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title: Mentor Mattei
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date: 2025-11-24
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- nanowrimo
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- Mentor
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- comment
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Mentor Mattei m'a accueilli chez lui un jour de *bora* à Trieste, au coin de la rue Dante, en haut de la magnifique maison Smolars. Puis il est allé dormir.
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– Une ou deux heures. Installez-vous, je vous ai préparé des papiers sur la table. Des archives.
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Nos échanges se font en anglais. Mentor vit la nuit, essentiellement. Il est patron de plusieurs bars de nuit ici en Slovénie et jusque dans la Croatie proche. Il a 37 ans aujourd'hui, cela fait 2 ans m'a-t-il dit qu'il a adopté un rythme de marin de haute mer fait de repas et de sommeils calculés. Il ne voit pas un intérêt à faire une exception pour moi, « mais n'y voyez rien de personnel », me précise-t-il, loin de me rassurer, c'est une expression de la Mafia !
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Son duplex est sobrement aménagé, et tout le pan de mur derrière l'escalier en fer est occupé par une bibliothèque. Les livres se partagent en deux catégories : quelques étagères de polars, le reste de livres d'histoire sur la Yougoslavie et particulièrement des indépendances récentes : Slovénie, Croatie, Bosnie, Kosovo, etc., et les délires de Grande Serbie.
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Quand il sera réveillé, Mentor me racontera son enfance à Rimini et comment, dès 13 ans, conscient des origines en partie yougoslaves de sa famille, il a vécu par procuration tous ces conflits. « Un livre d'histoire déplié en direct depuis Rome ou Alexandre, les mouvements des peuples, les délires d'empire, les nationalismes… et bien sûr la Guerre. » Il veut parler de la Seconde, qu'a vécu son père, Elias. « Le mal doit être étudié chez l’homme, ces guerres me proposent l'examen de la variété des manifestations du mal, à l’aune des tragédies de la Guerre. Mais personnellement non, je n’ai jamais voulu m’attacher à ces questions de nationalités. » Je ne le crois qu'à moitié.
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Pour lors, je regarde les documents laissés sur la table par mon hôte.
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Il y a principalement un ensemble de feuillets, tirés d'un carnet de notes et agraphés ensemble. Il y a des passages en italien, que je comprends un peu, et d'autres en serbe qu'il me faudrait faire traduire si l'objet de mon enquête était Elias. Car ces écrits sont d'Elias, le père de Mentor et d'Achille. Je photographie ces passages :
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> Ma mère a été jugée libre et courageuse de nous attendre seule. Mais elle n'était pas yougoslave. Moins de préjugés sur elle de ce fait.
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> Je n'ai jamais vu mon père. Maman m'a toujours dit qu'il n'existait pas, qu'il n'avait pas d'importance : il fallait faire des enfants, à la sortie de la guerre, si possible bien communistes et donc pas selon les mêmes schémas qu'avant-guerre. Connerie ! Mais tant d'amour reçu de ma mère, avant qu'elle ne me laisse, moi, au pensionnat."
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> Josip Tito m'a parlé une seule fois de notre père. Il m'a dit qu'il était très fort. Qu'il espérait que je serai aussi fort que lui mais aussi que je serai plus discipliné et plus *croyant*, quelque chose comme ça.
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Et il y a des photos prises sur le port de Rimini où travaillait Elias Mattéi.
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Il y a un portrait que je qualifierais de l'école humaniste mais inspiré aussi par la tradition soviétique de célébration du travailleur. Celui-ci est pris de trois-quarts, le regard bien au milieu du cadrage afin d'en illustrer la confiance en l'avenir. Amateur éclairé ou professionnel, d'école humaniste ou non, ce portraitiste a fabriqué une trace, avec une évidente volonté de sympathie. Voulue et assumée, forcée ou commanditée ?
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Sur cette autre, il y a ce marin dont la casquette, elle, n'est pas de la Marine. Élimée, formée, ajustée au milieu et en haut du front, la visière légèrement tordue à l'endroit où le pouce et l'index appuient en opposé, elle est noire sur la photo, la lumière en marquant les usures. Favoris et sourcils sont fournis, les yeux à l'intérieur d'une large rayure noire qui ne laissent rien deviner d'eux. Le nez est proéminent, le losange qui façonne le sourire édenté y prenant appui à l'aile d'un *S* à la base intérieure de la narine. L'homme n'est pas rasé du matin, sans doute est-on lundi.
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« Quatre amis, 70 », est-il précisé au verso de cette autre photo : quatre vieux sur un banc. Sujet là aussi classique s'il en est, quoique les chiffres préférés des photographes sont souvent deux ou cinq, pas souvent quatre. La photo est une déclinaison de ce standard avec peut-être un léger sens de l'ironie : le banc est fixé au sol face à la mer -- la jetée à droite protège de port -- mais les hommes sont assis à rebours, comme à califourchon, les bras appuyés au dossier. Ils regardent donc le quai, la rue, ceux -- et peut-être celles -- qui passent. Et non la mer, on devine qu'ils l'ont assez contemplé dans leur vie.
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Serait-ce Elias Mattei qui a pris ces photos ? Est-ce lui qui a demandé aux hommes de poser ainsi ? Il y a clairement un intrus, l'homme plus âgé que les autres : il n'a pas de casquette de marin mais un béret, façonné en pointe vers l'avant, d'énormes oreilles et une belle moustache blanche, une canne en bois clair -- du buis ? -- et des gros chaussons aux pieds : il ne doit pas habiter bien loin, sûrement dans l'une des rues donnant sur le port ou, s'il est de famille ancienne, une des rues parallèles au quai, abritée du vent. Les trois autres ont la casquette et des souliers. Celui que l'on voit à droite de la photo et du banc, à gauche de ses amis, semble celui encore le plus actif : une grosse montre est visible à son bras gauche, il porte chemise et cravate. On a tous l'impression de connaitre ces groupes d'amis et les conversations qui sont menées sur le banc. Et pourtant ? *This is another time and another place.* Derrière, au départ de la jetée, il y a une Fiat garée et un couple qui regarde le sable, se tenant prudemment à la rambarde. Je me plais à penser qu'Elias se serait ainsi mis en scène avec sa fiancée un jour de dimanche suffisamment ensoleillé pour cette pose collective.
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Un cliché retient également mon attention car plus ancien. On y voit un groupe de femmes et d'hommes et de jeunes garçons. Les habits sont manifestement d'après-guerre, le drapeau est celui de la Yougoslavie. Je le scanne avec mon téléphone portable. Et je rêve à ce même Elias, serait-ce lui quelque part sur cette nouvelle pose, mais où ?
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Mentor s'est levé, je m'étais assoupi, quelle honte. Il m'offre un café, s'installe et s'attend à ce que je démarre. Sa disponibilité me rappelle celle de son cousin, Alessandro. Le connaît-il ?
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– Je sais qu'il existe. Comme mon frère, je sais qu'il existe, c'est tout. J'ai refermé cette boite-là dit-il en désignant les feuillets et les photos sur la table.
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Je lui avoue que j'ai rencontré Alessandro en juin dernier et combien je le compare à lui, moralement. Physiquement, Mentor est beaucoup plus lourd, musclé, assez fort de ventre pour son âge, déjà. Ses cheveux sont très courts, ses traits peu marqués et sa peau est claire : un jeune homme dans un corps de 50 ans. Je l'interroge sur sa vie de spartiate.
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– De spartiate ? Je bouge chaque nuit, je fais des kilomètres entre mes boites, de Trieste à Pirano, à Rijeka ou sur Krk. Ici je bois, là je danse. Ailleurs je fais le portier, je cajôle mes employés ou je terrorise un mauvais client. Et partout, je paye des bakchichs… Ça c'est la vraie histoire des Balkans, sourit-il. Ma nationalité ? Je n'en ai pas. Les nationalités sont essentielles pour comprendre les gens, et j'en joue. Mais certaines personnes échappent à ce destin, c'est le cas de ma famille, et de moi. Certes, je suis revenu de ce côté de la mer pour être proche de ce bain culturel. C'est pourquoi vous me dites que vous ne croyez qu'à moitié ? Ludovic, permets-moi : je ne te demande pas de me croire. Tu es là pour un reportage ? Prends ce qu'on te donne.
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Difficile d'avoir prise sur un tel personnage. Ni l'évocation de l'émigration de ses parents en 1974, *via* Trieste justement, ni la figure ses grands-parents, ni la vie politique ne l'émeuvent.
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– Parents, grands-parents ? La fibre internationaliste du peu que j'en ai retenu. Une fibre anarchiste ou individualiste en tout cas. Mon père me disait que sa mère lui répétait souvent que l'individu avait un rapport à son époque, et pas l'inverse. Et il est parti se faire tuer en Serbie sous l'uniforme de la Croix-Rouge.
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Mercedes Pérón Fernandez m'a dit des mots presque identiques à Bermeo : « Il n'y a pas de dissolution dans un siècle, mais un rapport de force entre un individu et son temps. »
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Mentor, à la fois sage d'Ithaque ou guerrier de Rhodes, n'aura en tout cas pas d'enfant. Il n'en veut pas, il ne veut même pas de relation durable. Il vieillira seul, ou à deux avec un homme s'il tourne casaque d'ci là, blague-t-il.
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