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21 novembre 2015 2025-09-05
Nanowrimo
Jeff
Tito
relu

Les jours comptent un petit peu double en ce moment pour moi — et peut-être pour nous tous, nous sommes en état durgence. Avant-hier, javais cette nouvelle que, pendant que Mercedes Perón Fernandez était à Belgrade avec monsieur Louis Joxe et le maréchal Tito, quelquun se mariait en France sous son nom. Je nai pas passé deux jours à la place dun seul à méditer sur la réalité : Charlotte sest mariée le 11 juin 1965 avec Louis-Marie d'Aunis avec le nom de Mercedes Perón Fernandez. Dans les années qui ont suivi, elle a eu des enfants, Nathalie et Solange.

Jai corrigé mon tableau généalogique. Il n'empêche que Mercedes m'a bien indiqué que les enfants de Nathalie et de Solange sont bien ses petits-enfants, Julie, Janis, Guillaume, Julien et Roman. Et toujours le mystère Josef : la mère et la fille adoptive entretiennent du flou sur leurs enfants.

Hier, au Quai dOrsay, ce fut compliqué. Les contrôles ont du être renforcés, jai mis un temps infini à être admis aux archives (« Vous avez votre carte de presse ? — Non, pas cette année. — Et pourquoi ? — Ça arrive dans la carrière dun journaliste. — Ah bon ? — Oui, ce nest pas une profession réglementée. Ça devrait d'après vous ? — Ce nest pas mon métier, monsieur. ») mais jai fini par pouvoir demander les archives 1965 des voyages officiels en Yougoslavie. Apparemment, ce nest pas stratégique comme sujet, aucune difficulté pour y accéder et personne dautre à secouer la poussière de ces dossiers. Bref, il ma fallu moins de temps pour avoir la copie de la photo signalée par Achille Mattei que de parvenir à la salle de prêt. Rien de plus à dire, madame Perón Fernandez est bien en train de serrer la main à Louis Joxe, passant le bras en partie devant la bedaine de Tito. Son bras gauche est couvert par le pan dun châle, jeté sur un haut de robe stylé, cest-à-dire dénudé. Cela dit, on voit clairement à la loupe une marque à la lisère du châle qui pourrait être le bas du dessin dun casque dun scaphandrier. Un indice, pas de quoi constituer une preuve. Mais quand même, cest probant à mes yeux.

La photo est légendée (daprès une traduction automatique en ligne) : « Le représentant de la France, Monsieur lestimé Joxe salue Valda Peronovic, icône des maquis Résistants au fascisme, et la remercie au nom de la France. » Le Monde ne reprendra ni la photo ni sa légende mais évoquera une rencontre avec des « Résistantes ». Cest laconique voire à double-sens, LHumanité quant à lui évoque une « héroïne du Vercors » — phrase manifestement tronquée à la mise en page.

Jai donc perdu du temps sauf à ceci : Achille navait pas truqué cette photo-là, dans les archives du Quay dOrsay, je peux y croire. Les ambigüités sur lâge de la mère de Nathalie et Solange y trouvent une résolution élégante : madame y gagne onze ans.

De retour à mon atelier, je râlais encore du temps perdu lorsque je reçu un message de Guillaume : il avait devancé l'appel en quelque sorte car il était dans le train pour Paris et me demandait où me (re)joindre. Au matin, il m'avait appelé :

-- Au fait, pourquoi Bermeo, en Espagne, au pays basque ?

Elle n'avait aucun sens sa question. Je pense qu'il était heureux d'utiliser le téléphone secret que je lui avait fourni. Je pensais à part moi que c'est désespérant cette propension des gens à utiliser les moyens qu'on leur prête. Je lui ai répondu quelque chose comme :

-- C'est là où tout commence.

-- Pourquoi ?

-- Bah, je ne sais pas : disons qu'elle y retourne tous les cent ans ?

-- Vous croyez que quelque chose va commencer, là ?

-- Oui, conclus-je pour lui faire plaisir.

Après, j'ai tourné un temps infini un bout de bois de réglisse dans mes doigts, le mâchonnant aussi de temps en temps. Car, si l'on prend le temps de penser à quelque chose, par exemple au Perche...

Je m'explique : imaginons un plan secret entre Mercedes et Charlotte. Elles croisent en quelque sorte leur destinée, l'une poursuivant au nom de l'autre une sorte de légende du siècle, l'autre... élevant un enfant qui n'est pas le sien dans un pays qui n'est pas le sien ? Un fait est établi, Charlotte n'a pas élevé son deuxième enfant. Se pourrait-il que cette Katarina ait aussi veillé sur quelqu'un d'autre ? J'ai essayé à plusieurs moments de la journée de joindre Jeff, impossible.

À midi enfin, mon ordinateur -- et moi -- ont littéralement vibré sur pièces : Achille, qui s'avère plein de ressources, sollicitait mon approbation pour une visio. J'approuvai.

-- Je n'ai pas trop de temps, commença-t-il de façon brusque.

-- Moi non plus. Mais c'est vous qui m'appelez, n'est-ce pas ?

-- Ok. D'après vous ?

-- Hé bien ?

-- Oh ça va, arrêtez vos conneries !

-- Hey ! Je vous fais confiance, moi : on parle de vos grand-parents, n'est-ce pas ? Moi...

-- Justement, je... J'ai pas trop d'idée.

-- Pour moi, lui dis-je, toute indication sur ce qu'a pu devenir madame Perón Fernandez à partir de cette photo en 1965 a de l'importance. Qu'en pensez-vous ?

-- Well... Elle a pu mourir, tomber malade, s'enfuir, se cacher, être internée...

-- C'est ça, cherchez tout.

-- Impossible, comment faire ?

-- Commencez par l'exil, dans ce cas avec un garçon d'environ une dizaine d'années (votre demi-oncle, si je puis dire), ce serait l'hypothèse Katarina mais j'en doute. Ensuite, maladie, internement, incapacité disons. Puis enfin, voyez le reste : la vie, les promesses absurdes, les hasards joyeux, les croyances délétères ou les paris manqués.

Je quittai brusquement la conversation, le téléphone fixe sonnait : gravité, urgence, erreur de numéro ou sollicitation publicitaire ? Ce fut gravité et une voix enregistrée me parla à l'oreille, toute proche :

— Ludovic, nous ne nous verrons plus à Bermeo. Je répète, nous ne nous verrons pas à Bermeo. C'est annulé, je vais vous recontacter. Je répète : rencontre annulée, restez sur Paris, je vais vous recontacter. Je répète, cher Ludovic: restez sur Paris.

Ça a raccroché. J'ai attendu en comptant jusqu'à vingt. Et, selon le protocole convenu, ça a sonné à nouveau et : « Ludovic vérifiez le code : G.O.y.A. Je répète, je répète : G.O.y.A. »

Je vérifiai : la page https://fr.wikipedia.org/wiki/Francisco_de_Goya contenait bien, au moment où je l'ai vérifiée, c'est-à-dire immédiatement, un Y majuscule à au moins une occurrence du nom de peintre. Il y avait aussi cette référence à « cher ». La référence au tableau Nature morte avec des côtes et une tête dagneau mapparut évidente d'emblée, Cher/chair : j'authentifiai le message. L'erreur sur la majuscule avait disparu en rechargeant la page : les robots de Wikipédia fonctionnaient bien.

Ainsi : Mercedes Perón Fernandez annule notre rendez-vous. Elle me demande de rester à Paris et de rester disponible.