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| Julie Besnard | 2025-11-22 |
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Saint-Grégoire, le 3 octobre 2015
De Julie Besnard à monsieur Ludovic Tuillier.
Monsieur,
Comme vous me l'avez proposé, je me permets de vous écrire cette lettre. Ce sera à la fois un complément au dossier que vous m'avez demandé de compléter et aussi peut-être une façon pour moi d'exprimer des sentiments divers. Mon mari Alain Besnard, auquel je ne veux rien cacher, m'y a encouragé.
Je dois vous dire que cette semaine passée en votre "compagnie" m'a rendue mal à l'aise. Oh bien sûr, vous vous en êtes tenu à la méthode que vous m'aviez annoncée : deux entretiens en début de semaine, un dossier à remplir à ma convenance et votre présence, discrète, à quelque distance de moi pendant le reste de la semaine. Je dois dire que, je dois vous remercier, si cela peut avoir un sens, pour votre tact. Je n'ai rien à vous reprocher. Mais hier soir par exemple, pendant le repas, je vous voyais tout le temps à la table voisine. Je n'ai pas pu complètement oublié votre présence. Et surtout la raison de votre présence.
Surtout hier soir, alors que vous partez ce matin. Surtout hier soir, où je fêtais avec quelques collègues les un an de ma fille -- elle a marché hier. Arrivée, départ, famille, nouveau-né, avouez que tout cela a bien remué dans ma tête hier soir. Peut-être aussi le verre d'irancy -- moi qui n'a plus dû boire deux verres de suite depuis presque deux ans !
Il y avait là mes collègues, que des filles, des copines et on suit comme ça nos vies, de naissance en rémission, de fiançailles en mutation. Certaines, sans se mettre sur leur quarante-et-un, se maquillent, se coiffent et portent un petit habit un peu chic. Et ça parle boulot, fatalement ! Je ne sais pas si vous avez entendu ? La grande affaire ce soir, c'était se demander comment allaient être négociées les permanences pour Noël. Et puis la prime de fin d'année, nos étrennes. Qui va passer un réveillon original... Je force un peu le trait car je voudrais essayer de donner des détails pour ne pas avoir à vous dire : vous voyez, quoi, comme des milliers d'autres gens. Des vies banales...
Et vous, vous débarquez dans cette pauvre brasserie ! Vous qui voulez faire un documentaire sur une génération, vous qui voyagez et rencontrez tous les jours des gens passionnants... J'espère que vous avez bien apprécié tout ça : la marque plusieurs fois recollée sur le carrelage à deux mètres trente-sept de la cible électronique du jeu de fléchettes. La petite signature un peu ratée sur la proue de la barque, figure centrale du décor mural peint à la main, celui au fond à côté du bar, celui qui met en scène une plage à marée basse vue à travers les colonnes d'une villa romaine avec les grappes de raisin qui débordent de la pergola (je parie que c'est une ancienne pizzéria). Nous, nous voyons cela plusieurs fois par semaine, quand nous venons manger le midi, ainsi que les costumes rouge que le patron fait porter, on se demande bien pourquoi, à Lydie et à Manon, les serveuses de salle. Et dire que ce bar s'appelle L'Inimitable ! ("l'iniMickTable" si vous lisez bien l'enseigne).
Oui tout cela me touche et me chagrine. Et en même temps, quoi ?
Mercredi, vous m'avez suivie à la salle de gym, vous m'avez accompagné faire les courses. Je dois vous avouer d'ailleurs que j'ai pris certaines choses à cause de vous, je n'achète jamais par exemple de radis ou encore de pâtes fraiches. Mais parce que vous étiez là, je l'ai fait. Je n'ose même pas imaginer toutes les idées que vous vous êtes fait de nous en voyant notre caddie. J'en éprouve une certaine honte. Et en même temps, quoi, oui ?
Vous ne pouviez pas bien sûr me suivre dans mon travail. Le lieu est protégé, je mets d'horribles sabots blancs et une charlotte sur mes cheveux. "Ce n'est pas grave, m'aviez-vous dit, le travail n'est pas tout." Vous êtes gentil là-dessus, parce que mon travail, hormis les collègues, c'est quand même beaucoup de merde et des corps.
Bien, je ne vais pas m'épancher plus. Je ne sais plus ce que j'avais vraiment à vous dire. J'ai le bourdon. Je comprends que rien n'est de votre faute mais il fallait que je vous le dise. Un peu curieux quand même de m'avoir choisie, maintenant je vais retourner auprès de mon enfant et de mon mari.
Ah, si parmi toutes les photos que vous avez prises, il y en a deux ou trois de bonnes (avec mes amies par exemple), vous pourriez me les envoyer ? De mon côté, comme promis, voici une photo de ma mère, Nathalie Trouvé. Je la regarde une nouvelle fois. Toute ma vie me semble si coupée de l'histoire de mes parents et de mes grands-parents. J'ai l'impression que, quelque part, notre vie n'atteint pas la leur, bien qu'ils n'aient pas vraiment quitté Saint-Anne-la-Forêt et ses quelques centaines d'habitants. Ce sentiment est bien sûr ridicule, issu du confort (le cocon) dans lequel nous vivons, mon mari Alain, moi, mes amies et bientôt Louna ma fille.
Bien cordialement,
Julie Besnard
J'ai remercié Julie Besnard de son accueil et de sa sincérité. Je lui ai précisé que je savais comment des repérages pour un documentaire télé pouvaient sembler étranges et sans raison aux candidats pressentis. Auprès de Julie, il m'avait semblé qu'une enquête sociologique aurait semblé étrange alors que des repérages pour la télé leur a semblé à elle et à son mari comme une raison plausible à mon intrusion.
La photo de Nathalie Trouvé montre une fillette d'une dizaine d'années, posant parmi des hautes herbes : elle marche négligemment, se penche en avant pour cueillir une herbe ou une fleur. Elle porte une robe aux manches un peu bouffantes, coupées au coude. Le haut porte un large liseré brodé, un carré formé de bretelles et coupant le haut du ventre. Dans l'espace ainsi formé au centre, une autre broderie au motif enfantin, caché par un grosse médaille de communion. Tout le bas de la robe est plissé discrètement. La photo date de 1975, cette robe est bien d'époque mais pas du tout moderne, renvoyant à une iconographie suisse-allemande de la première moitié du vingtième siècle, très Suchard en fait. Les cheveux mi-longs et laissés libres de la jeunette, flottant autour de son visage, ainsi que l'entourage de son sourire -- fossette, creux du menton -- confirment le plaisir de la promenade dans le champs. Romantisme accentué par le premier plan de la photo, une rangée d'herbes folles. La photo est toute en nuances de gris, comme une nostalgie installée et voulue, sans doute celle en vigueur dans le Perche en ces années.