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title: Portrait de la famille Noël
date: 2025-11-20
keywords:
- Nanowrimo
- Solange
- Guillaume
- Julien
- Roman
- relu
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Un mercredi après-midi de juillet, je rencontre Solange Noël chez elle, à Saint-Malo. Elle habite en lotissement non loin de la Briantais, en amont du barrage sur la Rance. Elle m'offre le café et se tient prête à répondre à mes questions. Sa nièce Julie Besnard lui a expliqué les choses, ça facilite le contact. Deux de ses enfants, Julien, 17 ans et Roman, 13 ans, sont mineurs et il n'est bien sûr pas question pour moi de les aborder sans l'accord et la supervision des parents. J'essaye de la mettre en confiance en lui parlant de moi, de l'intérêt que j'ai pour la sociologie et l'histoire des familles. Il se trouve que Solange est la première enfant de madame Perón Fernandez que je rencontre, je n'ai pas eu à le faire jusqu'ici, les petits-enfants ayant retenu toute mon attention, mes efforts et mon temps. J'entame :
Vous semblez particulièrement suivre de près la scolarité de vos enfants, votre famille semble très unie et soudée, vous, votre mari et vos trois fils ?
Oui, je n'aurais pas été vexée si vous aviez dit que nous étions une famille normale. Je pense que nous sommes, oui, la moyenne des familles moyennes ! Enfin, économiquement, nous sommes peut-être un peu plus à l'aise que d'autres mais pour le reste, nous sommes désespérément normaux. Est-ce que c'est bien ou mal pour votre enquête ?
-- Ni bien ni mal, je suis un tout petit peu étonné de vous entendre, comment dire, presque revendiquer cette normalité ?
-- Attention, normalité oui, banalité, c'est autre chose. Et puis, est-ce que l'époque n'est pas un peu comme ça ? Est-ce qu'on nous demande pas chaque jour d'être comme tout le monde ?
-- Vous pensez que ça a changé, disons par rapport à ce qu'on vécu vos parents ?
-- Oh, mes parents... Oui, bien sûr. Eux n'étaient pas « normaux ». Mon père Louis-Marie nous a élevées seul ma sœur et moi. Car ma mère a disparu j'avais sept ans.
-- Ah, je suis désolé...
-- C'est l'histoire, que voulez-vous !, on ne peut pas la changer. Ma mère est d'origine espagnole mais, pendant et après la guerre, elle a beaucoup voyagé. Elle a eu une vie... riche on va dire, mouvementée à ce que j'en sais. Elle nous a eu sur le tard, c'était un second mariage. Et elle partie. Alors, le côté normal des choses, c'est en fait... une *vraie nouveauté* dans ma famille. Et mon mari, c'est un enfant de l'Assistance publique, vous savez ? Être normal, vu comme ça, c'est un achèvement pour nous.
-- Et cette histoire de famille, vous en avez parlé à vos fils ? Est-ce qu'ils ressentent ces... coupures dans votre histoire ?
-- Non, je n'en parle pas. C'est ma vie et celle de mon mari, pas la leur.
-- Mais vous prenez soin de ne pas faire comme votre mère, vous êtes très présente. Est-ce qu'il faut penser que vous lui en voulez ou que vous avez souffert gravement de son absence ?
-- Je...
Elle hésite, se lève, se rassoit. Je l'encourage doucement à parler.
-- Ma mère nous a aimé, j'en suis sûre. Mais j'ai le souvenir d'une personne distante, toujours en recul, en observation. Je vois encore son visage lorsque je lui racontais ma journée à l'école, avec ce sourire en coin, cette façon de dire « Amuse-moi ». Parfois elle était simple et parfois elle jouait la hautaine. Dans ces moments-là par exemple, elle ne touchait plus à rien dans la maison et c'était à Nathalie et à moi de ranger, faire la cuisine, faire la vaisselle, tout ça. Je ne l'aimais beaucoup dans ces moments-là. Elle nous disait souvent « Il faut que vous appreniez à vous débrouiller. » Elle nous aimait mais je ne suis pas sûre qu'elle nous estimait. J'ai toujours manqué de confiance en moi, après son départ.
Solange Perrin est documentaliste en collège mais je devine qu'elle aurait rêvé d'autre chose. Son mari travaille sur le port, et parfois aussi il embarque à la pêche. Solange Noël s'inquiète du jour où physiquement il ne pourra plus suivre. Leur normalité ressemble tout de même à une acceptation du juste-possible.
L'ainé des fils, Guillaume, a vingt ans. Il est étudiant en Staps à Rennes. Il revient tous les weekends : machine à linge, courses, fête rituelle du samedi soir, grasse matinée, repas dominical et retour en covoiturage. Depuis qu'il est à Rennes, Solange Perrin et son mari partent moins en balade ou voir des amis la fin de semaine, pour accueillir ce fils.
Julien, 17 ans, rêve de partir lui aussi de la maison. Non que ça s'y passe mal mais c'est normal, c'est l'âge, le moment où l'attirance d'une vie autonome et libre devient très forte car on s'en croit capable. Reste le problème, le passage obligé du baccalauréat : impossible de brusquer les choses, il faut prendre patience, subir la peine, prouver à tous qu'on est comme les autres, qu'on a nous aussi réussi, qu'on a *passé la ligne*. L'année prochaine, Julien compte s'inscrire en IUT. Il passe son temps sur son ordinateur, la famille Perrin a un beau site Internet auto-hébergé, des adresses méls en *famillenoël.fr* et un réseau social privé *Diaspora (ce dernier servant surtout à Julien pour communiquer avec sa copine du moment, Rosa).
Roman le benjamin a treize ans. Il est en quatrième au collège Charcot. Passionné de métal (la musique, pas la matière), il s'escrime chaque soir (et le matin s'il le peut) sur sa guitare noire à reproduire tous les succès mais aussi les titres plus confidentiels de Métallica, Voïvod, Napalm Death, Venom ou Morkelviz. Pas d'avenir pour lui sinon en faire sa vie. L'école, il aime en ce qu'elle lui apporte méthode et rigueur : Ronan se prétend rationnel et il a déjà planifié son apprentissage technique. Cela fait longtemps que le rock'n'roll est affaire d'intellos, m'expliquera-t-il, et que les mauvais garçons le délaissent.
Les deux garçons sont sortis ce début d'après-midi, l'un à son entraînement de handball, l'autre au Fablab. Ils vont rentrer tout à l'heure et je pourrai leur parler un moment. Solange Perrin s'excuse, elle doit aider quelques minutes sa voisine. Je me lève et fais le tour du salon. Les porte-fenêtres donnent sur l'arrière mais la vue, passée quelques arbustes, butte sur une haute haie de sapin. La cheminée est propre, elle a été nettoyée pour le prochain hiver. Les photos clament les étapes franchies par la famille comme autant de succès et elles s'attachent à montrer les sourires. Juste à côté de l'un des cadres, posé sur un guéridon, un portrait de Mercedes Perón Fernandez. Image Polaroïd à la tonalité jaune, image qui saisit le portrait et l'expression calme et distante, légèrement souriante, de la maman, de l'épouse pas forcément de la femme. Ce guéridon détonne je m'en rends compte parmi les meubles plutôt de style moderne. Celui-ci est une pièce d'antiquaire. Une trouvaille ou une pièce de famille ?
Il y a aussi la photo d'un groupe de garçons : les premiers en bas assis sur un banc et une chaise, les trois derrière eux debout, puis deux grands juchés sur une planche portant un troisième, accroupis sur leurs bras formant une chaise-à-porteur. Une photo de classe construite comme une pyramide de cirque. L'un d'entre eux est certainement le mari de Solange Noël.
« Noël », c'est un nom de l'Assistance ça, vous savez ?
En regardant chaque visage de ces enfants, je me dis qu'autant d'enquêtes n'attendent que d'être faites -- mais comment penser que chacun d'entre nous pourrait faire l'objet d'un portrait réalisé par quelqu'un ?
Et puis cette photo prise à Rennes, « murs des Colombiers » de ce graffiti « c'est pas drole toute l'année a force d'avoir des enfants !!!! », à côté du dessin d'une femme à bigoudis et enceinte au point que sa robe tombe droit de son ventre aux pieds (on sent une influence Brétécher). Rajoutée à droite, "Avortemenet et contraception libres et gratuites". Devant, une femme les mains dans les poches, lit le mur.
Solange Perrin revient et nous discutons à nouveau en attendant les garçons. Pourquoi cette photo ?
Elle me parle… Je n'ai pas vécu à Rennes mais je pense que c'est une belle ville, je veux dire une ville droite, qui agit. Et voilà, d'un côté le normal de la vie que je mène, faire des enfants ; de l'autre la revendication de *savoir se débrouiller* comme disait ma mère.
Elle hésite. Puis :
J'ai vécu dans un village près de Vendôme. Les esprits n'étaient pas ouverts, même mes parents ont mis du temps à être acceptés. Mes fils, ils vivent une époque et un monde très différents du mien : ils ont des téléphones et Internet. C'est assez fabuleux comme il savent tout un tas de choses qu'il n'ont pas appris à l'école par exemple. Ils en savent dix fois plus que moi à leur âge, c'est bien ! Je ne suis pas nostalgique. *Casimir, Bonne Nuit les petits* ou *Goldorak* : dire qu' il y a des gens de mon âge qui collectionnent les objets, qui savent chanter les génériques par cœur ! Hé bien moi, ça me rend malade, ça me renvoie au temps où on n'avait qu'une chaine de télé, et la télé dans le salon. Il n'y avait aucune diversité, on nous amusait le mercredi après-midi comme des marionnettes ! C'est normal que les gens ont l'impression que c'est leur culture : nous n'avions que ça. Les jeunes, mes fils, ils ont aujourd'hui plusieurs cultures qui se superposent, ils peuvent choisir -- enfin, un peu plus que nous. J'aimerais bien avoir leur âge maintenant, ne plus se poser de question inutile, toujours être connectée, avancer avec ça dans l'immédiateté. Ils sont heureux je crois. Mon mari et moi les admirons.
Ça y est les voilà : le grand derrière, le petit devant ils entrent dans le salon. En baskets tous les deux, casquettes sur la tête, blouson ou veste, c'est au choix. Ils se ressemblent si on s'attarde cinq minutes sur leurs bouilles, boutonneuse pour le grand. Les présentations sont faites, ils étaient prévenus et nous commençons une fois que Roman a pris sa douche. La famille a choisi de répondre à mes questions ensemble, d'entendre et de réagir en commun.
Ce qui les motive ? L'avenir, disent-ils. Ils apprenent la capacité d'influer sur l'avenir, sur la réalité, ils veulent construire, ils veulent prendre leur rôle. Leurs peurs sont l'extrémisme, les famines, le manque d'eau dans le monde et les cataclysmes causés par le réchauffement climatique. Je les trouve particulièrement avertis de toutes ces nouvelles tendances de pensée. Leurs drogues ? La musique, l'herbe et les réseaux sociaux, là où ça se passe. Comment vous voyez vos parents ? -- Tous les jours ! Ils rient et blaguent volontiers.
-- Et la dame, là, dans la photo, c'est qui ?
-- C'est grand-mère. On l'a jamais vu. On connaît mieux l'histoire de papa et ses familles d'accueil.
Ils sont tout de même à l'âge où les réponses à des questions sérieuses comme les miennes ne sont pas très étayées ou même pensées. Roman et Julien sont sur-informés mais pas assez structurés pour ne faire de leur savoir qu'un sujet de phrase, pas un sujet d'opinion. Je n'en apprendrai finalement pas tellement plus sur eux une fois passée la liste de leurs activités extra-scolaires.
Je leur dit que j'ai convenu demain d'un rendez-vous avec leur frère Guillaume, à Rennes. Ils le citent et ils en parlent souvent, leur grand frère compte beaucoup pour eux.