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title: Enquête sur Stéfano
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date: 2025-10-15
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- Nanowrimo
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- Stéfano
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- Mercédès
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- Charlotte
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- relu
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Que devient Charlotte à la toute fin de la guerre ? Elle a suivi sa mère, peut-être en France puis sûrement vers la Yougoslavie, restant j'imagine dans ses jupes. Enfin, pas si longtemps que cela puisqu'elle est mère de Stéfano, sans que je connaisse le père. Stéfano est parti d'une façon ou d'une autre, seul, de la Yougoslavie – à moins que Charlotte ait pu partir elle aussi ?
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je relis mes notes de mon voyage à Malte, alors que j'écris mon rapport d'enquête. Il subsiste beaucoup de mystère autour de Stéfano. Mais comme les jésuites professent que le diable lui-même participe au projet de Dieu, ou comme le péché est une façon pour le pêcheur de se rapprocher du Dieu aimant, comme encore le derviche occupe tout un espace en tournant physiquement autour de sa nullité centrale : ce que j'écrirai de Stéfano ne pourra qu'approcher la vérité. Et c'est heureux car sa vie ne fait pas partie de la commande de Madame.
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J'y ai cependant passé du temps. Je garde note ici.
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## Stefano, sur ses traces à Malte
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Le ciel était d'or et bronze à l'horizon lorsque je m'étais décidé pour ce voyage avant d'entamer la rédaction de mon rapport d'enquête. Le destin de Stefano m'interrogeait et je m'inquiétais sur la réaction de ma commanditaire si jamais je n'entreprenais pas ce voyage sur cet à-côté de l'enquête. Elle m'aurait peut-être regardé de travers, après avoir pris connaissance d'un petit début du rapport, un peu déçue -- oui, c'est ça, comme si tout aurait été inutile et si tout ce serait arrêté là : *Et où est mort Stefano, vous ne l'avez pas mentionné...*. Terrible rencontre avec la lectrice, il n'était pas question pour moi de faillir à sa moindre attente.
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L'avion a décollé et ce ciel magnifique, plombé de vieil or, a semblé prendre encore de l'épaisseur. Le jour revenait comme sur lui-même grâce à l'envol de l'avion et je regagnais ainsi quelques degrés de contemplation, quelques minutes d'hésitation : il n'est pas si facile que cela de prévoir le passé de quelqu'un et encore moins d'en faire usage. Ma destination était-elle la bonne, dans le sens où la vieille femme redoutait-elle peut-être plutôt qu'elle n'espérait mes réponses ? Qu'est-ce que la vérité des gens -- préférée à la réalité des choses ?
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L'avion a rapidement basculé vers l'est, laissant la lumière poursuivre à l'ouest. J'allai donc à La Valette. Stefano y était marin, jusqu'en 1976, à sa mort accidentelle à l'âge de 21 ans. J'ai demandé un whisky au stewart, je me sentais maintenant bien, en l'air, le décollage passé et cette vision dorée offerte à mes yeux. L'escapade, décidée dans la douleur, commençait bien. Sa vie adulte n'avait duré que quelques années. Il avait été trouvé noyé mais les investigations à l'époque n'avaient pas été poussées vraiment plus loin. Le rapport de police estimait que Stefano avait péri dans le naufrage du Kristos III, le bateau de pêche où il embarquait souvent, et seul : il louait la barque au patron les jours où celui-ci chômait -- qui devint d'ailleurs armateur par la suite. Ce soir-là, on avait vu la barque, parmi d'autres, croiser au large de la pointe, lamparo allumé et lance de filet en l'air.
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Il ne m'avait pas été très difficile par téléphone d’accéder à une version légèrement différente. Si Stefano vivait de pêche, pour une part, il vivait aussi d'autres activités, comme beaucoup d'autres. La Sicile n'est pas loin, les bateaux tunisiens non plus. Il a laissé en tout cas le souvenir vague d'un jeune travaillant peu par rapport à ce qu'il dépensait. Les quelques anciens que j'avais pu interroger, incapables de citer les détails du drame, se contentaient d'en dire que Stefano avait eu un « accident en rapport à son style de vie ».
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Et puis il y avait la plongée sous-marine. Pour la beauté du plateau continental, bien sûr, pour gagner en saison un peu d'argent avec les touristes, mais aussi pour des livraisons particulières ou pour aller chercher au fond de l'eau des cargaisons de collègues contrebandiers malchanceux.
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Et c'est donc là que se pose la question du lieu de la mort de Stefano : sur l'eau ou *sous* l'eau ? Dans ce dernier cas, aucun doute, les activités de Stefano étaient illicites ce soir-là. C'était un premier point à confirmer. Viendrait ensuite le point 2 : en quoi ce détail était-il, je le pressentais, si important pour madame Perón Fernandez.
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J'arrivai tard dans la soirée à l'hôtel, je ne fis rien le soir à part manger un plateau-repas devant les innombrables chaines télé. Je décidai de me coucher vite ensuite, mon rendez-vous était dans la matinée dans les bureaux de la télé nationale. Je devais visionner les reportages diffusés les jours suivant le naufrage du Kristos III. Mais j'avais également fait la demande sur ce que les équipes de la télé nationale avaient pu filmer à l'occasion du tournage sur l'île de quelques scènes du film *Señora Buscar*.
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J'avais déjà vu la version anglaise de ce film tourné en 1980 pour la télé espagnole par Jeréa Lisboa. Le scénario de cette fiction s'était inspiré de la vie de Mercedes Perón Fernandez. Elle-même l'avait mentionné dans sa courte biographie, tout en minimisant sa participation (« on m'a juste interrogée », me disait-elle) et en niant une quelconque véracité biographique au scénario. De fait, si quelqu'un de désormais averti (j'allais écrire *affranchi*) peut retrouver des inspirations ici et là, seule la trame générale de la vie mouvementée (j'allais écrire « aventureuse ») d'une Espagnole du vingtième siècle légitime la mention « à partir d'une histoire vraie ».
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J'avais bien sûr visionné une première fois ce film au printemps -- en obtenir une copie, en VHS !, n'avait pas été simple. Mais, vers la fin de mon enquête, j'avais estimé qu'un nouveau visionnage, mieux documenté par tout ce que j'avais appris, était pertinent. Et j'avais raison, par exemple pour cette scène, légèrement dramatique où l'amie de l'héroïne disparaît : cette scène avait été, sans raison particulière, tournée à Malte, c'était soigneusement indiqué au générique. Je ne pouvais pas exclure un caprice du réalisateur ou un quelconque montage financier qui impliquait la présence de l'équipe à Malte. Mais franchement, en regardant la scène, il est difficile de croire qu'elle ne pouvait être tournée que là précisément. Elle ne promouvait même pas spécialement le lieu, sans comptet qu'en 1980, ce genre de placement touristique était bien plus voyant qu'aujourd'hui. Non, la scène semblait tout bonnement avoir été tournée *sur place*.
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Cette évidence se révéla à moi et je fis alors quelques rapprochements. Les dates peuvent être relativement trompeuses et par exemple laisser penser qu'entre la mort de Stefano (1976) et le film (1980), il s'est déroulé 4 ans. Rien de plus faux : en tenant compte des délais usuels dans la production de ce genre de film pour une télé publique, il est au contraire très vraisemblable que le décès brutal de Stefano soit peu ou prou concomitant avec les premiers entretiens préalables à l'écriture du scénario, en 1975. Ainsi, ce décès, affectant Mercedes vient sans doute donner la touche définitivement dramatique à un projet qui jusque-là était certes intéressant dans une perspective disons franquiste à l'origine (n'oublions pas que la période communiste de la vie de Mercedes Perón Fernandez peut être vue comme un fiasco total -- on peut imaginer que cela a pu motiver l'idée originale du film). Mais le processus démocratique en marche, le destin d'une héroïne touché par le décès d'un proche raccroche à un romantisme que ne renierait pas la *movida* naissante.
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Mais soyons clairs, je n'y crois pas. Je ne crois plus à cette première explication : Malte devait faire l'objet d'un deal, disons les choses. Mercedes, alors mariée à Louis-Marie d'Aunis, a vu dans ce projet de film l'occasion d'y impliquer son premier petit-fils. Et sans doute, à nouveau de changer de vie...
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Je la vois. Je l'ai vue. Je demande au technicien de reprendre ces deux secondes : je la revois. Elle est là, elle était sur le plateau de *Señora Buscar* ce 15 décembre 1978. Je ne m'étais pas trompé. Mon déplacement était plus que nécessaire, mon enquête redémarre même à cet instant précis ai-je l'impression. Je reste sidéré : incroyable comme l'histoire peut-être exacte parfois.
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Elle a un corsage blanc qui tranche soudain sur le fond de l'image occupée par une mer grisâtre et un ciel presque sombre. Ses bras sont nus. Le vent fait voler deux mèches de cheveux noirs mais ses mains cherchent plutôt à retenir, c'est curieux, le haut de sa jupe. Puis elle comprend que la caméra est là, se retourne et s'enfuit vivement en se penchant vers le bas. C'est tout. Je réalise que je peux aujourd'hui, en octobre 2015, voir ces deux secondes, constater cette présence, grâce à un choix d'un réalisateur d'un reportage en film (ou en vidéo peut-être bien) pour des actualités, sur le tournage d'une scène d'un film espagnol sur le port. De façon improbable, presque contestable sur le plan technique, le réalisateur du reportage n'a pas coupé le mouvement de caméra : artistiquement, il a sans doute eu raison, ce mouvement de caméra courant du visage tendu de Jeréa Lisboa vers Anita, l'actrice principale du film n'est pas sans poésie -- même si quelqu'un apparaît furtivement dans le champ, Mercedes. Je ne peux m'empêcher de penser à une scène similaire se déroulant aujourd'hui, parmi tous les téléphones enregistrant tout en images, en son, en localisation : le seul geste authentique serait bien, encore, l'évitement de madame Perón Fernandez.
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J'ai une donnée nouvelle, importante : en 1978, encore, madame est restée sur son projet d'imposer le tournage d'une scène à Malte afin d'une part de fuir Louis-Marie et ses enfants, d'autre part de se rapprocher, même par-dessus une mort survenue entre-temps, de Stefano. Madame peut bien dire, oui, que son rôle a été mineur dans la fabrication de *Señora Buscar*, c'est une demie-vérité : elle a bien obtenu ce qu'elle souhaitait. Moi aussi en un sens, j'ai filmé la séquence avec mon téléphone.
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En descendant l'escalier à la recherche d'un café et d'un hall pour me dégourdir les jambes, je me dis que j'ai ainsi la confirmation d'une chose : il existe bien un lien très particulier entre les enfants de Charlotte et Mercedes Perón Fernandez. Mais je peux laisser cela de côté, c'est secondaire à l'écriture du rapport.
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