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title: Notes sur Mercedes Perón Fernandez
date: 2025-10-16
keywords:
- dossier
- Mercedes
- Charlotte
- Luigi
- relu
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## Bermeo, janvier 2015
Je n'ai rencontré qu'une seule fois Mercedes Perón Fernandez, en janvier 2015. Le rendez-vous était prévu un mercredi à Bermeo, au nord de Guernica dans le pays basque espagnol. Je fis le trajet en train et arrivai ainsi la veille. Je m'installai à l'hôtel dans le centre, sur la place Sabino Arana Goir, en face de la maison consistoriale. Tous mes frais me seraient remboursés.
Je fis le tour de la vieille ville, par la côte et retour sur l'ancien port, je ne croisai quasiment personne. Dans la soirée est arrivé à l'hôtel un groupe de différents pays européens. D'après ce que j'ai compris, ils se rassemblaient là à Bermeo autour de la reconstruction du baleinier *Aita Guria*. Eux et moi devions être les seuls de passage ce soir-là. Je feuilletai quelques magazines, naviguais sur Wikipédia et quelques autres sites pour mieux connaître le coin. J'écoutais quelques vieilles chansons, comme par exemple *I'm still in love with you* que je remis au moins trois fois.
Le matin, je trouvai rapidement ma commanditaire. Elle m'attendait au pied de l'immeuble Art moderne, un beau bâtiment en acier et fenêtres s'avançant dans la rue à l'aide de son angle arrondi de trente-trois degrés.
-- *Pasé una parte de mi infancia aquí...*
-- Je ne comprends pas l'espagnol, l'interrompis-je. Et si vous me parlez basque, je comprendrai encore moins vos propos, vous le savez bien, poursuivai-je en souriant. Pourquoi nous voir ici ?
-- J'ai passé une partie de mon enfance ici, me dit-elle enfin en un français parfait. Cet immeuble n'était pas construit bien sûr. Je ne l'ai pas vu se faire, je le découvre presque avec vos yeux, comme tout ce quartier. Tout a changé. Je n'étais jamais revenue ici.
Elle se tut. Je crus devoir faire la conversation.
-- Vous savez, hier, une vieille femme m'a parlé ici. Je photographiai ce panneau scolaire et elle m'a fait comprendre qu'elle avait été dans cette école. Sûrement élève, peut-être maîtresse.
-- Je ne la connais pas, coupa-t-elle. Toutes mes condisciples des années que j'ai passé ici sont mortes, je suis la plus vieille. Votre interlocutrice, c'est une jeunette... Venez.
La centenaire m'emmena devant le musée, un ancien fort qui domine le port. À quelques mètres de là, face à la mer se dressent un groupe de statues à taille réelle : un homme pointant son bras vers le large, juste derrière une jeune enfant. À côté, une vieille femme assise sur un banc et, légèrement en arrière, une jeune maman avec un bébé dans ses bras. Ce groupe s'appelle *Le Retour* (ou *Ils rentrent*) et il suggère bien un pan de l'histoire du port et de ses gens.
-- Je les ai connu, ceux-là.
Elle me regarda. Sauta les yeux de côté et les remit dans les miens : elle cherchait quelque chose. Elle cherchait à savoir si je faisais l'affaire. Je n'eus pas le temps de composer une quelconque émotion.
-- Mais je n'étais pas avec eux, conclut-elle.
Nous regardâmes ensemble le large.
-- Je ne suis pas Basque, précisa-t-elle avec un sourire forcé. Nous étions des réfugiés, et pas de la bonne cause.
Je continue à regarder la mer, interrogatif. Je suis ignorant de l'Espagne du début vingtième, avant 36.
-- Bref, on se cachait ici.
Cette fois je la regarde. Elle est sérieuse, je dois être attentif.
-- Je suis venue encore ici me cacher pour notre rencontre, rigole-t-elle soudain. J'appelle ça l'effet Picasso.
-- Ou l'effet Goya ?
J'ai osé lui répondre. Je respire. Je la regarde.
-- Oui, bien sûr, c'est l'autre point de vue... Vous aimez la peinture ?
-- Comme tout le monde, je lui réponds.
Une ombre de déception traverse son visage. Pourtant elle me prend le bras et nous descendons vers le port. Je m'aperçois alors que tous les lourds habits traditionnels noirs dont elle a pris soin de se vêtir sont une illusion : elle pèse une plume. Elle est fragile. De fait, elle s'accroche à moi alors que nous allons, je suis ému. La pensée me traverse qu'il se pourrait que madame Perón ne soit plus là pour lire mon enquête lorsqu'elle sera finie. Serait-ce elle qui veut se faire connaître -- ou reconnaître ? Je m'applique à être présent.
Nous avons mangé dans un des rares restaurants encore ouvert l'hiver sur le port. Le menu comportait essentiellement des sardines.
-- Qu'attendez-vous de moi, précisément ?
-- Le meilleur, évidemment, monsieur Tuillier. Mais, si je vous paye pour enquêter sur mes petit-enfants, c'est bien parce qu'ils me sont inconnus, n'est-ce pas ? Alors, comment puis-je vous imposer une forme ou une autre ? Ce sera à vous de voir. L'important, c'est que je les découvre : qui ils sont, comment vivent-ils, quels sont leurs rêves, à quoi ils croient.
Elle fit une pause.
-- Faites m'en des portraits réalistes.
-- Mais dans quel but ? Pourquoi cette démarche mystérieuse ?
-- Ça, je ne vous le dirai que plus tard, peut-être. Il ne faut pas que ce que je veux brouille votre regard. Soyez neuf. J'emploie votre talent de journaliste.
-- Oh, vous savez... Ne me surestimez pas.
-- Soyez rassuré sur ce point, monsieur, sourit-elle.
Elle me tendit une grosse enveloppe :
-- Nous nous reverrons fin novembre, monsieur Ludovic Tuillier. Vous me remettrez votre rapport courant de ce mois novembre et disons que 15 jours plus tard, nous nous reverrons... Cela vous laisse 9 mois. Une grossesse. Vous ne devriez pas avoir à me contacter d'ici là. Vous avez toute autonomie, c'est mieux ainsi je pense. Enfin, au cas où, il y a une procédure d'urgence indiquée dans le dossier. J'ai également indiqué comment authentifier un message ou un ordre de ma part.
-- C'est très roman d'espionnage tout ça, dites-moi.
-- N'est-ce pas exactement ce que vous allez faire, monsieur Tuillier ? Je vais vous dire quelque chose : j'ai bientôt cent ans. Vous apprendrez sans doute que ma vie m'a conduit dans plusieurs pays, en plusieurs époques agitées... Et bien créditez-moi d'y avoir survécu et d'avoir, à l'occasion, appris quelques *trucs*. Vous comprendrez que je continue à les mettre en pratique.
Sa voix était comme un couteau sorti de son fourreau. Et elle continua :
-- En fait, Ludovic, je vous ai choisi précisément pour les deux seules qualités que vous avez : vous êtes honnête et vous avez besoin d'argent. Le reste de vos talents n'est pas éblouissant, à l'image de votre carrière de journaliste.
J'avalai ma salive.
-- Votre culture est très moyenne, votre vie est terne et vous vous contentez de peu. Bon, vous ne partez pas non plus pour le reportage du siècle. Vous êtes je crois au bon niveau pour aborder votre sujet. À moins que mes petits-enfants soient tous des héros... Ce qui m'étonnerait, précise-t-elle.
Je n'étais vraiment pas à l'aise sous le regard de cette ancêtre impressionnante, qui me traitait en gamin. Je parvins à mettre de côté mon amour-propre, afin de ne pas sombrer. Par réflexe, j'attaquai en lui faisant remarquer qu'elle ne semblait pas avoir une haute opinion de sa famille, enfants et petit-enfants. Après tout, qu'en savait-elle ? Et moi, si j'étais si insignifiant, pourquoi m'embauchait-elle ?
-- Madame Fernandez, vous semblez considérer tout ceci à la fois comme une affaire de la plus haute importance et tout faire pour rendre l'échec probable !
-- Appelez-moi Perón Fernandez, j'y tiens. Voyez-vous, j'essaie de me couler dans l'époque, Ludovic.
-- Et pourquoi serait-elle décevante notre époque ?
-- Voilà une question intéressante. J'en apprendrai sur ce sujet en vous lisant. N'est-ce pas ?
Elle fit signe à la cuisinière, régla la note, me signifia que notre entrevue allait prendre fin. Nous sortîmes. Je remarquai pour la première fois son aisance à passer d'une langue à l'autre, l'espagnol et le français, sans difficulté.
Je m'accrochai, je voulais ce job. Je gardai l'enveloppe dans ma main. Elle contenait tout ce dont j'avais besoin, m'assura mon employeuse : contrats, contacts, quelques indications sur sa propre vie. Elle y avait mis également quelques photos et un livre édité après-guerre par son fils Sócrates et écrit par son mari, Luigi Ponti, *Guerre con amore*.
-- Quand rentrez-vous en France ?, me demanda-t-elle. À Bilbao se tient actuellement une exposition de Jean-Michel Basquiat... De la peinture, oui. Vous devriez en profiter. D'ailleurs je vous ai prévu le voyage, voici les tickets.
## Bilbao
>*"Journalists are dignified and everyone is civilised*
>*And children stare with heroin eyes, heroin eyes, heroin eyes*
>*Old England is dying!*
>The Waterboys, *Old England*.
>Les journalistes sont honorés et tout le monde est civilisé /
>Mais les enfants regardent avec des yeux d'héroïne, d'héroïne /
>La Vieille Angleterre se meurt
Le lendemain, je pris donc le tortillard en direction de Bilbao. À partir de Guernica, je traversais les montagnes entre les deux vallées. Le train s'arrêtait régulièrement dans les villages et je pus ainsi composer dans mon esprit une photographie du pays. Industrieux, minier, beaucoup de sites en ruines ou à l'abandon. Le train semblait passer par l'arrière des villes, par des voies souterraines ou encaissées, surplombées par des dizaines d'immeubles. Ça et là, de grands potagers étaient entretenus par des vieux. Tout le haut de la montagne était en forêt. En descendant, le long des torrents affluents du Douro, les usines avaient le type manufacturier. De nombreuses voies ferrées témoignaient de l'importance des flux qui ont structuré plus d'un siècle du pays -- hormis quelques villages de la côte, tournés vers la pêche à la baleine, comme Bermeo. Le Douro peu à peu se montrait, il charriait lui aussi une eau de travail, boueuse, chargée. Non rien décidément n'appelait ici au loisir. La route, le fleuve et la voie ferrée joignaient désormais leurs courses vers la grande ville de l'estuaire, Bilbao, traversant d'abord d'immenses cités industrielles et d'immeubles pour finir au pied des vieux quartiers. Il pleuvait.
J'arrivai en milieu de matinée au musée. Son architecture est vraiment impressionnante, sa réputation n'est en rien surfaite, on ne peut pas être déçu.
J'entrai dans le musée, évitai la visite guidée de l'atrium bondé de visiteurs et montai à la première terrasse voir de l'intérieur l'immense salle. Je fus impressionné mais je ne m'attardai pas et allai vers l'exposition Basquiat. Je me demandai en quoi j'allais y trouver une réponse à ma demande sur le style d'écriture que je devais adopter pour écrire le rapport. Voulait-elle une série de graffittis ? Je savais ma réflexion très idiote -- mais on ne contrôle moins ses pensées que sa vie, c'est dire --, préalable à ce que j'espérais être une découverte.
Je ne m'étais pas pour l'instant posé cette question : que pouvait bien admirer une dame presque centenaire chez un jeune peintre des années quatre-vingt (elle avait alors soixante ans), le contexte, la technique, le projet artistique si éloignés *a priori* de l'héritage culturel d'une enfance et d'une jeunesse passée avant la guerre ?
Dans de vastes salles rectangulaires et très blanches de murs, les tableaux étaient sagement accrochés, en fort contraste avec le contenu des tableaux. On avait certes l'espace et la capacité de regarder individuellement chaque tableau mais la grandeur même de ces magnifiques salles sans aspérité diluait en quelque sorte la force de l'accumulation têtue du peintre. Je fis avec application la visite complète, retournant ensuite dans les premières salles où étaient rassemblées, à mon avis, les œuvres les plus fortes. J'étais assez content de découvrir ces peintures, ma connaissance de Jean-Michel Basquiat était très biaisée et parcellaire auparavant. Je pris donc un plaisir réel. À tel point qu'il me fallut encore revenir sur mes pas, alors que je sortais des salles, la consigne de Mercedes Perón Fernandez en tête. Je repérais ou confirmais deux ou trois choses. Puis je sortis rapidement du musée, repris tram et train jusqu'à Guernica et m'enregistrai pour un prochain vol, vers Bordeaux m'informa-t-on. J'avais hâte.
J'avais acheté un livre dans le lequel je m'étais assuré que j'y retrouverai les quelques œuvres ou manières artistiques que je voulais observer.
### Le rapport de l'individu à l'époque
Cette histoire de motifs et de répétition, déjà. La couronne par exemple, simple icône samplée d'un tableau à l'autre, posée dans des contextes différents : elle permettait une sorte de lecture transversale tout à fait étonnante, un peu comme si des textes étrangers étaient reliés les autres par le hasard d'un *tag*. L'avion, le ruban bleu, la flèche et le serpent pouvaient eux aussi, en tant que motifs récurrents, motiver des lectures dans l'épaisseur de l'œuvre. Une sorte de typographie, des *smileys* avant l'heure.
Les *sentences* -- je joue ici sur le faux ami anglais -- bien sûr apportaient elles aussi une ambiguité. Leur cousinage d'un tableau à l'autre, ou peut-être mieux le texte entier qu'elles semblaient créer faisait énigme, ne serait-ce que pas leur absence d'explication. il était fascinant d'imaginer que l'ensemble aurait pu être créé *d'un coup*, comme une longue poésie surréaliste, par collage et *cut up*. Hors réalité mais inscrite en peinture, graffiti et marques se rajoutant à un fond supposé préexistant -- un graff destine autrement un mur, il le détourne de sa fonction première se soutenir ou de séparer ; réelles et affichées en faux par le graphisme consitutant le tableau...
J'observais également, en tournant les pages du livre, l'accumulation et la diversité de signes ethniques : tipis, derricks, statues grecques, pyramides, pirogues, tatouages et décorations corporelles, objets techniques et formules chimiques... À la fois le rappel de tant de codes, de reconnaissances, de connivences, d'existences inscrites dans des cultures toutes valables, à la fois la célébration d'héritages mixtes et composites, aussi la mise en relation -- la relativisation (ce mot n'est pas terrible) -- des signes de la civilisation occidentale, scientifique et dominante : elle aussi pleine de grigris, de religion, de temple ou d'objets symboliques. Elle comme les autres saturée de codes et de signes de reconnaissances, de distinction.
Dans ces signes et dans cette sorte de *situationisme*, les citations et les noms cités sur les tableaux avaient bien sûr une sacré signification. Je fis le projet un peu fou d'en faire la liste dans un ordre aléatoire, elle alternerait les noms propres de héros ou de salauds, de marques ou de dieux. Et je réalisais que ce projet à la Pérec n'était pas sans rapport avec la commande de madame Perón Fernandez : après tout, ces années soixante-dix et quatre-vingt étaient les décennies de jeunesse de ses petits-enfants, en tout cas de la majorité de ses petits-enfants. Dans l'avion, je commençais pour voir cette liste :
- Technicolor
- Panavision
- Sugar Ray Robinson
- Vénus
- Charlemagne
- Léon III
- Roland
- Pluton
- Allah, Zeus et Bouddha
- Roosevelt
- Babyloniens
- Banque de Jamaïque
- Mississippi
- la statue de la Liberté
- Mason
- Mohawk
- Roi Alphonse
- République italienne
- Haïti
- Paris nazi
- Cro Magnon
- Anubis
- Macao, Chine
- Nicolas Machiavel
- Madison
- Tibère
- Alexandre, Aphrodite, Périclès, Romulus et Rémus, Platon, Homère et Socrate, un soldat grec et un envahisseur barbare
- Brooklyn
- Neptune
- Rivières Hudson, Ohio, la Tamise, Red River
- Zénith
- Egypte
- Jackson
- Horus
- Mark Twain
- Jersey Joe Walcott
- Cherokee
- Charlie Parker
- Miles Davis
- Stanhope Hotel
- Charles Ier
- Royal Salt Inc.
- Aaron
Et puis, ces portraits ou autoportraits omniprésents. Souvent avec des dents comme des cadavres, les traits tirés au crayons, les yeux remplis de couleur ou une simple bille noire entre deux traits gras. On y voit souvent à travers la peau dans ces corps : poumons, intestins et cœur sont très souvent mentionnés, documentés, coloriés au-dessus de sexes en noir et blanc. À force de dessiner les articulations, les os, chaque côte, on a devant soi des mutants, des quasi robots aux bottes à antennes, des cheveux à clous ou à mains mécaniques. De très nombreux détails anatomiques, avec un dessin rappelant plus le dessin technique de pièce usinée que l'observation zoologique. L'homme est évidemment montré comme il n'est pas, où comme il est dans une autre réalité, comme il est selon une autre perspective -- supérieure, mystique ou sans importance (*Nothing to be gained here*).
Une peinture de squelette en somme, extraordinairement vivante. Vivante par tout cela, par une accumulation, une juxtaposition, une simultanéité des faits, des symboles et de la chair. Je conçois, alors que je subis mécaniquement les procédures à l'aéroport de Bordeaux pour récupérer bagages, billets de train, taxis, etc., que madame Perón Fernandez a bien pu, effectivement, ne pas être si désarçonnée par la peinture de Basquiat : tout au long du vingtième siècle ces idées ont été brassées, répétées, tentées. Et l'histoire a, de son côté, multiplié les absurdités, les conflits, les répétitions et les énormes tâches à l'honneur humain : l'histoire est le support d'accroche par excellence, quoi de moins surprenante comme idée chez une centenaire. Une centenaire qui m'apparaît tout sauf *rangée*.
Une histoire culturelle telle qu'a pu l'écrire par exemple Annie Ernaux dans *Les Années*, ce n'est pas le bon projet pour mon enquête. Il n'y a pas de phénomène de groupe, d'identité familiale dans la diaspora Perón Fernandez. De plus, madame Perón Fernandez a elle aussi vécu ces années -- je ne sais pas exactement où et dans quel contexte --, elle n'en a cure. Ce qui l'intéresse, ce sont les personnalités de ses petits-enfants et leurs accroches, pas leur dissolution, dans le siècle. Le deuxième siècle de la grand-mère : c'est un rapport entre l'individu et une époque qu'il faut décrire, jamais l'inverse.
## En Espagne
À partir du livre *Guerre con amore*, je reconstitue le parcours de deux jeunes femmes, Mercedes et Charlotte, l'une allant adopter l'autre. Ce petit livre n'est pas signé mais édité par « Luigi Ponti, imprimeur » (sûrement plutôt son fils Sócrates qui rend ainsi hommage au père).
Charlotte est une fille du siècle, c'est-à-dire née dans un quelque part qui allait littéralement exploser. Une gamine dans des années de guerre qui allait tuer ses parents et la projeter sur les routes et dans les jupes d'une nouvelle mère : Mercedes.
Le lieu est l'Espagne et l'année est 1936, juillet : à Santiago en Galice, les casernes bougent et se déclarent du côté des putchistes nationalistes du Sud, refusant le *Frente Popular* (le front populaire espagnol). Le père de Charlotte, aspirant officier, est compté parmi les sympathisants républicains. Il envoie sa famille sur la route -- sa femme, sa fille et la bonne, Pilar --, vers les montagnes, chez sa propre mère. Lui, attend de voir, il croit que les troubles ne vont durer que trois mois, sans combat. Il se trompe et disparaît dans les évènements -- ou dans une fosse, on ne sait pas.
Sur la route du refuge, la mère naturelle disparait aussi, troublement, comme dans un roman. Passés les contreforts, la toute jeune celtibère se retrouve seule échouée à Chantada, sur la rive ouest de la Miño. C'est la fin de l'été, Charlotte a six ans, l'hiver approche. Le pays est figé, il n'y a pas beaucoup de mouvements de réfugiés -- parce qu'ils seraient suspects. Pilar sa bonne tarde à revenir là où elle a laissé Charlotte et lui a dit : « Ne bouge pas ! Attends-moi... » La jeune bonne cherche un abri dans un environnement hostile et peureux. Elle a récolté à manger mais n'a trouvé ni lit ni moyen de transport. Elle hésite à prendre le car. Elle n'est pas tranquille, son accent portugais n'arrangera rien en cas de problème. Elle se persuade vite, en descendant du village vers le pont, qu'il vaut mieux pour elle-même qu'elle rejoigne son Portugal natal. Mais il y a la petite et la Sierra de Ancares est encore très lointaine, difficilement accessible sans voiture ou sans âne.
À gauche et à droite, la Miño s'engage dans des méandres serrés. Tous les coteaux sont plantés de vignes, sur des terrasses de pierres sèches. Les feuilles sont encore vertes mais le jaune prépare, on le voit, la grande offensive, magnifique, de l'automne. La rivière est du gris calme d'une fin de journée de septembre : déjà dans l'ombre, elle se couche et on la voit à peine couler. Sauf au niveau du pont ou, en amont, des roches affleurent et créent des remous et, à la pointe des piles, des branches s'accrochent.
Pilar est restée et elle a finalement convaincu l'hôtelier de Chantada de les héberger, elle et Charlotte. Une semaine, puis deux. Est alors arrivée du pays basque toute une smala princière.
« C'était impressionnant, comme un cirque ancien qui se serait rabattu dans une tournée des petites villes après avoir fait tourner les têtes et s'exclamer aux éclats les capitales européennes. Habillés de smokings serrés, les hommes cachaient mal leur atavisme du port de l'épée au côté. Les femmes se tenaient droites et souffraient que leur prestance et leur élégance aient à se cacher dans ces stricts tailleurs gris. Trois voitures composaient l'équipage, dont l'une, la plus longue, était réservée aux malles, aux valises et aux boites à chapeaux. Il y avait deux couples, dix personnes en tout. Celui qui commandait et à qui tout le monde faisait révérence, un certain Josefo. La plus jeune des personnes était sa nièce, Mercedes, âgée de 17 ans. De taille moyenne mais bien charpentée, elle avait le regard ferme, voire insolent, des gens nobles à qui le monde est dû. »
Ces carlistes sont regardés de loin par les habitants de Chantada : la région est plutôt traditionaliste et catholique, mais ceux-là sortent quand même de palais ou d'opéras aux stucs abimés. Ils sont en route, dit-on, pour le Portugal ou, peut-être, pour La Corogne. Alors que Pilar cherche une solution pour partir elle aussi, pourquoi pas avec ces huluberlus, Mercedes, elle, s'attache à la petite Charlotte -- qui ne la quitte pas d'une semelle. Une relation toute spéciale s'établit entre elles, par dessus ou à cause justement des différences d'origines et de milieux sociaux. Pilar est habile, Mercedes insiste, la petite Charlotte est vive, délicieuse et orpheline : la caravane se remet en route, Pilar avec les deux domestiques et les boites à chapeaux, Charlotte sur les genoux de Mercedes Perón Fernandez.
Dans une curieuse incise, il est mentionné dans *Guerre con amore* la finalité du voyage : Josefo Fernandez ira finalement jusqu'à La Corogne où il permettra que la famille éclate enfin. Les domestiques sont congédiés. Pilar embarque pour Porto. Les autres frères et sœurs embarquent pour Lisbonne, destination l'Amérique. Josefo achète très cher le passage sur un avion allemand à destination de Rome. Il va conclure, puis superviser, l'achat d'armes et de munitions italiennes à destination des phalanges espagnoles. Il les rapatriera, fier, par la Sicile puis les Baléares. Où il les laissera aller car il mourra à la sortie arrière de l'hôtel, d'un coup au cœur porté par un malfrat qui en voulait à son portefeuille bien garni. Les armes transiteront ensuite par Malaga, puis Cordoue -- elles suivront les troupes jusqu'à la bataille de l'Ebre où elles finiront dans les mains des Républicains, la plupart abandonnées finalement à cause de nombreuses malfaçons. Et, dans l'avion, Mercedes Perón Fernandez qui a refusé tout net de quitter l'Europe, a renié tout héritage et a lassé son oncle à force d'arguments modernes comme l'homme -- la femme, en l'occurence -- maitre de son destin et participant au renouveau de l'humanité (l'homme, la femme nouvelle) à la force de son caractère. Un discours anti-héritage, féministe et... suffisamment lassant et ennuyeux pour que Josefo accepte *in fine* pour ne plus subir cette logorrhée à laquelle lui, royaliste de la vieille branche, ne croit évidemment pas. Mais il s'est aussi laissé convaincre que, en temps de guerre, il faut laisser les cartes se rebattre : rhétorique toute fasciste de la régénérescence d'un monde pourrissant, portée par une poignée de rebelles en Europe qui commencent à se faire des noms, à la suite de Mussolini chez les sbires de qui il va acheter ses fusils.
« La suite, à Rome, est un enchantement pour Charlotte, comme une idylle pour les deux jeunes filles. Elles nouent une complicité facile, rendue aisée par des mois d'insouciance dans un Rome de spectacle. Un soir, Mercedes, un peu ivre, installe Charlotte sur la base d'une colonne d'un temple en ruine. Elle l'entoure de guirlandes de lierre et allume trois petits feux de sarments de vigne vierge, de glands et d'herbes folles.
-- Attends, attends !
Elle se met à chanter ce qui lui passe par la tête, mélangeant des mélopées espagnoles et une caricature de rythme de jazz noir.
-- Veux-tu être mon enfant, dis ? Veux-tu bien être ma fille ainée, la petite chose que je chérirai toute ma vie ?
-- Oui ! Je veux bien, répond la petite qui se précipite par terre et pousse Mercedes à son tour sur la colonne. Elle cours partout autour en claquant des mains en criant :
-- Et toi, grande sœur, grande sœur adorée, tu veux être ma petite maman ? Ma nouvelle maman ? Parce que ça fait longtemps que petite Charlotte n'a plus eu de famille !
-- Oui !
Elles s'embrassent et roulent ensemble dans l'herbe. Elles rient longtemps avant de revenir vers la ville. »
## En Italie
La seconde partie de *Guerre con amore* se conclut donc sur cette scène quasi pagane au milieu de la nuit romaine et d'un temple des anciens dieux. La troisième et dernière partie du récit, plus sèche et courte, a un air d'épilogue triste. Elle décrit la fin des mois d'insouciance quand Mercedes, voyant l'argent laissé par Josefo -- qu'elle n'a jamais revu -- s'épuiser, loue une chambre sous comble et cherche un travail. Qu'elle trouvera d'abord dans un théatre à distribuer dans la rue les tracts et les programmes de la semaine -- « Films et pièces ! Demandez l'impossible, demandez le rêve, venez à l'Appolo ! » Puis dans le bureau et sur le sofa d'un directeur de revue poétique. Chargée de relecture et de contrôle des épreuves, elle aura bientôt assez de confiance et de liberté laissé par son bref amant alcoolique pour diriger cinq semaines de suite les numéros hebdomadaires.
L'imprimeur, Matteo Princi, la recommande alors à un certain Luigi Ponti, illustrateur et chargé des brèves à la *Riflessione*, hebdomadaire contestataire mais prudent, sous-titré *specchio del tempo*, le « miroir du temps », la typo laissant l'ambiguité sur *tempo* ou *Tempo* le grand quotidien, miroir du temps présent ou miroir du *Temps*. Il y a chez Luigi une franchise évidente, un caractère compact et simple qui trouble Mercedes. Elle rejoint la rédaction de *Riflessione*, nous sommes en janvier 1938. Son premier article à relire est une brève rédigée par Luigi -- évidemment -- sur le premier vol d'un bombardier japonais entièrement en métal. La suivante est sur la création, en France, de la Société nationale des chemins de fer. Aucune trace des décisions de la Gestapo d'interner les opposants politiques en camps.
Mercedes fréquente Luigi Ponti, tout en restant à distance prudente. Elle se dit qu'elle a eu raison lorsqu'elle découvre qu'il travaille également, illégalement, la nuit, pour *Via rossa*, un journal apériodique de rue, communiste. La sûreté de son caractère était dû à la sûreté de son engagement et de ses convictions. Celles de Mercedes sont toujours ancrées dans un individualisme farouche, nourri de la nécessité de sauver le monde par la naissance de femmes nouvelles : coucheuses libres, décideuses rationnelles et emmerdeuses en vrac. Les deux s'observent de loin, se fréquentent en un *good game* où la provocation est toujours en jeu.
Ce jeu s'arrête quelques mois plus tard lorsque Luigi Ponti disparait volontairement. Ses amis le disent en vacances, Mercedes comprend qu'il est rentré dans la clandestinité, qu'elle n'est pas près de le revoir. Dommage, se dit-elle. Les années passent vite, après l'Afrique, les combats gagnent l'Europe continentale. C'est l'affaire de quelques mois tant tout va vite, en mai 1943 l'Afrique revient en Italie par la Sicile, suivie par les Américains, en septembre le pays est coupé en deux et en proie à des batailles acharnées.
Mercedes Perón Fernandez a un entretien sérieux avec le rédacteur en chef de *Riflessione* : on lui a fait crédit d'un doute sur son positionnement politique, raison qu'elle fricotait avec Luigi Ponti et ses amis. Mais maintenant, il faut choisir : de quelle révolution est-elle ? La brune ou la rouge ? Et sa fille, quelle avenir elle souhaite pour elle ? En son for intérieur, la camarade Perón Fernandez les conchie tous mais comprend bien qu'elle se doit de ménager l'avenir. Elle prend sa décision : rejoindre Luigi, un temps.
Pendant ce temps, Charlotte a elle aussi grandi (elle a 13 ans) et elle regrette les premières années à Rome. Elle est d'accord avec sa mère d'adoption pour bouger d'ici, "décarrer", dit-elle -- on ignore où elle a acquis ce vocabulaire argotique.
****
Je résume tout ceci parce que, franchement, le style et l'écriture ont fortement vieilli. Il faudrait cependant faire exception pour les passages qui évoquent la belle relation entre elle et Charlotte : comme si Luigi Ponti, s'il est l'auteur du texte, avait voulu établir lui-même la filiation, la renforcer et l'affirmer au cas où il se trouverait quelqu'un -- de sa famille par exemple -- qui douterait de sa réalité. C'est un cas un peu surprenant, il me semble : un mari comme lui aurait pu tout à fait au contraire rejeter cette belle-sœur adoptée.