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title: 25 novembre 2015
date: 2025-09-01
keywords:
- flicaille
- fiche S
- Achille
- relu
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Ce matin est l'apaisement. Mon esprit me semble en ordre, je suis reposé.
Mais on sonne à la porte.
On sonne encore à la porte.
Je réagis cette fois. Je vais ouvrir : Achille Mattei me sourit très largement. Mais, derrière lui, quinze gendarmes ont les casques rabattus et
je n'y puis dès l'abord discerner d'émotion,
sauf leur honneur.
Et malgré tout, *tutti quanti* et toute chose étant égale par ailleurs n'est-ce pas ?, mais je vous en prie,
Vous poussez un individu, un membre de ma famille, un membre de Schengen... et vous, ça va ?
non merci,
pas dans la gueule, je n'ai pas une si bonne assurance que ça,
voilà. Ok, voilà, c'est ça, voilà. Oui ?
oui. Non ?
non. Ok ?
Euh, oui.
Etc.
Je ?
Non.
Bon.
Etc. ? Etc.
Ok.
Bon, ben faites comme chez vous, hein ?
Ah, oui ?
Non ? Si ?
Ah quand même...
>"Le décret déclarant ou la loi prorogeant l'état d'urgence peut, par une disposition expresse, conférer aux autorités administratives mentionnées à l'article 8 le pouvoir d'ordonner des perquisitions en tout lieu, y compris un domicile, de jour et de nuit, sauf dans un lieu affecté à l'exercice d'un mandat parlementaire ou à l'activité professionnelle des avocats, des magistrats ou des journalistes, lorsqu'il existe des raisons sérieuses de penser que ce lieu est fréquenté par une personne dont le comportement constitue une menace pour la sécurité et l'ordre publics."
>Loi du 20 novembre 2015 portant prorogation de l'état d'urgence.
-- Comment vous dites, dans le cul ? Vraiment, je veux dire : dans *mon* cul ?
Le flic en civil, officier de police judiciaire, m'a montré la lettre du préfet. Vue « la gravité de la menace terroriste sur le territoire national », patati et patata, « il existe des raisons sérieuses de penser » que, chez moi, « peuvent se trouver des personnes, armes ou objets susceptibles dêtre liés à des activités à caractère terroriste ». Vlan, vous l'avez dedans, m'a-t-il donc dit.
-- Vous êtes bien monsieur Ludovic Tuillier ? Vous avez une pièce d'identité ?
-- Dites moi, je croyais que les journalistes était protégés ?
Il regarde autour de lui :
-- Tiens, on est dans un journal, ici ?
Et puis :
-- Vous avez une carte de presse ?
-- Non, pas cette année. Mais on peut être journaliste sans carte de presse !
-- Bon, ben vous pourrez toujours réclamer au tribunal. Et à ce propos, voici également votre assignation à résidence. J'espère que votre frigo est plein.
Je lis sur le papier : « Interdiction de quitter Paris, obligation de pointer trois fois par jour au commissariat et de rester à domicile de 15 h à 10 h, et ce jusquau 12 décembre. »
-- C'est lié à la COP21, veut bien me dire, sur le ton de la confidence, l'officier. À vos voyages, vos contacts, tout ça... Tout compte vous savez...
-- Mais c'est absurde ! C'est sûrement une erreur !
-- C'est vous qui le dites...
-- Ok. Ok. OK.
-- Ces fringues, ce matelas ? Il y a quelqu'un ici ? Vous hébergez quelqu'un en ce moment ? Un touriste, un migrant, un militant ?
Je décide de me taire.
-- Ou c'est juste un plan cul pour la nuit, hein ?
Il se tourne alors vers Achille qui s'est tenu à l'écart tout ce temps, près du gendarme qui se tient à la porte, barrant toute sortie.
-- Et vous ? C'est vous qui logez ici ?
Achille Mattei ne répond pas. Il fait la moue et secoue les mains.
-- Vous êtes muet ?
-- *Non comprendo questo voi dite !*
-- Hein ?
-- *Non comprendo questo voi dite ! Sono italiano...*
-- Dites donc, c'est cosmopolite chez vous, hein ? Allez, vos papiers !
Je sais très bien qu'Achille comprend en gros ce que lui dit l'officier en civil. Mais, je ne pense pas qu'il va se montrer collaboratif. J'esquisse mon premier sourire depuis longtemps, en détournant la tête.
-- *Fascisti ! Conosco i vostri metodi, sono dovunque lo stesso, in tutti i paesi dove la polizia fa la politica !*
Il dit ça d'un ton banal, comme s'il expliquait tranquillement à une vieille dame dans la rue le chemin à suivre pour allez à la Poste. Il teste ainsi les flics et leur compréhension de sa langue. Pas de réaction. Encore un coup :
-- *Mascalzoni, figli di pute...*
Rien, comme une lettre à la poste, justement. Alors le voilà qui se lâche, l'Italien, il en rajoute à rouler les "r" et à parler vite, agitant les mains en tout sens, roulant les yeux pour faire croire qu'il est impressionné et effrayé. Tout le contraire de ce qu'il dit :
-- *Fascisti ! Fascisti, figli di pute ! Vi riconosco, quando si conosce di ciò uno solo li si conosce tutti! E quando dico uno, no, l'engeance si sposta in gruppo, in orda, per proteggersi e credere si più forte! Ho letto tutte le vostre cronache in tutti i paesi, dell'ovest all'est, ho letto tutti gli annali delle vostre malefatte, delle dittature alle democrazie, socialisti o reazionari, ho fatto la storia delle vostre logiche poliziesche che tutto partono di un punto, di uno solo, l'unico: l'impunità! Impunità per l'ordine! Slogan di ogni periodo nefasto e nero. Terrore: la violenza viene sempre di accesso dell'ordine e dello stato. Ah!, si può ancora sognare oggi di una polizia anarchica! È il sogno che uccidete, signori i *gendarmes*! In questo momento in Francia come trent' anni fa in Italia, niente, non apprendete niente altro che ad instaurare lo* shock and awe *come la vostra sola risposta a tutto nessuno che non si crede ridotta a niente, all'anonimo, "Società di consumazione a base di chepì, Prestigio dell'uniforme fesseria sotto tutte le sue forme!" "La tua grande bocca, testimone, ti ha avuto torto di chiuderla, Sii fidarsi della tua polizia, ha eseguito!"* *Trust* *io! I tempi scuri ritornano, travestiti e mascherati in Marianne! Oh profeti, profeti liberi!, si non vi è ascoltati quando eravamo alla calma, nella comodità dell'aria condizionata... Adesso, così vanno il razzismo e la polizia, mano nella mano! Temete il tempo dove si baceranno sulla bocca, in un bacio di morte!*
P... de tirade ! Je n'ai pas tout saisi, sauf une chose : il s'est moqué très ouvertement des pandores et ceux-là n'ont pas bronché.
Après cette épisode délicieux, les policiers en tenue se sont mis à fouiller mon bureau. Sans violence, plutôt délicatement je trouve, c'est gentil de leur part. Ils mettent de côté des dossiers, sans doute pour les emporter ? Je ne sais pas, je ne suis pas un habitué des procédures. Deux d'entre eux, portant des sacs à dos, prennent en photo, de façon systématique, les tranches des livres de ma bibliothèque. Un silence occupé s'installe dans l'atelier, tout le monde est au boulot, technique, pro, sans fébrilité. Moi-même je me coule avec douceur dans le rôle du perquisitionné, du suspect, du repentant, de l'appréhendé. Mes épaules s'affaissent, ma tête se baisse et, surtout, se vide : comment faire désormais, alors que je vais être coincé ici ?
Qui est la taupe ? Qui a fomenté cela ? Qui a eu le bras assez long pour toucher le préfet de police de Paris ? Qu'ai-je fait ces derniers mois, à part voyager, qui aurait alerté les autorités ?
Puis-je un seul instant penser que Mercedes Perón Fernandez ou Charlotte, ou un autre quelconque membre de leur famille ait pu, soit par malveillance, soit par intérêt, voulu me stopper dans mon élan ? Je repense à toutes mes mauvaises sensations des semaines dernières, quand l'impression était claire en moi qu'une ombre, loin de se dévoiler à mesure que je découvrais des éléments nouveaux, s'épaississait au contraire et m'encerclait, noire, comme entoure de sa cape le meurtrier sa victime le soir dans une rue du Paris apache. Il faudrait que j'en reparle à Aurore qui, hier matin encore me rassurait. Au moins est-elle hors de cause : si un personnage de cette histoire est franche, c'est bien elle. D'ailleurs, je l'aime.
Curieux cheminement de pensée que suggère ou provoque l'état d'arrestation ! Qu'est-ce que ce doit être que les dernières minutes d'un condamné à mort ! Un tourbillon. Le roman que personne n'écrira jamais, le témoignage ultime des sociétés dégénérées qui condamnent plus qu'elles ne libèrent.
Et pendant ce temps, ça continue. C'est interminable. Je sens dans mon dos et à travers la fenêtre le soleil courir sa fin d'après-midi. Sa couleur orangée atteindra la surface mat des tenues de combat mais elle y sera absorbée par le noir des uniformes, imperturbable, couleur neutre dans le sens où elle les neutralise toutes. Bien sûr que je pourrais nuancer l'affirmation en évoquant les moyens de reproduire la couleurs, soustractif ou additif, l'œil s'en foutant d'ailleurs éperdument, excité ou non. L'œil pense, mais à quoi ? Qu'est-ce que je m'ennuie ! Je ferais bien une sieste, messieurs, je vous laisse, soyez sympas, ne claquez pas la porte en sortant, merci. Moi, j'ai mieux à faire, il faut que je prenne des forces pour finir cette histoire, mon dossier, mon financement, mon boulot, ma recherche de la *vérité de novembre* (ceci ferait un excellent titre de roman).
Ah, ça bouge un peu : les deux gendarmes plus « techno » que les autres s'approchent de mon ordi. Ils ont des yeux un peu tremblant, ils jaugent la bête. Ils consultent dans leur archive cérébrale de *geeks* la marque, l'année, le modèle, donc système d'exploitation, mémoire, indexage, CPU et tout le reste. Évaluent d'un coup dœil si j'ai pu ouvrir, dévisser déjà, comprendre, changer des pièces, truander le truc, améliorer le bousin, le rendre invisible ou, plus dangereux encore, illisible.
Ils sortent de leur sac quelque chose qui a l'apparence d'un gros disque dur externe. L'un des policiers redémarre l'ordi, branche pendant la procédure l'outil sur une prise USB et attend tranquillement, les bras croisés -- ses coudières de sécurité le gênant visiblement pour ce faire. Quelques minutes de cinéma : par réflexe, tout le monde -- moi, le civil, les soldats et même Achille Mattei -- fixons l'écran. Des animations colorées agrémentées d'apparitions de logos divers et de plages d'attente angoissantes (*Please, wait, 15 % sur 100 %*).
Et puis leur ingénierie se lance, l'écran devient noir. Après quelques secondes, les deux flics rigolent et commentent :
-- *OK ! Good game !*
-- Pas même un poil de crypto, c'est *cool*.
-- Et *Windows*, nickel.
Je m'étonne mais apparemment, les mots de passe n'ont aucunement le pouvoir de les impressionner. Dans ma tête, j'essaye d'imaginer le contenu de mon PC, sans y parvenir. Il doit y avoir trente-six mille photos, trente-six mille adresses ou contacts, trente-six mille historiques de je ne me souviens même pas de quoi. C'est cela même le plus troublant, au-delà du fait que j'ai l'impression qu'on me passe au scanner et qu'on me pille : *le fait que moi-même je ne sache plus*. Quel est donc ce pouvoir qu'ont ces boites pour nous voler notre mémoire ?
-- Monsieur Tuillier ? Apparemment, vous avez pas mal de documents *storés* en ligne. Il me faudrait le mot de passe pour les rapatrier.
Ce mec, en plus de porter un uniforme que je juge indû, a employé un anglicisme, un barbarisme. Vendu ! Je m'entends répondre :
-- Je ne le connais pas.
-- Comment ça, vous devez pourtant, c'est votre poste.
-- Non. C'est mes nièces ou mes neveux qui font ça pour leurs copains, je ne sais pas, je les laisse faire, vous voyez ?
-- Oui, je vois très bien. Jeannot, tu peux noter ce que monsieur Tuillier vient de nous dire ? Merci. Monsieur, cela peut être retenu contre vous, rapport à Hadopi, vous voyez ?
-- Non, pas bien.
-- C'est pourtant simple : vous êtes sur la route responsable de votre véhicule ? Sur Internet, vous êtes responsable de votre ordi, voilà. Ordi = véhicule, que vous conduisiez vous-même ou pas.
-- Je n'ai pas mon permis de conduire. Je vais en taxi.
Il veut répondre mais se coupe lui-même. Petite victoire ? J'ai eu le dernier mot. « Les prochains seront devant le juge », aurait-il pu dire. Mais il ne l'a pas dit. Il ne l'a pas dit, fasciste !
-- Chef ! Un téléphone portable dans les toilettes !
(Autre bon titre de roman, me dis-je *in petto*.)
-- Monsieur, vous le cachiez ?
-- Ah, oui bien sûr. Je cache beaucoup de merde dans les toilettes !
-- Oh, ça va. Je fais mon boulot, moi.
-- Hé bien moi, je ne le fais pas, précisément.
Je m'étais juré de me taire mais non. Plus fort que moi, comme pour ce qui déborde d'une enquête, j'y vais quand même -- sauf que je ne suis pas flic. Jamais. Il ne m'amadouera pas le gendarme, jamais.
-- Allez, tout est copié. On y va.
-- Bon, alors monsieur Tuillier, *ravi d'avoir fait votre connaissance* et puis *à la prochaine peut-être ?*
-- Vous donnez dans l'humour ?
-- Bah !
Et ils s'en vont. Sans claquer la porte, comme des visiteurs du soir. J'entends quand même leurs bottes lourdes dans le hall et sur le trottoir, leurs blagues, leurs propos badins (« Tu fais quoi ce soir ? Ah, m'en parle pas ! Moi, je vais à l'Opéra. Non ? Ben oui. *Tanhauser* ou *Antigone* ? Et toi, t'en penses quoi du dernier Bartabas ? Ce soir, je promène Bonbonne. Ta femme ? Non, la bouteille ! Ah, ah ! »).
-- *Sympatico la Francia, si* ?
Je reprends pied, mais bon dieu que c'est dur. Ma rage, mes pensées politiques -- je souffle fort --, ce sera pour un autre jour. Maintenant, il faut improviser avec. À ce moment, la porte s'ouvre à nouveau, et entrent timidement Julie et Solange.
-- C'est pour une autre perquisition ?, blagué-je timidement.
-- Nous sommes tous avec vous, Ludovic.
-- Oui, #noussommesLudovic !
-- Que vous êtes cons !
Je me lève, j'ai le sourire. Comment faire autrement ?
-- Allez, tiens, tout ça, ils ne l'ont pas emporté !
J'ouvre la porte du placard et, entre les dossiers et de vieux fringues, quelques bouteilles de vin se stockent et s'embellissent d'année en année. Je les sors toutes :
-- Tournée générale !