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| 15 novembre 2015 | 2025-09-09 |
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Piloté par une infirmière, je parcours à nouveau tous ces couloirs et elle me fait entrer dans la chambre, sans plus de manière.
-- Elle dort. Elle pourrait se réveiller et il sera bon alors que vous soyez là. Vous êtes de la famille ?
-- Euh, ...
-- Qu'importe. Si ça bippe, j'arrive. Si je traine, appelez une collègue avec ce bouton, ici. À tout à l'heure.
Pas difficile de se faire une amie ou de rentrer dans sa famille, je me dis en souriant : il suffit de venir la voir deux ou trois fois sur son lit de mort.
Je m'assied, un peu comme la dernière fois, au niveau de la tête de lit. Mais plus confortablement, ça va durer. Je n'ai pris ni livre ni ordinateur. Je souffle un moment, ouvre la bouteille d'eau qui est sur la table, range soigneusement mon manteau, mets en silencieux mon téléphone. Maintenant j'ai le temps à tuer. Peut-être pas la bonne expression en ce moment.
Je cherche la tablette numérique d'Aurore. Je la trouve dans sa table de nuit, je l'active.
Aurore bouge dans son sommeil et elle émet un grognement. Je m'aperçois alors qu'elle n'a plus de masque à oxygène. Serait-ce la rémission ?
Je tremble, un long frisson. Je remets mon manteau. Il y a un navigateur ouvert avec de nombreux onglets. Le premier est à l'adresse https://fr.wikipedia.org/wiki/Affaire_Malik_Oussekine. Un autre est un pad, un bloc-note en ligne avec un titre « Pour M. Ludovic Tuillier ». Je me sens autoriser à parcourir les notes, en forme de liste de courses :
"Pour M. Ludovic Tuillier.
Liste des affaires de violences et des attentats : à faire. Attentats rue Saint-Michel, 1995, rue des Rosiers, Loi Pasqua, assassinat Malek Ousskine (?) par les Voltigeurs, violences en Nouvelle-Calédonie. Carlos. Sûrement encore d'autres / Si seulement j'avais encore ma tête en entier !Les guerres aussi : Irak ? Afrique ? Oui, Giscard tout ça. Bosnie ?
! J'allais oublier le Rainbow Warrior ! Et l'international, Iran, Palestine.
Et les débats pas finis : vote des étrangers aux élections locales, le contrôle au faciès, la suspension des contrôles d'identité, la nationalité pas automatique. Mitterrand et le "coup d'État permanent".
Je fais glisser le pouce sur l'écran pour faire défiler la page. Il est évident que notre échange par mél de ce weekend l'a travaillée. Mais où veut-elle en venir ?
"Après tout ça, on va me dire à moi que la France est en guerre maintenant ? Vaste blague : depuis que je suis en âge d'écouter la radio et de comprendre les mots usuels, je n'entends que prises d'otages, bombes, attentats, terrorisme, guerres. Quant ce n'est pas des crimes de l'Etat français lui-même. La seule chose qui a préoccupé les politiques jusqu'à présent, c'était que ces épisodes passent, aient une fin, et que surtout rien ne change par ailleurs. On a beau eu manifester, protester, signer des pétitions, organiser des réunions publiques, nada que dalle.
J'ai laissé passer des trucs par ce que je n'étais pas toujours... concentrée, en état de m'intéresser à autre chose que moi et ma dope. J'ai quand même appris une chose : extrèmement rares sont les moments où l'Etat et la police acceptent de desserrer un tout petit peu les doigts. La réponse est toujours l'autorité, bah !, et tout finit fatalement en policeries. La démocratie est toujours la porte d'entrée en dictature, par définition en quelque sorte, monsieur Tuillier. Et c'est valable en politique et à l'échelle des mœurs aussi : être en marge, si difficile que ce soit, ça insupporte quand même la masse. "
Aurore se réveille, peut-être est-elle réveillée depuis quelques minutes et je ne m'en suis pas aperçu, occupé à lire. Je me précipite à lui prendre la main.
-- Je suis là, lui dis-je bêtement. Comment vous sentez-vous ?
Elle veut répondre et renonce, déglutit, aspire de l'air. Elle sourit. Je devine qu'elle veut garder son souffle pour des paroles moins banales. C'est donc à moi de parler.
Elle me prend des mains la tablette et ouvre un mémo avec ces quelques lignes :
"Mon frère Michel est venu ce midi. Il doit suivre son déménagement mais il reviendra me voir. Je lui ai dit pour vous. Lui aussi. Je sais que ton enquête concerne la famille en fait, et pas moi par hasard."
Je la regarde dans les yeux. Elle soutien mon regard et à ma grande surprise le détourne. Elle me remontre l'écran, s'affiche alors cet extrait de texte des États-Désunis, Vladimir Pozner :
"Moi, Theodore Reiser, écrivain, j'attire les gens qui sont réalistes, sensibles. Ceux qui me lisent sont contre les injustices de la vie. Je n'ai jamais eu d'autres lecteurs. Jamais je n'écrirai pour les partisans de l'ordre établi. La vie est une chose essentiellement changeante, triste, tragique et belle. Et je l'aime."
– Alors, ton enquête ?, me demande-t-elle.
– Elle est finie, lui dis-je. J'ai rendu mon rapport… Ça devient maintenant… autre chose.
– Peut-être ce que les sociologues appellent une « enquête participante » ?, se moque-t-elle. Elle rit et tousse à la fois. Se calme.
Elle montre la suite du mémo, je poursuis.
Je souhaiterais que tu reveniennes, si te le peux. Que je puisse te laisser des affaires, comme cette tablette, et d'autres objets si mon frère est d'accord.
J'aimerais aussi s'il te plait que tu dises à Lariboisière que tu es mon ami. Ça facilitera les choses.
-- Également, ça me ferait très plaisir, souffle-t-elle lorsqu'elle comprend que j'ai tout lu mais que je reste la tête penchée sur le mémo en essayant de comprendre.
Lorsque je relève la tête, c'est elle qui me regarde, les yeux troublés. Elle essaye de se relever, je l'aide. J'enlève mon manteau et je la prends donc dans les bras, la soulève et l'assois contre les oreillers. Nous nous tenons encore ensuite. Elle a laissé de la place, je grimpe à côté d'elle dans le lit. Nous laissons nos têtes aller l'une contre l'autre. Nos mains se joignent. Je l'entend qui respire assez vite qui fait des efforts pour ne pas tousser. Moi je fais attention à ne pas respirer trop fort -- nous sommes complémentaires là-dessus. Elle me demande :
-- Ca va ?
-- Oui, je crois.
Je comprends un peu mieux pourquoi je me suis précipité ici dès que j'ai reçu le SMS.
-- Tu travaillais ?
-- Oui.
-- Tu es mieux là !
Elle rit.
-- Alors, pour qui travailles-tu, pourquoi sur notre famille ?
-- Ça, je ne te le dirais qu'à une condition...
-- Laquelle ?
-- Que tu survives encore un petit bout de temps !
-- Je te le promets !
Et elle tousse.
-- Hélas, c'est un secret, je ne peux pas te dire cela.
-- Quel menteur ! Je m'en fiche de toute façon. Je n'aime pas les espions : tu mourras avec ton secret -- ou je mourrai sans ton secret -- et tu en seras bien avancé...
-- Non, personne ne mourra tout de suite.
-- Ça doit être ma mère derrière ça...
Elle baille.
-- Rien que d'en parler, ça me fatigue. Laissons cela.
Elle ferme les yeux. Moi aussi. Je n'ai plus froid, ce lit d'hôpital devient presque confortable. Nous trouvons tous les deux une position plus allongée. Je crois qu'elle somnole. J'hésite à la réveiller pour tout lui dire sur sa grand-mère. Et puis, et après, à quoi ça lui servirait de savoir ça sur quelqu'un qu'elle n'a jamais vu ?
Je suis réveillé une première fois par l'infirmière entrant dans la chambre, intriguée par l'absence de bruit. Elle bredouille et sort aussitôt. Et je suis réveillé une deuxième fois au petit matin par les bruits de l'arrivée dans le service d'une autre équipe. Aurore dort encore. Je lui laisse quelques lignes dans un mémo sur sa tablette.
Au bureau des infirmières, je redonne mon nom et mon numéro de téléphone, précisant que je suis un ami proche et qu'on peut me joindre n'importe quand. Dehors, je respire le petit matin de Paris si particulier, chimique, saturé de café, une odeur d'eau sale et de bois. Un air infiniment plus respirable que celui lourd de diesel du soir. Je m'arrête au bout du boulevard dans une brasserie et commande le petit déjeuner complet sur une table avec une nappe blanche. On s'empresse avec la nonchalance de service, snobinarde parisienne. Je suis sûr qu'ils vont appeler ça de la résistance, désormais !