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Jouer du triangle 2025-08-21

Le mal répond à la demande du moment et à la fonction de celui qui en est porteur. [...] Aussi, Dieu nous préserve des situations favorables au mal. (Sergueï Dovlatov, La Zone)

Ils formaient tous les deux comme un couple tendre dans la lumière calme du matin. Lui, Potz, en marinière bleu pâle, pantalon court gris et sandales, ses cheveux blonds très ras. L'autre, l'éditeur, était en chemise manches courtes jaunasse et en short. Ses pieds étaient enfermés dans des mocassins. Ses mains jouaient avec un trousseau de clés de voiture de location. Le marché aux Puces de Pézenas rameutait son public, encore familial ce milieu de matinée du huit août deux mille vingt-cinq. C'était sur le cours Jean-Jaurès à l'ombre des platanes. Il y avait quelques personnes qui fouillaient les bacs du stand de Lev Lotman dit «Potz».

Les deux hommes se tenaient proches comme des conspirateurs mais avec des gestes qui trahissaient des variations dans leur conversation. Le sujet principal de leur échange était la publication prochaine par l'éditeur d'un livre de Lev Lotman lui-même, intitulé Chansons homosexuelles dans la Marine soviétique tardive. Il y avait matière à discussion. Mais le troisième homme installé à l'étage du café des Arts dominant le cours n'en captait encore aucune subtilité. Il venait d'arriver et, juste avant de monter au café, il avait déposé sur le stand du Russe, sans attirer l'attention, un exemplaire de Mort à Venise truqué d'un micro d'écoute. Lui, appelons-le Nicolas pour ne pas prendre le risque citer son nom, car cette histoire ne contient rien de suffisamment précis susceptible de mettre cet homme formellement en cause.

En fait, il n'y a rien de très sûr dans ce manuscrit, Lev.
Il n'y a pas grand chose de vrai dans quelque chose qui n'existe pas, vous savez ? Il n'y a pas eu d'histoire, nous n'existions pas officiellement ! Et pensez-vous, dans la Marine ! Seulement des histoires particulières.
Oui, bon.
Qui ont bien eu lieu je vous l'assure !

Nicolas active son micro d'écoute. Ce qu'il sait de Lev Lotman : homosexuel célibataire, la soixantaine, immigré en France depuis dix ans. Vaguement activiste, instruit mais pauvre, il dérive dans le sud-est de squat en campement avec son stock de raretés soviétiques dans sa camionnette.

Cette page, ici, je vous l'accorde, j'en ai piqué le thème à Dovlatov :

Les marins veulent-ils la guerre ?
Demandez-le au cargue qui s'est fait pointé sévère
Il a tout vendu pour payer la boisson de l'occasion
Des bottes jusqu'au pompom
Demandez-le aux trouffions,
Couchés sur le pont, deux à deux comme des cochons.
Et vous saurez de manière claire
Si les marins veulent la guerre...

Un emprunt à Dovlatov pour l'hommage car c'était très connu, une chanson issue des camps ! On la sifflotait et chaque marin affranchi en adaptait les paroles : c'est ce que j'ai fait ici.
Oui... Enfin…
Que croyez-vous ? L'armée, la prison, la marine, c'étaient les mêmes gens. Et les mêmes mots du sexe.
Je ne sais pas... Il n'y a pas d'enregistrement ?
Désolé cher monsieur, désolé, nous n'avions pas d'opéra à la Base. Et s'il y en avait eu un, je vous assure que je l'aurais fréquenté...

Nicolas envoie un message sur la boucle Telegram de son groupe. Il est en place depuis dix minutes et il est déjà dégoûté :

NICO : Quand 2 homos se rencontrent, ils parlent de quoi d'après vous ? Des belles manières ? Non, de relations dégueulasses, pas de surprise. Merci pour la mission les copains !

Nicolas est un jeune gendarme en vacances. Ses copains l'ont accueilli récemment au sein de leur Digue de la Culasse, un groupe ultra. Ultra tout : antisémite, anti-arabe, anti-pédé, anti-démochiasse, pro-violent et pro-pros de l'ordre. Car la Digue ne recrute que parmi les FDO, l'armée et les milices. D'où des moyens technologiques à disposition, même en vacances. D'où ce genre de «mission» à couleur de bizutage donnée à un jeune gendarme en vacances. Réponse :

AN2NIMES : Ce Potz est une lavette homo qui peut baver, il parle mal des armées russes.

Lev Lotman, Estonien, a servi sur la Baltique de 1981 à 1995, ses affectations successives l'ont conduit à Léningrad, à Riga et à Baltiïsk. Son bataillon est dissout en 1995.

Il y avait un jeu qu'on faisait certains soirs de dégel : un rocher créait comme un toboggan juste au dessus du fleuve mais sans grande profondeur ensuite, à peine deux mètres. Il s'agissait de se lancer à vélo, plonger sans lâcher les poignées mais pas se recevoir sur la selle non plus. Ensuite, nous pédalions comme pouvait et revenions à vélo sur la plage de galets. Le gagnant affichait l'air le plus nonchalant possible -- et ne respirait que sous les applaudissements. Les gaillards, eux, les champions athlétiques concourraient avec nous, ce qui n'était déjà pas sans nous déplaire... Mais il y avait une autre règle : voler auparavant le vélo près de la gare. Seuls nous jouions comme cela. Rôder à la gare, faire l'interdit, c'était ça le vrai jeu.
Ce genre d'anecdotes, c'est bien. Ça situe le récit, ça l'incarne. Vous devriez plutôt aller vers là, Lev.
Oh, je vois bien là où vous voulez m'emmener. Mais moi je ne veux pas. Je n'étais comme qu'un éclat de kaléidoscope ignorant des autres. Ce sont les chansons qui sont intéressantes ! Ou les gares ! Mais elles parlent peu...
Il n'y a quasiment rien de publié sur l'homosexualité dans l'armée soviétique. Votre témoignage...

L'éditeur, lui, est arrivé la veille de Lyon. Il a chaud loin de sa clim. Sa jeune maison d'édition ne rivalise pas encore avec les parisiennes. Mais son profil d'héritier au sens de Bourdieu, son Science Po, sa carrière de journaliste et ses solides relations lui donnent des ambitions et la confiance nécessaire à leur réalisation. Ces quelques éléments de biographie suffisent amplement, je ne veux pas le mettre dans l'embarras par ce qui sera raconté ensuite.

Votre témoignage, Lev Lotman, serait plus puissant au singulier, signé par vous. Là, vous vous cachez derrière...
Les chansons sont une des rares choses communes à nous qui restent. Certaines se transmettaient entre les générations de conscrits. Il y en a qui ne survivent pas à un embarquement ou à une bordée. D'autres si. La plupart sont des détournements de chansons connues. Les meilleures sont celles restées intactes mais qui, accompagnées de gestes ou de clins d'œil créent une connivence secrète. Là encore voyez-vous, ce qui reste invisible, c'est la réalité, c'est la dénégation. Là encore, le vécu individuel n'est que signes et interprétations. Et lorsque nous serons morts, seules les chansons vivront encore : je veux leur rendre leur rôle de témoin.

AN2NIMES : T'inquiète Potz, on les chantera sur ta tombe.
↳ 12BALLES : Il va t'en arriver de belles.
↳ AUNOMDELARACE : La Digue arrive ! Prends garde à ton stock, raclure !

Ainsi au marché aux Puces de Pézenas, alors que la lumière prend forme en écrasant les têtes et en renforçant les ombres, la haine côtoie la vie et l'ambition d'en garder trace. La haine a prévu de saccager le stand de « Potz » en ce 8-8-25. De son côté, Lev Lotman prévoit plutôt de continuer sa vie vague. Et l'éditeur hésite.

Il voit bien qu'il a sous la main un ensemble inédit et un auteur sans doute de bonne foi. Mais publier quelque chose qui n'existe pas, c'est difficile à défendre ensuite devant les libraires, qui ne sont pas des poètes. Ces chansons seraient un patrimoine immatériel d'une sorte d'archipel de l'homo-Goulag de la Marine soviétique dont personne n'a encore jamais entendu parler : pas simple. Écrit de surcroît par un juif estonien qui prend ses aises avec cette histoire, comme s'il en était le portier. Est-ce bien à l'éditeur d'endosser cette responsabilité ? Quel risque fait-il prendre à son catalogue ?

Une esplanade dans une base navale, ce n'est pas une plechka comme à Moscou entre le Bolchoï et la statue de Karl. Les marins ne peuvent pas y flâner et se rencontrer. Et les toilettes de la base sont aussi surveillées que celles de la gare de Moscou, sûr ! À peu près partout vous courrez le risque d'un guet-apens tendu par la police. Et la délation, c'est comme les pollens dans l'air. J'étais en permanence un hors la loi quand j'étais sous l'uniforme. Et plus encore, j'étais un paria en sursis. Les coups ne viennent pas forcément de la police : il y a aussi ceux qui veulent prouver qu'ils ne sont pas des goloubye, des « bleus », on dirait des gays aujourd'hui... Alors ils tapent pour prouver qu'ils sont des mecs. Moi aussi j'ai donné des coups pour ça.

Lev Lotman dit ça en se reculant légèrement mais avec le regard bleu affirmé. Faisant ainsi, il quitte l'ombre du platane pour le plein soleil devenu implacable maintenant qu'on approche de midi. Après la Marine, il n'a plus volé de vélo près de la gare. Il n'a plus rien commis d'illégal (les relations homosexuelles n'étaient plus un crime depuis 1993). Il a enterré son père à Pétrograd (Saint-Pétersbourg) et ne s'est fait remarquer en rien. En 2013, décidant que la loi tournait à nouveau du mauvais côté, il a simplement repassé les frontières baltes, désormais en Europe.

Non, je ne les chanterai pas ces chansons. Elles appartiennent à d'autres.

Nicolas s'intéresse à l'éditeur. Ce qu'il en comprend, c'est qu'il ne sait pas estimer le poids symbolique ou médiatique d'une telle figure. Il connaît mal ce milieu et ce métier et d'ailleurs, en quoi publier serait-ce un métier ? Pour le gendarme, l'éditeur a un côté pervers, pourquoi vouloir rendre public ces mémoires d'homos, pourquoi charrier la boue de l'histoire ? Nicolas peine à se l'expliquer et ça le rend mal à l'aise. Pendant ce temps, la rencontre rencontre que Nicolas persiste à croire amoureuse malgré ce qu'il entend se poursuit en bas sur le cours. L'heure du pogrom de la Digue, elle, se rapproche. Des gars doivent se préparer quelque part sous la porte de la vieille ville. Ils seraient contents de savoir que l'ancien ghetto juif de Pézenas est là, juste à droite.

NICO : Il y a ce gars encore avec lui. Un peu connu je crois. C'est un « éditeur » ou quelque chose comme ça. J'ai l'impression qu'ils vont manger ensemble.
↳ 12BALLES : Bah, on s'en fout. C'est Potz qu'on veut se faire.
↳ AUNOMDELARACE : Intello collabo ! On y rentre dedans aussi ! ouais.
RAF : Mauvaise idée alors. On attaque pas un VIP. On est pas prêts pour ça. Question d'opportunité politique.

Raf est le donneur d'ordre de la Digue de la Culasse, celui qui pense, celui qui a la stratégie. L'actif.

En mer, j'étais actif. La plupart des équipages étaient composés majoritairement de Russes ou de Caucasiens en tout cas. Comme Estonien, je ne pouvais pas me permettre d'apparaître passif. Je me serais fait démonter la gueule et traiter de pédé. Ça aurait été l'enfer, je n'aurais pas survécu. Actif, j'étais au moins respecté dans le rôle de l'esseulé. On me foutait la paix mais je ne me risquai qu'à prudence de loup. Je visais les officiers hors du Parti ou les mécanos solitaires ...

L'éditeur avait toujours rêvé de publier un témoignage choc de ce genre. Il avait cherché auprès de pas mal de groupes militants, dans les diasporas si possible opprimées. Il avait passé des heures avec des universitaires spécialistes des régimes violents ou fermés. Ah, si ce Potz voulait bien se mettre à écrire vraiment ! C'est une jeune cousine de l'éditeur qui l'avait mis sur la piste de l'ancien marin. Elle l'avait écouté un soir qu'il était invité sur une des radios de p-node.org. Son interview était bien menée et lui s'exprimait avec simplicité. Il avait chanté a capella Je suis malade et sans avenir avec toi, précisant que le texte en russe parle du cancer (fréquent chez les mécaniciens à cette époque sur les bases navales) mais que celui qui avait composé la chanson en 1987 pensait à une toute autre « maladie », celle-ci officiellement reconnue par l'État.

Je suis malade et sans avenir, avec toi
J'ai tant turbiné avec mon corps !, mais si peu, avec toi
Que je me retrouve nié
et sans avenir de promotion
Autre qu'aux grades de la solitude amère

À terre, la vie était différente, les genres et les nationalités plus divers. Il y avait des Azéris ou des Georgiens. Plus de variations de relations étaient acceptées. Mais que ce soit en mer ou à terre, ça n'a jamais été la fête ! J'étais le décor, il fallait être le décor, l'ombre, la personne présente mais inexistante. J'étais l'être regardé mais sans apparence et j'étais l'être regardant, sans regard.

RAF ↦ NICO, un de nous est passé sur le stand et a récupéré ton livre. Opération annulée. Bien joué de ton côté pour ta première mission.
↳ NICO : Ah, pas vu le gars ;)
↳ RAF : encore heureux ! il est de la DGSI.

L'éditeur se demande tout de même si son hésitation ne le ferait pas classer parmi les couards et les démissionnaires. Quand on publie de la science sociale, la vérité ne s'impose-t-elle donc pas ? Ne serait-ce pas à lui d'en laisser s'exprimer les expressions douloureuses ? Ce genre de livre, ces Chansons homosexuelles dans la Marine soviétique tardive, elles sont impossibles à publier en Russie bien sûr. Par contraste, ne faudrait-il pas qu'elles le soient en France ? Son épouse appelle : où est-il ? Encore à Pézenas, quand revient-il ? Il lui explique son cas. « Tu n'es pas un service public, mon chou. » Elle a raison, il jouera une autre fois le Samaritain, il aura bien d'autres occasions.

Nicolas se tord le nez, le message de Raf le laisse insatisfait. La Digue se dégonfle et laisse aller ce rebut dégoûtant sans le traiter ? Une affaire d'« opportunité politique » a précisé Raf. Un jour, se rassure Nicolas, un jour les opportunités seront ouvertes et ces rats devront retourner sous terre. Un jour la Culasse parlera de la voix de la loi. « Comme en Russie finalement », se dit-il. Midi l'éblouit alors il quitte le bar. Ah !, s'il n'y avait pas eu cet éditeur...

Écoutez, je vous rappelle bientôt : laissez-moi votre numéro ?

Mais Lev Lotman est à discuter avec des clients qui cherchent parmi ses pin's. Non, il n'a ni celui du Koursk ni celui du Moskva (celui-là de la flotte de Crimée, précise-t-il). Déçus, les clients amateurs de reliques s'en vont. L'ancien marin mélomane salue de la main l'éditeur qui est déjà en chemin et qui sort tandis qu'il marche les clés de sa voiture de location :

Je n'ai pas de téléphone, vous savez ?

Lev Lotman sort sa gamelle de la glacière, s'ouvre une bière et se prépare à manger derrière son stand. Il ne parvient décidément pas à convaincre que ses Chansons oubliées valent encore le coup pour les lendemains.

L'époque n'est plus qu'au récit héroïque, se désole « Potz » (ça veut dire couillon en yiddish).