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23 novembre 2015 2025-09-03
Nanowrimo
relu

Je me réveille dans le bazar de mon atelier, quai de la Rapée. Sur mon ordinateur, un mot laissé par Guillaume : « Ma mère et ma tante ont appelé. Elles voulaient savoir pour la télé. (euh, c'est quoi cette histoire de télé ????). Je suis sorti une petite heure. »

Je télécharge et enregistre les dossiers envoyés par Julie Besnard et Solange Perrin. Rapidement, je sais que tout confirme l'hypothèse. D'une certaine manière, Charlotte a pris la suite de Mercedes Perón Fernandez pour ce qui est des enfants. Pourquoi, dans quelles circonstance, c'est la question. Il va me falloir fouiller tout ça de près. Et sans doute contacter d'ici ce soir Achille. Je m'y mets, me demandant où est parti Guillaume.

Je décide de ne pas me fier aux noms des scans, des dossiers ou des fichiers : j'ouvre tout systématiquement, par paquet. Ensuite, je jette un œil, notant dans mon carnet papier avant de fermer l'image ou le pdf de quoi parle le document. Je vais vite pour tout l'état civil et les documents officiels. La plupart sont vraisemblablement authentiques, tirés de bonne foi de déclarations fausses ou d'autres documents antérieurs eux-mêmes fallacieux. Un spécialiste, s'il le veut, pourra un jour détisser l'engrenage, refaire les navettes, prouver lenchaînement.

Les photos s'avèrent banales et pauvres : des bras gauches, il y en a un paquet, beaucoup de sourires aussi et de la pudeur. Charlotte, elle le sait bien sûr lorsqu'elle regarde l'objectif, a l'âge d'un deuxième mariage et d'enfants tardivement nés. Je discerne dans son regard une acceptation du fait et juste la naïveté qu'il faut pour impressionner un moment court, celui où les vacanciers montrent leurs clichés. Montrent, ne scrutent pas. Alors que l'historien, l'enquêteur ou l'amateur, cent ans plus tard, lui va scruter, chercher, essayer de comprendre, être frappé par le temps, le décalage.

Les photos gardent leur pouvoir de rêverie et il conviendrait que je n'en sois pas victime, me dis-je. Alors je me concentre, mais les images défilent et la seule fascination qui me vient à l'esprit est : quelle est donc cette femme qui semble avoir, non seulement hérité de toute la force et la détermination de Mercedes Perón Fernandez, mais qui en plus en rajoute avec cette désinvolture incroyable ? J'avoue que soudain, j'ai envie de la rencontrer. Car elle vit encore, ce n'est pas possible autrement.

Aujourd'hui, elle doit avoir... quatre-vingt cinq ans. Quatre-vingt cinq ans ! Une très vieille dame. Alors que madame Perón Fernandez a quatre-vingt-seize ans. Une très vieille dame aussi. Pas du tout pareil ? Bah, moi, je n'en sais rien, comment distinguer de vieilles rides à onze ans près ?

Nom de Dieu.

Je le sais, et je ne me l'ai pas encore dit. Je le sais, je le savais !

On sonne à la porte.

On sonne encore à la porte. Je réagis cette fois. Je vais ouvrir : Guillaume sourit devant moi, derrière lui il y a Michel.

-- Ok beau-frère, dit celui-ci en passant devant : j'ai appelé Aurore et elle m'a dit : il a besoin d'aide. J'ai pas eu besoin de meilleure raison pour venir. Aurore, c'est l'aînée, c'est la boss.

-- Il a appelé ici, t'étais pas là, renchérit Guillaume. Maintenant, explique-lui, exactement, ce que nous sommes l'un pour l'autre parce que moi, j'ai pas réussi...

-- Brouf ! Il le faut ?

-- Il n'y a que toi qui puisse le faire, non ?

-- Non, je viens de le réaliser, il n'y a sans doute qu'une seule personne qui puisse le faire. Ta grand-mère, Guillaume. Qui n'est pas ta grand-mère, Michel, comme je l'ai cru longtemps. Disons que vous seriez des petits cousins par alliance d'adoption...

-- Ok, je n'y comprends rien.

-- Moi non plus.

-- Ok, c'est là la raison, pourquoi nous sommes là. Alors, qu'est-ce qu'on fait Ludovic ?

Ne sachant pas trop, et parce que j'ai besoin de temps pour réfléchir, je les installe à trier les photos et les documents que je viens de survoler.

-- Vous enregistrez ici, ou là. Si vous pensez que c'est mieux autrement, faites. Moi, je vais manger, je serai dans la cuisine.

J'y emporte mon carnet papier et mon téléphone portable. Putain, merde, putain de nom de Dieu. Nom de Dieu, j'ai trouvé, c'est là où j'en étais. Nom de Dieu, c'est elle ! Je l'ai vue ! La saleté déguisée en sainteté ! Le rôle qu'elle jouait, la fille au lieu de la mère, la mère au lieu de la grand-mère, l'adoptée remontant d'un cran dans la filiation !

Et moi, tout gentil et timide à Bermeo, janvier 2015 : elle m'embobine, je ne vois rien, me promet de l'argent, c'est ok pour moi, me liste des gens comme étant ses enfants, ses petits, ok, je note ! J'encaisse ! Je suis con.

Ah, j'en faisais le fier lorsqu'il s'agissait de défendre l'éthique ! Une fois licencié, sans repère, sans ligne : tout est à acheter, moi le premier.

Bien, c'est fixé, la situation est simple : entre 1955 et 2015, Charlotte a pris l'identité de Mercedes Perón Fernandez. Celle qui m'a contacté, celle qui me paye, celle qui a tout monté, c'est Charlotte ! Ma commanditaire, c'est elle ! Celle que je cherche désormais, l'unique objet de ma concentration, c'est elle ! Pourquoi ? Je deviens fou : à quatre-vingt-cinq ans, poursuivre un je-ne-sais-quel arrangement et toujours jouer avec les gens, décider que quelqu'un, sans qualification sans renommée particulière va devoir suer à remonter des pistes de vies ? Je réalise le passage du temps en ce moment de révélation, alors que l'automne et les feuilles roulent, que les militaires sont dans les rues de Paris et que je pense à Aurore : cela n'a aucun sens, ou trop de sens.

On frappe à porte de la cuisine.

-- Ludovic ?

-- Quoi !

-- Tu as de la visite, sur l'ordi, en visio. Nous, on sort prendre un café.

Je quitte la cuisine. Achille a la tête baissée et je distingue derrière lui un haut de siège d'avion de ligne.

-- Allo, Mattéi ? Mais où allez-vous ?

-- Hein ? Ah ! Quai de la Rapée, Paris...

-- Et pourquoi pas Belgrade ? Je croyais que c'était là le nœud, le lieu de nos prochaines découvertes décisives ?

-- Écoutez, cher Ludovic, le passé, il faut le remettre à sa place. Le passé n'est plus notre préoccupation majeure, n'est-ce pas ? Vous ne semblez pas très inquiet mais : nous avons quand même deux vieilles femmes sur qui veiller, non ? Vous n'êtes pas d'accord ?

Je suis abasourdi alors je choisis la provocation :

-- Deux ? Ah non, je n'en connais qu'une mais je ne sais pas laquelle ...

-- Me voici en approche de Roissy, mon cher. À tout à l'heure !

On sonne à la porte.

On sonne encore à la porte. Je réagis cette fois. Je vais ouvrir : Guillaume et Michel Ponti sourient devant moi.

-- Putain mais merde !, prenez une clé !

-- Hey, beau-frère, vous êtes sur les nerfs, non ?

-- Vos gueules ! Tout le monde au lit, j'ai besoin de réfléchir !