé en dernier, demande Davis. Qui a mené la pelle mécanique, qui a conduit le bulldozer au petit matin, comment ça s’est passé ?
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– Je n’en sais fichtrement rien ! Je passe la plupart du temps par la rocade. Ce que je peux imaginer, Davis, c’est-ce que le puits n’a pas crié…
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Le feu passe au vert.
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Davis regarde vers l’arrière et, là où il y avait le puits passe maintenant une voie cyclable, bitumée. Des vélos y roulent et des joggeurs y courent. Ils ont des shorts en néoprène et des réserves d’eau dans un sac, avec une pipette pour boire dès qu’ils ont soif, à la verticale de l’ancien puits.
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Sur la droite, là où s’est engagé Momo vers Thorigné, il reste encore quelques champs, des ânes, des arbres. Les travaux vont vite, la ville se remplit comme un œuf, reste la laiterie qui protège toujours son espace. Ce qui fut une route nationale est désormais une zone 30, savamment bordée, peinte et bosselée de ralentisseurs. Tout un rallye de lenteur. Au bout, enfin, impatientes, les voitures prennent leur élan sur un rond-point comme des toupies. Momo accélère vers la rocade, passe au-dessus et continue sur la D 97. Les travaux avancent vite, la départementale va être mis en deux fois deux voies jusqu’au carrefour de la Chauvinais. En quelques semaines, tout a été redessiné, gainé, tuyauté, relié au flux.
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Mais Momo se met soudainement à parler :
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– Hé Davis, tu ne sais pas ? J’en ai un peu marre de faire ces tours. Courses, courses, Pontchaillou, Hôpital Sud, de Sud à Sagesse, de Sagesse à Sévigné je ne sais plus quoi. Des vieilles, des enfants, des cancéreux, des phtisiques, bof ! J’ai passé mon brevet chez les pompiers et bientôt je serai sur les accidents ! Du sang, du noyé, du suicidé, tu te rends compte ? Je ne vais donc plus te convoyer, Davis. Mais tu as l’air en forme maintenant, non ?
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– Oui, Momo. Ne t’inquiète pas. Tu me manqueras.
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Et dans combien de temps la maison de Davis, elle sera mangée ? Quand la ville sera rendue là-bas, que regardera-t-il des baies du salon ou des fenêtres de sa chambre, à quoi verra-t-il les saisons changer ? Peut-être à un arbre laissé seul, un arbre-musée que l’aménageur épargnera. Un trait d’humour. Mais Davis ne sera plus là, la maison aura été certainement revendue alors et M. et Mme Mane couleront des jours ensoleillés ailleurs, profitant du temps qu’ils amassent sans relâche aujourd’hui et soutenant, enfin parents, l’illustre destin de Mayol en France – leur réussite fière et socialiste. Ce projet humanitaire et égoïste a commencé d’envahir la maison ! Davis se jure de ne jamais se souvenir de cette semaine funeste. Alors Rennes peut bien couler et déborder de sa coquille, coaguler autour de cette vieille baraque familiale et Mayol devenir un frère parfait !
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– Ce sont des tristesses qui n’auront pas lieu, se jure Davis. Stop Momo ! Descends-moi ici !
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Momo proteste, tu es fâché ? Mais le boiteux a déjà ouvert la portière en lui disant que lui l’infirmier pourra gratter ainsi une demie-heure de service. Momo l’aide à sortir ses cannes et le regarde partir vers une petite ligne d’arbres tout près de la route.
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– Maghlout !
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À cet appel, ce qui était immobile parmi les arbres tressaille et la longue silhouette de l’ami se déracine des vieilles souches en quelques pas maladroits, comme s’il sortait du sommeil, comme s’il reprenait pied sur terre, encore, après une absence.</p>
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<p>Sur le retour de l’hôpital Sud, Momo a choisi de couper un bout de ville. Aux feux, il s’occupe de papiers. Il y a la radio et Momo l’infirmier tapote distraitement des doigts. Davis, à l’arrière de la voiture, apprécie ce nouvel itinéraire – la rocade, c’est un film qu’il connait par cœur. Cela fait longtemps qu’il n’est pas revenu par ici, aux Longs Champs. De nouveaux bâtiments, de nouvelles rues, des zébras. Là-bas sur la gauche, il n’y a pas si longtemps que cela, un peu en avant de l’emplacement de l’ancienne cabane des Dalton, se tenait un puits. Curieusement, il est resté très seul longtemps debout alors que l’aménagement de la zone de bureaux allait bon train (ça s’appelle maintenant Rennes Atalante Saint-Sulpice).</p>
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<p>Et puis on l’a finalement rasé.</p>
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<p>– Eh, Momo, j’aimerais savoir pourquoi c’est justement le puits qu’on a rasé en dernier, demande Davis. Qui a mené la pelle mécanique, qui a conduit le bulldozer au petit matin, comment ça s’est passé ?</p>
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<p>– Je n’en sais fichtrement rien ! Je passe la plupart du temps par la rocade. Ce que je peux imaginer, Davis, c’est-ce que le puits n’a pas crié…</p>
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<p>Le feu passe au vert.</p>
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<p>Davis regarde vers l’arrière et, là où il y avait le puits passe maintenant une voie cyclable, bitumée. Des vélos y roulent et des joggeurs y courent. Ils ont des shorts en néoprène et des réserves d’eau dans un sac, avec une pipette pour boire dès qu’ils ont soif, à la verticale de l’ancien puits.</p>
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<p>Sur la droite, là où s’est engagé Momo vers Thorigné, il reste encore quelques champs, des ânes, des arbres. Les travaux vont vite, la ville se remplit comme un œuf, reste la laiterie qui protège toujours son espace. Ce qui fut une route nationale est désormais une zone 30, savamment bordée, peinte et bosselée de ralentisseurs. Tout un rallye de lenteur. Au bout, enfin, impatientes, les voitures prennent leur élan sur un rond-point comme des toupies. Momo accélère vers la rocade, passe au-dessus et continue sur la D 97. Les travaux avancent vite, la départementale va être mis en deux fois deux voies jusqu’au carrefour de la Chauvinais. En quelques semaines, tout a été redessiné, gainé, tuyauté, relié au flux.</p>
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<p>Mais Momo se met soudainement à parler :</p>
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<p>– Hé Davis, tu ne sais pas ? J’en ai un peu marre de faire ces tours. Courses, courses, Pontchaillou, Hôpital Sud, de Sud à Sagesse, de Sagesse à Sévigné je ne sais plus quoi. Des vieilles, des enfants, des cancéreux, des phtisiques, bof ! J’ai passé mon brevet chez les pompiers et bientôt je serai sur les accidents ! Du sang, du noyé, du suicidé, tu te rends compte ? Je ne vais donc plus te convoyer, Davis. Mais tu as l’air en forme maintenant, non ?</p>
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<p>– Oui, Momo. Ne t’inquiète pas. Tu me manqueras.</p>
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<p>Et dans combien de temps la maison de Davis, elle sera mangée ? Quand la ville sera rendue là-bas, que regardera-t-il des baies du salon ou des fenêtres de sa chambre, à quoi verra-t-il les saisons changer ? Peut-être à un arbre laissé seul, un arbre-musée que l’aménageur épargnera. Un trait d’humour. Mais Davis ne sera plus là, la maison aura été certainement revendue alors et M. et Mme Mane couleront des jours ensoleillés ailleurs, profitant du temps qu’ils amassent sans relâche aujourd’hui et soutenant, enfin parents, l’illustre destin de Mayol en France – leur réussite fière et socialiste. Ce projet humanitaire et égoïste a commencé d’envahir la maison ! Davis se jure de ne jamais se souvenir de cette semaine funeste. Alors Rennes peut bien couler et déborder de sa coquille, coaguler autour de cette vieille baraque familiale et Mayol devenir un frère parfait !</p>
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<p>– Ce sont des tristesses qui n’auront pas lieu, se jure Davis. Stop Momo ! Descends-moi ici !</p>
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<p>Momo proteste, tu es fâché ? Mais le boiteux a déjà ouvert la portière en lui disant que lui l’infirmier pourra gratter ainsi une demie-heure de service. Momo l’aide à sortir ses cannes et le regarde partir vers une petite ligne d’arbres tout près de la route.</p>
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<p>– Maghlout !</p>
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<p>À cet appel, ce qui était immobile parmi les arbres tressaille et la longue silhouette de l’ami se déracine des vieilles souches en quelques pas maladroits, comme s’il sortait du sommeil, comme s’il reprenait pied sur terre, encore, après une absence.</p>
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<p>– Mon ami, mon frère, promène-moi. Je n’ai pas envie de rentrer à la maison. Marchons, apprends-moi à marcher ! Dis-moi comment le malheur, oui même le malheur peut aider à mettre un pied devant l’autre. Je ne parle pas pour ceux qui subissent et qui sont malheureux. Je parle de ceux pour qui le centre n’est pas l’endroit désirable, ceux pour qui la liberté est si difficile mais indispensable ! Montre-moi les sentiers qu’on prend quand la route est l’esclavage, comment on écrit sur les bas-côtés ! Éloigne-moi ! Apprends-moi !
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Mais Maghlout ne lui apprend rien. Il se contente de lui raconter Martin, Guillaume, Hector, Julien, tout ça. Et puis Tina : « Je la devine. Elle n’est pas loin. »
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Les deux marcheurs parviennent sur la zone des travaux. Ils passent parmi les engins, s’écartent des flaques. Le soir tombe et le sol s’illumine de feux et de lumières. Ici, de nouvelles fondations en béton supporteront des poteaux métalliques. Un mur anti-bruit protègera cette maison à qui on a pris le bout de jardin qui gênait. Ou bien plutôt le mur protègera la route de la vue sur la maison au toit de tuiles. La ferme !, celle qui oblige à tant de procédures, la maison de mitage qui ne rejoint pas le troupeau. L’ennuyeuse, l’empêcheuse de tourner en rond – en l’occurrence ici d’aller tout droit. Blessée à son terrain, frappée d’alignement, la maison ne s’en relèvera pas. C’est une question de temps.
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Maghlout aide Davis à grimper sur la butte, il a laissé les cannes. Ils surplombent la file éblouissante des voitures. Le spectacle est hypnotique. Les paires de phares sont les yeux des gens rivés sur les plots vert et blanc, la ligne jaune réfléchissant la route déviée, provisoire. Là, au flanc de l’immense remblais d’en face, un bulldozer a été arrêté en plein travail, pour la nuit. Il a encore de la terre plein la gueule et on devine à sa posture en équilibre tout l’effort qu’il lui reste à faire demain pour que tout soit d’équerre.
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– Oui, dit Davis. Autrefois j’ai appris, les plus grandes constructions étaient élevées pour la guerre ou pour Dieu. Aujourd’hui, les millions de mètres-cube de terre, de tonnes de ciments et de bitume, les longueurs d’acier sont remués, coulés, filés pour un simple kilomètre de route. On a changé de guerre, on a changé de dieu.
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– Et moi qui vient de loin, lui répond Maghlout, moi qui ai fait un long chemin depuis ailleurs, je sais qu’ici de véritables migrants sont jetés sur leurs propres routes autour de leurs propres villes !
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C’est ainsi que la grande migration de l’Homme continue.
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Il est tard. Davis prend malgré tout le chemin de sa maison, Maghlout celle de son « petit bosquet », dit-il. À moins qu’il ne se transforme en oiseau de nuit, en une dame blanche qui, juste dans le bruit d’un léger souffle, hantera la nuit et cherchera, encore, Tina.</p>
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<p>– Mon ami, mon frère, promène-moi. Je n’ai pas envie de rentrer à la maison. Marchons, apprends-moi à marcher ! Dis-moi comment le malheur, oui même le malheur peut aider à mettre un pied devant l’autre. Je ne parle pas pour ceux qui subissent et qui sont malheureux. Je parle de ceux pour qui le centre n’est pas l’endroit désirable, ceux pour qui la liberté est si difficile mais indispensable ! Montre-moi les sentiers qu’on prend quand la route est l’esclavage, comment on écrit sur les bas-côtés ! Éloigne-moi ! Apprends-moi !</p>
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<p>Mais Maghlout ne lui apprend rien. Il se contente de lui raconter Martin, Guillaume, Hector, Julien, tout ça. Et puis Tina : « Je la devine. Elle n’est pas loin. »</p>
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<p>Les deux marcheurs parviennent sur la zone des travaux. Ils passent parmi les engins, s’écartent des flaques. Le soir tombe et le sol s’illumine de feux et de lumières. Ici, de nouvelles fondations en béton supporteront des poteaux métalliques. Un mur anti-bruit protègera cette maison à qui on a pris le bout de jardin qui gênait. Ou bien plutôt le mur protègera la route de la vue sur la maison au toit de tuiles. La ferme !, celle qui oblige à tant de procédures, la maison de mitage qui ne rejoint pas le troupeau. L’ennuyeuse, l’empêcheuse de tourner en rond – en l’occurrence ici d’aller tout droit. Blessée à son terrain, frappée d’alignement, la maison ne s’en relèvera pas. C’est une question de temps.</p>
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<p>Maghlout aide Davis à grimper sur la butte, il a laissé les cannes. Ils surplombent la file éblouissante des voitures. Le spectacle est hypnotique. Les paires de phares sont les yeux des gens rivés sur les plots vert et blanc, la ligne jaune réfléchissant la route déviée, provisoire. Là, au flanc de l’immense remblais d’en face, un bulldozer a été arrêté en plein travail, pour la nuit. Il a encore de la terre plein la gueule et on devine à sa posture en équilibre tout l’effort qu’il lui reste à faire demain pour que tout soit d’équerre.</p>
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<p>– Oui, dit Davis. Autrefois j’ai appris, les plus grandes constructions étaient élevées pour la guerre ou pour Dieu. Aujourd’hui, les millions de mètres-cube de terre, de tonnes de ciments et de bitume, les longueurs d’acier sont remués, coulés, filés pour un simple kilomètre de route. On a changé de guerre, on a changé de dieu.</p>
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<p>– Et moi qui vient de loin, lui répond Maghlout, moi qui ai fait un long chemin depuis ailleurs, je sais qu’ici de véritables migrants sont jetés sur leurs propres routes autour de leurs propres villes !</p>
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<p>C’est ainsi que la grande migration de l’Homme continue.</p>
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<p>Il est tard. Davis prend malgré tout le chemin de sa maison, Maghlout celle de son « petit bosquet », dit-il. À moins qu’il ne se transforme en oiseau de nuit, en une dame blanche qui, juste dans le bruit d’un léger souffle, hantera la nuit et cherchera, encore, Tina.</p>
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<p>La souffrance n’a qu’un seul but, qu’en seul sens :
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ouvrir les yeux, éveiller l’esprit, avancer la connaissance. – Cioran.</p>
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<p>Nous cherchons tous devant nous le sentier lumineux, on jette de la poudre ou du sable pour le révéler et savoir où mettre les pieds. Derrière, les ampoules du spectacle éclatent une à une avec une régularité angoissante. Les lampions des joies prennent feu et elles aussi s’éteignent vite. Elles n’ont éclairé le chemin qu’un peu devant car nous faisons tant d’ombre avec notre corps immense !, notre être présent. Les maigres coups de briquet lancés comme ça à l’aveugle nous servent de phare. Mais encore est-ce quelque chose car, des fois, tout devient subitement noir – Mr Foreman a abaissé un gros interrupteur.
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Martin enfile la clé de contact. Il est viré du chantier et remonte dans son camping-car. Il ne sait pas où il va. Devant lui une caravane accueille un client, elle bouge ensuite rapidement sur ses vieux pneus. Il y a à peine dix minutes, tout passe, Martin allait sur les poutres, rivetant et négociant avec les plans bâclés de l’usine en montage. Commandant d’autres boulons. Soudant les gestes des gars de l’équipe. Huilant le montage.
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– Du surplus d’huile, on a pas besoin de chef d’équipe a dit Mr Foreman. Vous êtes <em>fired</em>.
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Mais tant que Martin a son Promenade, ça va se dit-il. Il démarre. L’exil n’a pas de limite et ceux qui ont fui peuvent fuir encore. Car ce qui les éclaire est par définition devant eux. N’empêche que c’est dur, Martin se l’avoue.
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Il allume ses phares en plein jour. Sa fuite l’éclaire.</p>
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<p>Nous cherchons tous devant nous le sentier lumineux, on jette de la poudre ou du sable pour le révéler et savoir où mettre les pieds. Derrière, les ampoules du spectacle éclatent une à une avec une régularité angoissante. Les lampions des joies prennent feu et elles aussi s’éteignent vite. Elles n’ont éclairé le chemin qu’un peu devant car nous faisons tant d’ombre avec notre corps immense !, notre être présent. Les maigres coups de briquet lancés comme ça à l’aveugle nous servent de phare. Mais encore est-ce quelque chose car, des fois, tout devient subitement noir – Mr Foreman a abaissé un gros interrupteur.</p>
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<p>Martin enfile la clé de contact. Il est viré du chantier et remonte dans son camping-car. Il ne sait pas où il va. Devant lui une caravane accueille un client, elle bouge ensuite rapidement sur ses vieux pneus. Il y a à peine dix minutes, tout passe, Martin allait sur les poutres, rivetant et négociant avec les plans bâclés de l’usine en montage. Commandant d’autres boulons. Soudant les gestes des gars de l’équipe. Huilant le montage.</p>
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<p>– Du surplus d’huile, on a pas besoin de chef d’équipe a dit Mr Foreman. Vous êtes <em>fired</em>.</p>
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<p>Mais tant que Martin a son Promenade, ça va se dit-il. Il démarre. L’exil n’a pas de limite et ceux qui ont fui peuvent fuir encore. Car ce qui les éclaire est par définition devant eux. N’empêche que c’est dur, Martin se l’avoue.</p>
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<p>Il allume ses phares en plein jour. Sa fuite l’éclaire.</p>
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<h1 class="page-title">La paix réelle</h1>
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<p>C’est une bien longue route du Blosne à Betton. Plus d’un demi-tour de rocade et, pour qui n’aime pas l’autoroute, un calvaire. La 205 d’Hector Renaud avance donc à son rythme. Les 33 tonnes braquent soudain derrière elle pour doubler l’épave. Ils s’imposent sur la file de gauche entre les voitures qui freinent de mauvaise grâce. Hector va à une allure de nationale pourtant, estime-t-il : à fond ! Il faut terminer ces trois jours de route depuis Nantes – avec certes quelques pauses et visites chez des « amis », dont celui qui lui a fait ce coquard à l’œil. Mais bientôt toutes les routes s’ouvriront devant le Capitaine Fracasse ! Car il a renoué avec l’avenir et, au volant, il psalmodie. Il récite mais est déjà dans la peau de l’acteur sur la piste aux étoiles, tout comme était M. Adam, son ancien patron du <em>Réal Circo</em>. M. Adam avait ce discours mécanique et enjoué qui faisait la joie des petits et des grands. L’émerveillement tenait dans le subtil alliage de la conviction et de la répétition, dans la manière d’emmener ce spectacle particulier d’un soir dans le grand pays magique du cirque éternel auquel alors il appartiendrait à tout jamais. Un véritable tour de passe-passe dont il fallait, pour qu’il fonctionne, en laisser entrevoir la mécanique.
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||||
« Bonsoir mesdames, bonsoir messieurs et bien sûr en premier bonsoir à tous les enfants ! Ce soir ! Ce soir à nouveau sous le chapiteau du Réal Circo, le spectacle !, le ciel étoilé et le rond magique de la piste ! Dans votre ville le cirque s’installe, dans votre ville il atterrit ce soir après un long voyage dans toute l’Europe et au-delà… »
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||||
Ce soir est-il le soir ? Du fond du lecteur cassette, Neil Young surnage à peine des bruits de la vieille Peugeot. Le cirque recommencera demain comme il a fini hier, ça se sent dans le ton fait et refait de M. Adam – exactement ce que le Docteur Fracassus veut reproduire. « Mesdames, messieurs et bien sûr les enfants !, car à tout seigneur tout honneur. J’ai le plaisir d’introduire sur la piste… Les sœurs Goddivine ! Les Simoni Brothers ! Et voici les puces, le clown, les lions ! » Bien sûr qu’il n’y aura ni frères ni sœurs, ni lions dans le réel. Sans doute un clown, oui ! Mais de la caravane magique de Fracassus sortiront tout de même le merveilleux et l’exploit chaque soir refaits, parmi les cartons peints ors et rouge et les bricolages voyants. Toute la ménagerie tiendra dans la voiture.
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Klaxons, klaxons ! Oui, le cirque est sur le départ, applaudissements ! Il ne manque plus que la caravane mais elle est à Tihouït et il va la peindre comme il se doit et – oui, bien sûr, comment n’y ai-je pas pensé encore – embarquer avec moi cette fille, Tina, elle qui veut voyager. Tina Goddivine, un joli nom d’artiste ! N’a-t-elle pas toutes les qualités qu’il faut ? N’a-t-elle pas à l’évidence l’intelligence pour ça, pour peu que je lui présente le projet franchement et raisonnablement ?
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||||
Oui, la vie nouvelle est là, après la sortie de l’autoroute, sur la D29, puis la D97, Tihouït. On ne peut pas se faire doubler sur une telle route. Une fois prise, elle n’est que méandres, virages serrés entre des barbelés pour les vaches, des entrées de ferme, des portails et des haies de sapins, une ligne de chemin de fer, le petit pont après la descente. Tant de souvenirs pour le Capitaine quand il partait vers Rennes, vers Nantes ou n’importe où, l’espoir en lui que, cette fois, cette journée allait être la bonne journée et que tout lui dirait oui, oui, oui.
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C’est fini. M. Renaud va à son nouveau spectacle qui mélangera le vrai et le faux, la dérision et la conviction – la figure de M. Loyal, celui dont on n’attend jamais la tromperie.</p>
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<p>C’est une bien longue route du Blosne à Betton. Plus d’un demi-tour de rocade et, pour qui n’aime pas l’autoroute, un calvaire. La 205 d’Hector Renaud avance donc à son rythme. Les 33 tonnes braquent soudain derrière elle pour doubler l’épave. Ils s’imposent sur la file de gauche entre les voitures qui freinent de mauvaise grâce. Hector va à une allure de nationale pourtant, estime-t-il : à fond ! Il faut terminer ces trois jours de route depuis Nantes – avec certes quelques pauses et visites chez des « amis », dont celui qui lui a fait ce coquard à l’œil. Mais bientôt toutes les routes s’ouvriront devant le Capitaine Fracasse ! Car il a renoué avec l’avenir et, au volant, il psalmodie. Il récite mais est déjà dans la peau de l’acteur sur la piste aux étoiles, tout comme était M. Adam, son ancien patron du <em>Réal Circo</em>. M. Adam avait ce discours mécanique et enjoué qui faisait la joie des petits et des grands. L’émerveillement tenait dans le subtil alliage de la conviction et de la répétition, dans la manière d’emmener ce spectacle particulier d’un soir dans le grand pays magique du cirque éternel auquel alors il appartiendrait à tout jamais. Un véritable tour de passe-passe dont il fallait, pour qu’il fonctionne, en laisser entrevoir la mécanique.</p>
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<p>« Bonsoir mesdames, bonsoir messieurs et bien sûr en premier bonsoir à tous les enfants ! Ce soir ! Ce soir à nouveau sous le chapiteau du Réal Circo, le spectacle !, le ciel étoilé et le rond magique de la piste ! Dans votre ville le cirque s’installe, dans votre ville il atterrit ce soir après un long voyage dans toute l’Europe et au-delà… »</p>
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<p>Ce soir est-il le soir ? Du fond du lecteur cassette, Neil Young surnage à peine des bruits de la vieille Peugeot. Le cirque recommencera demain comme il a fini hier, ça se sent dans le ton fait et refait de M. Adam – exactement ce que le Docteur Fracassus veut reproduire. « Mesdames, messieurs et bien sûr les enfants !, car à tout seigneur tout honneur. J’ai le plaisir d’introduire sur la piste… Les sœurs Goddivine ! Les Simoni Brothers ! Et voici les puces, le clown, les lions ! » Bien sûr qu’il n’y aura ni frères ni sœurs, ni lions dans le réel. Sans doute un clown, oui ! Mais de la caravane magique de Fracassus sortiront tout de même le merveilleux et l’exploit chaque soir refaits, parmi les cartons peints ors et rouge et les bricolages voyants. Toute la ménagerie tiendra dans la voiture.</p>
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<p>Klaxons, klaxons ! Oui, le cirque est sur le départ, applaudissements ! Il ne manque plus que la caravane mais elle est à Tihouït et il va la peindre comme il se doit et – oui, bien sûr, comment n’y ai-je pas pensé encore – embarquer avec moi cette fille, Tina, elle qui veut voyager. Tina Goddivine, un joli nom d’artiste ! N’a-t-elle pas toutes les qualités qu’il faut ? N’a-t-elle pas à l’évidence l’intelligence pour ça, pour peu que je lui présente le projet franchement et raisonnablement ?</p>
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<p>Oui, la vie nouvelle est là, après la sortie de l’autoroute, sur la D29, puis la D97, Tihouït. On ne peut pas se faire doubler sur une telle route. Une fois prise, elle n’est que méandres, virages serrés entre des barbelés pour les vaches, des entrées de ferme, des portails et des haies de sapins, une ligne de chemin de fer, le petit pont après la descente. Tant de souvenirs pour le Capitaine quand il partait vers Rennes, vers Nantes ou n’importe où, l’espoir en lui que, cette fois, cette journée allait être la bonne journée et que tout lui dirait oui, oui, oui.</p>
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<p>C’est fini. M. Renaud va à son nouveau spectacle qui mélangera le vrai et le faux, la dérision et la conviction – la figure de M. Loyal, celui dont on n’attend jamais la tromperie.</p>
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<h1 class="page-title">Tihouït</h1>
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<p>Une averse passe sur les champs, elle arrose la petite route, remplit le ruisseau et le bassin de récupération de l’eau du carrefour. Maghlout M’sammi-Bi est debout. Sa galabieh fouette la terre quand le vent soudain durcit la petite pluie. Immobile, il regarde les gendarmes avancer prudemment. Ils suivent une piste. Un peu en arrière d’eux, un homme en veste de chasse absorbe par les yeux le paysage et le superpose mentalement à la carte d’état-major qu’il a étudiée avant de venir. Vite il cherche à comprendre où va l’animal. Il murmure dans sa radio : passez au large de l’épouvantail, sur sa gauche !
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||||
Les gendarmes s’exécutent et ils salissent leurs chaussures. Un peu plus loin, des maisons. Où va-t-elle la proie se demandent-ils ? Il cherchent à se repérer eux aussi : mais où est donc l’épouvantail qui flottait au vent il y a un instant ? Leur talkie hurle soudain là ! À gauche sur la route, la fille qui court ! Rabattez-la, maintenez-la contre la route !
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||||
Les deux pandores s’élancent, ils dévalent la pente du pré, sautent le ruisseau et crottent cette fois leur pantalon. L’un glisse et trébuche sur les mains. Il a cinquante-deux ans, deux filles au lycée, trois maquettes de planeurs dans son garage et un beau-frère qui le charrie, lui qui est dans le commerce. Merde ! C’est plus mon boulot que courir après une gamine ! Et puis ça le fait rire parce que lui vient aux lèvres la chanson <em>une petite fille en pleurs, sous la pluie, etc.</em> Inutile de dire que la fille a couru plus vite et qu’elle est hors de vue. Les deux gendarmes s’arrêtent.
|
||||
– Y’a des gamins qu’on expulse et y’a des gamins qu’on doit ramener à la maison, c’est comme ça.
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||||
Ils reprennent leur souffle et se regardent l’un l’autre. Oh <em>putaing !</em> : on a le bicorne, la moustache, le bâton et les pommettes roses !
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– Guignol ! Et ils éclatent de rire.
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||||
D’Horteuil les rejoint, furieux d’avoir failli.
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– Couillons !
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– Allez, que veux-tu qu’elle risque ici la gamine, hein ?</p>
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<p>Une averse passe sur les champs, elle arrose la petite route, remplit le ruisseau et le bassin de récupération de l’eau du carrefour. Maghlout M’sammi-Bi est debout. Sa galabieh fouette la terre quand le vent soudain durcit la petite pluie. Immobile, il regarde les gendarmes avancer prudemment. Ils suivent une piste. Un peu en arrière d’eux, un homme en veste de chasse absorbe par les yeux le paysage et le superpose mentalement à la carte d’état-major qu’il a étudiée avant de venir. Vite il cherche à comprendre où va l’animal. Il murmure dans sa radio : passez au large de l’épouvantail, sur sa gauche !</p>
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<p>Les gendarmes s’exécutent et ils salissent leurs chaussures. Un peu plus loin, des maisons. Où va-t-elle la proie se demandent-ils ? Il cherchent à se repérer eux aussi : mais où est donc l’épouvantail qui flottait au vent il y a un instant ? Leur talkie hurle soudain là ! À gauche sur la route, la fille qui court ! Rabattez-la, maintenez-la contre la route !</p>
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<p>Les deux pandores s’élancent, ils dévalent la pente du pré, sautent le ruisseau et crottent cette fois leur pantalon. L’un glisse et trébuche sur les mains. Il a cinquante-deux ans, deux filles au lycée, trois maquettes de planeurs dans son garage et un beau-frère qui le charrie, lui qui est dans le commerce. Merde ! C’est plus mon boulot que courir après une gamine ! Et puis ça le fait rire parce que lui vient aux lèvres la chanson <em>une petite fille en pleurs, sous la pluie, etc.</em> Inutile de dire que la fille a couru plus vite et qu’elle est hors de vue. Les deux gendarmes s’arrêtent.</p>
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<p>– Y’a des gamins qu’on expulse et y’a des gamins qu’on doit ramener à la maison, c’est comme ça.</p>
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<p>Ils reprennent leur souffle et se regardent l’un l’autre. Oh <em>putaing !</em> : on a le bicorne, la moustache, le bâton et les pommettes roses !</p>
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<p>– Guignol ! Et ils éclatent de rire.</p>
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<p>D’Horteuil les rejoint, furieux d’avoir failli.</p>
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<p>– Couillons !</p>
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<p>– Allez, que veux-tu qu’elle risque ici la gamine, hein ?</p>
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<hr>
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<p>Elle a le cœur battant la petite souris et un immense sentiment d’humiliation. Cachée contre un regard dans lequel l’eau de l’averse s’engouffre, elle ne regarde pas vers le haut, vers le ciel où elle craint de voir apparaître un visage, un homme, une autorité quelconque. Elle sent ses chaussures noyées dans l’eau et baisse la tête encore un peu plus derrière les herbes. Tina tremble de rage et de honte, elle est là mouillée des fesses dans ce fossé banal oublié des cartes. Elle ne veut plus se montrer, la souillonne. Ainsi tous ses projets finiraient tombés comme des larmes dans un égout plein d’eau ? Elle est tentée d’y plonger, de creuser dans le liquide. Ça doit bien mener quelque part, par en-dessous cette terre trompeuse ? Elle rejaillirait ailleurs, vivante et sèche, nouvelle. Un bus de la ligne 70 passe sur la route, s’arrête. Tina se recroqueville encore et ferme ses yeux. Elle ne veut plus que ne plus être là.
|
||||
Le bus repart, après une longue minute, suivi par quelques voitures.
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||||
Puis, passent sûrement dans cet incroyable silence des canards sauvages, deux envols de pies, un avion et, au bout d’un nuage, la pâle figure de la lune, le satellite fidèle des rêves humains. Oui, ça se passe comme ça là-haut…
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||||
Alors dans quelques minutes se jure-t-elle, Tina se lèvera, dégoulinante. Elle fera deux pas dans le ruisseau avant de revenir sur la route, sortant du fossé sans honte car l’orgueil est à combattre absolument et toute occasion que nous offre la vie d’abattre la fierté est bonne à prendre. Faut-il courir autour du monde pour apprendre cela ? Il faut que je marche se dit Tina, cela devrait suffire. Après tout, je n’écris pas un livre !
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||||
Elle se lève, repère l’arrêt de bus et lit le panneau. Elle a trouvé Tihouït. Elle prend ses affaires et ramasse ce qui lui reste de son cœur. C’est ainsi qu’elle franchit l’entrée du Château, le visage reposé et le corps fourbu, ses affaires mouillées. Elle pose son sac près de la clôture ouverte : bonjour, euh, est-ce que M. Renaud est là ?
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||||
– C’est moi, répond Julien.
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– Non, c’n’est pas vous.
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– Alors, c’est mon père. Il n’est pas là, je crois qu’il ne viendra pas.
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||||
– Si, je crois qu’il viendra.</p>
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<p>Elle a le cœur battant la petite souris et un immense sentiment d’humiliation. Cachée contre un regard dans lequel l’eau de l’averse s’engouffre, elle ne regarde pas vers le haut, vers le ciel où elle craint de voir apparaître un visage, un homme, une autorité quelconque. Elle sent ses chaussures noyées dans l’eau et baisse la tête encore un peu plus derrière les herbes. Tina tremble de rage et de honte, elle est là mouillée des fesses dans ce fossé banal oublié des cartes. Elle ne veut plus se montrer, la souillonne. Ainsi tous ses projets finiraient tombés comme des larmes dans un égout plein d’eau ? Elle est tentée d’y plonger, de creuser dans le liquide. Ça doit bien mener quelque part, par en-dessous cette terre trompeuse ? Elle rejaillirait ailleurs, vivante et sèche, nouvelle. Un bus de la ligne 70 passe sur la route, s’arrête. Tina se recroqueville encore et ferme ses yeux. Elle ne veut plus que ne plus être là.</p>
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<p>Le bus repart, après une longue minute, suivi par quelques voitures.</p>
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<p>Puis, passent sûrement dans cet incroyable silence des canards sauvages, deux envols de pies, un avion et, au bout d’un nuage, la pâle figure de la lune, le satellite fidèle des rêves humains. Oui, ça se passe comme ça là-haut…</p>
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<p>Alors dans quelques minutes se jure-t-elle, Tina se lèvera, dégoulinante. Elle fera deux pas dans le ruisseau avant de revenir sur la route, sortant du fossé sans honte car l’orgueil est à combattre absolument et toute occasion que nous offre la vie d’abattre la fierté est bonne à prendre. Faut-il courir autour du monde pour apprendre cela ? Il faut que je marche se dit Tina, cela devrait suffire. Après tout, je n’écris pas un livre !</p>
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<p>Elle se lève, repère l’arrêt de bus et lit le panneau. Elle a trouvé Tihouït. Elle prend ses affaires et ramasse ce qui lui reste de son cœur. C’est ainsi qu’elle franchit l’entrée du Château, le visage reposé et le corps fourbu, ses affaires mouillées. Elle pose son sac près de la clôture ouverte : bonjour, euh, est-ce que M. Renaud est là ?</p>
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<p>– C’est moi, répond Julien.</p>
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<p>– Non, c’n’est pas vous.</p>
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<p>– Alors, c’est mon père. Il n’est pas là, je crois qu’il ne viendra pas.</p>
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<p>– Si, je crois qu’il viendra.</p>
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<p>Maghlout voit enfin Tina de près et, par conséquence, le bout de sa mission. Il n’est ni déçu ni ravi par la jeune fille mais il est soulagé : Tina n’est en rien une sœur à Davis. Il se rend compte que ce souci bizarre avait perturbé sa quête, celui de rendre un mauvais service à son ami en lui amenant ce qui aurait été lui-même, son féminin sans aucune jambe abimée.
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||||
Tina est hésitante, elle ne s’attendait pas à cela. Mais arrête de t’attendre ! se crie-t-elle à l’intérieur.
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– Euh.
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– Julien, fais l’hospitalité quand même ! Une serviette, une couverture !
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– Bien sûr, Maghlout ! Mademoiselle, je, euh. Et il disparaît dans la cabane.
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– Un lit, de l’eau, des draps !, lui lance encore Maghlout.
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Puis, s’adressant à Tina :
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– Ainsi tu es sortie toi-même du fossé, bravo. Et tu arrives au Château, c’est plus surprenant. Mais tu es en sécurité ici.
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– Vous me surveilliez ?
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||||
– Oui, depuis ce matin.
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– Et pourquoi me tutoyez-vous ? Vous me connaissez ?
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– Oh oui ! Je travaille pour Davis… Davis Mane. Il… pensait à toi.
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– Ah, tiens…
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– Mais toi, Tina, que viens-tu faire au Château ?
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||||
– Je commence mon tour du monde !, crâne-t-elle.
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– Dans ce fossé ?
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– Pourquoi pas ? Puis-je vous prendre en photo ? Mon Journal commencera par vous.
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– Mais je t’en prie, ce sera une première pour moi !
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– Alors, je commence, vous voyez ?, dit-elle en s’amusant. Comment vous appelez-vous ?
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– Maghlout. J’ai choisi mon nom en arrivant en France : Maghlout M’sammi-Bi.
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– Choisi ?
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– C’est une blague bien sûr. Même Davis ne le sait pas. Il faudra que je lui raconte un jour d’ailleurs.</p>
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<p>Maghlout voit enfin Tina de près et, par conséquence, le bout de sa mission. Il n’est ni déçu ni ravi par la jeune fille mais il est soulagé : Tina n’est en rien une sœur à Davis. Il se rend compte que ce souci bizarre avait perturbé sa quête, celui de rendre un mauvais service à son ami en lui amenant ce qui aurait été lui-même, son féminin sans aucune jambe abimée.</p>
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<p>Tina est hésitante, elle ne s’attendait pas à cela. Mais arrête de t’attendre ! se crie-t-elle à l’intérieur.</p>
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<p>– Euh.</p>
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<p>– Julien, fais l’hospitalité quand même ! Une serviette, une couverture !</p>
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<p>– Bien sûr, Maghlout ! Mademoiselle, je, euh. Et il disparaît dans la cabane.</p>
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<p>– Un lit, de l’eau, des draps !, lui lance encore Maghlout.</p>
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<p>Puis, s’adressant à Tina :</p>
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<p>– Ainsi tu es sortie toi-même du fossé, bravo. Et tu arrives au Château, c’est plus surprenant. Mais tu es en sécurité ici.</p>
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<p>– Vous me surveilliez ?</p>
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<p>– Oui, depuis ce matin.</p>
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<p>– Et pourquoi me tutoyez-vous ? Vous me connaissez ?</p>
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<p>– Oh oui ! Je travaille pour Davis… Davis Mane. Il… pensait à toi.</p>
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<p>– Ah, tiens…</p>
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<p>– Mais toi, Tina, que viens-tu faire au Château ?</p>
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<p>– Je commence mon tour du monde !, crâne-t-elle.</p>
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<p>– Dans ce fossé ?</p>
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<p>– Pourquoi pas ? Puis-je vous prendre en photo ? Mon Journal commencera par vous.</p>
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<p>– Mais je t’en prie, ce sera une première pour moi !</p>
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<p>– Alors, je commence, vous voyez ?, dit-elle en s’amusant. Comment vous appelez-vous ?</p>
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<p>– Maghlout. J’ai choisi mon nom en arrivant en France : Maghlout M’sammi-Bi.</p>
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<p>– Choisi ?</p>
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<p>– C’est une blague bien sûr. Même Davis ne le sait pas. Il faudra que je lui raconte un jour d’ailleurs.</p>
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<h1 class="page-title">L'histoire du nom Maghlout</h1>
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<p>Je fuyais le Maroc. J’avais enjambé Gibraltar et je traversais l’Espagne. Pays rempli de tristesse alors, c’était en 1968. Je n’avais pas l’intention de venir ici en Bretagne mais les filières ont la vie dure ! Les familles basques qui m’ont logé étaient conservatrices sur ce plan-là. Deux générations de passeurs, de secrets, d’adresses et de recommandations sûres, des familles fidèles. Alors me voilà parti vers la Bretagne. Saint-Malo ou Saint-Brieuc appris-je, exactement comme pendant la guerre civile, en 1937.
|
||||
J’arrive ainsi sur les quais d’un port gris et vaste. Des hauturiers verts, du bois sur les docks et partout de la saleté, dans l’eau, sous les remparts. On était en hiver, sortie de tempête et j’étais éberlué par l’insolence de la ville close. Alors que j’y pénétrai, j’ai été abordé par des policiers :
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||||
– Faut pas rester là, monsieur. On va nettoyer.
|
||||
Les rues étaient en effet jonchées de papiers, d’objets brisés, de bois et de vêtements perdus. Des tables étaient renversées, une vitrine était à terre. Mais ils n’entendaient pas ce nettoyage-là : j’entendis une clameur et je vis un groupe agité reculer dans une des rues que j’apercevais derrière. Il y avait bagarre.
|
||||
– Mais vous êtes en sang !
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||||
En effet, je m’étais cogné la tête contre une palette en sautant une grille. Un évènement sans importance dans la journée d’un fuyard ! Mais je tombais dans ce contexte-là et je dus m’expliquer. Alors je me contentais de répondre aux idées des policiers au pied de leur camion : une victime des violences du jour, voilà qui ils avaient envie que je sois. Je leur décrivis mon agresseur, dressant le portrait le plus fidèle possible de Roger Piantoni à partir du poster qui avait bleui dans la chambre de mes frères. Ça attribuait une redoutable humanité à cette palette ! Ils inscrivirent tout cela soigneusement et voulurent prendre sous ma dictée mon nom. Décidé à rire jusqu’au bout, j’inventai mon nouveau nom sur place dans un marocain dialectal aussi sûr qu’un code secret : <em>celui qui maintenant prétend s’appeler ainsi qu’il le dit.</em>
|
||||
J’obtins le carbone de ma déposition. Je me fis soigner à l’hôpital sous mon nouveau nom. Et c’est comme cela que j’entrai pour la deuxième fois dans les archives de la France : je devenais celui que je prétendais être.
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||||
Mon vrai nom est resté au Maroc, inutilisé. Ou alors peut-être par mes frères quand ils ont besoin d’un prête-nom pour leurs trafics.</p>
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<p>Je fuyais le Maroc. J’avais enjambé Gibraltar et je traversais l’Espagne. Pays rempli de tristesse alors, c’était en 1968. Je n’avais pas l’intention de venir ici en Bretagne mais les filières ont la vie dure ! Les familles basques qui m’ont logé étaient conservatrices sur ce plan-là. Deux générations de passeurs, de secrets, d’adresses et de recommandations sûres, des familles fidèles. Alors me voilà parti vers la Bretagne. Saint-Malo ou Saint-Brieuc appris-je, exactement comme pendant la guerre civile, en 1937.</p>
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<p>J’arrive ainsi sur les quais d’un port gris et vaste. Des hauturiers verts, du bois sur les docks et partout de la saleté, dans l’eau, sous les remparts. On était en hiver, sortie de tempête et j’étais éberlué par l’insolence de la ville close. Alors que j’y pénétrai, j’ai été abordé par des policiers :</p>
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<p>– Faut pas rester là, monsieur. On va nettoyer.</p>
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<p>Les rues étaient en effet jonchées de papiers, d’objets brisés, de bois et de vêtements perdus. Des tables étaient renversées, une vitrine était à terre. Mais ils n’entendaient pas ce nettoyage-là : j’entendis une clameur et je vis un groupe agité reculer dans une des rues que j’apercevais derrière. Il y avait bagarre.</p>
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<p>– Mais vous êtes en sang !</p>
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<p>En effet, je m’étais cogné la tête contre une palette en sautant une grille. Un évènement sans importance dans la journée d’un fuyard ! Mais je tombais dans ce contexte-là et je dus m’expliquer. Alors je me contentais de répondre aux idées des policiers au pied de leur camion : une victime des violences du jour, voilà qui ils avaient envie que je sois. Je leur décrivis mon agresseur, dressant le portrait le plus fidèle possible de Roger Piantoni à partir du poster qui avait bleui dans la chambre de mes frères. Ça attribuait une redoutable humanité à cette palette ! Ils inscrivirent tout cela soigneusement et voulurent prendre sous ma dictée mon nom. Décidé à rire jusqu’au bout, j’inventai mon nouveau nom sur place dans un marocain dialectal aussi sûr qu’un code secret : <em>celui qui maintenant prétend s’appeler ainsi qu’il le dit.</em></p>
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<p>J’obtins le carbone de ma déposition. Je me fis soigner à l’hôpital sous mon nouveau nom. Et c’est comme cela que j’entrai pour la deuxième fois dans les archives de la France : je devenais celui que je prétendais être.</p>
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<p>Mon vrai nom est resté au Maroc, inutilisé. Ou alors peut-être par mes frères quand ils ont besoin d’un prête-nom pour leurs trafics.</p>
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<h1 class="page-title">Sous le teepee</h1>
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<p>On ne choisit pas le lieu où se croisent soudain des chemins, on ne sait pas pourquoi tout à coup un lieu paraît vrai pour une rencontre. Mais un teepee se dresse et tout le vaste monde connu ou inconnu s’invite là. Il se réduit en quelques gestes ou en quelques mots qui juste auparavant ne signifiaient rien mais qui prennent alors, ces mots et ces gestes une résonance heureuse, comme l’écho plein de bonté sortant du luth d’un prince musicien. L’endroit béni ce soir est dressé au Château, bricolé, épaulé aux placos et tenu par quelques branches plantées dans le sol. D’anciennes toiles sont jetées dessus et on s’assoit sur les duvets. Un feu est allumé.
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Toutes les histoires sont dites. Les Terre-pleins sont racontés.
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Maghlout annonce à Tina :
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– Je t’emmènerai demain chez Davis. Ma mission se termine !
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– Et que ferez-vous ensuite ?
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Tina est impressionnée par le vieil homme qui met un temps infini pour répondre à sa question. Que voit-il dans ses yeux perdus ? Encore une autre immensité, des chemins possibles, d’autres déserts, d’autres Gibraltar ou bien peut-être rien du tout. S’asseoir à nouveau parmi les genêts, se lever, marcher, dormir. Ou partir en mission, échanger des histoires, croiser des gens, ce mélange de tout et de rien qui est aux yeux de Tina une grande connaissance qu’elle est loin de posséder, croit-elle.
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– Attendez ! Je ne sais pas si j’irai oui ou non voir Davis demain…
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Maghlout est devenu très attentif. Il fixe ses yeux sur Tina et dit après un moment :
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– Il est certes plus difficile de dire oui que de dire non. N’est-ce-pas ?
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Tina est touchée, le sorcier a visé juste. Elle le regarde et le voit sous un jour bizarre. Sa silhouette se découpe sur le fond noir-ardoise de la nuit, comme un décor de carton. Le monde qu’elle veut voir n’est peut-être qu’un trompe-l’œil, soigneusement dessiné autour d’elle, et cela depuis qu’elle est petite ? Un monde uniquement fait pour être vu de loin, une construction et le vieux en ferait partie lui aussi ? Et tous les gens étranges qu’elle a croisé ces jours-ci, ils ne seraient que des panneaux, sortis un peu en avant du décor pour donner l’illusion du relief… Sauf qu’elle éventera le truc ! Tina se lève et s’approche, elle se penche derrière les silhouettes de Maghlout et de Julien et elle regarde dans l’interstice, là où on doit pouvoir voir le futur, le réel et la réponse à cette simple question : que feras-tu demain ?
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||||
Elle recule, effrayée.
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||||
– Je ne sais pas… Je veux bien. Vous m’embrouillez !
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||||
Elle ose regarder à nouveau Maghlout. Ce n’est pas un masque qu’il porte c’est bien son visage, il est toujours aussi attentif à elle. Pourquoi a-t-il cet air comme si sa vie dépendait qu’elle aille ou pas revoir cet ancien copain de classe ?
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||||
– Je veux partir, se reprend-elle. Sinon je n’aurai plus le courage, ce sera pour jamais. Et son timbre de voix s’affermissant : Je ne veux pas être embarrassée par ce qui est important. Important pour les autres, je veux dire. Je veux continuer à dire oui ou non sans effort.
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Les rides de Maghlout ont disparu. Il sourit.
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Elle dit :
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– J’irai demain chez Davis.
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Mais elle pleure.
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Après un silence : Petite princesse !, appelle doucement Maghlout, ému et ravi de sa rencontre.
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||||
– Petite princesse qui dit oui ou non quand ça la chante, tes caprices expriment quelque chose de plus profond que tu ne l’imagines. Et je me sens proche de toi, comme l’avait prévu Davis. Lui, c’est un Petit Prince, tu verras. Il lui manque un peu le sourire, c’est dommage. Un ami à moi a écrit tout un livre là-dessus, un livre sérieux, triste et complexe mais d’où il ressort enfin qu’il n’y a rien de plus précieux que le sourire… Mais dis-moi, reprend-il, est-elle importante la dernière feuille de l’automne ? Est-ce un évènement quand elle décroche de la branche, qu’elle virevolte quelques secondes et rejoint bientôt le sol ? Alors c’est terminé, l’automne est fini. Je te parle de cette dernière feuille, j’aurais pu évoquer la première ou aussi bien toutes celles qui sont tombées. Des multiples choses se produisent comme ça, n’est-ce pas ? De tout petits évènements qui ressemblent à des oui ou des non de princesse mais revenons à notre feuille : sa chute n’a pas d’importance, elle n’a pas choisi d’être la dernière. Si tu crois cela, Tina, alors tu vis dans un paradis. Car rien n’a d’importance dans un paradis, il ne s’y passe aucun évènement. En fait, on n’y vit pas. C’est d’ailleurs un monde sans devenir, sans homme ni femme, sans feuille…
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||||
Belle parole, n’est-ce-pas ? Mais considère ceci et tu auras la réponse à la question que tu posais tout à l’heure, sur ce que je ferai demain et toi sur ce que tu feras bientôt : dans une utopie au contraire, tout évènement a une importance, y compris ma petite feuille : elle a vécu sur l’arbre, elle est emportée par le vent, elle se décroche, s’envole et tout est encore possible… Tout comme ta visite à Davis demain matin, elle fait partie de l’utopie.
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||||
Si tu le veux, conclut Maghlout. Ton voyage t’a montré cela, n’est-ce pas ?
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||||
– Ce serait ça, oui ?
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– Je te connais désormais, je t’ai reconnue ! Tu as une nature heureuse et libre : cela, crois moi, rien ne pourra jamais l’égaler.
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||||
– Ainsi vous me dites qu’être intelligent et être heureux, c’est la même chose ?
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– Je le crois, je le crois !
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– C’est ce que je veux aussi, oui… Mais j’ai trouvé que c’est une façon bien solitaire, jusqu’à présent…
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Silence.
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||||
– Oui, admet le vieux.
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||||
– Mais alors, les rencontres ?
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– Parvenir aux rencontres <em>est</em> la solitude, ose Maghlout. Un passage, vers la vie, vers les autres puis encore vers la vie. Chacun a son pas, chaque pas a ses détours.
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||||
– Je commence à comprendre… Mais il y a tellement de choses que je ne comprends pas en moi. Je ne me connais pas, c’est effrayant, toute une partie de moi m’est inaccessible !
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||||
– Justement dans l’utopie : le clandestin qu’on porte en soi et les espaces intérieurs qui nous arpentent sans cesse, ils se font soudain sourire. D’un coup alors, ni dérision ni complainte ne sont nécessaires.
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||||
– C’est sûrement difficile… Et pourtant, ça me paraît simple aussi maintenant, après cette semaine…
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||||
– Mais je suis vieux, tu es jeune ! Pour toi le meilleur chemin maintenant, ce sont les rencontres, c’est le Monde, c’est ce que tu es venue chercher. Profite bien de ce moment. Car entre la vision et la compréhension, il y a un espace heureux, un temps béni. Après, on ne voit plus. Il faut désapprendre et c’est difficile… Je n’y parviens plus que peu.
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||||
Silence.
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||||
– Ah, mais il faut que je te dise aussi, reprend Maghlout, je t’ai trompée : il y a des feuilles d’automne qui ne tombent pas. Certaines restent accrochées comme s’il fallait qu’elles témoignent d’un automne à l’autre.</p>
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<p>On ne choisit pas le lieu où se croisent soudain des chemins, on ne sait pas pourquoi tout à coup un lieu paraît vrai pour une rencontre. Mais un teepee se dresse et tout le vaste monde connu ou inconnu s’invite là. Il se réduit en quelques gestes ou en quelques mots qui juste auparavant ne signifiaient rien mais qui prennent alors, ces mots et ces gestes une résonance heureuse, comme l’écho plein de bonté sortant du luth d’un prince musicien. L’endroit béni ce soir est dressé au Château, bricolé, épaulé aux placos et tenu par quelques branches plantées dans le sol. D’anciennes toiles sont jetées dessus et on s’assoit sur les duvets. Un feu est allumé.</p>
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<p>Toutes les histoires sont dites. Les Terre-pleins sont racontés.</p>
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<p>Maghlout annonce à Tina :</p>
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<p>– Je t’emmènerai demain chez Davis. Ma mission se termine !</p>
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<p>– Et que ferez-vous ensuite ?</p>
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<p>Tina est impressionnée par le vieil homme qui met un temps infini pour répondre à sa question. Que voit-il dans ses yeux perdus ? Encore une autre immensité, des chemins possibles, d’autres déserts, d’autres Gibraltar ou bien peut-être rien du tout. S’asseoir à nouveau parmi les genêts, se lever, marcher, dormir. Ou partir en mission, échanger des histoires, croiser des gens, ce mélange de tout et de rien qui est aux yeux de Tina une grande connaissance qu’elle est loin de posséder, croit-elle.</p>
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<p>– Attendez ! Je ne sais pas si j’irai oui ou non voir Davis demain…</p>
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<p>Maghlout est devenu très attentif. Il fixe ses yeux sur Tina et dit après un moment :</p>
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<p>– Il est certes plus difficile de dire oui que de dire non. N’est-ce-pas ?</p>
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<p>Tina est touchée, le sorcier a visé juste. Elle le regarde et le voit sous un jour bizarre. Sa silhouette se découpe sur le fond noir-ardoise de la nuit, comme un décor de carton. Le monde qu’elle veut voir n’est peut-être qu’un trompe-l’œil, soigneusement dessiné autour d’elle, et cela depuis qu’elle est petite ? Un monde uniquement fait pour être vu de loin, une construction et le vieux en ferait partie lui aussi ? Et tous les gens étranges qu’elle a croisé ces jours-ci, ils ne seraient que des panneaux, sortis un peu en avant du décor pour donner l’illusion du relief… Sauf qu’elle éventera le truc ! Tina se lève et s’approche, elle se penche derrière les silhouettes de Maghlout et de Julien et elle regarde dans l’interstice, là où on doit pouvoir voir le futur, le réel et la réponse à cette simple question : que feras-tu demain ?</p>
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<p>Elle recule, effrayée.</p>
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<p>– Je ne sais pas… Je veux bien. Vous m’embrouillez !</p>
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<p>Elle ose regarder à nouveau Maghlout. Ce n’est pas un masque qu’il porte c’est bien son visage, il est toujours aussi attentif à elle. Pourquoi a-t-il cet air comme si sa vie dépendait qu’elle aille ou pas revoir cet ancien copain de classe ?</p>
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<p>– Je veux partir, se reprend-elle. Sinon je n’aurai plus le courage, ce sera pour jamais. Et son timbre de voix s’affermissant : Je ne veux pas être embarrassée par ce qui est important. Important pour les autres, je veux dire. Je veux continuer à dire oui ou non sans effort.</p>
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<p>Les rides de Maghlout ont disparu. Il sourit.</p>
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<p>Elle dit :</p>
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<p>– J’irai demain chez Davis.</p>
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<p>Mais elle pleure.</p>
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<p>Après un silence : Petite princesse !, appelle doucement Maghlout, ému et ravi de sa rencontre.</p>
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<p>– Petite princesse qui dit oui ou non quand ça la chante, tes caprices expriment quelque chose de plus profond que tu ne l’imagines. Et je me sens proche de toi, comme l’avait prévu Davis. Lui, c’est un Petit Prince, tu verras. Il lui manque un peu le sourire, c’est dommage. Un ami à moi a écrit tout un livre là-dessus, un livre sérieux, triste et complexe mais d’où il ressort enfin qu’il n’y a rien de plus précieux que le sourire… Mais dis-moi, reprend-il, est-elle importante la dernière feuille de l’automne ? Est-ce un évènement quand elle décroche de la branche, qu’elle virevolte quelques secondes et rejoint bientôt le sol ? Alors c’est terminé, l’automne est fini. Je te parle de cette dernière feuille, j’aurais pu évoquer la première ou aussi bien toutes celles qui sont tombées. Des multiples choses se produisent comme ça, n’est-ce pas ? De tout petits évènements qui ressemblent à des oui ou des non de princesse mais revenons à notre feuille : sa chute n’a pas d’importance, elle n’a pas choisi d’être la dernière. Si tu crois cela, Tina, alors tu vis dans un paradis. Car rien n’a d’importance dans un paradis, il ne s’y passe aucun évènement. En fait, on n’y vit pas. C’est d’ailleurs un monde sans devenir, sans homme ni femme, sans feuille…</p>
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<p>Belle parole, n’est-ce-pas ? Mais considère ceci et tu auras la réponse à la question que tu posais tout à l’heure, sur ce que je ferai demain et toi sur ce que tu feras bientôt : dans une utopie au contraire, tout évènement a une importance, y compris ma petite feuille : elle a vécu sur l’arbre, elle est emportée par le vent, elle se décroche, s’envole et tout est encore possible… Tout comme ta visite à Davis demain matin, elle fait partie de l’utopie.</p>
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<p>Si tu le veux, conclut Maghlout. Ton voyage t’a montré cela, n’est-ce pas ?</p>
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<p>– Ce serait ça, oui ?</p>
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<p>– Je te connais désormais, je t’ai reconnue ! Tu as une nature heureuse et libre : cela, crois moi, rien ne pourra jamais l’égaler.</p>
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<p>– Ainsi vous me dites qu’être intelligent et être heureux, c’est la même chose ?</p>
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<p>– Je le crois, je le crois !</p>
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<p>– C’est ce que je veux aussi, oui… Mais j’ai trouvé que c’est une façon bien solitaire, jusqu’à présent…</p>
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<p>Silence.</p>
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<p>– Oui, admet le vieux.</p>
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<p>– Mais alors, les rencontres ?</p>
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<p>– Parvenir aux rencontres <em>est</em> la solitude, ose Maghlout. Un passage, vers la vie, vers les autres puis encore vers la vie. Chacun a son pas, chaque pas a ses détours.</p>
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<p>– Je commence à comprendre… Mais il y a tellement de choses que je ne comprends pas en moi. Je ne me connais pas, c’est effrayant, toute une partie de moi m’est inaccessible !</p>
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<p>– Justement dans l’utopie : le clandestin qu’on porte en soi et les espaces intérieurs qui nous arpentent sans cesse, ils se font soudain sourire. D’un coup alors, ni dérision ni complainte ne sont nécessaires.</p>
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<p>– C’est sûrement difficile… Et pourtant, ça me paraît simple aussi maintenant, après cette semaine…</p>
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<p>– Mais je suis vieux, tu es jeune ! Pour toi le meilleur chemin maintenant, ce sont les rencontres, c’est le Monde, c’est ce que tu es venue chercher. Profite bien de ce moment. Car entre la vision et la compréhension, il y a un espace heureux, un temps béni. Après, on ne voit plus. Il faut désapprendre et c’est difficile… Je n’y parviens plus que peu.</p>
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||||
<p>Silence.</p>
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<p>– Ah, mais il faut que je te dise aussi, reprend Maghlout, je t’ai trompée : il y a des feuilles d’automne qui ne tombent pas. Certaines restent accrochées comme s’il fallait qu’elles témoignent d’un automne à l’autre.</p>
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<hr>
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<p>Mais klaxon !, klaxon ! Au loin se rapprochent encore deux ou trois coups stridents avec effet Doppler et bientôt le bruit d’un moteur qui a hâte d’en finir et les cris délirants d’un désir fou encore en marche : le Capitaine Fracasse rentre chez lui.
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||||
La 205 fait irruption et hoquète en freinant brusquement dans la boue. Le moteur s’arrête, les phares restent allumés. Déjà la portière est ouverte et le Capitaine surgit. Il hurle :
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– Ma caravane !
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||||
De détresse, de rage, de désolation et d’une immense frustration, un nouveau cri est rempli :
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– Ma caravane ! Idiot, triple couillon ! Où est ma caravane ?
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||||
Le fantomatique directeur de cirque erre sur l’emplacement vide de son rêve et crie encore :
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||||
– Je vais te tuer !
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Julien fait un pas en avant. – Écoute…
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– Tu l’as vendue, tu l’as fourgué contre quoi ? Non bien sûr !, tu t’en es simplement débarrassé, hein ? Couillon de fils, elle était encore à moi cette caravane !
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||||
Ah !, Karamazov !
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Mais, sentant du coin de l’œil la présence des étrangers, le fantôme passe avec aisance de la colère à un ton plaintif. Julien est cloué sur place.
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||||
– Tu me pensais mort ! Un bon à rien, l’arme à gauche… J’ai économisé ma vie pour ma caravane, c’était tout ce qui me restait. Tu me mets à la retraite ! Ah oui drôle, drôle de façon d’accueillir un père chez lui… Et c’est qui tout ça, hein ?
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||||
Silence. Il dévisage la nuit de son œil double et le comédien prend encore une autre pose, le sourire aux oreilles lorsqu’il reconnaît Tina :
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||||
– Mademoiselle, vous êtes donc là ? J’en suis content ! Vous avez trouvé mon logis, je vous en félicite, il n’y a pas à la ronde meilleur hôtel ! Il y manque juste une chambre, la mienne mais enfin, je vais la retrouver, n’est-ce-pas mon fils ?
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Silence.
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– Et celui-là, c’est ?
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– C’est Maghlout et…
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– Apporte à boire. Dans le coffre de la voiture.
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Julien y va mais avant qu’il ait pu refermer le coffre, son père est soudain à côté de lui et le menace en lui chuchotant à l’oreille : et maintenant, souviens-toi bien où est partie ma caravane, sinon…
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Puis, plus haut afin que tous entendent, d’une voix enjouée :
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||||
– Allons mon fils, sacré Camus ! Va, laisse un peu avec cette caravane, tu veux ! Nous en reparlerons. Je suis bien content de te revoir… Amusons-nous ! J’ai d’immenses projets, tu sais ? Il faut que je vous dise cela. Oui, à vous tous et à vous particulièrement mademoiselle, car vous êtes du voyage ! Vous souhaitez voir le monde, n’est-ce-pas ? Hé bien, je vous en offre toutes les routes ! Je vous offre le rêve…
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||||
Tina n’en peut plus, elle éclate de rire en chantant <em>Hey Mr Tambourine man, in the jingle-jangle morning I’ll come following you</em>. Continuant sur le ton badin dont elle comprend que c’est le seul qu’entend le Capitaine :
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– C’est que voyez-vous, j’ai déjà des engagements. Monsieur m’emmène demain matin…
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||||
– Comment, comment ? Monsieur est dans le cirque également ?
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– Non !, il s’occupe de mon âme.
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– C’est pareil !</p>
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<p>Mais klaxon !, klaxon ! Au loin se rapprochent encore deux ou trois coups stridents avec effet Doppler et bientôt le bruit d’un moteur qui a hâte d’en finir et les cris délirants d’un désir fou encore en marche : le Capitaine Fracasse rentre chez lui.</p>
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<p>La 205 fait irruption et hoquète en freinant brusquement dans la boue. Le moteur s’arrête, les phares restent allumés. Déjà la portière est ouverte et le Capitaine surgit. Il hurle :</p>
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<p>– Ma caravane !</p>
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<p>De détresse, de rage, de désolation et d’une immense frustration, un nouveau cri est rempli :</p>
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<p>– Ma caravane ! Idiot, triple couillon ! Où est ma caravane ?</p>
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<p>Le fantomatique directeur de cirque erre sur l’emplacement vide de son rêve et crie encore :</p>
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<p>– Je vais te tuer !</p>
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<p>Julien fait un pas en avant. – Écoute…</p>
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<p>– Tu l’as vendue, tu l’as fourgué contre quoi ? Non bien sûr !, tu t’en es simplement débarrassé, hein ? Couillon de fils, elle était encore à moi cette caravane !</p>
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<p>Ah !, Karamazov !</p>
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<p>Mais, sentant du coin de l’œil la présence des étrangers, le fantôme passe avec aisance de la colère à un ton plaintif. Julien est cloué sur place.</p>
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<p>– Tu me pensais mort ! Un bon à rien, l’arme à gauche… J’ai économisé ma vie pour ma caravane, c’était tout ce qui me restait. Tu me mets à la retraite ! Ah oui drôle, drôle de façon d’accueillir un père chez lui… Et c’est qui tout ça, hein ?</p>
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<p>Silence. Il dévisage la nuit de son œil double et le comédien prend encore une autre pose, le sourire aux oreilles lorsqu’il reconnaît Tina :</p>
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<p>– Mademoiselle, vous êtes donc là ? J’en suis content ! Vous avez trouvé mon logis, je vous en félicite, il n’y a pas à la ronde meilleur hôtel ! Il y manque juste une chambre, la mienne mais enfin, je vais la retrouver, n’est-ce-pas mon fils ?</p>
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<p>Silence.</p>
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<p>– Et celui-là, c’est ?</p>
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<p>– C’est Maghlout et…</p>
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<p>– Apporte à boire. Dans le coffre de la voiture.</p>
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<p>Julien y va mais avant qu’il ait pu refermer le coffre, son père est soudain à côté de lui et le menace en lui chuchotant à l’oreille : et maintenant, souviens-toi bien où est partie ma caravane, sinon…</p>
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<p>Puis, plus haut afin que tous entendent, d’une voix enjouée :</p>
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<p>– Allons mon fils, sacré Camus ! Va, laisse un peu avec cette caravane, tu veux ! Nous en reparlerons. Je suis bien content de te revoir… Amusons-nous ! J’ai d’immenses projets, tu sais ? Il faut que je vous dise cela. Oui, à vous tous et à vous particulièrement mademoiselle, car vous êtes du voyage ! Vous souhaitez voir le monde, n’est-ce-pas ? Hé bien, je vous en offre toutes les routes ! Je vous offre le rêve…</p>
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<p>Tina n’en peut plus, elle éclate de rire en chantant <em>Hey Mr Tambourine man, in the jingle-jangle morning I’ll come following you</em>. Continuant sur le ton badin dont elle comprend que c’est le seul qu’entend le Capitaine :</p>
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<p>– C’est que voyez-vous, j’ai déjà des engagements. Monsieur m’emmène demain matin…</p>
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<p>– Comment, comment ? Monsieur est dans le cirque également ?</p>
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<p>Dimanche matin, M. Marc a décidé d’aller voir lui-même. Il a pris sa moto. D’Horteuil lui a dit « entre Betton et Thorigné », M. Marc choisit d’aller par la RN12 qu’il connait mieux, celle qui l’amenait étant jeunot à Rennes de Fougères par Saint-Jean, Saint-Aubin, Gosné, Liffré, Thorigné. Lorsqu’on passait devant une laiterie perdue dans les champs, il restait cinq minutes avant Rennes. À La Victoire, après Thorigné, il y avait un musée de l’automobile. Dans une ambiance sombre et poussiéreuse, on y voyait des engins et des voitures. De Dion, Renault, tractions, peut-être un camion de pompier, Gwenaël ne se souvient plus. Le musée dépendait d’un garage et d’une station essence : la passion, la noblesse du métier. La voiture était une aventure. Aujourd’hui, le hangar est une casse. On y vend et on y achète des pièces de rechange pour des automobiles qui n’iront jamais au musée, qui ne seront jamais célébrées. La cause est entendue ! Seules quelques caravanes proposées à la vente d’occasion invitent encore à l’idée du voyage, sur un parking ouvert ce dimanche matin.</p>
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<p>M. Marc trouve enfin la D29. Au prochain rond-point, il s’arrêtera. Il ne sera plus loin.
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||||
Au même moment, Maghlout prend le petit chemin derrière la maison de Davis. Il vient de laisser Tina à la porte de son ami. Que vont-ils se dire les deux adolescents, la carpe et le lapin ? Cela ne le regarde pas. Il va vers la ferme des Gandais récupérer ses sacs. Il dira non s’ils ont des travaux. Lui s’en ira vers cette motte qu’il a découverte avant-hier, là où il a ressenti pour la première fois cette sensation de vertige, de vitesse et d’élévation. Une réalité que son corps avait vécu pleinement et qui pour lui, le marcheur de fond, était nouvelle et intrigante. Comme si des vibrations se conjuguaient et s’amplifiaient pour l’emmener soudain très haut. Il lui tarde de rediriger ses pas vers cet endroit magique.
|
||||
Il respire très profondément, ouvrant encore une dernière fois ses poumons, ses yeux, ses narines et ses bras dans la petite brise du matin, sur ces prairies en pente douce et à toutes les senteurs que l’air tournant lui apporte : la forêt, les cheminées des maisons, l’eau du ruisseau et la pourriture de ses berges, les gaz des tronçonneuses, l’ozone des câbles. Tournant mécaniquement sur lui-même, mimant le temps et l’horloge, il voit la matinée telle qu’elle est dans son allure égale, à la fois indifférente et soucieuse d’elle-même, de l’argile à l’angélus, de mâtines à machines, de maintenant à tout-à-l’heure, d’ici à là-bas sous l’orbe solaire, lente, la pousse de l’herbe, les feuilles qui tremblent et tombent, tombent sur la tranquille assurance des tancarvilles où sèche le linge des maisons, rouillés, salis, s’égouttant.
|
||||
Seules des voitures fugitives, des motos filantes vues ou entendues derrières les haies, les talus ou les barrières disputent aux oiseaux le pouvoir d’aller vite et droit, de rayer le temps parmi les tracteurs et les renards, parmi les vieux jardiniers immobiles et ce joggeur qui souffle, son œil sur le chien qui pourrait jaillir – ou bien encore cet homme, là-bas, qui hésite. Il remonte la route, une main farfouillant la poche de son blouson. Il n’est pas aguerri et cherche quelque chose dans un coin qu’il ne connait pas.
|
||||
– Un <em>château</em> ici ? Non, ça ne nous dit rien. Tihouït, c’est là-bas, vous demanderez.
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||||
Pourtant Tina lui avait laissé ce mot dans l’appartement : « Prochaine étape, château Tihouït. » M. Marc sort encore de sa poche ce qu’il a imprimé de Google. Il tente de mettre en concordance la photo satellite qui date sans doute de plusieurs années, et ce qu’il voit : des haies, une grande butte de terre orange, des maisons cachées, la petite route et l’abri-bus. Celui-là dont, de façon sans doute très indirecte, il a sûrement validé un jour l’emplacement et l’élévation. Il ne s’en souvient plus et M. Marc est troublé que l’abri donne déjà des signes de vieillissement.
|
||||
Ce dimanche matin, les quatre-voies sont désertes. Les terre-pleins sont semés de coquelicots joyeux dont les promeneurs font des bouquets. Au pied de la colline Esat se rejoignent la rivière et les ruisseaux, au long des courants des voitures circulant à travers les champs et les banlieues, à travers les zones de hangars, les terrains vides, les parkings béants. Immobiles les caravanes, les buissons et les tentes, immobile l’invisible. Sous la lune pâle, le vieux voyage continue, un TGV hurle et traverse le sol. Un dirigeable s’envole au dessus d’un magasin, un hérisson entreprend de traverser l’autoroute dans sa largeur – il meurt peu après.</p>
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<p>M. Marc trouve enfin la D29. Au prochain rond-point, il s’arrêtera. Il ne sera plus loin.</p>
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<p>Au même moment, Maghlout prend le petit chemin derrière la maison de Davis. Il vient de laisser Tina à la porte de son ami. Que vont-ils se dire les deux adolescents, la carpe et le lapin ? Cela ne le regarde pas. Il va vers la ferme des Gandais récupérer ses sacs. Il dira non s’ils ont des travaux. Lui s’en ira vers cette motte qu’il a découverte avant-hier, là où il a ressenti pour la première fois cette sensation de vertige, de vitesse et d’élévation. Une réalité que son corps avait vécu pleinement et qui pour lui, le marcheur de fond, était nouvelle et intrigante. Comme si des vibrations se conjuguaient et s’amplifiaient pour l’emmener soudain très haut. Il lui tarde de rediriger ses pas vers cet endroit magique.</p>
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<p>Il respire très profondément, ouvrant encore une dernière fois ses poumons, ses yeux, ses narines et ses bras dans la petite brise du matin, sur ces prairies en pente douce et à toutes les senteurs que l’air tournant lui apporte : la forêt, les cheminées des maisons, l’eau du ruisseau et la pourriture de ses berges, les gaz des tronçonneuses, l’ozone des câbles. Tournant mécaniquement sur lui-même, mimant le temps et l’horloge, il voit la matinée telle qu’elle est dans son allure égale, à la fois indifférente et soucieuse d’elle-même, de l’argile à l’angélus, de mâtines à machines, de maintenant à tout-à-l’heure, d’ici à là-bas sous l’orbe solaire, lente, la pousse de l’herbe, les feuilles qui tremblent et tombent, tombent sur la tranquille assurance des tancarvilles où sèche le linge des maisons, rouillés, salis, s’égouttant.</p>
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<p>Seules des voitures fugitives, des motos filantes vues ou entendues derrières les haies, les talus ou les barrières disputent aux oiseaux le pouvoir d’aller vite et droit, de rayer le temps parmi les tracteurs et les renards, parmi les vieux jardiniers immobiles et ce joggeur qui souffle, son œil sur le chien qui pourrait jaillir – ou bien encore cet homme, là-bas, qui hésite. Il remonte la route, une main farfouillant la poche de son blouson. Il n’est pas aguerri et cherche quelque chose dans un coin qu’il ne connait pas.</p>
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<p>– Un <em>château</em> ici ? Non, ça ne nous dit rien. Tihouït, c’est là-bas, vous demanderez.</p>
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<p>Pourtant Tina lui avait laissé ce mot dans l’appartement : « Prochaine étape, château Tihouït. » M. Marc sort encore de sa poche ce qu’il a imprimé de Google. Il tente de mettre en concordance la photo satellite qui date sans doute de plusieurs années, et ce qu’il voit : des haies, une grande butte de terre orange, des maisons cachées, la petite route et l’abri-bus. Celui-là dont, de façon sans doute très indirecte, il a sûrement validé un jour l’emplacement et l’élévation. Il ne s’en souvient plus et M. Marc est troublé que l’abri donne déjà des signes de vieillissement.</p>
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<p>Ce dimanche matin, les quatre-voies sont désertes. Les terre-pleins sont semés de coquelicots joyeux dont les promeneurs font des bouquets. Au pied de la colline Esat se rejoignent la rivière et les ruisseaux, au long des courants des voitures circulant à travers les champs et les banlieues, à travers les zones de hangars, les terrains vides, les parkings béants. Immobiles les caravanes, les buissons et les tentes, immobile l’invisible. Sous la lune pâle, le vieux voyage continue, un TGV hurle et traverse le sol. Un dirigeable s’envole au dessus d’un magasin, un hérisson entreprend de traverser l’autoroute dans sa largeur – il meurt peu après.</p>
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<h1 class="page-title">Le lotissement de la Terre</h1>
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<p>Nabab contemple son œuvre et remercie sa vie dure et chacune des épreuves qu’il a surmontées. Elles l’ont mené ici, près du village commercial La Forme à la consécration de son combat contre le travail. Il gagne car il a enfin trouvé l’idée pour le domestiquer : comprendre le besoin de la bête et la tenir ainsi fermement. Longtemps il a couru après elle, lui plaire et obtenir ses faveurs ! Tout sera facile désormais. Le travail et l’homme sont deux êtres différents qui ne s’apprivoisent pas. Il faut faire pâturer l’un ou l’autre, Nabab a compris lequel. Il contemple son lotissement, sa cité ouvrière mobile. La septième caravane de sa « brigade » est désormais en place. Bientôt les candidats se regrouperont à l’entrée du parking. Nabab repense à cet homme, Maghlout, le premier qu’il avait croisé en arrivant autour de Rennes. Voilà, comme promis aujourd’hui il lui raconterait volontiers son histoire. Mais c’est trop tard, comprend-il, il n’y a plus d’histoire à raconter maintenant qu’il a réussi. Autant raconter l’histoire du monde !
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Nabab regarde autour de lui et réalise soudain qu’il est au centre d’un vaste silence. Au milieu d’un monde gelé. Par ce qui doit être un extraordinaire hasard, les routes sont désertes. Il se surprend à compter dans sa tête un, deux, trois, quatre… La circulation reprend. Rien n’est plus vide.
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Á l’écart, Martin et Guillaume ont mis les cales sous les roues de leur Promenade. Les deux sont garés côte-à-côte et tête-bêche. Ainsi leurs salons se font face et, tendant une bâche, ils ont pu se faire une terrasse, commune et privée à eux deux. Guillaume débouche son blanc, Martin son rouge. La poule est dans le pot et mijote sur un gaz tandis que dans l’autre camion le riz bloubloute. Les deux anciens collègues ont décidé d’être traditionnels ce dimanche midi, de s’inviter comme à un repas de famille.
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– Je pense partir sur Saint-Malo dit Guillaume. Ou la Normandie, la Seine. J’ai envie de voir l’Angleterre. Au nord, ça bouge.
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– Sinon, je retournerai vers le sud, dit Martin. Ça bouge là-bas.
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– Il y a aussi cette môme qui voulait que je l’emmène…
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– Et moi ma femme. Et le Pont-Lagot ?
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– C’est terminé pour moi. Ils vont passer au très gros truc maintenant. Je laisse ça aux spécialistes.
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On a mis des petits bâtons de bois dans le sol et une marque de peinture orange dessus. Suivant les courbes et les pentes calculées pour absorber l’énergie, comme on ferait pour un circuit de course, ici sans tribune mais avec des zones de nature à conserver. Sur la carte, Rennes aura ainsi une forme plus aérodynamique entre Paris et Brest. Un premier bulldozer va régler soigneusement son azimut et zou, ce sera parti pour le Grand 8. Juste derrière lui, il y aura les arracheurs d’arbres. Ce sera rapide, ils n’ont pas eu le temps de prendre beaucoup racines. Cette couche d’humus sera vite évacuée et avec elle partiront des plastiques, des cartons et du papier journal, des couvertures mitées, des fringues oubliées, des livres, des capotes, des canettes vides, des lacets de chaussure et plein de choses encore dont personne ne prendra soin de faire la liste. Ensuite, on « bougera la végétale » pour l’amener là où la nature devra pousser. Puis ce sera le tour des <em>scraps</em> et des <em>rouleaux</em>. Alors l’ensemble du site deviendra lisse et prendra la teinte orange de la terre en chantier. Ce sera un vaste trou dégageant l’horizon, béant vers la tranchée déjà prête à travers les champs, vers l’ouest, par dessus le ruisseau. Une immense plage à modeler aussi facilement que du sable, un rêve de gosse. Collines à percer, vallons à combler, montagnes à construire et tout pourra encore se refaire autrement demain.<br>
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– C’est fantastique ! Quand je repasserai ici, un jour, conclut Guillaume, je ne reconnaitrai plus rien. Je ne saurai même pas me souvenir de l’endroit où j’ai vécu ces derniers jours.
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– Ça te met en joie ! T’es quand même curieux…, dit Martin. On n’est pas d’accord, hein ?
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– Pas souvent, non.
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– Quel drôle de hasard qui nous a mis ensemble, hein !
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Ils discutent ainsi autour de leur repas. Martin est de plus en plus mélancolique. Lui et Guillaume ont toute une histoire commune mais des réactions différentes. Ils ont partagé des moments, heureux ou difficiles, voire une même attention à certaines valeurs : le respect, une solidarité, la franchise.
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– L’honnêteté, oui. Avec des pensées dissemblables.
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Tout a pris un sens nouveau depuis la fin de Promenade et Martin avoue que, pour sa part, au moment du solde, le compte n’y est pas. Il a trop laissé derrière lui. Femme, enfants, son métier et l’usine dont la philosophie lui convenait bien.
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– Bon, la famille, le travail et la patrie, quoi !, rigole Guillaume. Conneries que tout ça.
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– Non, ce n’est pas ça, le reprend Martin. C’est ce qu’il y a entre. Ce qui fait le lien et qui permet justement de ne pas ériger ces conneries en valeurs. Tu vois, ma liberté, elle est avec les autres. Elle existe dans les rencontres, les relations, comme celle par exemple que nous avons ensemble.
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Mais Guillaume n’accorde plus d’importance à ce qui cimente. Il n’a pas une si haute opinion de lui-même :
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– Ce qu’il y a entre, c’est devenu compliqué. Ma liberté, je ne la conçois pas comme un liant. Plutôt une eau qui coule, limpide, vive et indépendante. Et je la défend farouchement !, bien que j’en ignore la source. Si elle rejoint une autre eau vive, bon… Tu vois Martin, il ne faut pas se tromper de combat. Et je n’ai pas peur d’être incompris. Je n’ai même pas peur d’être sans le vouloir avec les salauds… La fraternité, ça ne se met pas en loi.
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– Je sais que j’ai tort parce que je m’entête à vouloir que ça colle comme du temps de Promenade…
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– Non, tu as raison, les gens, c’est important. Tiens regarde, entre moi et Tina… voilà. Quand ça arrive la fraternité, eh bien tant mieux.
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– Et entre nous deux ?
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– Oui, si tu veux, oui.
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– Ça t’aurait écorché la langue de dire amitié, hein ?, réplique Martin en remplissant les verres pour une nouvelle tournée de vin.
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Puisqu’on est aujourd’hui ensemble, fêtons ce moment.
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– Tiens, regarde qui s’amène ! Je suis méfiant de ce zigue avec, comment disait mon grand-père déjà ?, son nouveau phalanstère !
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Rires.
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– Vous auriez bien un coup, les gars ? Salut Guillaume, je t’avais bien dit qu’on allait se revoir. Vous venez pour l’embauche ?
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Nabab est venu voir. Il cherche des gars d’expérience pour sa colonne, des gars pas bêtes.
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– Ça y est, j’ai ma brigade et j’ai pensé que…
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– Internationale ?…
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– Hein ?
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– Une brigade internationale ? Il ne sait pas (<em>rires</em>.). Laisse tomber, Nabab.
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– Ah oui, ça, internationale elle l’est : des Indochinois, des Yougoslaves, des pieds-noirs, des…
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– Laisse on t’a dit. Tiens, prends un verre de vin et instruis-toi.</p>
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<p>Nabab contemple son œuvre et remercie sa vie dure et chacune des épreuves qu’il a surmontées. Elles l’ont mené ici, près du village commercial La Forme à la consécration de son combat contre le travail. Il gagne car il a enfin trouvé l’idée pour le domestiquer : comprendre le besoin de la bête et la tenir ainsi fermement. Longtemps il a couru après elle, lui plaire et obtenir ses faveurs ! Tout sera facile désormais. Le travail et l’homme sont deux êtres différents qui ne s’apprivoisent pas. Il faut faire pâturer l’un ou l’autre, Nabab a compris lequel. Il contemple son lotissement, sa cité ouvrière mobile. La septième caravane de sa « brigade » est désormais en place. Bientôt les candidats se regrouperont à l’entrée du parking. Nabab repense à cet homme, Maghlout, le premier qu’il avait croisé en arrivant autour de Rennes. Voilà, comme promis aujourd’hui il lui raconterait volontiers son histoire. Mais c’est trop tard, comprend-il, il n’y a plus d’histoire à raconter maintenant qu’il a réussi. Autant raconter l’histoire du monde !</p>
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<p>Nabab regarde autour de lui et réalise soudain qu’il est au centre d’un vaste silence. Au milieu d’un monde gelé. Par ce qui doit être un extraordinaire hasard, les routes sont désertes. Il se surprend à compter dans sa tête un, deux, trois, quatre… La circulation reprend. Rien n’est plus vide.</p>
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<p>Á l’écart, Martin et Guillaume ont mis les cales sous les roues de leur Promenade. Les deux sont garés côte-à-côte et tête-bêche. Ainsi leurs salons se font face et, tendant une bâche, ils ont pu se faire une terrasse, commune et privée à eux deux. Guillaume débouche son blanc, Martin son rouge. La poule est dans le pot et mijote sur un gaz tandis que dans l’autre camion le riz bloubloute. Les deux anciens collègues ont décidé d’être traditionnels ce dimanche midi, de s’inviter comme à un repas de famille.</p>
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<p>– Je pense partir sur Saint-Malo dit Guillaume. Ou la Normandie, la Seine. J’ai envie de voir l’Angleterre. Au nord, ça bouge.</p>
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<p>– Sinon, je retournerai vers le sud, dit Martin. Ça bouge là-bas.</p>
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<p>– Il y a aussi cette môme qui voulait que je l’emmène…</p>
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<p>– Et moi ma femme. Et le Pont-Lagot ?</p>
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<p>– C’est terminé pour moi. Ils vont passer au très gros truc maintenant. Je laisse ça aux spécialistes.</p>
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<p>On a mis des petits bâtons de bois dans le sol et une marque de peinture orange dessus. Suivant les courbes et les pentes calculées pour absorber l’énergie, comme on ferait pour un circuit de course, ici sans tribune mais avec des zones de nature à conserver. Sur la carte, Rennes aura ainsi une forme plus aérodynamique entre Paris et Brest. Un premier bulldozer va régler soigneusement son azimut et zou, ce sera parti pour le Grand 8. Juste derrière lui, il y aura les arracheurs d’arbres. Ce sera rapide, ils n’ont pas eu le temps de prendre beaucoup racines. Cette couche d’humus sera vite évacuée et avec elle partiront des plastiques, des cartons et du papier journal, des couvertures mitées, des fringues oubliées, des livres, des capotes, des canettes vides, des lacets de chaussure et plein de choses encore dont personne ne prendra soin de faire la liste. Ensuite, on « bougera la végétale » pour l’amener là où la nature devra pousser. Puis ce sera le tour des <em>scraps</em> et des <em>rouleaux</em>. Alors l’ensemble du site deviendra lisse et prendra la teinte orange de la terre en chantier. Ce sera un vaste trou dégageant l’horizon, béant vers la tranchée déjà prête à travers les champs, vers l’ouest, par dessus le ruisseau. Une immense plage à modeler aussi facilement que du sable, un rêve de gosse. Collines à percer, vallons à combler, montagnes à construire et tout pourra encore se refaire autrement demain.</p>
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<p>– C’est fantastique ! Quand je repasserai ici, un jour, conclut Guillaume, je ne reconnaitrai plus rien. Je ne saurai même pas me souvenir de l’endroit où j’ai vécu ces derniers jours.</p>
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<p>– Ça te met en joie ! T’es quand même curieux…, dit Martin. On n’est pas d’accord, hein ?</p>
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<p>– Pas souvent, non.</p>
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<p>– Quel drôle de hasard qui nous a mis ensemble, hein !</p>
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<p>Ils discutent ainsi autour de leur repas. Martin est de plus en plus mélancolique. Lui et Guillaume ont toute une histoire commune mais des réactions différentes. Ils ont partagé des moments, heureux ou difficiles, voire une même attention à certaines valeurs : le respect, une solidarité, la franchise.</p>
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<p>– L’honnêteté, oui. Avec des pensées dissemblables.</p>
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<p>Tout a pris un sens nouveau depuis la fin de Promenade et Martin avoue que, pour sa part, au moment du solde, le compte n’y est pas. Il a trop laissé derrière lui. Femme, enfants, son métier et l’usine dont la philosophie lui convenait bien.</p>
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<p>– Bon, la famille, le travail et la patrie, quoi !, rigole Guillaume. Conneries que tout ça.</p>
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<p>– Non, ce n’est pas ça, le reprend Martin. C’est ce qu’il y a entre. Ce qui fait le lien et qui permet justement de ne pas ériger ces conneries en valeurs. Tu vois, ma liberté, elle est avec les autres. Elle existe dans les rencontres, les relations, comme celle par exemple que nous avons ensemble.</p>
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<p>Mais Guillaume n’accorde plus d’importance à ce qui cimente. Il n’a pas une si haute opinion de lui-même :</p>
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<p>– Ce qu’il y a entre, c’est devenu compliqué. Ma liberté, je ne la conçois pas comme un liant. Plutôt une eau qui coule, limpide, vive et indépendante. Et je la défend farouchement !, bien que j’en ignore la source. Si elle rejoint une autre eau vive, bon… Tu vois Martin, il ne faut pas se tromper de combat. Et je n’ai pas peur d’être incompris. Je n’ai même pas peur d’être sans le vouloir avec les salauds… La fraternité, ça ne se met pas en loi.</p>
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<p>– Je sais que j’ai tort parce que je m’entête à vouloir que ça colle comme du temps de Promenade…</p>
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<p>– Non, tu as raison, les gens, c’est important. Tiens regarde, entre moi et Tina… voilà. Quand ça arrive la fraternité, eh bien tant mieux.</p>
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<p>– Et entre nous deux ?</p>
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<p>– Oui, si tu veux, oui.</p>
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<p>– Ça t’aurait écorché la langue de dire amitié, hein ?, réplique Martin en remplissant les verres pour une nouvelle tournée de vin.</p>
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<p>Puisqu’on est aujourd’hui ensemble, fêtons ce moment.</p>
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<p>– Tiens, regarde qui s’amène ! Je suis méfiant de ce zigue avec, comment disait mon grand-père déjà ?, son nouveau phalanstère !</p>
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<p>Rires.</p>
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<p>– Vous auriez bien un coup, les gars ? Salut Guillaume, je t’avais bien dit qu’on allait se revoir. Vous venez pour l’embauche ?</p>
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<p>Nabab est venu voir. Il cherche des gars d’expérience pour sa colonne, des gars pas bêtes.</p>
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<p>– Ça y est, j’ai ma brigade et j’ai pensé que…</p>
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<p>– Internationale ?…</p>
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<p>– Hein ?</p>
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<p>– Une brigade internationale ? Il ne sait pas (<em>rires</em>.). Laisse tomber, Nabab.</p>
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<p>– Ah oui, ça, internationale elle l’est : des Indochinois, des Yougoslaves, des pieds-noirs, des…</p>
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<p>– Laisse on t’a dit. Tiens, prends un verre de vin et instruis-toi.</p>
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<h1 class="page-title">La balade de Marc</h1>
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<p>– Messieurs, bonjour. Je… viens à propos d’une fille. C’est ma fille, elle s’appelle Tina et…
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– Monsieur, comme vous allez vite en affaires ! Oui, certes les choses peuvent s’engager déjà. Le cirque Fracassus, monsieur, est bien sur le départ, oui ! Mais les bureaux, le papier à en-tête,… disons que c’est en cours alors… Mais la troupe, oui, est presque constituée ! Et le programme…
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||||
– Je vous demande pardon ?
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– Comment ? Le contrat, oui bien sûr ! Après tout, vous êtes le papa, elle est encore un peu mineure, n’est-ce-pas ? Moi aussi, je vous présente mon fiston, Julien. Mais le cirque ne l’intéresse pas, c’est un rejeton, bien au contraire de votre fille, monsieur ! Elle ne m’a, disons, formellement rien promis. Elle a des projets… concurrents. Mais, si vous donnez votre accord, alors…
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||||
Un fou. M. Marc se reprend et, tout en trouvant que le quiproquo dure trop longtemps, il cherche à deviner avec crainte dans quelle galère Tina s’est embarquée. Si elle l’a réellement fait.
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||||
– Julien, affranchis monsieur. Moi, j’ai à faire. Vous m’êtes sympathique, monsieur !
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||||
Et le Capitaine retourne ranger ses pinceaux, la peinture rouge, la peinture or et les vieux cartons. À grands coups de brosse, il bichonne sa caravane retrouvée – son fils l’avait mise à la Victoire. Il est content des lettres finement dessinées d’un liseré blanc dont il en a honoré les flancs. Dans le vieux style américain, bien sûr. Tout en frottant, il s’interroge sur les figures à y rajouter un jour : lion, clown, tigre, dresseur de serpent, étoiles, magicien, jongleur, antipodiste ? Allons !, il n’y a que des puces, des mouches et des cafards dans sa ménagerie… Aucune sœur Goddivine et même pas son fils, évidemment pas cette fille ! Il est seul, comme le vieux monsieur qu’il a peint, vaguement inspiré du général Custer, en habit de dompteur, tirant de son chapeau un lapin effrayé. Et des taches de couleur autour, comme des mains qui applaudissent. Quel public pour sa solitude !
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Pendant ce temps, Julien a dit à M. Marc ce qu’il savait de Tina. Mais non, il ne sait pas où habite Davis.
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– Ils passent ces gens-là, vous voyez. Suivant la route, en gros.
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M. Marc repart vers sa moto, sachant ce qu’il lui reste à faire : tourner lui aussi. Commencer dans un sens, hésiter, revenir. Recommencer les hypothèses et les supputations, questionner. Chercher.
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– C’est incroyable, dit Julien. Ce père qui arrive alors que justement… Un miracle !
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– Un miracle, oui ! Les miracles, les miracles ! Je m’en fiche, moi ! Jamais je n’y croirai, tu m’entends ?, jamais ! Je crois aux désastres, moi, incapable de fils ! Alors adieu !
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||||
– Papa ! Hé… Pourquoi as-tu enore ce rire sinistre ?
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– Ah ? Hé bien mon chéri, on a quand même dû t’expliquer que…, enfin tu n’es pas sans savoir que, un jour… un grand éclat de rire nous avalera tous, n’est-ce pas ? Quoiqu’on fasse et…, je suis content de toi. Voilà ! Adieu !
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– C’est puéril !
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– Chacun son cirque !
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Nouvel Adam, le Docteur Fracassus se lance dans sa voiture, sa caravane aux lettres peintes accrochée derrière. Il prend son élan entre la grande butte de terre de la déviation de Betton qui se construit là et le reste des champs où un jour Hector Renaud est venu acheté un lopin de terre, un château pour sa belle. Il jette un ultime coup d’œil aux silhouettes des trois arbres qui lui ont toujours tant plu et déjà les grilles du réservoir, les panneaux, les glissières, les plots, la grande boucle et l’accélération sur la bretelle en descente vers l’est. La rocade large comme l’enfer ne fait plus peur au conducteur, il déploie une carte sur le volant, insouciant du danger et il cherche au hasard vers où il va partir. Par la porte des « Loges », oui n’est-ce-pas, s’exclame M. le Régisseur ? Et les Goddivine, les Ramirez et les Brothers applaudissent au fond de la caravane étoilée, bientôt imités par les puces savantes et le singe fou de la ménagerie du Cirque Fracassus.</p>
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<p>– Messieurs, bonjour. Je… viens à propos d’une fille. C’est ma fille, elle s’appelle Tina et…</p>
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<p>– Monsieur, comme vous allez vite en affaires ! Oui, certes les choses peuvent s’engager déjà. Le cirque Fracassus, monsieur, est bien sur le départ, oui ! Mais les bureaux, le papier à en-tête,… disons que c’est en cours alors… Mais la troupe, oui, est presque constituée ! Et le programme…</p>
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<p>– Je vous demande pardon ?</p>
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<p>– Comment ? Le contrat, oui bien sûr ! Après tout, vous êtes le papa, elle est encore un peu mineure, n’est-ce-pas ? Moi aussi, je vous présente mon fiston, Julien. Mais le cirque ne l’intéresse pas, c’est un rejeton, bien au contraire de votre fille, monsieur ! Elle ne m’a, disons, formellement rien promis. Elle a des projets… concurrents. Mais, si vous donnez votre accord, alors…</p>
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<p>Un fou. M. Marc se reprend et, tout en trouvant que le quiproquo dure trop longtemps, il cherche à deviner avec crainte dans quelle galère Tina s’est embarquée. Si elle l’a réellement fait.</p>
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<p>– Julien, affranchis monsieur. Moi, j’ai à faire. Vous m’êtes sympathique, monsieur !</p>
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<p>Et le Capitaine retourne ranger ses pinceaux, la peinture rouge, la peinture or et les vieux cartons. À grands coups de brosse, il bichonne sa caravane retrouvée – son fils l’avait mise à la Victoire. Il est content des lettres finement dessinées d’un liseré blanc dont il en a honoré les flancs. Dans le vieux style américain, bien sûr. Tout en frottant, il s’interroge sur les figures à y rajouter un jour : lion, clown, tigre, dresseur de serpent, étoiles, magicien, jongleur, antipodiste ? Allons !, il n’y a que des puces, des mouches et des cafards dans sa ménagerie… Aucune sœur Goddivine et même pas son fils, évidemment pas cette fille ! Il est seul, comme le vieux monsieur qu’il a peint, vaguement inspiré du général Custer, en habit de dompteur, tirant de son chapeau un lapin effrayé. Et des taches de couleur autour, comme des mains qui applaudissent. Quel public pour sa solitude !</p>
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<p>Pendant ce temps, Julien a dit à M. Marc ce qu’il savait de Tina. Mais non, il ne sait pas où habite Davis.</p>
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<p>– Ils passent ces gens-là, vous voyez. Suivant la route, en gros.</p>
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<p>M. Marc repart vers sa moto, sachant ce qu’il lui reste à faire : tourner lui aussi. Commencer dans un sens, hésiter, revenir. Recommencer les hypothèses et les supputations, questionner. Chercher.</p>
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<p>– C’est incroyable, dit Julien. Ce père qui arrive alors que justement… Un miracle !</p>
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<p>– Un miracle, oui ! Les miracles, les miracles ! Je m’en fiche, moi ! Jamais je n’y croirai, tu m’entends ?, jamais ! Je crois aux désastres, moi, incapable de fils ! Alors adieu !</p>
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<p>– Papa ! Hé… Pourquoi as-tu enore ce rire sinistre ?</p>
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<p>– Ah ? Hé bien mon chéri, on a quand même dû t’expliquer que…, enfin tu n’es pas sans savoir que, un jour… un grand éclat de rire nous avalera tous, n’est-ce pas ? Quoiqu’on fasse et…, je suis content de toi. Voilà ! Adieu !</p>
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<p>– C’est puéril !</p>
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<p>– Chacun son cirque !</p>
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<p>Nouvel Adam, le Docteur Fracassus se lance dans sa voiture, sa caravane aux lettres peintes accrochée derrière. Il prend son élan entre la grande butte de terre de la déviation de Betton qui se construit là et le reste des champs où un jour Hector Renaud est venu acheté un lopin de terre, un château pour sa belle. Il jette un ultime coup d’œil aux silhouettes des trois arbres qui lui ont toujours tant plu et déjà les grilles du réservoir, les panneaux, les glissières, les plots, la grande boucle et l’accélération sur la bretelle en descente vers l’est. La rocade large comme l’enfer ne fait plus peur au conducteur, il déploie une carte sur le volant, insouciant du danger et il cherche au hasard vers où il va partir. Par la porte des « Loges », oui n’est-ce-pas, s’exclame M. le Régisseur ? Et les Goddivine, les Ramirez et les Brothers applaudissent au fond de la caravane étoilée, bientôt imités par les puces savantes et le singe fou de la ménagerie du Cirque Fracassus.</p>
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<hr>
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<p>M. Marc file dans les arrière-rues de Thorigné ou de Cesson, il ne se repère pas bien. Il a sûrement raté la route que lui a indiqué le jeune homme de Tihouït. Le voilà trop loin. Il cherche à se fier aux quelques panneaux encore rares ici. Les constructions sont trop neuves, les lotissements trop récents et les rues sans nom. M. Marc est d’autant plus perdu qu’il croit reconnaître les lieux mais il ne fait que traverser son imagination, nourrie des magazines de science urbaine et des programmes immobiliers. Toutes les rues qu’il prend sont des entrées ou des impasses en terre boueuse écrasée par les engins. De chaque côté, ce ne sont que nouveaux sentiers en attente d’être bitumés, entre les petits transformateurs électriques individuels et les stocks de parpaings, de plastiques et de briques dont sans doute les entreprises ont déjà assuré le vol. M. Marc fait demi-tour
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||||
Plus loin, au bas d’immeubles, les habitants se groupent autour de braseros. Du linge est étendu sur un fil qui court d’un jardin à l’autre, au-dessus des buttes de terre et les amas de débris qui séparent les lots. Sur des vieilles pierres de maçonneries d’un four à pain qui se trouvait là avant, sont jetés des emballages et des palettes, des coupes de cloisons et de tout ce qu’il faut pour des appartements pas finis. Tout devant quoi courent et jouent des enfants dejà sevrés. M. Marc est au-delà des lignes connues, dans un inter-lieu qu’il découvre, il s’arrête. Il a posé son casque et fait quelques pas. Instinctivement, il regarde vers Rennes, son aimant de toujours. Au-dessus des arbres, mordant sur les nuages, il voit bien sûr la tour Télécom. Même désarmée de ses antennes, elle reste partout dans le paysage – M. Marc ignore que chaque matin, une foultitude de gens qui viennent travailler du nord de Rennes se servent d’elle comme azimut à vingt kilomètres à la ronde. Rennes trônant au fond de sa cuvette.
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Mais il y a aussi de nouvelles grues qui montent. Sur le fond du ciel, impossible de savoir où elles sont plantées mais M. Marc sait, bien sûr, que ce sont celles du chantier des Champs Blancs. Celles qui avanceront jusqu’à rejoindre la forêt un jour. Il en sait les prospectives, les plans, les études. Mais faisant un effort, Gwenaël Marc se force et il pose ses yeux sur le monde immédiat, devant lui. Il veut revenir vers Tihouït, le dernier indice tangible de l’existence de sa fille. Il remonte à moto et prend à l’estime une route qui le ramène vers l’ouest. Après quelques hangars et virages, il parvient à un endroit presque désert, entre un champ et une bande d’herbe non cultivée, sur sa droite. Elle fait tampon à une longue ligne de petits arbres sur un remblais. Celui-ci protégé par du grillage. Et un portail, soigneusement fermé, dont Gwenaël Marc se demande qui peut bien en avoir la clé. Il stoppe et cherche à se repérer.</p>
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<p>M. Marc file dans les arrière-rues de Thorigné ou de Cesson, il ne se repère pas bien. Il a sûrement raté la route que lui a indiqué le jeune homme de Tihouït. Le voilà trop loin. Il cherche à se fier aux quelques panneaux encore rares ici. Les constructions sont trop neuves, les lotissements trop récents et les rues sans nom. M. Marc est d’autant plus perdu qu’il croit reconnaître les lieux mais il ne fait que traverser son imagination, nourrie des magazines de science urbaine et des programmes immobiliers. Toutes les rues qu’il prend sont des entrées ou des impasses en terre boueuse écrasée par les engins. De chaque côté, ce ne sont que nouveaux sentiers en attente d’être bitumés, entre les petits transformateurs électriques individuels et les stocks de parpaings, de plastiques et de briques dont sans doute les entreprises ont déjà assuré le vol. M. Marc fait demi-tour</p>
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<p>Plus loin, au bas d’immeubles, les habitants se groupent autour de braseros. Du linge est étendu sur un fil qui court d’un jardin à l’autre, au-dessus des buttes de terre et les amas de débris qui séparent les lots. Sur des vieilles pierres de maçonneries d’un four à pain qui se trouvait là avant, sont jetés des emballages et des palettes, des coupes de cloisons et de tout ce qu’il faut pour des appartements pas finis. Tout devant quoi courent et jouent des enfants dejà sevrés. M. Marc est au-delà des lignes connues, dans un inter-lieu qu’il découvre, il s’arrête. Il a posé son casque et fait quelques pas. Instinctivement, il regarde vers Rennes, son aimant de toujours. Au-dessus des arbres, mordant sur les nuages, il voit bien sûr la tour Télécom. Même désarmée de ses antennes, elle reste partout dans le paysage – M. Marc ignore que chaque matin, une foultitude de gens qui viennent travailler du nord de Rennes se servent d’elle comme azimut à vingt kilomètres à la ronde. Rennes trônant au fond de sa cuvette.</p>
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<p>Mais il y a aussi de nouvelles grues qui montent. Sur le fond du ciel, impossible de savoir où elles sont plantées mais M. Marc sait, bien sûr, que ce sont celles du chantier des Champs Blancs. Celles qui avanceront jusqu’à rejoindre la forêt un jour. Il en sait les prospectives, les plans, les études. Mais faisant un effort, Gwenaël Marc se force et il pose ses yeux sur le monde immédiat, devant lui. Il veut revenir vers Tihouït, le dernier indice tangible de l’existence de sa fille. Il remonte à moto et prend à l’estime une route qui le ramène vers l’ouest. Après quelques hangars et virages, il parvient à un endroit presque désert, entre un champ et une bande d’herbe non cultivée, sur sa droite. Elle fait tampon à une longue ligne de petits arbres sur un remblais. Celui-ci protégé par du grillage. Et un portail, soigneusement fermé, dont Gwenaël Marc se demande qui peut bien en avoir la clé. Il stoppe et cherche à se repérer.</p>
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<p>– C’est quoi son numéro ?
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– Un truc spécial. Tu n’y arriveras pas.
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– Eh, c’est pas Dieu quand même ton père !
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Davis tapote, saute de fenêtre en fenêtre, tourne des boutons, cherche des fréquences, interroge les bases, déclenche des requêtes. Un peu de patience, fébrile pour l’un, étonnée pour l’autre. Et puis :
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– Tu l’as invité à dîner ou quoi ? Il est là, tout près, à la Touche Dogon. Qu’est-ce qu’on fait ?
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Tina ne répondait jamais à ce genre de questions avant. Mais à Davis cette fois elle dit oui. Alors canne et blouson, sac à l’épaule de Tina. En partant, Davis tient la porte pour elle. Tina passe le seuil, hésite.
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||||
– Davis, je veux te dire que… Et tandis qu’il ferme la porte, elle l’embrasse. Puis insiste pour le prendre en photo, « pour mon carnet de voyage, ta canne c’est pas grave ».</p>
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<p>– C’est quoi son numéro ?</p>
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<p>– Un truc spécial. Tu n’y arriveras pas.</p>
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<p>– Eh, c’est pas Dieu quand même ton père !</p>
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<p>Davis tapote, saute de fenêtre en fenêtre, tourne des boutons, cherche des fréquences, interroge les bases, déclenche des requêtes. Un peu de patience, fébrile pour l’un, étonnée pour l’autre. Et puis :</p>
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<p>– Tu l’as invité à dîner ou quoi ? Il est là, tout près, à la Touche Dogon. Qu’est-ce qu’on fait ?</p>
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<p>Tina ne répondait jamais à ce genre de questions avant. Mais à Davis cette fois elle dit oui. Alors canne et blouson, sac à l’épaule de Tina. En partant, Davis tient la porte pour elle. Tina passe le seuil, hésite.</p>
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<p>– Davis, je veux te dire que… Et tandis qu’il ferme la porte, elle l’embrasse. Puis insiste pour le prendre en photo, « pour mon carnet de voyage, ta canne c’est pas grave ».</p>
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<h1 class="page-title">La Touche Dogon</h1>
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<p>M. Marc comprend qu’il est parvenu à l’arrière d’un terre-plein. Intrigué, il suit les grilles quelques dizaines de mètres. À quoi servent-elles, aux sangliers ou aux hommes ? Qui des sangliers ou des hommes respectent mieux les grilles ? La barrière s’arrête dans un virage, contre un pont qui enjambe une quatre-voies. M. Marc s’engage à pied. En face, c’est un petit bois et la campagne derrière. Le bruit et la vue sont inédites, M. Marc est subitement sur le pont, attiré vers la rambarde. Sous lui s’étalent la route, ses voies et les trajectoires des véhicules. Il voit enfin le ruban que lui a décrit le vendeur de sa 500, les yeux pétillants, imaginant des <em>runs</em> infinis.
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– Il ne faut jurer de rien, n’est-ce-pas monsieur ?, s’était-il amusé.
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La rambarde du pont est blanche, éclairée par le soleil, de grands panneaux de signalisation y sont accrochés. On n’en voit que l’arrière et on ignore les directions qu’ils indiquent à ceux qui roulent sur l’autoroute. D’ailleurs, est-on au-dessus de la rocade, de l’autoroute des Estuaires ou l’une de ses nombreuses bretelles ? Sur la gauche, un immense pylône bourdonne régulièrement. Gwenaël Marc descend sur un chemin à demi tracé à flanc du terre-plein, vers une antenne-relais. Des camions passent sans cesse quelques mètres sous lui. Il se retourne et voit qu’il pourrait passer en dessous du pont – et parvenir ainsi derrière le portail soigneusement clenché, celui qui semblait protéger un site sensible ! De drôles de pensées traversent alors la tête de M. Marc, par exemple l’ironie de la situation, l’idée d’un gâchis historique ou peut-être encore cette idée que Tina a vu ces choses que, lui, il rendait invisibles. Il remonte sur le pont, suivant des yeux la courbe des fils électriques, les traits des glissières de sécurité qui plongent dans le sol une fois leur rôle accompli et tous ces bosquets d’arbres dont on ne sait pas sur quoi ils poussent, où ils plongent leurs racines. Vers le nord, pas moins de 8 voies s’écartent deux par deux. Inlassablement s’y séparent des voyages : qui revient de Paris l’à-valoir en poche pour un space-opéra, qui va au Mont-Saint-Michel s’émerveiller encore, qui est en vacances dans une voiture de location. Qui rêve de capsule Soyouz, qui part en repérage pour un documentaire, qui monte là-haut vers Cherbourg ou qui roule tout simplement parce qu’elle est irritée, soupe-au-lait et que rouler est son dérivatif. Au centre, entre deux grandes lignes de barrière, le terre-plein central immense fait perspective, brisée à l’horizon par les flancs gazonnés d’une colline, l’incroyable intérieur de la boucle d’une des bretelles. Ainsi les voilà ces kilomètres carrés préemptés pour l’A84 ! Et ce pont qui en fait partie, lui qui devait l’emmener vers Tihouït. M. Marc se retourne vers l’ouest.
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Et il voit Tina.
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Elle s’avance seule sur le pont. La scène est aussi surréaliste qu’un échange d’espions à Check-Point Charlie – Gwenaël Marc pense encore en termes de frontière. Sa fille, elle, vient simplement vers son père. Elle a quitté les bras d’un claudiquant à lunettes qui la regarde partir d’un œil attentif. M. Marc réalise enfin le moment qu’il vit et il dégrippe et il dézappe son blouson, court et jette ses bras fous au cou de sa fille. En refermant l’embrassade, il pense à un livre qu’on claque, une feuille de papier qu’on déplie pour comprendre un origami ou bien aux samares, ces curieux fruits des frênes qu’on lance en l’air et qui retombent en volant comme des hélicoptères – et puis il pense également que serrer dans ses bras un être aimé, qu’y a-t-il de plus simple et de plus compliqué ?
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Tina rigole, bouscule son père et prend l’initiative. Elle pointe du doigt dans ce paysage les étapes de son voyage, cite des lieux que son père ignore, semble voir Rennes dans un espace réel. Elle raconte un peu, par bribes, ce qu’elle a fait et qui elle a rencontré. Mais pas trop, elle promet de tout écrire. Après, l’essentiel, dit-elle, est là maintenant :
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– Devant toi ! Regarde-moi.
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– Et maintenant ?, demande M. Marc, inquiet. Il sort le bout de papier où Tina avait inscrit <em>Tihouït</em>. J’ai eu déjà du mal te trouver ici !
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– Tu m’offres un grand café ?
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– Ma moto est juste là derrière. Il y a un bar ouvert à Thorigné, j’y suis passé tout à l’heure.
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– Allons-y !
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Tina se retourne. Elle fait un signe du bras à Davis. Un signe qui peut vouloir dire tout à la fois je vais bien, c’est OK, au-revoir, à bientôt, j’y vais, etc. <em>Merci</em>.</p>
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<p>M. Marc comprend qu’il est parvenu à l’arrière d’un terre-plein. Intrigué, il suit les grilles quelques dizaines de mètres. À quoi servent-elles, aux sangliers ou aux hommes ? Qui des sangliers ou des hommes respectent mieux les grilles ? La barrière s’arrête dans un virage, contre un pont qui enjambe une quatre-voies. M. Marc s’engage à pied. En face, c’est un petit bois et la campagne derrière. Le bruit et la vue sont inédites, M. Marc est subitement sur le pont, attiré vers la rambarde. Sous lui s’étalent la route, ses voies et les trajectoires des véhicules. Il voit enfin le ruban que lui a décrit le vendeur de sa 500, les yeux pétillants, imaginant des <em>runs</em> infinis.</p>
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<p>– Il ne faut jurer de rien, n’est-ce-pas monsieur ?, s’était-il amusé.</p>
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<p>La rambarde du pont est blanche, éclairée par le soleil, de grands panneaux de signalisation y sont accrochés. On n’en voit que l’arrière et on ignore les directions qu’ils indiquent à ceux qui roulent sur l’autoroute. D’ailleurs, est-on au-dessus de la rocade, de l’autoroute des Estuaires ou l’une de ses nombreuses bretelles ? Sur la gauche, un immense pylône bourdonne régulièrement. Gwenaël Marc descend sur un chemin à demi tracé à flanc du terre-plein, vers une antenne-relais. Des camions passent sans cesse quelques mètres sous lui. Il se retourne et voit qu’il pourrait passer en dessous du pont – et parvenir ainsi derrière le portail soigneusement clenché, celui qui semblait protéger un site sensible ! De drôles de pensées traversent alors la tête de M. Marc, par exemple l’ironie de la situation, l’idée d’un gâchis historique ou peut-être encore cette idée que Tina a vu ces choses que, lui, il rendait invisibles. Il remonte sur le pont, suivant des yeux la courbe des fils électriques, les traits des glissières de sécurité qui plongent dans le sol une fois leur rôle accompli et tous ces bosquets d’arbres dont on ne sait pas sur quoi ils poussent, où ils plongent leurs racines. Vers le nord, pas moins de 8 voies s’écartent deux par deux. Inlassablement s’y séparent des voyages : qui revient de Paris l’à-valoir en poche pour un space-opéra, qui va au Mont-Saint-Michel s’émerveiller encore, qui est en vacances dans une voiture de location. Qui rêve de capsule Soyouz, qui part en repérage pour un documentaire, qui monte là-haut vers Cherbourg ou qui roule tout simplement parce qu’elle est irritée, soupe-au-lait et que rouler est son dérivatif. Au centre, entre deux grandes lignes de barrière, le terre-plein central immense fait perspective, brisée à l’horizon par les flancs gazonnés d’une colline, l’incroyable intérieur de la boucle d’une des bretelles. Ainsi les voilà ces kilomètres carrés préemptés pour l’A84 ! Et ce pont qui en fait partie, lui qui devait l’emmener vers Tihouït. M. Marc se retourne vers l’ouest.</p>
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<p>Et il voit Tina.</p>
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<p>Elle s’avance seule sur le pont. La scène est aussi surréaliste qu’un échange d’espions à Check-Point Charlie – Gwenaël Marc pense encore en termes de frontière. Sa fille, elle, vient simplement vers son père. Elle a quitté les bras d’un claudiquant à lunettes qui la regarde partir d’un œil attentif. M. Marc réalise enfin le moment qu’il vit et il dégrippe et il dézappe son blouson, court et jette ses bras fous au cou de sa fille. En refermant l’embrassade, il pense à un livre qu’on claque, une feuille de papier qu’on déplie pour comprendre un origami ou bien aux samares, ces curieux fruits des frênes qu’on lance en l’air et qui retombent en volant comme des hélicoptères – et puis il pense également que serrer dans ses bras un être aimé, qu’y a-t-il de plus simple et de plus compliqué ?</p>
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<p>Tina rigole, bouscule son père et prend l’initiative. Elle pointe du doigt dans ce paysage les étapes de son voyage, cite des lieux que son père ignore, semble voir Rennes dans un espace réel. Elle raconte un peu, par bribes, ce qu’elle a fait et qui elle a rencontré. Mais pas trop, elle promet de tout écrire. Après, l’essentiel, dit-elle, est là maintenant :</p>
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<p>– Devant toi ! Regarde-moi.</p>
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<p>– Et maintenant ?, demande M. Marc, inquiet. Il sort le bout de papier où Tina avait inscrit <em>Tihouït</em>. J’ai eu déjà du mal te trouver ici !</p>
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<p>– Tu m’offres un grand café ?</p>
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<p>– Ma moto est juste là derrière. Il y a un bar ouvert à Thorigné, j’y suis passé tout à l’heure.</p>
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<p>– Allons-y !</p>
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<p>Tina se retourne. Elle fait un signe du bras à Davis. Un signe qui peut vouloir dire tout à la fois je vais bien, c’est OK, au-revoir, à bientôt, j’y vais, etc. <em>Merci</em>.</p>
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<hr>
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<p>De l’autre côté du pont, la voiture des Mane surgit et descend lentement sans bruit. Mayol en sort seul et vient prendre la main de son frère, enfin :
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– Viens Davis, tu n’as plus rien à attendre. Tu as eu ce que tu voulais, partons.
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– J’ai appelé Momo. Pas la peine.
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– Je sais, nous l’avons vu. Il ne viendra pas… Je suis là maintenant, Davis.
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Mais le regard du frère est braqué sur lui, l’intrus. Mayol baisse les yeux, a-t-il le droit d’être là, ce fraîchement débarqué ? Il repense à son si long trajet. Depuis l’utérus de sa mère jusqu’à ce pont désolé d’une autoroute, sur un continent nouveau , auprès d’un frère que ni sa mère, ni son père ni rien n’a choisi pour lui, sinon une suite incompréhensible de circonstances. Une longue ligne de naissances métis et des années et des années de saisons difficiles à cause de Niño et de Niña au flanc de la <em>sierra</em> de l’Arequipa. Trop difficile pour une veuve, alors la maladie et l’orphelinat. Et cet humanitaire international des Mane qui, surplombant tous les pays et leurs enfants possibles, a tombé sur lui. Oui, Mayol Melgar Roca-Mane, enfant d’un nom prestigieux, est lui aussi une goutte infime du brouillard de l’existence, tombée là aux hasards des condensations romanesque d’une voûte noire de suie.
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– Combien de miracles te faut-il donc, à toi Davis mon frère ?</p>
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<p>De l’autre côté du pont, la voiture des Mane surgit et descend lentement sans bruit. Mayol en sort seul et vient prendre la main de son frère, enfin :</p>
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<p>– Viens Davis, tu n’as plus rien à attendre. Tu as eu ce que tu voulais, partons.</p>
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<p>– J’ai appelé Momo. Pas la peine.</p>
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<p>– Je sais, nous l’avons vu. Il ne viendra pas… Je suis là maintenant, Davis.</p>
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<p>Mais le regard du frère est braqué sur lui, l’intrus. Mayol baisse les yeux, a-t-il le droit d’être là, ce fraîchement débarqué ? Il repense à son si long trajet. Depuis l’utérus de sa mère jusqu’à ce pont désolé d’une autoroute, sur un continent nouveau , auprès d’un frère que ni sa mère, ni son père ni rien n’a choisi pour lui, sinon une suite incompréhensible de circonstances. Une longue ligne de naissances métis et des années et des années de saisons difficiles à cause de Niño et de Niña au flanc de la <em>sierra</em> de l’Arequipa. Trop difficile pour une veuve, alors la maladie et l’orphelinat. Et cet humanitaire international des Mane qui, surplombant tous les pays et leurs enfants possibles, a tombé sur lui. Oui, Mayol Melgar Roca-Mane, enfant d’un nom prestigieux, est lui aussi une goutte infime du brouillard de l’existence, tombée là aux hasards des condensations romanesque d’une voûte noire de suie.</p>
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<p>– Combien de miracles te faut-il donc, à toi Davis mon frère ?</p>
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<p>Guillaume a raccroché. Il revient et apostrophe Nabab.
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– Regarde comment ça se passe : je pars. En une minute c’est décidé, un rien !
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– Tu pars ? Mais attends, écoute…
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– Arrête avec tes plans. Des gens comme nous, on ne peut plus les garder. C’est fini ce temps.
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Et puis se tournant vers son ami Martin :
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– La môme, elle veut filer. Prendre un ferry pour vivre l’hiver à Cork, chez des amis de son père. J’ai rendez-vous. Je pars.
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– Tu la rejoins, c’est vrai ?
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– À Roscoff. Son père l’emmène en moto.
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– Et bien moi aussi… Je vais d’abord passer à la maison.
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Ils se disent au-revoir en chargeant leur Promenade. Cette fois ça a l’air définitif entre eux mais il n’y aucune tristesse. Tout sera bientôt bitumé, savent-ils, et quand toutes les routes et les parkings seront construits, hé bien ils se toucheront et il ne restera nulle part où aller.
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– Nous nous reverrons alors !
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– Au tribunal, peut-être !
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– Il n’y a pas de tribunal pour ça.</p>
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<p>Guillaume a raccroché. Il revient et apostrophe Nabab.</p>
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<p>– Regarde comment ça se passe : je pars. En une minute c’est décidé, un rien !</p>
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<p>– Tu pars ? Mais attends, écoute…</p>
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<p>– Arrête avec tes plans. Des gens comme nous, on ne peut plus les garder. C’est fini ce temps.</p>
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<p>Et puis se tournant vers son ami Martin :</p>
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<p>– La môme, elle veut filer. Prendre un ferry pour vivre l’hiver à Cork, chez des amis de son père. J’ai rendez-vous. Je pars.</p>
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<p>– Tu la rejoins, c’est vrai ?</p>
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<p>– À Roscoff. Son père l’emmène en moto.</p>
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<p>– Et bien moi aussi… Je vais d’abord passer à la maison.</p>
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<p>Ils se disent au-revoir en chargeant leur Promenade. Cette fois ça a l’air définitif entre eux mais il n’y aucune tristesse. Tout sera bientôt bitumé, savent-ils, et quand toutes les routes et les parkings seront construits, hé bien ils se toucheront et il ne restera nulle part où aller.</p>
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<p>– Nous nous reverrons alors !</p>
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<p>– Au tribunal, peut-être !</p>
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<p>– Il n’y a pas de tribunal pour ça.</p>
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<p>Martin démarre son <em>running-home</em>, y insère un disque que Guillaume lui a offert un jour de désœuvrement à la caisse d’une station-service, <em>Liberty’s just another word for nothin' left to lose…</em>
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À peine une heure plus tard, au niveau de la porte de Maurepas côté extérieur, au long d’une belle plantation de bouleaux au flanc du terre-plein, M. Marc en moto passe tranquillement sur la file de gauche, laissant s’engager sur la rocade deux camping-cars blanc identiques, Martin devant, Guillaume derrière. Collée au dos de son père, Tina reconnaît Guillaume et lui fait signe de la main. Il lui répond par un appel de phares. Sans savoir, il n’a bien sûr pas reconnu son rendez-vous sur une petite 500 derrière un mec en blouson de cuir. Mais Tina soulève son casque et un peu de ses cheveux roux flottent au vent. Guillaume comprend alors et klaxonne joyeusement. Á tout à l’heure, à l’embarcadère ! Devant lui Martin, pensant que Guillaume l’interpelle une dernière fois, lui fait signe aussi. Salut !</p>
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<p>Martin démarre son <em>running-home</em>, y insère un disque que Guillaume lui a offert un jour de désœuvrement à la caisse d’une station-service, <em>Liberty’s just another word for nothin' left to lose…</em></p>
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<p>À peine une heure plus tard, au niveau de la porte de Maurepas côté extérieur, au long d’une belle plantation de bouleaux au flanc du terre-plein, M. Marc en moto passe tranquillement sur la file de gauche, laissant s’engager sur la rocade deux camping-cars blanc identiques, Martin devant, Guillaume derrière. Collée au dos de son père, Tina reconnaît Guillaume et lui fait signe de la main. Il lui répond par un appel de phares. Sans savoir, il n’a bien sûr pas reconnu son rendez-vous sur une petite 500 derrière un mec en blouson de cuir. Mais Tina soulève son casque et un peu de ses cheveux roux flottent au vent. Guillaume comprend alors et klaxonne joyeusement. Á tout à l’heure, à l’embarcadère ! Devant lui Martin, pensant que Guillaume l’interpelle une dernière fois, lui fait signe aussi. Salut !</p>
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<h1 class="page-title">Martin. Guillaume et les menuisiers</h1>
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<p>Oh !, entre moi et Guillaume, ça n’a pas toujours été. C’est un grand type avec des idées un peu souples à mon goût et qui a du mal à rester en retrait. Il trouve toujours quelque chose à dire, il le puise dans l’air ambiant, tu vois ? Tout en étant parfois cassant et affirmatif. J’ai assisté régulièrement à ses numéros. Répéter ou dire le contraire d’une fois sur l’autre, ça ne le dérange pas. Toujours entre ce qu’il croit, ce qu’il entend et l’idée qui lui vient. Il n’est pas inconséquent, remarque, c’est un instinctif : il y a du vrai en lui mais le contact des autres le fait douter. Ce qu’il dit est donc un mélange de circonstanciel et de rigidité. C’est peut-être sa taille physique qui donne cette impression : imagines-toi un De Gaulle en OS, bleu de travail et baskets.
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Le jour où on est parti de la Chevallerie, là où était l’usine, il a joué le spécialiste. Tout le catalogue de Promenade, quel modèle choisir, la consommation, les aménagements, la motorisation. Mais il ne travaillait pas aux pièces et la série dans laquelle on a piqué nos camions, dont Guillaume se faisait le promoteur, elle n’avait pas été fabriquée avec de la bonne tôle, pour les réservoirs notamment. Voilà, c’était raté. Mais depuis, il en connait un paquet sur les réservoirs qui fuient à cause de la rouille ! Il m’a dit il y a trois semaines :
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– J’ai fait changer tout. Il n’y a plus la moindre petite tâche de rouille sur mon car. Les Gitans. C’est fou la qualité d’acier qu’ils ont et l’outillage aussi. C’est nickel, pour pas cher.
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Mais je me souviens aussi du matin où il nous a dit, alors que l’usine tournait à plein :
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– Je passe à 80 %. Je me suis inscrit au CNAM pour un diplôme d’ingénieur. J’aurai des cours par correspondance, je ne viendrai plus bosser le mardi.
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C’est ainsi que Mardi nous a rejoint à l’atelier. Il n’y connaissait rien, il était d’en bas l’usine, en intérimaire. Avant ce jour, nous étions habitués des Vendredis. Les bouche-trous, jamais les mêmes. On les appelait tous comme ça, pas la peine de retenir leur nom, hein ? Mais Jean-Marie est resté alors on a retenu son prénom. Car Guillaume a tenu le rythme. Il en avait des cernes sous les yeux le mercredi. Ingénieur ! Ça se mérite blaguait-il, mais j’y arrive. L’usine était encore neuve alors quelqu’un qui s’engageait comme ça, c’était un chemin pour nous tous. Nous en avions de la fierté, pour toute l’équipe.
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||||
Une équipe : quatre ou cinq gars suivant les moments. On se salue, on bosse, on cause un peu en se rhabillant. On se rend service à l’occasion. On n’est pas obligé de faire plus si on veut. Ça peut être un peu aussi de l’amitié mais ça ne dure que le temps. On montre un peu de sa vie privée, de ses interrogations, des évènements. Peu ou trop de politique, on est différents. Bref, laisse-à-penser et devine-moi-si-tu-le-peux sont les règles. Le reste du temps, on bosse.
|
||||
Des menuisiers, les mêmes gestes, les mêmes techniques. La même matière souple, le bois, trouver des solutions et que ça colle à la fin. On peut tout faire avec du bois et même aussi avec ce plastique qu’on a appris à travailler – as-tu remarqué à quel point d’ailleurs les gens adorent vivre dans du plastique ? Ça me dépasse un peu… Des menuisiers, des artisans en fait : des façons propres à chacun, des petits secrets, des manières très différentes de voir une même pièce.
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Notre atelier était à part dans l’usine, à l’étage, sur une grande mezzanine au-dessus du montage. Les bureaux de la direction étaient en face, tu vois, au-dessus de l’atelier châssis. Nous, nous étions un peu les cadors. Nous réalisions les aménagements spéciaux des camions, le « custom » : certains acheteurs rajoutaient des demandes particulières aux modèles et les vendeurs avaient le chic pour vendre ces idées. « Philosophie Promenade », cette relation du client au produit. Un rangement à cannes à pêche, une accroche de cubi, un coffre-fort, un ratelier, un bidet, que sais-je encore ? Ah oui, la boîte à préservatifs, ça marchait bien ça ! Chaque semaine, des aménagements différents. Alors, discussions, inventions, conseils entre nous. Ça c’était sympa. Par rapport à ceux d’en bas, le travail n’était pas aussi répétitif. On nous appelait les « valeurs ajoutées ».
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Une équipe, donc. Quatre, cinq et parfois six personnes dans le même atelier, chaque jour, toute la semaine. Une dizaine de bras, autant de yeux et d’oreilles qui apprennent forcément à se connaître, à tisser une attention – une surveillance même si on veut : chacun à sa place, couver une nana qui est en apprentissage, savoir se mettre en retrait aussi. Les jours passent et ça colle, en gros. Un jour ça change parce que quelqu’un s’en va ou qu’un autre arrive. Les affinités et les équilibres sont à refaire, ou à laisser tomber.
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Remarque, on a jamais été malheureux à Promenade. Un autre fois, je te raconterai l’histoire de M. Robert, son créateur. Un original, celui-là ! Allez, je t’invite, tu restes dormir dans le camion ? Parle-moi de Davis, et de cette fille aussi…</p>
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<p>Oh !, entre moi et Guillaume, ça n’a pas toujours été. C’est un grand type avec des idées un peu souples à mon goût et qui a du mal à rester en retrait. Il trouve toujours quelque chose à dire, il le puise dans l’air ambiant, tu vois ? Tout en étant parfois cassant et affirmatif. J’ai assisté régulièrement à ses numéros. Répéter ou dire le contraire d’une fois sur l’autre, ça ne le dérange pas. Toujours entre ce qu’il croit, ce qu’il entend et l’idée qui lui vient. Il n’est pas inconséquent, remarque, c’est un instinctif : il y a du vrai en lui mais le contact des autres le fait douter. Ce qu’il dit est donc un mélange de circonstanciel et de rigidité. C’est peut-être sa taille physique qui donne cette impression : imagines-toi un De Gaulle en OS, bleu de travail et baskets.</p>
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<p>Le jour où on est parti de la Chevallerie, là où était l’usine, il a joué le spécialiste. Tout le catalogue de Promenade, quel modèle choisir, la consommation, les aménagements, la motorisation. Mais il ne travaillait pas aux pièces et la série dans laquelle on a piqué nos camions, dont Guillaume se faisait le promoteur, elle n’avait pas été fabriquée avec de la bonne tôle, pour les réservoirs notamment. Voilà, c’était raté. Mais depuis, il en connait un paquet sur les réservoirs qui fuient à cause de la rouille ! Il m’a dit il y a trois semaines :</p>
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<p>– J’ai fait changer tout. Il n’y a plus la moindre petite tâche de rouille sur mon car. Les Gitans. C’est fou la qualité d’acier qu’ils ont et l’outillage aussi. C’est nickel, pour pas cher.</p>
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<p>Mais je me souviens aussi du matin où il nous a dit, alors que l’usine tournait à plein :</p>
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<p>– Je passe à 80 %. Je me suis inscrit au CNAM pour un diplôme d’ingénieur. J’aurai des cours par correspondance, je ne viendrai plus bosser le mardi.</p>
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<p>C’est ainsi que Mardi nous a rejoint à l’atelier. Il n’y connaissait rien, il était d’en bas l’usine, en intérimaire. Avant ce jour, nous étions habitués des Vendredis. Les bouche-trous, jamais les mêmes. On les appelait tous comme ça, pas la peine de retenir leur nom, hein ? Mais Jean-Marie est resté alors on a retenu son prénom. Car Guillaume a tenu le rythme. Il en avait des cernes sous les yeux le mercredi. Ingénieur ! Ça se mérite blaguait-il, mais j’y arrive. L’usine était encore neuve alors quelqu’un qui s’engageait comme ça, c’était un chemin pour nous tous. Nous en avions de la fierté, pour toute l’équipe.</p>
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<p>Une équipe : quatre ou cinq gars suivant les moments. On se salue, on bosse, on cause un peu en se rhabillant. On se rend service à l’occasion. On n’est pas obligé de faire plus si on veut. Ça peut être un peu aussi de l’amitié mais ça ne dure que le temps. On montre un peu de sa vie privée, de ses interrogations, des évènements. Peu ou trop de politique, on est différents. Bref, laisse-à-penser et devine-moi-si-tu-le-peux sont les règles. Le reste du temps, on bosse.</p>
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<p>Des menuisiers, les mêmes gestes, les mêmes techniques. La même matière souple, le bois, trouver des solutions et que ça colle à la fin. On peut tout faire avec du bois et même aussi avec ce plastique qu’on a appris à travailler – as-tu remarqué à quel point d’ailleurs les gens adorent vivre dans du plastique ? Ça me dépasse un peu… Des menuisiers, des artisans en fait : des façons propres à chacun, des petits secrets, des manières très différentes de voir une même pièce.</p>
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<p>Notre atelier était à part dans l’usine, à l’étage, sur une grande mezzanine au-dessus du montage. Les bureaux de la direction étaient en face, tu vois, au-dessus de l’atelier châssis. Nous, nous étions un peu les cadors. Nous réalisions les aménagements spéciaux des camions, le « custom » : certains acheteurs rajoutaient des demandes particulières aux modèles et les vendeurs avaient le chic pour vendre ces idées. « Philosophie Promenade », cette relation du client au produit. Un rangement à cannes à pêche, une accroche de cubi, un coffre-fort, un ratelier, un bidet, que sais-je encore ? Ah oui, la boîte à préservatifs, ça marchait bien ça ! Chaque semaine, des aménagements différents. Alors, discussions, inventions, conseils entre nous. Ça c’était sympa. Par rapport à ceux d’en bas, le travail n’était pas aussi répétitif. On nous appelait les « valeurs ajoutées ».</p>
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<p>Une équipe, donc. Quatre, cinq et parfois six personnes dans le même atelier, chaque jour, toute la semaine. Une dizaine de bras, autant de yeux et d’oreilles qui apprennent forcément à se connaître, à tisser une attention – une surveillance même si on veut : chacun à sa place, couver une nana qui est en apprentissage, savoir se mettre en retrait aussi. Les jours passent et ça colle, en gros. Un jour ça change parce que quelqu’un s’en va ou qu’un autre arrive. Les affinités et les équilibres sont à refaire, ou à laisser tomber.</p>
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<p>Remarque, on a jamais été malheureux à Promenade. Un autre fois, je te raconterai l’histoire de M. Robert, son créateur. Un original, celui-là ! Allez, je t’invite, tu restes dormir dans le camion ? Parle-moi de Davis, et de cette fille aussi…</p>
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@@ -182,7 +182,9 @@ Tous les jours n’est-ce pas tu regardes les nuages ? Tu t’émerveil
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<p>– Qui elle est ton invitée du soir, Guillaume ? Je t’en ai déjà beaucoup dit je trouve en te racontant mon voyage ! Je suis une drôle de fugueuse, hein ? Je fugue ma « seconde de détermination » ! Tu devrais t’inquiéter, détournement de mineure, ça peut chercher loin… – Je n’ai pas peur. T’as seize ans quand même. Est-ce un crime d’héberger une ado ? – Ce serait plutôt être ado qui est un crime, ou plutôt un châtiment… Une accumulation de petits non fiévreux, instinctifs qui ne se rassemblent jamais en quelque chose de construit et que la fille qui est devant toi est bien obligée de prendre quand même !<span> <a href="http://edition.rechampir.net/recits/les-terre-pleins/10_tina_chez_guillaume/">Read more...</a></span>
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<p>– Qui elle est ton invitée du soir, Guillaume ? Je t’en ai déjà beaucoup dit je trouve en te racontant mon voyage ! Je suis une drôle de fugueuse, hein ? Je fugue ma « seconde de détermination » ! Tu devrais t’inquiéter, détournement de mineure, ça peut chercher loin…
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– Je n’ai pas peur. T’as seize ans quand même. Est-ce un crime d’héberger une ado ?
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– Ce serait plutôt être ado qui est un crime, ou plutôt un châtiment… Une accumulation de petits non fiévreux, instinctifs qui ne se rassemblent jamais en quelque chose de construit et que la fille qui est devant toi est bien obligée de prendre quand même !<span> <a href="http://edition.rechampir.net/recits/les-terre-pleins/10_tina_chez_guillaume/">Read more...</a></span>
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@@ -315,7 +317,8 @@ Tous les jours n’est-ce pas tu regardes les nuages ? Tu t’émerveil
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<p>Martin est perché sur une des premières poutres métalliques lancées en l’air par la grue, le début du toit de l’atelier de montage de l’usine en construction. En quelques heures, ce sera fait. Tandis qu’on mettra les bardages au hangar, le travail pour l’usine commencera à l’abri de la pluie. Mais on attend les boulons. Les vis sont prêtes. – Le camion ne va pas tarder, annonce Mr Foreman, le directeur.<span> <a href="http://edition.rechampir.net/recits/les-terre-pleins/22_monde_flottant/">Read more...</a></span>
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<p>Martin est perché sur une des premières poutres métalliques lancées en l’air par la grue, le début du toit de l’atelier de montage de l’usine en construction. En quelques heures, ce sera fait. Tandis qu’on mettra les bardages au hangar, le travail pour l’usine commencera à l’abri de la pluie. Mais on attend les boulons. Les vis sont prêtes.
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– Le camion ne va pas tarder, annonce Mr Foreman, le directeur.<span> <a href="http://edition.rechampir.net/recits/les-terre-pleins/22_monde_flottant/">Read more...</a></span>
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@@ -470,7 +473,9 @@ Tous les jours n’est-ce pas tu regardes les nuages ? Tu t’émerveil
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<p>– Messieurs, bonjour. Je… viens à propos d’une fille. C’est ma fille, elle s’appelle Tina et… – Monsieur, comme vous allez vite en affaires ! Oui, certes les choses peuvent s’engager déjà. Le cirque Fracassus, monsieur, est bien sur le départ, oui ! Mais les bureaux, le papier à en-tête,… disons que c’est en cours alors… Mais la troupe, oui, est presque constituée ! Et le programme… – Je vous demande pardon ?<span> <a href="http://edition.rechampir.net/recits/les-terre-pleins/36_la_balade_de_marc/">Read more...</a></span>
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<p>– Messieurs, bonjour. Je… viens à propos d’une fille. C’est ma fille, elle s’appelle Tina et…
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– Monsieur, comme vous allez vite en affaires ! Oui, certes les choses peuvent s’engager déjà. Le cirque Fracassus, monsieur, est bien sur le départ, oui ! Mais les bureaux, le papier à en-tête,… disons que c’est en cours alors… Mais la troupe, oui, est presque constituée ! Et le programme…
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– Je vous demande pardon ?<span> <a href="http://edition.rechampir.net/recits/les-terre-pleins/36_la_balade_de_marc/">Read more...</a></span>
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<lastBuildDate>Thu, 03 Nov 2022 00:00:00 +0000</lastBuildDate>
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<lastBuildDate>Thu, 22 Aug 2024 00:00:00 +0000</lastBuildDate>
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<p><a href=" http://edition.rechampir.net/recueils/nouvelles/2024-08-22_la-queue-de-poisson/">La Queue de poisson</a></p>
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<h1 class="page-title">Nouvelles</h1>
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<h3 class="blog-post-title"><a href="http://edition.rechampir.net/recueils/nouvelles/2024-08-22_la-queue-de-poisson/">La Queue de poisson</a></h3>
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<p class="blog-post-info">Posted: <time>2024-08-22</time>
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<p>Ce corridor secret où, sans acharnement mais sans compromission, guette la démence. (Juan José Saer, « Les Nuages »)
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Le vendredi je mange du poisson parce que je travaille. La cantine respecte cet axiome sacré du monde ancien que le poisson se met au menu le vendredi. On me livre dans ma « cabine » un plateau à quatorze heures, après le service au réfectoire. Car quand je travaille, je ne dois pas quitter mon poste, même pour manger.<span> <a href="http://edition.rechampir.net/recueils/nouvelles/2024-08-22_la-queue-de-poisson/">Read more...</a></span>
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<h3 class="blog-post-title"><a href="http://edition.rechampir.net/recueils/nouvelles/2021-08-17-un-certain-nombre-de-tracasseries-mais-aussi-de-satisfactions-en-republique-populaire-de-salombie/">Un certain nombre de tracasseries mais aussi de satisfactions en République populaire de Salombie</a></h3>
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<p class="blog-post-info">Posted: <time>2021-08-17</time>
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<loc>http://edition.rechampir.net/resumes/resumes/</loc>
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<lastmod>2020-12-23T00:00:00+00:00</lastmod>
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