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title: Carla Minore
date: 2025-11-26
keywords:
- nanowrimo
- Ludovic
- relu
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*Carla est née en 1977 à Gênes, seconde enfant de Giula Minore fille de Sócrates. Elle vit actuellement à Toulon où elle est ouvreuse au cinéma Le Palace.* *Carla est petite, galbée, jolie, pouponne quand elle est maquillée, mais je devine du style popotte le soir chez elle : chaussons aux pieds dans le canapé et plaid sur les épaules. Elle semble sérieuse et réfléchie. Carla est seule en ce moment, elle vit avec sa fille Juliet. On n'entend aucun accent italien dans sa voix.*
*Elle n'a rien chez elle comme document ou souvenir de famille me prévient-elle alors que je propose comme lieu de rendez-vous son appartement. « Tout est resté à Gênes. » Nous nous voyons finalement à la brasserie Genette, non loin du Palace. Je lui ai fait écouter un peu de la voix d'Yves-Marie, elle me raconte.*
Avec Yves-Marie et sa sœur, nous étions proches les uns et les autres. Nous traversions la frontière assez fréquemment. Il faut savoir que, passées les années 80, les situations des deux pays se sont considérablement rapprochées. Nous n'avions pas l'idée que nous étions des étrangers. Nos parents se fréquentaient volontiers. Ils nous envoyaient aussi en vacances les uns chez les autres. Enfin, surtout côté de l'oncle, Sócrates envoyait volontiers ses enfants chez nous.
Mon frère Alessandro et moi étions assez jaloux de nos cousins français qui jouaient de la musique. Eux, je ne sais pas pourquoi, ils étaient de leur côté aussi jaloux de nous. On ne peut rien contre le sentiment que tout est mieux chez les autres. Nous avons donc grandi comme ça, en miroir, admirant ce qui se passait en face et partageant un bon nombre de goûts, d'idées et d'espoirs.
Je regardais Yves-Marie un peu de haut. Nous sommes nés tous les deux en 1977 mais je l'ai toujours trouvé plus petit que moi. C'est curieux. Il me faisait rire, mais quand il chantait, il était d'un tel sérieux ! Il regardait le public avec des grands yeux ouverts, alors on le regardait. Et c'est ça qu'il voulait, qu'on rentre dans son jeu. Terrible, il ne bougeait presque pas sur scène et ça fonctionnait bien. Il pensait que c'était comme ça que leur « cause » ou le sens de leurs paroles se révélerait aux gens. Il avait le truc pour bouger ses yeux avant de tourner la tête, comme dans les films ou comme les acteurs de théâtre muet, de les lancer au ciel et sa tête suivait, puis les mains. Moi, je souriais car je le connaissais autrement le petit Yves-Marie. Une fois sorti de scène, je lui ébouriffais les cheveux en le félicitant en italien. Il adorait ça, ça le rendait *international* auprès les filles de son lycée qui venaient le voir en concert en prenant un sirop fraise.
Et puis, au printemps 1996, on est resté ensemble tout un jour, à Nice. Ses parents étaient partis, nos frangin-frangine aussi chez d'autres copains plus grands. On a glandé plus que la matinée à lire des BD et regarder des conneries à la télé. Et puis on s'est regardés.
À travers le salon, par la porte vitrée, je l'ai soudainement vu droit, de trois-quart, en bas de l'escalier. Immobile, indécis, prêt à bouger, j'ai d'abord pensé qu'il cherchait quelque chose ou tout bonnement quelque chose à faire, un nouveau disque à mettre ou un truc à me dire. Il était en jean avec la ceinture de cuir à boucle qu'il prenait pour les concerts, une chemise pâle à demi ouverte, un petit collier en cuir un peu crasse avec trois babioles accrochées dessus : bref, exactement pareil à celui que j'avais vu depuis le petit-déjeuner et que je connaissais depuis longtemps. Mais je reste là moi aussi, à le regarder. Ses yeux sont bien ouverts, comme s'il était surpris ou carrément ailleurs, je n'en détache pas les miens et je prends une respiration. Il bouge, marche, contourne un fauteuil tout en ne me lâchant pas du regard, il me semble alors normal de me lever et de marcher vers lui. Nous nous arrêtons à un mètre ou deux, les gestes cois. Je ne sais pas qui je suis à ce moment, je me pose soudain la question. Je me trouve très bête.
Ses mains bougent enfin et nous nous prenons dans les bras, simplement. Une évidence. Nous sommes de la même taille en fait, du même âge, rendus au même point au même moment, des volontés qui se rejoignent tout comme le font nos lèvres une première fois, sans insistance. Nous nous prenons plus sûrement dans les bras. Nous sommes de la même famille. Je remarque que sa petite barbe me chatouille le cou.
Le reste de la journée et la nuit sont tendres et joyeuses. Nous avons joué tour à tour les seigneurs dans leur château vide, les Robinson de la vie moderne et le couple de rockers qui vit dans une suite d'hôtel. Nous avons fait l'amour, beaucoup, rit et envisagé les suites et les conséquences avec sérénité. Les conséquences ont été du bonheur, d'abord. Beaucoup. Un enfant, Marin né en 1998 -- juste avant la Finale ! Rien de dramatique là-dedans. La vie est encore longue et tous, dans cette histoire, nous aurons d'autres *quarts d'heure de gloire*. Ce serait quand même dommage qu'on garde rigueur à des gamins d'avoir fait des trucs bien !
Et puis il ya eu un autre enfant, Juliet, née en 2002. Mais j'ai caché à Yves-Marie que Juliet était de lui. Et encore aujourd'hui, il ne sait pas le fin mot de l'histoire. En 2000, j'étais partie voir ailleurs, je voulais me détacher de lui. Ce n'était pas du désamour mais c'était impérieux. J'étais jeune alors et je ne concevais plus de vieillir avec lui. Il a été très malheureux, je m'en veux. Mais le moment était passé et je ne suis plus revenue. Avec des si… Maintenant, tout ça fait partie de ma vie, ce sont plus que des souvenirs. J'adore toujours la personne qu'est Yves-Marie et ce qu'il fait à Saorge, au-dessus. Jean-Marie est classe et gentil, je pense que ce sont vraiment les mots qui le définissent : il respecte ce que j'ai dit, Juliet n'est pas sa fille mais il s'en occupe quant j'ai besoin. J'ai écrit une lettre, elle est en lieu sûr et s'il m'arrive quelque chose, une amie doit indiquer où. Cette lettre est écrite pour Juliet qui pourrait savoir ainsi qu'Yves-Marie est son vrai père mais que moi je ne j'ai pas voulu qu'il soit son père. Ma fille saura *ma volonté* au-delà de réalité physique que je n'ai pas pu contrôler.
*Alors que je prends le ferry pour rejoindre Gênes, je revois Carla me tendant la main au moment du départ : légèrement en arrière, j'ai l'impression qu'elle doute soudainement de l'objectif de ma venue, de ma sincérité. Écrivez-moi, lui dis-je en lui tendant une carte de visite. D'accord, me répond-elle. De toute façon, Alessandro vous dira mieux que moi les histoires de famille. Elle me montre un SMS de son frère qui m'accueillera demain.*
Lui, c'est le feu, la lave, vous verrez. Moi, mon volcan est endormi en ce moment. Il faudrait que je le réveille.
***
*En juillet, Carla m'envoie finalement cette lettre.*
Ludovic,
J'ai repassé mes vieux disques aujourd'hui, avec plaisir et sans nostalgie. Je vois pas mal de films, bien sûr, avec mon travail au cinéma. Mais ce que j'aime voir surtout, ce sont les gens rentrer et puis sortir après le film. Il y en a deux sortes : ceux qui repartent exactement comme ils sont rentrés (certains sans dire un mot, d'autres en riant avec leurs amis, d'autres préoccupés par le parcmètre) et ceux qui sortent différemment : ils parlent plus bas, d'autres sujets, restent vagues dans leur appréciation, hument l'air dehors, éclatent de rire, restent, s'en vont vite main dans la main. Tous ceux-là, ils ont vécu une séquence dans leur vie comme une séquence dans un film, ils ont un avant et un après et la vie s'enchaîne comme ça, selon une narration qui avance. Moi, je ne suis pas trop préoccupée par les parcmètres et je vais beaucoup au cinéma ! D'une certaine manière, Yves-Marie, avec ses concerts, il était plutôt dans le schéma répétitif du spectacle (ma petite théorie personnelle là-dessus, si elle vous intéresse, c'est que les groupies s'amusent beaucoup plus que les musiciens : elles n'ont pas deux *shows* identiques et ne risquent pas de voir les soirées défiler avec des partenaires au rôle toutes les nuits identique.)
Où je serai dans quelques mois ? Je ne sais pas. J'ai toujours rêvé de vivre en Allemagne comme mon frère ou à Londres, peut-être je le ferai. L'Europe est vaste et facile. J'attends que mes enfants grandissent, et surtout ma fille car Marin vit le plus souvent avec son père. Mon rêve, ça serait de trouver un job dans une organisation, un truc comme aller à Bruxelles. Ce n'est sûrement pas impossible, mais il me faut déjà une capacité en droit. Je me suis inscrite au Parti Pirate. Sur l'écologie, la défense des droits ou l'anti-corruption, il y a besoin de gens capables de bouger et de s'intéresser à l'Europe.
Juliet me demande chaque mois : alors, c'est quand qu'on part ? Je crois qu'elle veut tourner une page qu'elle n'a pourtant pas lue ! Je lui promets que nous allons bouger, avancer. Et c'est quand que tu rencontres quelqu'un aussi ?, me relance-t-elle. Je lui dis que je vois des gens tous les soirs mais elle me répond :
-- C'est pas pareil. Je veux un autre papa, un qui revient à l'appartement le soir et qui pourrait me faire faire mes leçons et me garder quand tu vas travailler ou au concert.
-- Et tu crois qu'il pourrait m'aimer, moi, suffisamment pour qu'il reste longtemps ?
-- Ah, oui, ça c'est un vrai problème, tu as raison, je n'y avais pas pensé...
-- Écoute, je te promets de chercher encore, beaucoup !
-- D'accord.
Et elle me regarde avec des yeux pleins de confiance qui me tuent sur place.
Je vous remercie de votre visite qui m'a fait bien du bien. J'espère vous revoir bientôt,
Carla Minore.